‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 24 sur 113 · Les Ordonnances et Status Royaalx, etc. (Paris, i5i · texte numérisé non relu

Les Ordonnances et Status Royaalx, etc. (Paris, i5i

On a vu que Madame de Tourlaville appartenait à une famille distinguée, à laquelle se rattache la poétesse Anne de La Vigne. Née vers i556, elle apporta en dol à son mari la terre d'Émondeville, où elle était venue au monde. Madeleine de La Yigne avait deux frères : Gabriel, sieur de Tubeuf et Saint-Églan, Jacques, seigneur de Tréauville, et une sœur, Charlotte, qui fut la première abbesse de Notre-Dame-de- Protection. Du côté maternel, elle était nièce du grammairien Robert Poisson, sieur d'Auville, écuyer, avocat du roi, plus tard procureur des eaux et forêts du Cotentin*. En sa petite maison d'Alleaume, village voisin de Valognes, celle-là même qui le vit naître, Robert Poisson méditait la réforme de l'orthographe française, à la suite de quelques pédants à tête chaude. Homme de conscience et de savoir, mais esprit paradoxal et chimérique, l'avocat royal luttait d'originalité et de pittoresque, sur un autre terrain, avec le sire de Gouberville.

Madeleine, grande liseuse, fanatique du suranné Roman de la Rose et de la Pléiade, initia sa fille Marguerite au rudiment, à la musique, à la peinture, à la danse*, toutes choses composant alors, avec les pratiques religieuses, l'éducation des u damoiselles » de

1. Robert Poisson descendait de Guillaume Poisson, receveur des aides en i432 et vicomte intérimaire de Valognes.

2. Danse et peinture étaient fort en honneur au xvi^ siècle. Quant à la musique, elle avait des maîtres : Roland de Lassus, Goudimel, Bonnyères, Ducauroy, auteur de nocls, Nicolas de la Grotte, (( valet de chambre et organiste du roy », qui publia en 1675 des chansons de Ronsard et de Desportes mises en musique par lui, ?sanini, \ iadana, etc.

bonne noblesse. L'esprit cultivé de la dame ne se rebuta, pas plus que celui de son mari, de la Coutume de Normandie, à la rédaction de laquelle participa vers i588 leur cousin Thomas de Franquetot, aliàs de Guillote. Marguerite de Ravalet apprit à jouer du luth et du théorbe. Bien des fois, on la vit danser le passe-pied, le branle-gai, avec son frère Julien, sur la pelouse de Tourlaville ou dans la grand'salle du château, aux jours de fête, devant les vassaux et serviteurs émerveillés de sa grâce. L'intelligence de ces deux enfants, éveillée de bonne heure, leur permettait, comme dit le peuple, a d'apprendre tout ce qu'ils voulaient ». Les jeunes nobles parisiens destinés à porter l'épée fréquentaient des académies. En province, à part quelques grandes villes, la tradition militaire se transmettait de père en fils. Jean III enseigna donc à Julien l'art de monter à cheval, de manier l'arquebuse, le pistolet et la rapière. Mais il semble bien que Julien ait rendu familier à Marguerite l'exercice de la haquenée. On sait cpie les femmes nobles de ce temps étaient toutes d'excellentes écuyères ; d'aucunes même se servaient de l'épée et du pistolet, combattaient aux côtés de leurs maris, protestants ou catholiques, ligueurs ou royaux. Volontiers, elles revêtaient le costume masculin, en tout bien tout honneur, ou pour donner carrière à leur humeur galante*. Le masque était aussi pour elles une ressource ; et l'on verra quel rôle important cet ornement joua dans la vie de Julien et de sa sœur.

I. Ces habitudes viriles se continuèrent jusque vers la fin du règne de Louis XIV. Voyez, dans Tallema>t des Réaux (tome 8), l'historiette consacrée aux « femmes vaillantes ».

L'abbé de Hambye, rassuré sur l'avenir de ses neveux et nièces, — alliés aux de La Vigne, aux Breuville, aux Moustiers, toutes maisons bien famées, — heureux de la belle paternité du seigneur de Tourlaville, que sa charge mènerait sans doute à une grandemaîtrise, une vicomte ou une lieutenance de roi, reporta le trop-plein de son affection sur son petitneveu Julien IL II le destinait à l'Église, se proposant de lui abandonner au moment propice sa prébende, son grand-vicariat, sa dignité de chantre, en ne gardant pour lui que la chère abbaye où ses moines bâtiraient un jour son tombeau. Quant aux deux aînés, Jean lY aurait le fief paternel et la maîtrise des eaux et forêts; Philippe serait seigneur du Rozel, par donation de son grand-oncle. Jacques II irait vivre à Paris. Les quatre filles, honorablement dotées, trouveraient un établissement digne de leur condition. Au besoin même, on les marierait sans autre dot que leur beauté, surtout Marguerite. Quel gentilhomme de Normandie aurait refusé d'épouser une Ravalet ?

Presque tous les Ravalet étaient beaux ; mais Julien et Marguerite, dès l'enfance, jouirent d'une beauté vraiment splendide, — une beauté d'un charme inconnu avant eux, d'essence particulière, si l'on peut dire, et qu'ils furent les seuls à posséder à pareil degré jusqu'à l'extinction de leur maison. Aussi, sur le pas-

sage de ces deux enfants, qu'on n'appelait jamais autrement que le beau garçon, la belle damoiselle, l'admiration se manifestait-elle par des louanges, des cris de joie, l'enthousiasmé le plus sincère et véhément \

Julien II de Ravalet, né en 1682, était à dix ans déjà fou de sa sœur Marguerite, plus jeune que lui de quatre ans\ Née au château de Tourlaville, comme son frère, en décembre i586, elle avait été tenue sur les fonts baptismaux de l'église Notre-Dame par sa tante paternelle, Marguerite, dame de Breuville. Jamais peut-être on ne vit, sous le soleil de France, affection plus touchante, amitié enfantine plus complète, impérieuse et aussi partagée. Marguerite ajoutait à l'amour de son frère ces trésors de délicatesse, ces prévenances, qui sont l'apanage des grandes passions. Elle a sûrement plus aimé Julien que Julien ne l'aima, quoiqu'il l'ait aimée jusqu'au plus monstrueux des crimes... Jacques II, Gabrielle et Guillemette n'existaient pas pour cet étonnant couple enfantin. Quant aux deux aînés, ils étaient à Goutances, au collège .

Julien et Marguerite ne partagèrent donc point les jeux de leurs frères et sœurs, ni de tous autres enfants, préférant leurs mutuels bavardages à ceux des garçonnets et fillettes de hobereaux en visite à Tourlaville. Jean de Ravalet et Madeleine de La Vigne remarquèrent

1. Les contemporains sont d'accord pour reconnaître cette extraordinaire beauté, principalement Pierre de l'Estoile (Journal du règne d'Henri IV, année i6o3), l'ano>'yme de i6o4 (Philippe Du Pré) : Supplice d'an frère et sœur, etc., et François de RossET (Histoires tragiques, 16 19).

2. Voyez le procès devant le Parlement. Interrogatoire de Marguerite du lundi 2 4 novembre i6o3.

cet état d'âme particulier; ils ne s'en émurent point. On laissait dormir le frère et la soeur dans le même lit; on respecta leurs promenades, une fois terminée la leçon de danse ou de luth, et en attendant que la cloche rassemblât la famille autour de la table, dans la grand'salle du rez-de-chaussée, servant aussi de vestibule.

Julien et Marguerite se ressemblaient d'une façon frappante, vivants portraits l'un de l'autre; mais chacun d'eux réalisait une harmonie'. Châtains clairs, presque blonds, élégants, personnels au delà de tout dans leurs gestes, leur svelte démarche, leur regard largement ouvert, ils jouissaient d'une florissante santé, d'un teint où l'excellence et la richesse du tempérament normand se raffinaient de langueur et de délicatesse. Leur personne, leur individualité s'imposait à tous, même aux parents, d'une façon involontairement tyrannique. Ils formaient un couple délicieux à voir aller et venir, sous les vieux arbres de la chesnaye, ou sur les bords de la rivière. Parfois Fépagneul favori de Marguerite, vivant emblème de jQdélité, accompagnait les deux enfants dans leurs randonnées. Ils assistèrent, souvent seuls, aux offices de >s"otre-Dame, à la fois église paroissiale du bourg voisin et chapelle du château, et distante à peine d'un cjuart de lieue de la seigneuriale habitation. Notre-Dame, bas et grisâtre édifice, construit au quatorzième siècle pendant l'occupation anglaise et dominé par sa tour carrée portant

I. Stendhal (Chroniques italiennes, 1889) note la même ressemblance entre Béatrice Cenci et son frère Bernardo, deux des infortunés enfants du criminel Francesco Cenci.

une horloge, s'entourait d'arbres, non loin d'une lande nommée dans le pays lande Saint-Gabriel et, plus tard, lande des morts'. Aucun Ravalet n'y dormait encore son dernier sommeil ; mais l'abbé de Hambye l'avait choisie pour lieu de sépulture des seigneurs de Tourl avilie*.

Le père, pendant l'absence des enfants, s'entretenait de détails forestiers avec Rislon du Sicquet, son inspecteur, avec maître Robert Poisson, son procureur^ avec Gratien Lambert, l'écuyer-voyer résidant à Tourlaville*. Puis venaient, en visite, le sire de Gouberville et Christophe de Bassompierre, seigneur de Saint- Sauveur-le- Vicomte depuis 1672 . Celui-ci, ancien ligueur, n'en témoignait pas moins beaucoup d'amitié au royaliste Ravalet. D'autres fois, descendant à d'humbles occupations, selon la patriarcalité des mœurs féodales, Jean III admettait en sa présence le tailleur du pays, un nommé Robert Agnès, et lui commandait de réparer ou refaire à neuf les vêtements des gens vivant au château. Et le bon seigneur profî-

1. Depuis l'assassinat de deux habitants de la côte par des corsaires huguenots, en 161 6, d'où deux croix commémoratives devant l'église.

2. Jacques I" de Ravalet, père de Jean III, paraît être le premier membre de cette famille qui ait été inhumé dans l'église de Tourlaville, vers 1096. L'absence de plusieurs registres paroissiaux, pour la période qui va de i562 à 161 5, empêche de rien préciser à cet égard. Les Ravalet-Sideville sont pour la plupart enterrés à Cherbourg, ou aux environs.

3. Il avait remplacé dans cette charge Jacques I*' de Ravalet.

4. Les écuyers-voyers, créés par Sully, grand-vojer de France, avaient la surveillance et l'entretien des routes et chemins publics et, par conséquent, étaient en rapports fréquents avec l'administration des forêts.

tait de l'occasion pour se faire prendre mesure d'un justaucorps ou d'un manteau. Robert Agnès travaillait pour les deux sexes, les couturiers et tailleurs pour femmes existant déjà en France, en Italie, en Angleterre*. C'est dire que la dame de Tourlaville faisait aussi appel au talent professionnel d'Agnès pour elle, ses filles et ses caméristes.

A certains dimanches, Jean et Madeleine se montraient à leurs vassaux et voisins, ^en grand costume, dans toute la splendeur de l'état féodal. Ils étaient alors précédés de deux anciens chevau-légers en fonctions d'écuyers du seigneur et de la seigneuresse, accompagnés de Julien, vêtu en damoiseau, de Marguerite, étonnante de beauté dans sa robe blanche et sous le chapel de fleurs voulu par son âge, et suivis des quinze serviteurs et servantes vivant au manoir. En sa qualité de patron civil de l'église, Jean III était reçu sous le porche par le curé et le vicaire, venus à sa rencontre... Mais de ces journées d'enfance, de ces cortèges de triomphe, de ces heures éclatantes de liesse et de bonheur, où le cœur s'ouvre aux plus précieux sentiments, où l'âme fait l'apprentissage de sa destinée, Julien et Marguerite avaient-ils gardé le souvenir, quand ils jouèrent le dénouement de leur drame, dans le lugubre décor de la Grève ? Dieu seul le sait !

Jamais le père et la mère ne songèrent à séparer ces deux inséparables. Le jour, la nuit, ils vivaient, respiraient ensemble; et cette imprudence, cet aveuglement des parents persista jusqu'aux douze ans du garçon et

1. Voyez, dans Shakespeare (Le Roi Henri IV, seconde partie), la scène où Falstaff recrute un tailleur pour femmes.

aux huit ans de la fillette !* François de Rosset a sévèrement jugé cet excès de complaisance, et il n'a pas tout à fait tort'. La facilité avec laquelle on laissa grandir l'attrait que le frère et la sœur éprouvaient l'un pour l'autre fut une des causes de la catastrophe. Leur innocence répondait de tout aux yeux des parents. Leur tendresse fortifiait d'autant V accoutumance, qui éloigne plutôt les êtres ordinaires de toute mauvaise pensée. Mais il était bien difQcile au père et à la mère de deviner l'exceptionnelle mentalité de ces enfants...

Un soir, en l'été de lôgi, des chevaux piaffèrent devant la porte du manoir. Deux jeunes hobereaux à moustaches naissantes descendirent de leurs courtauds, l'épée au côté, et jetèrent gracieusement les rênes aux valets accourus à leur appel. C'étaient Jean I\ et Philippe qui revenaient de Goutances, leurs études, leur trivium à peu près terminés.

Julien avait douze ans. L'heure sonnait pour lui de remplacer ses frères sur les bancs du collège. Tout retard eût entravé le développement de son intelligence, la soif d'apprendre, de juger, de comparer, qu'il manifestait en ouvrant Ronsard, VAmadls de Gaule ou le massif Plutarque d'Amyot. Julien passa la fin de l'été à Tourlaville, dans la douce amitié de sa sœur; Mar-

I. F. DE Rosset : a En ce temps d'innocence, tout leur étoit permis. Ils couchoient ordinairement ensemble, et par avanture ce fut trop long-temps. Les pères et les mères devroient bien prendre garde à cecy, pour les rendre sages par cet exemple. Ce siècle, comme je l'ai déjà dit, n'est que trop corrompu. Les enfans qu'on vient d'aracher de la mammelle sçavent plus de malice que les enfans de douze ans n'a voient jadis de simplicité. Je croy fermement que le mal procède de cette trop longue accointance... » (Histoires tragiques, 1619).

gjLierite, sachant qu'il devait bientôt la quitter, redoubla d'affection et de tendresse. Ils allèrent revoir les lieux aimés : l'avenue conduisant au château, la chesnaie, où les rois de la forêt tordent leurs troncs de façon grandiose et pittoresque, les bords du Trottebec, la petite rivière arrosant le fief, et dont les truites renommées paraissaient avec honneur sur la table seigneuriale*. L'église de Tourlaville eut encore leur visite; bien certainement, sous sa froide voûte, ils ont juré de ne se séparer que pour un temps, se promettant de vivre ensuite leur vie ensemble. Si leur âge et l'orgueil du sang empêchèrent l'audacieux serment de s'échapper de leurs lèvres, il était à coup sûr dans le cœur de ces souriantes victimes d'un poétique entraînement. Ni l'un ni l'autre ne pouvait alors en mesurer le danger et l'horreur. On les revit, errants, rêveurs, toujours pleins d'eux, les yeux dans les yeux, la main dans la main, sur les limites du domaine, vers l'endroit célèbre plus tard en l'histoire de nos industries nationales sous le nom de la Glaceiie, lorsque Golbert y plaça des verriers afin de permettre aux Français de se passer des cristaux et des glaces de Venise'.

Il fallut enfin se quitter, Coutances réclamant ses écoliers, presque tous des premières familles du Cotentin et de l'Avranchin. Ceux qui apprenaient le latin, en vue de la prêtrise, n'eurent bientôt plus à payer leurs régents, grâce à la charitable fondation de messire Jean II. Julien, vu son intelligence, pourrait faire

1. Les truites du Trottebec jouissent de la même réputation en igiS.

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