I. Bareet d'Aurevilly, Le Chevalier des Touches
Neufmesnil, le bourg où vit en odeur de dévotion et de bonté sa tante Guillemette de Ptavalet, épouse d'Arthur des Moustiers. Bientôt elle aperçoit, haut perché sur une colline, le château de Lithaire, puis le prieuré de Brocquebœuf, et, sur sa droite, la forteresse qui annonce la petite ville de la Haye-du-Puits. /Une halte encore, le temps de laisser souffler son cheval, de lui donner l'avoine, de croquer une tartine de ]3eurre, de vider une bolée de cidre ; elle dépasse l'abbaye de Blanchelande, et la voici devant le manoir des Jallot, juste quand midi sonne à Saint-Rémy-des- Landes. Elle est sauvée, elle le croit du moins.
Thomas Jallot et Jeanne, sa femme, lui font gracieux accueil, en s'étonnant de son arrivée subite. Marguerite sourit, embrasse ses hôtes, a réponse à tout. Elle cherche des yeux leur fds, ?sicolas Jallot : l'avocat du roi est absent ; ses obligations professionnelles l'ont conduit à Valognes, où, par discrétion, il ne va jamais visiter les époux Lefebvre. Elle aurait voulu lui conter ses déboires conjugaux, réclamer son bras pour la défendre contre son mari, en attendant que Julien soit averti de tout. Elle appelle un valet, lui confie la lettre qu'elle vient de griffonner en hâte. La missive arrivera à destination, certes; mais, à l'insu de Marguerite, Thomas, l'homme du devoir, écrit à Jean Lefebvre que sa femme est à Saint-Rémy. Peu après, paternellement, il fait lire cette lettre à la fugitive. Marguerite l'approuve en souriant et remercie même le châtelain. Aussi résolue, aussi décidée qu'à son départ de A alognes. elle déclare alprs à ses hôtes qu'elle ne veut plus reparaître au domicile marital. L'hospitalité offerte à la jeune femme ne souffre en rien de cette énergique affirmation. Mar-
6o JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET
guérite est aimée de tous ; les dames l'entourent, la consolent, en déplorant son union avec un pareil époux.
Quatre jours après, le valet revient, porteur d'une lettre de Julien. Quant au receveur des tailles, il semble avoir pris son parti de sa nouvelle disgrâce. Il s'est borné à clabauder contre la demoiselle de Hautpitois, à féliciter Thomas Jallot de son bon procédé, lui recommandant toutefois, au dire du valet, de veiller avec soin sur Marguerite. La rupture est complète : les deux époux ne se reverront plus qu'à Paris, à l'hôtellerie Saînct-Leii et dans la salle d'audience du Grand Châtelet.
Marguerite dira que son mari avait de mauvaises mœurs et entretenait « deux paillardes ». Il y a ici une contradiction. Je ne crois pas aux goûts contre nature de Jean Lefebvre ; mais il existe partout des ribaudes, des coureuses; et le receveur, qui était un tempérament, comme dit Balzac*, a pu être un précurseur du baron Hulot. Cet homme avait possédé le corps, voulait le posséder encore, de là les nombreux outrages qu'eut à subir Marguerite. Pour le cœur de sa femme, Lefebvre n'y tenait point, ayant compris un peu tard qu'on l'avait, de tout temps, donné à un autre. Mais le corps, gracieux, délicieux, exquis! Les coups et autres sévices n'avancèrent point les affaires du mari, loin de là. Et tout concourt à laisser croire que, depuis la première fuite de Marguerite, et peutêtre avant, Jean Lefebvre cultivait les petites bourgeoises et môme les paillardes de profession, — bien