‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 49 sur 113 · Pierre de l'Estoile, Mémoire-Journal du règne d'Henri IV · texte numérisé non relu

Pierre de l'Estoile, Mémoire-Journal du règne d'Henri IV

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Le Paris d'Henri le Grand était déjà une formidable ville : quatre cent mille âmes y allaient et venaient, entre l'enceinte de Charles V, à laquelle s'épaulaient de nombreux faubourgs, et les vieilles murailles de Philippe-Auguste, voisinant, sur la rive gauche du fleuve, avec des groupes d'habitations, des champs et les dernières vignes.

Au nord, assez loin des remparts, se dressait la colline de Montmartre, couverte de moulins à vent; à l'est, mais en la ville, coulait la rivière de Ménilmontant, dans le sens de la Bastille à la Grange batelière. Force clochers — Saint-Martin-des-Champs, Saint- Magloire , Saint-Jean-en-Grève , Saint-Germain-des- Prés — s'élançaient des pâtés de maisons, dont les tours de Philippe-Auguste trouaient la masse. La Grande Rue Saint-Honoré traversait Paris dans toute sa largeur, changeant de nom pour aller rejoindre la rue Saint-Antoine, qui conduisait à. la Bastille. Du nord au sud, les longues rues Saint-Martin et Saint- Denis jouaient le même rôle qu'au moyen âge.

Le Béarnais, artiste et grand bâtisseur, venait de réunir le Louvre au palais des Tuileries. par une magnifique galerie, d'inaugurer le Pont-Neuf, faisait terminer l'Hôtel de Ville de Boccador, et songeait à créer la place Dauphine et la place Royale.

De cet ensemble bruyant, pittoresque, capable de donner le vertige aux provinciaux et aux étrangers,

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jaillissaient encore la flèche de la Sainte-Chapelle, les tours de Notre-Dame, les tourelles aiguës du Temple, les clochers d'innombrables couvents, abbayes et églises, sous un ciel gris, ou légèrement azuré, selon les caprices de la saison. Des croix, des fontaines, des puits, des gibets, alors appelés des justices, agrémentaient les principaux carrefours de la ville, où l'on comptait sans peine les larges rues. La plupart étaient fort étroites, tortueuses, capricantes, obscures, même en plein midi, sentant leur vieux Paris de saint Louis et des premiers Valois. Beaucoup de boue à la moindre averse et, le soir, peu de lanternes, pas mal de voleurs, donnant fort à faire au chevalier du guet et aux deux cent quarante archers qui composaient toute la police. Mais l'on rencontrait quantité de beaux hôtels entre le Louvre et les Tournelles et autres terrains destinés à former la place Royale.

Comme promenades, il n'existait guère que le jardin des Tuileries, dessiné à l'italienne, et les approches du futur Luxembourg, quoique M. le baron de Rosny, surintendant et grand-voyer de France, eût fait planter quelques ormes dans la ville, bientôt nommés des rosny s, dont un déjà superbe, entre le couvent des Feuillantines et l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas*. Les Parisiens allaient chercher l'air, la verdure et l'ombre au bois de Yincennes et dans « la forêt » de Boulogne. Huit ou dix carrosses seulement, y compris celui du roi, roulaient sur la voie publique, heurtés

I. Cet arbre vénérable, ébranché depuis longtemps, n'est plus aujourd'hui qu'un énorme et lamentable moignon, dans la cour des Sourds-Muets (igiS).

par des litières, des charrettes, des tombereaux, force piétons, cavaliers et cavalières. Le tout éclatant et bariolé, cossu et bourgeois, piteux, misérable et en loques, selon la condition des individus. Badauds et enfants s'attroupaient volontiers autour des chanteurs en plein vent, charlatans, faiseurs de tours et montreurs de singes et de marionnettes du Pont-Neuf, du Pont au Change, du pont Notre-Dame et du Petit- Pont, ces trois derniers chargés de maisons; et l'on s'indiquait du doigt, de temps à autre, les comédiens italiens, en cape rayée de rouge, les derniers Gelosi de la troupe d'Isabelle Andreini, bayant aux corneilles, ou bien le pitre Gros-Guillaume marchant à petits pas dans les rues, à cause de son énorme ventre.

Entre la butte des Moulins et la porte Saint-Honoré, à droite du « chasteau des Thuilleries », se trouvait, depuis Henri III, un manège ou plutôt un marché aux chevaux*. Julien et Marguerite louent deux bidets et une mule sur laquelle on place leur bagage. Suivis de Nicolas Roussel, qui guettait l'arrivée de son maître, et du garçon du loueur, ils s'engagent en la rue Saint- Honoré, bordée des plus belles boutiques, longent les Quinze- Vingts, la Croix du Trahoir et sa potence, principale succursale du grand Gibet de Grève. Ils contournent le cimetière des Saints-Innocents, — où les pauvres et les vagabonds vont passer la nuit; — puis s'arrêtent, indécis, hésitants, au coin de la rue de la Ferronnerie et de la Grande Rue Saint-Denis, en face la rue Troussevache.

I. Voyez le plan de Paris de Matbxieu Merian. (Chez Nicolas de Mathoniere, rue Montorgueil, à la Corne de Daim, i6i5.)

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Julien retrouvait peu à peu son Paris, le même depuis ses études au collège de Navarre, plus grouillant peut-être, grâce aux victoires du roi Henri et à la paix, et depuis que l'Espagnol étant retourné chez lui, on en avait fini avec le vieux levain de la Ligue.

Où ira-t-il loger l'adorée, se loger lui-même? Ses souvenirs d'écolier en théologie lui rappellent le droit d'asile dont jouissent vaguement encore les églises. Louis XII a supprimé ce droit dans les domaines royaux ; François P' l'a aboli en matières civile et de dettes; mais le clergé le maintient dans les églises paroissiales et même les simples chapelles, malgré les protestations du Parlement et du prévôt de Paris *. Or, les fugitifs sont à portée de Sainte-Opportune.

Pour dépister les curieux et les malveillants, et comme Marguerite veut soi-disant entrer en religion, il leur paraît bon de prendre gîte aux alentours d'un couvent. Tous deux s'y réfugieront en cas d'alerte. La petite cavalcade descend, à droite, la rue Saint-Denis, dépasse la vieille rue des Lombards, — qui vit naître, dit-on, Boccace, et toujours vouée à l'usure, — et se dirige vers la Seine et le Grand Châtelet.

Il y a là beaucoup de cabarets et d'hôtelleries, mais celles-ci misérables d'aspect, par trop bruyantes ou malpropres. Julien juge dangereux de séjourner en cette partie de la ville, très passagère et perpétuellement sillonnée par le charroi. Le frère et la sœur tournent donc bride, remontent la rue Saint-Denis.

I. Le droit d'asile, très contesté, se perdait d'année en année, tombait en désuétude. En 1789, l'enclos du Temple, résidence du Grand-Prieur, était seul à le posséder dans toute la France. La Révolution l'abolit pour toujours.

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