ÉGLISE SAI^T-LEU-SAINT-GILLES, A PARIS
Pendant que Marguerite obsene le spectacle varié et pittoresque du mouvement parisien, on laisse derrière soi la rue de la Cossonnerie et la rue aux Fèves pour s'arrêter au coin de la Grande Truanderie. Là se trouvent un puits, deux ou trois auberges et l'église Saint-Leu-Saint-Gilles , succursale de Saint-Barthélémy, dont le curé est précisément maître Antoine Fusi, l'ancien régent de Julien au collège de Navarre. Saint-Leu doit posséder le droit d'asile.
D'ailleurs, plusieurs couvents s'offrent aux regards du couple normand : près de Saint-Leu, le Saint-Sépulcre, Sainte-Catherine, l'abbaye Saint-Magloire et, plus haut, le célèbre couvent des Filles-Dieu. Certains condamnés à mort y font une suprême station en marchant vers les piliers de Montfaucon, lieu de leur supplice ; une religieuse leur apporte trois morceaux de pain, un verre de vin, puis ils baisent le crucifix placé au chevet de l'église. Mais Julien et Marguerite de Ravalet ignoreront toujours cette saisissante particularité. Au reste, Saint-Leu, son droit d'asile et le souvenir du curé Fusi ont raison de leurs hésitations.
Le frère vient d'apercevoir, sur sa gauche, l'enseigne de Vhostellerie Sainct-Leii, une engageante maison, honorable d'aspect, qui paraît dater de i55o environ, avec ses trois étages et ses combles formant pignon'.
I . La maison où fut arrêtée Marguerite de Ravalet, le 9 septembre i6o3, porte le n° m sur la rue Saint-Denis. Fidèle à son ancienne destination, elle est redevenue aujourd'hui Vhôtel Saint-Leu (191 3). Les plus patientes, les plus laborieuses recherches, l'examen détaillé des lieux, longtemps poursuivi, les particularités révélées par le procès en Parlement, le voisinage de l'église Saint-Leu, alors desservie par le curé Antoine Fusi, la
Il descend de cheval, aide Marguerite à quitter la selle ; puis, ayant payé le garçon du loueur, qui repart avec les bidets et la mule, il fait signe à Roussel de se charger des valises et entre à l'auberge. Tout de suite, l'hôtesse sourit à ces voyageurs de belle et avenante mine. Julien se tourne vers sa sœur et lui montre l'église Saint-Leu, séparée seulement de leur logis par la largeur de la rue. Elle comprend...
Il retient pour lui et elle la plus belle chambre vacante. La vieille Guyonne, ?sicolas Roussel et Etienne Nicolle logeront sous les combles. L'accord est bientôt fait avec l'hôtesse ; sa fille servira de camériste à Marguerite. On s'installe et l'on commande un réconfortant repas.
Le frère et la sœur sortiront ensemble^, mais sans trop s'écarter de la maison, pendant que leur valet ira chercher Guyonne et Etienne aux alentours de la Sainte-Chapelle.
Le 7 septembre est un mardi. Marguerite revêt un coquet habit de ville et prend son masque de velours noir. Julien en fait autant, bien décidé à cacher son visage jusqu'à l'absolue sécurité. Quand sonnera l'heure libératrice du complet oubli ? Le mari garderat-il longtemps l'espoir de reprendre sa femme .^ Julien ne s'en inquiète pas pour le moment. Il conduit sa sœur devant le puits voisin de l'hôtellerie, le fameux
croyance du frère et de la sœur au droit d'asile des églises, tout m'a permis de reconnaître en cette Aieille construction parisienne celle où logèrent Julien et Marguerite, dès leur arrivée dans la capitale. Elle est signalée comme « maison à pignon » dans Le Vieux Paris de M. le marquis de Rochegude (1907).
puits d'amour, et lui en conte la légende'. Marguerite l'écoute, l'éventail à la main, aisée, aimable, souriante, à mille lieues de songer qu'elle est la femme légitime du sieur de Hautpitois, et que son mari la cherche déjà partout dans Paris... Ce puits se nommait, sous Philippe-Auguste, puits de F Ariane ou de l'Arienne. Agnès Hellebik, abandonnée par son amant, s'y était noyée. Longtemps après, un jeune homme, désespérant d'obtenir la jeune fille qu'il aimait, se précipita dans le puits. Secouru à temps, il vécut pour épouser la demoiselle et reconstruire à neuf u le puits d'amour » avec cette inscription :
L'amour m'a refait En i525 tout à fait.
Marguerite écoute cette histoire avec d'autant plus d'intérêt que la passion y joue le principal rôle. Ses yeux ont peine à se détacher du sentimental édicule et, à deux ou trois reprises, elle en répète à haute voix la naïve inscription.
Us entrent un instant à Saint-Leu, puis vont reconnaître l'accès de Saint-Magloire, pour bien se familiariser avec les lieux, car cette abbaye ou cette église leur sauvera peut-être un jour la vie. La prudence leur impose une grande réserve.
Le jour d'après, Julien se risque à sortir seul ; mais, entre la rue du Cygne et la rue aux Ours, non loin de
I. Saint-Foix, Essais historiques sur Paris (i^" édition, 1754)- Le puits d'amour est fort bien indiqué dans « le Plan en perspective de la ville de Paris, telle qu'elle etoit sous le règne de Charles IX », — plan gravé par DheuUand, d'après une ancienne tapisserie de l'Hôtel de Ville.
la porte aux Peintres, où il est allé boire un verre de vin d'Anjou à l'Ane rayé, il se trouve en présence d'une physionomie qui lui est des plus familières. Ce passant ressemble étonnamment à Jean Lefebvre et paraît surpris de voir un homme masqué, en plein jour. L'inconnu n'a pas tort : les femmes masquées n'étonnent personne, à n'importe quelle heure, tant cette mode est répandue dans Paris encore à ce moment; mais il n'en va pas de même pour les hommes. Julien, assez inquiet, double le pas, rentre à son hôtellerie après maintes allées et venues ; et pour ne pas alarmer Marguerite, il tait son étrange rencontre. Il se contente de lui dire que, son temps de collège lui revenant en mémoire et lui rendant Paris, dans peu de jours ils auront pour demeure une auberge encore plus paisible et rassurante que la leur : le Paon blanc, rue de la Mortellerie, proche Saint- Gervais, la Petite Galère, rue de Seine, ou la Blanche Oie, rue du Four, près l'abbaye Saint-Germain. On gardera Guyonne, mais on congédiera Etienne et Nicolas, qui peuvent jaser, ne servent pas à grand'chose et manquent de tenue. En attendant, pour ne pas donner prise aux remarques de l'hôtesse, — très intriguée par l'étonnante ressemblance des deux voyageurs, leur rare beauté, leur élégance, — Julien ira loger rue Tirechape, au Petit Panier, ou au Faisant deux auberges qu'il connut jadis. Mais il n'aura garde d'oublier son astre, sa reine... Et Marguerite approuve tout.
I . Edouard Fournier, Histoire des enseignes de Paris, reyiie et publiée par le bibliophile Jacob.
Le soir même, Julien va, rue Tirechape, retenir une chambre pour quelques jours, moyennant un écu d'or, soit douze francs. L'argent est bon soldat, comme dit Shakespeare, — qui lit à ce moment Montaigne et remanie Hamlet, — et marche toujours en avant. Les livres de police existaient bien dans les auberges, par ordre du prévôt de Paris et de ses lieutenants; mais on ne demanda même pas son nom à M. d'Arreville, tant il inspirait confiance.
Il se hâte vers le logis de Marguerite, toujours masqué, bouché, comme de juste*. En regagnant la rue Saint-Denis, il croit voir un quidam s'attacher à ses pas, s'arrêtant quand il s'arrête, changeant parfois de côté, sans jamais le perdre de vue. Entre ce passant et l'homme rencontré le matin, le jeune Ravalet découvre une vague ressemblance d'allures et la même indiscrète curiosité. Mais son masque le rassure. En quoi il se trompe, car cette précaution va contribuer à le perdre. J'y reviens pour la dernière fois.
Dans l'ancien Paris, de Charles IX à la majorité de Louis XIV, la femme masquée passait inaperçue le jour, cette habitude lui étant très familière. Il n'en était pas ainsi pour l'homme : il se faisait remarquer en se bouchant, en cachant son visage avant la nuit complète, l'heure où tous les chats sont gris. Et les
I. Les Parisiens, surtout les dames, usaient de deux sortes de masques, en satin ou en velours noir. Le premier, le plus souvent porté, était le simple loup ; l'autre, dit grand masque, couvrait le visage du sommet de la tète au menton ; il bouchait la figure. Les deux sexes l'employaient assez rarement, car il manquait d'élégance et donnait lieu à des commentaires parfois désagréables.
passants le goguenardaient, comme nous sourions volontiers de nos contemporains rencontrés en habit noir et cravate blanche avant six heures du soir. Julien, masqué, attirait donc sur lui les regards au lieu de les détourner.
Il revient sans plus d'émotion auprès de Marguerite, donne ses ordres aux domestiques, à la fille de l'hôtelière. Les amants ferment leur porte à double tour, tirent le verrou, et le paradis leur appartient, le monde est à eux... Mais quand Julien eut quitté Marguerite, assez tard dans la soirée, sans qu'il s'en doutât le quidam l'aperçut «encore et le suivit.
La passion empêchait Julien de songer aux rancunes de son beau-frère. Paris lui promettait la sécurité, le repos, l'oubli, tout, c'est-à-dire le bonheur. Or, Jean Lefebvre n'avait ni perdu son temps, ni renoncé à son enveloppante haine. Inquiet du long silence de son espion, il s'était rendu à Fougères un mois après le départ des deux jeunes gens, avait retrouvé leur piste à Saint-Hilaire-du-Harcouet, grâce à l'incident du cheval vendu par le valet, puis à l'hôtellerie d'Ecouché... Là, une hésitation le saisit. Les bourgeois de Fougères et l'hôtesse du couple, sans penser à mal, puisqu'ils ignoraient sa qualité et ses droits, lui avaient appris la subite vocation religieuse de Marguerite et son envolée probable vers Paris en compagnie de M. d'Arreville, qui s'était institué le chaperon de sa sœur. Le receveur se demanda quelle route ils avaient pu prendre : celle d'Alençon, de Falaise, qui allait rejoindre à Lisieux la grande route de Caen à Paris, ou celle d'Evreux? Avant de pousser jusqu'à la capitale, il crut utile de retourner à Valognes pour y renouveler, auprès du vicomte et du
bailli, son chef d'accusation contre les fugitifs. Ces deux officiers de justice et de police avaient déjà mis en mouvement, mais sans résultat, la maréchaussée et les archers, auxiliaires de l'action publique.
Le mari berné accompagna sa plainte d'un signalement du frère et de la sœur, beaucoup plus détaillé que le premier et visant aussi leurs trois domestiques. Il paya même un exprès, chargé d'aller déposer plainte et signalement aux mains du prévôt de Paris et de son lieutenant criminel.
Il confie à son frère et associé Sanson le soin de garder l'hôtel Lefebvre, de s'occuper seul des aides et tailles, puis, fort de ces précautions, il recommence son amer pèlerinage. Entre Écouché et Rugles, il perd la trace des errants; ils avaient gîté, on le sait, dans une misérable auberge de campagne. Mais le receveur se souvint de Marie de Ravalet et du seigneur de Saint-Eglan. Lui, qui n'avait jamais osé se montrer aux deux époux, ses oncle et tante par alliance, dont il se savait dédaigné, méprisé, sans pouvoir dire pourquoi, il n'hésita pas à s'arrêter un instant chez eux. On lui fit grise mine, mais on l^i confirma, sans souci de l'étonner ni de l'inquiéter, le tout récent départ des Ravalet, frère et sœur, pour Paris et les projets monastiques de Marguerite.
Vers le 3 septembre, quatre jours avant l'arrivée des rebelles, Jean Lefebvre débarquait dans la capitale par le coche d'Évreux. Il n'y était point dépourvu de relations. Un Le Febvre occupait une présidence à la Chambre des comptes*. Le plaignant amenait avec