‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 56 sur 113 · Pierre de l'Estoile, Journal da règne d'Henri IV · texte numérisé non relu

Pierre de l'Estoile, Journal da règne d'Henri IV

2. On ignore au juste le crime de M. de Saint-Géran. Los racontars du temps laissent supposer qu'il s'agissait d'une affaire d'argent ou d'une affaire de famille.

3. Voyez à l'Appendice : Pièces justificatives, la harangue du roi au Parlement.

Le chancelier de France, Brulard de Siller) , chef de la justice, ne laissait pas ignorer au roi le flot toujours montant de la criminalité et des sanglantes turpitudes en sa capitale.

C'est à ce délicat moment que Jean III quitta Tourlaville pour Paris, où il arriva dans les derniers jours de septembre, juste à l'heure où tous les bons esprits, les gens de cœur, s'inquiétaient d'un honteux état des choses, déploraient les nombreux assassinats, guetsapens, adultères, incestes même, qui souillaient la grande ville. Jean de Ravalet allait demander deux grâces, alors que la clémence était jugée nuisible, absurde, odieuse; et c'est un des plus cruels épisodes de cette histoire, ou plutôt de ce drame. En quelques jours, ses cheveux blanchirent. Quoiqu'il n'eût guère que cinquante-trois ans, sa personne présentait dès lors l'air caduc et l'apparence d'un vieillard.

Mais le prestige de la beauté unie à la jeunesse est tel qu'en dépit de circonstances nettement contraires, un mouvement de sympathie se dessinait dans Paris à l'égard des Ravalet. La maternité de Marguerite n'y fut pas étrangère ; on souhaitait sincèrement qu'elle échappât au bourreau. Son frère bénéficiait des mêmes vœux. Paris ne s'étonnait point de la sévérité des juges, — ils faisaient leur devoir, — mais de l'acharnement d'un mari proclamant à cor et à cris l'adultère de sa femme et l'autre crime, celui de tout temps puni de mort, au lieu de s'en tenir à la seule accusation d'adultère avec inconnu.

Dans l'auditoire du Châtelet avaient figuré des seigneurs et dames de la première qualité, des bourgeois, l'imprimeur Philippe Du Pré, le poète François de Rosset, le peintre et poète Daniel du Monstier, esprit

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original et habile artiste', des écoliers de l'Université^ anciens condisciples de Julien. Les assistants n'eurent pas assez de regards pour contempler la belle Marguerite, ni d'imprécations pour maudire son féroce mari. Peut-être Du Monstier commença-t-il à ébaucher au Châtelet le crayon, le portrait d'elle aux trois couleurs, complété plus tard... Ce qui frappait surtout les Parisiens, c'était l'abîme physique et moral existant entre la femme et le mari, l'étonnante ressemblance plastique et intellectuelle du frère et de la sœur. D'un côté, la parfaite harmonie ; de l'autre, la disproportion d'âge unie à la diversité d'éducation, de nourriture spirituelle. On parlait beaucoup aussi, dans les palais, les hôtels de la noblesse, les logis et boutiques, les collèges, et jusque chez le populaire des Halles et des quais, de la vie exemplaire de M. et M""" de Tourlaville, du renom de M. de Hambye; on les plaignait; on compatissait à leurs angoisses. Gentilshommes, bourgeois et crocheteurs se passionnaient au même degré pour cette cause retentissante.

Le Châtelet fut-il mis en demeure par le chancelier de France, ou le prévôt de Paris, d'en finir au plus tôt avec la scandaleuse et lancinante affaire Ravalet ? C'est une hypothèse admissible, puisque, à la date du 5 novembre, les juges rendirent une sentence aux termes de laquelle Julien et Marguerite de Tourlaville seraient soumis à la question tant ordinaire qu'extraordinaire, afin de leur faire avouer le crime d'inceste, avant la proclamation de tout arrêt. C'était la marche ordinaire des procédures de haut vol.

I. Ce nom : Du Monstier, qu'on prononçait Du Moustier, parait être très répandu en Normandie.

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Marguerite, quoique à peine accouchée depuis quarante jours, envisagea la torture avec calme.

Le 4 novembre, le médecin de la prison s'était transporté dans sa chambre, avait causé avec elle et la geôlière pendant quelques instants et déclaré au lieutenant criminel que l'accouchée jouissait d'une bonne santé, malgré ses peines morales. L'amourpropre professionnel du médecin s'en applaudit de très bonne foi, inconsciemment. L'homme de l'art ne se doutait point que les juges allaient faire état de sa visite.

Marguerite se dit qu'en supportant jusqu'au bout, sans faiblir, la torture ; en se laissant descendre dans les basses-fosses du Châtelet, elle ne sera plus qu'une simple adultère et sauvera les jours de l'adoré. Elle se résignera à vivre dans un couvent, deux ans s'il le faut, sous l'habit grossier, au pain de pénitence des recluses, car Jean Lefebvre ne se contentera pas seulement de la dot. Mais, bien avant l'expiration de ces deux années, Julien aura rompu son ban et viendra la délivrer à la tête d'une troupe d'amis, de braves gentilshommes. Au besoin, il brûlera tous les couvents de France et de iSavarre pour ravoir l'aimée...

Julien a la même pensée : ne pas parler, ne pas avouer, supporter tout! La vie de Marguerite, leur bonheur sont au bout de la souffrance ; et il se trouvera bien dans le monde un sol hospitalier à deux amants pour jamais expatriés. Marguerite au couvent, lui à la Bastille sont choses acceptables ; on s'évade de la Bastille et des couvents. Pourtant, tout porte à le croire, plus grand fut le courage en l'âme virile de Marguerite; il faut reconnaître aussi que, chez une jolie femme, le sacrifice était plus méritoire cpie celui

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de son amant, quoique l'amant fût aussi très beau.

Le mercredi 5 novembre, les deux accusés furent donc conduits, descendus par les archers dans la salle réservée à la torture. Mais peu d'instants suffirent aux magistrats pour se convaincre que la pire souffrance physique n'arracherait aucun aveu à cette enfant de moins de dix-sept ans, à ce jeune homme de vingt-un ans, l'un et l'autre si exceptionnellement trempés.

Dans la question ordinaire, on faisait avaler de force dix pintes d'eau au patient. On attachait ses pieds à deux anneaux placés devant lui, l'un près de l'autre, et fixés au plancher; puis on renversait son corps en arrière, on lui fixait les mains aux anneaux du mur, distants l'un de l'autre d'environ trois pieds. Le corps décrivait ainsi une demi-courbe, comme s'il eût été couché sur une roue. Pour ajouter à l'extension des membres, le bourreau donnait plusieurs tours de manivelle. Les liens pénétraient alors dans les chairs au point que le sang coulait. Dans la question extraordinaire, l'accusé était contraint d'avaler vingt pintes d'eau, ou d'avouer. Ce sont exactement les deux questions que subira, en 1676, l'empoisonneuse marquise de Brinvilliers.

Marguerite est libre de ses mouvements, dernière galanterie de ses juges, une de ces galanteries qui font frémir. Julien a les mains attachées derrière le dos, — outrage qui fait bouillonner son sang, et qu'il n'a point subi sans protester. Le lieutenant criminel, le commissaire Chassebras, le greffier, le médecin, un des notaires au Châtelet sont là, causant à voix basse, se communiquant leurs observations sur le sang-froid, la ferme attitude du frère et de la sœur. Au fond de la hideuse salle, le bourreau, maître Jean-Guillaume, et

son valet préparent leur épouvantable attirail de cordes, de ferraille, de chaînes, de brodecjuins, d'entraves, disposent l'immonde lit de cuir, qui a déjà tant reçu d'agonisants, et sur lequel, dans sa splendide nudité, va s'étendre le corps divin de Marguerite, cette harmonie vivante, ce chef-d'œuvre de la nature. Les yeux de tous ces hommes se repaîtront cyniquement du spectacle inouï dont l'amour, la passion, la fatalité ont donné le privilège au seul Julien '.

Marguerite, qui s'attend à tout, semble ignorer pourtant ce qu'on veut d'elle. Est-ce un rêve? De la chambre dorée de Tourl avilie, elle en est arrivée là! Elle ne doute pas qu'on va la faire souffrir, — qu'importe encore ! elle souffrira pour Julien, pour sauver l'adoré. Ses regards vont droit à lui... Quelle admirable contenance ! comme il est digne de son amour... Quelqu'un, maintenant, marche vers elle... Elle devine, plutôt qu'elle ne reconnaît le bourreau, non sur sa mine, car il ressemble à tout le monde, — le temps des bourreaux à capuchon rouge et figure de boucher est bien fini; — mais, au contraire, à son air doucereux, à sa besogne toute professionnelle. La vue de l'exécuteur amène un éclair de honte dans les grands yeux noirs de la belle Ravalet... Mais voici que, sur un geste du lieutenant criminel, le sinistre personnage pose sa main sur l'épaule de Marguerite, pendant que Julien frissonne de colère et d'indignation. Après

I. La plupart des droits du mari expiraient souvent au seuil de la chambre conjugale : au xvi* siècle, on les gardait plutôt pour l'amant. Jamais une fille noble n'eût accordé à un Jean Lefebvre ce que Marguerite de Ravalet ne marchandait sans doute pas à Juhen.

quoi, il lui enlève rapidement son rabat, promène un instant ses gros doigts sur l'admirable gorge, et commence à dégrafer la robe... Marguerite s'écarte instinctivement, rouge de honte et de douleur. Des larmes coulent de ses yeux. Elle a compris : l'homme veut la déshabiller...

Tout à coup, la porte de la basse-fosse s'ouvre, et le substitut du procureur du roi fait son entrée, suivi de Jean Lefebvre. Une minute d'entretien avec le groupe judiciaire, la vue des accusés font comprendre à ce magistrat que le procès va être gâté, compromis, perdu... Le frère et la sœur supporteront la double question ; l'aveu capital ne sortira point de leur bouche desséchée et convulsée par la douleur; le corps brisé, tordu, ils demeureront muets, impassibles; et le plus important des deux chefs d'accusation sera remis en jeu. Le substitut ordonne à l'exécuteur, au nom du procureur du roi, de laisser en paix Julien et Marguerite. Et le mari déclare qu'il se porte appelant de la sentence de question, « sous réserve de la réparation requise par lui, plaignant et demandeur, pour raison de l'inceste et de l'adultère ». Le représentant du parquet se joint au mari, précise la forme à donner à son appel en Parlement, cour souveraine. Le greffier griffonne. Le silence n'est plus troublé que par la plume d'oie grinçant sur le papier. Julien, dont l'éducation juridique s'est faite depuis qu'on l'a promené du commissaire aux juges, du cachot à l'audience, finit par élever la voix; sa sœur plus encore... Ce mot : Parlement semble avoir décuplé leurs forces, leurs facultés combatives : c'est pour eux la planche de salut.

Les accusés déclarent qu'ils en appellent, eux aussi, à la cour souveraine, tant de leur mise en jugement et

de la sentence de question que des conclusions, injurieuses pour eux, de l'audience d'ajournement. Et le notaire — probablement maître Jean Chapelain, père du futur auteur de la Pucelle, ô ironie ! — rédige, séance tenante, leur requête au bas de laquelle ils apposent aussitôt leurs signatures, d'une main qui ne tremble pas.

L'appel arrête tout : pour la forme, le greffier dresse un procès- verbal de question ; mais il est négatif.

Contrairement à ce qu'ont cru leurs compatriotes, les Ravalet ne furent donc point couchés sur le lit de cuir, ni suspendus, ni attachés aux anneaux; et les pintes d'eau alignées par le bourreau à leur intention demeurèrent intactes*. Ce n'est pas une fille de noblesse accouchée depuis quarante jours, ayant tout juste bénéficié des a six semaines de la Vierge », qu'on eût ainsi gonflée d'eau, déchirée, tourmentée, en vue d'un aveu qui ne pouvait pas s^ produire, étant données son envergure d'âme et celle de son complice 1 Si la question avait été subie, l'appel des gens du roi

I. Nous verrons que le Parlement anéantit tous les appels, y compris la sentence de question, et déclara les deux accusés coupables du crime d'inceste. L'a>-o>'Tme de i6o4 dit formellement que les magistrats renoncèrent à la question, convaincus : i" que les accusés la supporteraient sans avouer; 2° que l'inceste éclatait aux yeux sans qu'il fût nécessaire d'en arracher l'aveu par la force. La Tournelle ajouta même, dans son arrêt, que, en cas de question subie et supportée sans aveu, le tailleur Agnès serait demeuré en l'état, c'est-à-dire présumé coupable d'adultère avec Marguerite. Injustice par trop criante. Fr.v>çois de Rosset ne parle pas de la question. Si Lyzaran et Doralice l'avaient subie, le romancier n'eut point manqué d'en tirer quelque effet de style.

devenait d'un accueil problématique, en vertu de la vieille maxime juridique : c Qui n'avoue pas, en droit, n'est point coupable*. » Or, nous savons que l'appel fut reçu^. mais changea immédiatement de caractère pour devenir bel et bien un second procès, celui-là définitif.

Cinq jours après, le tailleur plus que jamais ambulant Robert Agnès est à Paris, amené par l'exempt et la force publique. La Tournelle, chambre spéciale du Parlement, possède la compétence criminelle générale depuis 10 1 5. Elle aura donc devant elle trois accusés. Mais le nouveau venu compte pour bien peu.

Le 10 novembre i6o3, l'affaire Jean Lefebvre, sieur de Hautpitois, contre Julien de Tourlaville, sieur d'Arreville, sa sœur Marguerite, épouse dudit Lefebvre, et Robert Agnès, présumé complice de ladite demoiselle, arrive d'urgence au greffe du Parlement de Paris, sous forme d'appel.

L'humble tailleur d'habits est en prison. Certes, on aurait pu terminer sans lui, mais on n'est pas fâché de le tenir. Le lieutenant criminel, Chassebras et le plaignant estiment que ce gagne-petit, quoique de mince envergure, une fois innocenté au grand jour de

I. De nos jours, le mot du boucher Avinain, marchant à l'échafaud, est devenu célèbre : N'avouez jamais !

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