MESSIRE ACHILLE DE HARLAY
Premier président du Parlement de Paris en i6o3.
(Portrait du temps.)
l'audience, fera d'autant mieux ressortir la culpabilité des Ravalet. Et le procureur du roi pense comme eux.
Messire Achille de Harlay est premier président du Parlement*. C'est un admirable magistrat, un magnifique caractère, un légiste qui a des lueurs d'homme d'Etat. On doit le dire sans crainte : les accusés ne pouvaient souhaiter un aussi impartial ordonnateur judiciaire. Harlay, que Voltaire appellera (( ce noble juge )) en sa pâle Henrlade, commence par s'enfermer dans son cabinet de travail, au premier étage de la tour d'Argent, et lit toutes les pièces du premier procès. Il est homme à passer des nuits à la besogne. Il reconnaît que les informations de Chassebras furent conduites avec zèle et habileté. Gens du roi, lieutenant criminel et conseillers ont accompli leur devoir. Pourtant, il existe un point faible : le Châtelet a conclu sans la production du troisième accusé; et cet accroc, dont souffrent les usages, fait froncer le sourcil au premier magistrat du royaume.
Jean de Tourlaville l'a visité, imploré. Harlay répond que la cour arrivera à la pleine lumière, à l'entière justice. Toutefois, il console le malheureux père, le réconforte de sa parole chaude et loyale. Son examen terminé, le premier président fait appeler le procureur général, messire Jacques de la Guesle, et le président de la chambre des enquêtes, maître Nicolas Chevalier. Tous trois confèrent et prononcent bientôt le classique Soit donné suite.
I. L'hôtel particulier du premier président se trouvait entre le Palais de Justice et le Jardin du Roi, que remplaça depuis la place Dauphine. La cour de Harlay occupa longtemps remplacement de cet hôtel.
Le jour même, un sergent et dix archers du prévôt font monter le frère et la sœur dans une charrette et les conduisent à la Conciergerie, prison du Palais. Testu, chevalier du guet, marche en tête de l'escorte. Il fait écrouer les accusés et se retire en les saluant. Quant à Robert Agnès, on l'avait amené à pied, entre deux hallebardes, inscrit en hâte sur le livre d'écrou du Châtelet et poussé vers le gîte réservé aux pailleux. Les suppôts de Thémis ne se gênent point avec de telles espèces. C'est donc au Châtelet cpi'on ira le prendre pour le conduire devant la Tournelle, quand besoin sera.
Maître Daniel Voisin, greffier criminel du Parlement, inscrit l'affaire au rôle. Elle est du ressort de la chambre criminelle dite la Tournelle. En vertu du roulement de la Saint-Martin i6o3 à Pâques i6o4, cette chambre comprend deux présidents, — un à mortier, un par commission*, — et quinze conseillers. Harlay, de par sa haute dignité, a le droit de présider toutes les chambres; mais il n'en use jamais en matière criminelle. Il interviendra seulement si les formes légales et juridiques sont violées, ou si l'on met obstacle à la défense.
Le président à mortier, désormais conducteur du procès qui s'engage à la Tournelle, est, comme Harlay, un grand magistrat et un beau caractère. Il se nomme Edouard Mole. Tous deux appartiennent à l'histoire de France. Encore une fois, le sort a favorisé les accusés. Le président par commission est maître
I. La présidence à mortier est une charge, la présidence par commission un simple office.
Le Camus. Les conseillers sont messieurs maîtres Courtin, Briçonnet, Bavyn, Mydorge, De Bragelonge, Le Coigneux, De Herre, Maynard, Perrot, Coutel, Olier, Rubentel, De Bragelongne, De Chaulne et Sarrault.
En sa qualité de doyen des conseillers du roulement, Courtiii est rapporteur de l'affaire. Il a de l'honneur, du talent, de la probité, de l'expérience. Au reste, nous allons mieux voir l'état d'âme, la valeur morale et sociale des hommes qui furent appelés à juger une des plus célèbres et délicates causes de leur temps. En pareil cas, on ne saurait faire trop de lumière.
Nous n'avons qu'entrevu Achille de Harlay. Il est toujours le loyal magistrat, le bon Français, le royaliste, qui fit au duc de Guise la belle réponse, si souvent citée : a C'est grand'pitié quand le serviteur chasse le maître... » Fils du président Christophe de Harlay, il descend de Jehan de Harlay, chevalier du guet de Paris en i46i, et porte cVargent à deux pals de sable. Il a succédé comme premier président à son beau-père De Thou. Guise l'a fait embastiller après la journée des Barricades ; mais il a payé sa liberté d'une rançon de dix mille livres, ce qui lui permit d'aller rejoindre à Tours le parlement royaliste. Henri IV l'a nommé comte de Beaumont, a choisi le frère de Harlay pour son ambassadeur à Londres. Homme de sapience et d'équité, Achille de Harlay sera membre du conseil de régence à l'avènement de Louis XIII et mourra comme il a vécu : l'adversaire résolu des Jésuites. En attendant, ce grand justicier est homme d'esprit, travailleur infatigable malgré ses soixantesept ans. Il habite au Palais et ouvre toujours l'au-
dience à sept heures en été, avant huit heures en hiver*. ?sul ne sait mieux écouter, ni mieux juger, ni mieux conclure. Enfin, u grande figure de ces magistrats d'autrefois, que l'on doit regarder à toutes les époques sombres où la Justice risque de perdre quelque chose de sa sévérité ^ » .
Jacques de la Guesle, procureur général, n'a rien de la sévérité d'un chef de grand parquet. Cet homme de confiance d'Henri lY, parfois membre de son conseil privé, poli, discret, timide, ne s'est pas encore consolé d'avoir, à Saint-Cloud, quatorze ans auparavant, introduit Jacques Clément auprès d'Henri HI. Révoqué par la Ligue en i588, rentré au Parlement de Paris en 109:^, il habite, rue Saint-André-des-Arcs, un hôtel plein de livres de droit et de piété. D'ailleurs, un de ses frères est archevêque de Tours \ Sa fille aînée, Marie, comtesse de ?sançay, épousera le colonel des gardes suisses et maître de la garde-robe du roi. L'autre, Marguerite, dame de Chars, doit se marier à Pierre Séguier HI, sieur de Sorel et plus tard marquis d'O, — d'où, pour le procureur général, un nouveau et immense chagrin. On lit, en effet, dans le Journal de Pierre de l'Estoile : « Le vendredi 20 dé- « cembre 1602, le fils du feu président Séguier, qu'on
1. Voyez T.u.LEM.o»T des Réaux, Historiettes, tome II, pour le caractère, les habitudes, l'esprit du premier président Achille de Harlay. Un de ses descendants fut archevêque de Paris et duc-etpair sous Louis XIV.
2. Emile de Sai>-t-Alb.v>", Procès d'un homme de lettres en 1623 (Paris, i885).
3. Son second frère, Alexandre de la Guesle, marquis d'O, fut colonel du régiment de Champagne.
(( nommoit de Soret (sic), fut reçu conseiller en la (I cour, nonobstant son âge et le meurtre qu'il avoit (( commis à Bourges, qui eût rendu un autre incapable (( du tout de cette dignité. Il répondit à Messieurs (( avec une grande assurance : ce qui occasionna un « des conseillers qui assistoit à son examen, de dire « qu'il étoit assuré comme un meurtrier'. »
Au reste, premier président et procureur général ne joueront plus aucun rôle actif dans l'affaire Ravalet, dès qu'ils auront formulé leur avis. La parole et l'action appartiendront à Mole, à Le Camus, à Courtin et aux autres conseillers du roulement. Il y a parmi eux quatre nobles. Tout le reste sort de la bourgeoisie, de ce tiers-état dont l'ascension ne s'est plus arrêtée depuis Louis XI, le vrai monarque de ses rêves. Ils ne sont anoblis que par leur robe.
Le président Edouard Mole, docteur en droit, fds d'un conseiller, a soixante-trois ans et siège depuis la mort de son père. La Ligue l'a nommé malgré lui procureur général, mais il n'a pas cessé de correspondre avec le roi, négociant en secret son abjuration. On lui doit le patriotique arrêt du Parlement du 28 juin 1593, déclarant que la couronne ne pourra jamais être donnée à un prince ou à une princesse étrangers, — coup droit porté aux Seize, complices des Espagnols. Ce bel acte l'a conduit à la Bastille,
I. Ce même Séguier, lionlc de la dynastie, quitta la robe pour l'épée et tenta de faire assassiner l'oncle de sa femme, pour avoir plus vite son marquisat d'O. A la grande indignation de la ville et de la cour, la fille de cet assassin, Louise-Marie, n'en devint pas moins, en l64i, duchesse de Luyncs et de Chevreuse. (Tallema:st des Réaux.)