Jean Lefebvre
\. Le valet trop curieux. Témoin produit par le mari.
(( A dict que oy, quant il n'y avoit qu'une chambre, et que la servante qui en a déposé est une fille de mauvaise vie, paillarde publicque, et qui a eu des enfans sans estre mariée * .
(( Requis pourquoy sa sœur l'a plustost choisi que ses autres frères, estant a Fougères, pour lui faire compaignie.
(( A dict qu'il ne sçayt pourquoy, mais que sa sœur avoit mandé son frère aisné, et le garson qui F avoit conduicte a Fougères revint en la maison de Tournaville (sic) en pleurant, lui faisant récit du piteux estât auquel il avoit laissé sa sœur, qui estoit déguisée*.
(( Si sa sœur ne luy a pas escript par ce garson?
« A dict que non.
« S'il a pas désiré avoir des bracelets des cheveulx de sa sœur?
(( A dict que non, et que ce sont des inventions de sa jDartye, et que quant il est allé à Fougères, ce a esté par le commandement de son père, qui luy commanda de l'aller quérir et la mener chez un de ses beaufreres ou un de ses oncles.
« Qui est venu avec luy à Fougères?
(( A dict que c'est Nicolas Roussel, qui l'a desrobé dix-huit escuz.
« Remonstré que estant dans ceste ville, es logis où il a logé, il sortoit de son logis bouché \
I. Il s'agit ici de la servante d'auberge de Saint-Hilaire-du- Harcouet ou de celle d'Ecouché. Témoin produit par le mari.
3. Allusion au masque et au costume d'homme, portés par Marguerite pendant son séjour à Fougères.
3. Bouché, c'est-à-dire le visage couvert du grand masque. Voyez la note de la page 198.
u A dict qu'il avoit des créanciers en ceste ville, qu'il creignoit ; a changé de logis de la rue Saint-Denis en la rue Tirechappe.
(( Remonstré que estant interrogé en ceste \ille par le commissaire', il a dénié la grossesse de sa sœur et ne sçavoit où elle estoit.
(( A dict que si sa partye lui eust demandé, il lui eust dict, et non divulguoit la honte de sa sœur.
(( S'il sçait pas bien qu'elle est accouchée.
u A dict qu'il l'a sceu estant en prison, et n'a jamais sceu du faict de qui elle estoit grosse, sinon cpie sa sœur l'a confessé que c'estoit du faict d'un tailleur.
u Remonstré que sa sœur a dict qu'elle l' avoit confessé sa grossesse à son frère de Rozay ' et à luy, estans à Saint-Eglan.
(( A dict qu'il demanda à sa sœur si elle estoit grosse, et luy a demandé du faict de qui.
(( Dict que les tesmoins que a interrogez le commissaire Chassebras, il n'a voulu sçavoir leur déposition, quant il a veu qu'ilz ne disoient rien contre luy; n'a jamais esté en la maison de sa sœur que en compaignie\ ))
La Tournelle fait réintégrer Julien en prison. On décide d'entendre de nouveau Marguerite, qui se trouve dans r arrière-greffe, en compagnie du troisième ac-
1. Chassebras, chargé de l'instruction parle lieutenant criminel. Il s'agit ici de l'interrogatoire qui suivit immédiatement rarrestation.
2. Au lieu de : du Rozel. Le plumitif se trompe d'autant plus aisément que Rosay est le nom du château du conseiller Courtin et que ce nom est très connu au Palais.
3. Archives nationales, X 2' 966. La u maison de sa sœur, » c'est l'hôtel Lefebvre à Yaloc'nes.
cusé, Agnès. Le témoin Guyonne Nicolle attend, dans le vestibule. Il va sans dire que sergents et archers surveillent attentivement les deux accusés, afin d'empêcher entre eux toutes communications. Il va sans dire aussi que Marguerite ignorait la présence de son frère à l'audience et qu'elle ne le voit point sortir.
Marguerite introduite, Mole l'interroge aussitôt sur le fait de la grossesse :
« La demoiselle de Tournanville (sic) remandée.
(( Remonstré qu'il n'est vraysemblable que une demoiselle* ayt le cœur si bas et si lasche de se laisser aller avec un tailleur.
(( A dict que ce tailleur faisoit un voyage avec elle, qui alloit voir le sieur de Pierrefons (sic), le sieur de Houdeville (sic). En luy faisant compaignie^ luy disoit par les chemins que le sieur de l'Hospitault (sic) la traitoit mal et qu'il aymoit d'autres femmes qui n'estoient pas si belles qu'elle. Luy dist aussi qu'il avoit servy une demoiselle de Poictou, qui estoit belle et galante, avec laquelle il eut beaucoup de privaulté, et aussi d'une dame de Paris qui estoit femme de un advocat ; et a eu par ce moyen par IIII ou cinq fois sa compaignie, huit ou dix jours après la Sainte Catherine, y a un an, en la chesnaye. »
Le public attend la justification du tailleur avec une certaine impatience. Au reste, juges et auditeurs en sont convaincus : le gagne-petit n'a pu, à aucun moment, occuper la pensée d'une aussi belle personne que la demoiselle de Hautpitois. Marguerite quitte la salle ; les archers introduisent Robert Agnès. Le pauvre
I. Une fille noble, mariée dans la petite noblesse ou la bourgeoisie.
diable regrette fort sa liberté ; il compte la recouvrer bientôt, n'étant que trop sûr de son innocence en l'extraordinaire aventure galante dont Marguerite le fait héros.
(( Robert Agnes, tailleur.
(( Dict qu'il est de Tourlaville, où il se tenoit cjuand il est venu en ceste ville; a demeuré en ceste ville de Paris cinq ou six ans, de son mestier de tailleur.
(( S'il a demeuré en Poictou '?
(( Dict qu'il y a six ans qu'il demeuroit en Poictou avec le sieur des Loges, qui luy a donné congé librement et franchement.
(( S'il habilloit sa femme i^
« A dict que non, et se faisoit vestir en ceste ville, et avoit un tailleur de Poictou qui la servoit.
(( S'il s'est vanté qu'il ayt eu des privaultez avec la demoiselle des Loges ')
« A dict que non.
(( Remonstré que une demoiselle dict qu"il a eu telle privaulté avec elle qu'il luy a fait un enifaut.
« A dict que non.
« S'il demeuroit pas en la maison du sieur de Tourn avilie (sic) ?
(( A dict que non, et qu'il se tenoit en sa maison. distant de quart de lieue de chemin.
« S'il a pas accompagné la demoiselle de Hopitois pour aller à la maison de Pierrepont et Janville?
(' A dict qu'oy. et qu'il y avoit un nommé Pierre de Bruman, qui estoit de pied, une servante à cheval', et luy aussy à cheval.
I. Le valet de confiance de Jean Lefebvre, la camériste de Marguerite.
u Si elle s'est plaincte à luy des mauvais traictemens de son mary ?
(( A dict que non, et ne luy en parla jamais.
(( S'il alloit pas en la maison de son père parce qu'elle y estoit ?
(( A dict qu'il y avoit un an et demy qu'il n'y avoit esté, que à la Saint-Jehan dernière il y fut une fois*.
« Si la vérité est pas qu'elle alloit en la chesnaye proche de la maison de son père et qu'il y alloit la trouver ?
(( A dict qu'il n'y pensa jamais, et qu'il portoit trop de respect et d'honneur à son mari et à elle, et n'eust eu la hardiesse et l'asseurance de la requérir de cela.
« S'il a faict voyage avec la demoiselle des Loges en ceste ville ?
(( A dict qu'il y est venu une fois avec elle, ayant une servante avec elle et un laquais, et luy estoit à cheval, et la demoiselle sur un autre, avec le messager.
{( Quand il a sceu le décret contre lui décerné ?
(( A dict qu'il l'a sceu trois sepmaines devant ^ et que un des serviteurs de Tourlaville lui dict le dimenche précèdent qu'il s'en allast à Rozay (sic) pour y travailler, et luy dist qu'il y allast, ce qu'il refusa faire parce qu'il estoit mynuict. Le lendemain, il partit pour aller à Rozel, qui apartient au sieur de Hambye, qui est oncle du S^*""" de Tourlaville; il s'adressa à l'un des serviteurs, qui luy dict qu'il ne failloit qu'il parust devant le sieur de Ambye; ensuite il fut XY jours
1. Il arriva à Tourlaville le jour même où Marguerite en partit avec le petit laquais, ou le lendemain,
2. C'est-à-dire vers le 6 novembre. On l'arrêta le même jour. Il y a plus loin une certaine obscurité, peut-être par la faute du plumitif.
en ceste maison; enfin La Fontaine-Labarre vint au soir en la maison de Rozay (sic) ; veyt qu'ils parloient secrètement ensemble; il pensa que c'estoit... \ »
La confrontation du tailleur d'habits et de Marguerite est nécessaire. L'attitnde respective des deux accusés rendra plus profonde la conviction des juges que le tailleur n'a rien à se reprocher. On procède donc à cette confrontation :
u La demoiselle de Toiirnanville (sic) mandée et confrontée avec (le) tailleur.
« Elle a dict que c'est l'accusé présent qui luy a demandé s'il luy a pas dict qu'il avoit esté bien aymé d'une demoiselle des Loges ; aussi s'est vanté que touchant en la main d'une femme, il en a ce qu'il veult, et lui envoya des prunes par sa sœur, et s'est vanté qu'il a couché avec une des filles du S®'*' de Tourlaville ; la première voilée fut devant Saincte Catherine et une autre foys après sept ou huit jours, et encore une autre foys trois ou quatre jours devant Noël'.
(( Ce qui a esté dénié par le tailleur, qui a dict que tout ce qu'a dict la demoiselle est très faulx, et n'y a jamais pensé \ ))
Je doute fort que la Tournelle ait mandé devant elle Nicolas Roussel et Etienne Nicolle ; en ce qui les concernait, elle s'en tint à leurs dépositions du Ghâtelet. Mais, à cette même audience du 27 novembre, les ma-