Ce qui est conforme au Lévitiqae, chapitre xx
3. Toutefois, Brantôme parle d'une Godarde de Blois, huguenote, femme d'un avocat, pendue pour adultère en i563.
prisonnement peut être prononcé contre lui par les bailliages, présidiaux et parlements en province, par le Châtelet à Paris, à la requête de l'épouse trompée. Généralement, si cette épouse est de condition noble ou aisée, elle ne porte pas plainte et se venge avec les armes que lui fournit son sexe.
L'avocat des Ravalet est assez médiocre, comme tous ses confrères d'alors ; la forte génération des Patru et Gautier n'est pas encore venue. Il n'en fît pas moins preuve d'habileté en demandant à Messieurs d'annuler toutes poursuites du mari. Fatalement, le rapporteur allait repousser cette requête, le procureur général en appeler a minima; mais l'on pouvait gagner du temps, ce qui permettrait au père des incestueux de mettre en avant ses amis de Paris et de Normandie.
Peu après l'audition de Chassebras et les conclusions de Courtin, les sergents-audienciers et les archers font évacuer la salle Saint-Louis et les autres locaux dépendant de la Tournelle, ou y aboutissant. Le public ignore, naturellement, ce qu'a décidé le conseil. Pourtant, comme tout finit par se savoir dans cet immense Palais où vont et viennent, affairés, tant d'avocats et d'huissiers, de greffiers et de commis-greffiers, de chauffe-cire et de garde-sacs, de procureurs et de notaires, d'audienciers et de clercs, tous en rapports plus ou moins directs avec les juges, le bruit se répand que les Ravalet sont condamnés. Peut-être \illeroy savait-il déjà des magistrats que la Tournelle prononcerait la peine capitale.
En effet, vers trois heures du soir, un carrosse entre dans la cour du Louvre, — privilège réservé aux princes du sang, aux plus considérables personnages du royaume, — et s'arrête devant la façade orientale.
Villeroy en sort, suivi d'un homme cassé, courbé, vêtu d'un manteau, d'un pourpoint, de chausses de drap noir, coiffé d'un haut feutre à larges bords, et sans épée, quoique l'on devine en lui un gentilhomme. Le secrétaire d'Etat se fait reconnaître par rofficier de service en la salle des Cent-Suisses*. Lui. et son compagnon montent l'escalier, dit de Henri II, sur la voûte duquel Jean Goujon a prodigué sa riche fantaisie, ses exquises sculptures. Yilleroy soutient les pas de son ami, dont il raffermit le courage. Les deux hommes trouvent en haut le duc de La Force, capitaine des gardes en quartier, — mari de Charlotte de Gontaut-Biron, sœur du traître, — et messire Jean de Harembures, celui-là même qui commande les chevau-légers de la garde royale et que le Béarnais appelle familièrement, et non sans raison, « le Borgne ».
Harembures, qui n'a rien à refuser à Yilleroy, va demander au roi une audience extraordinaire. Henri l\ , soucieux, pensif, est dans son cabinet avec la reine. Il donne l'ordre d'introduire les deux visiteurs.
Quel est son état d'esprit!* 11 a exactement cinquante ans. Au mois de mai, malade, il s'est cru perdu. La reine lui a donné un dauphin il y a deux ans, puis la princesse Elisabeth, qui sera reine d'Espagne. Dii côté de l'amour, la marquise de Yerneuil l'a fait père, en janvier i6o3, de Gabrielle- Angélique de Bourbon. Marguerite de Yalois est prisonnière au château d'Usson, depuis 158-, et ne rentrera à Paris
I. Aujourd'hui Salle des Cariatides. Là eut lieu le mariage d'Henri IV, en 1073. Mayenne y fit pendre cinq des plus violents Ligueurs en îôg^. Molière y débuta comme acteur et auteur devant Louis XIV.
HENRI IV (D'aprèâ un portrait de l6o3, attribue à F. Porbus.)
qu'en i6o5. La gloire et la popularité du roi sont au comble, par suite de l'édit de Nantes et de se§ victoires sur la Ligue, l'Espagne, la Savoie. Mais en Angleterre, Jacques I", fils de Marie Stuart, a succédé à Elisabeth ; et cet. avènement procure quelque souci au roi de France. De plus, il est fort ennuyé de la promesse de mariage signée à M"^^ de Verneuil (on ne la lui rendra que dans un an). Le crime désole la province autant que Paris. Il y a deux mois à peine, Guillaume Du Yair, premier président du parlement de Provence, annonçait au roi l'assassinat de l'évêque de Marseille, Frédéric de Ragueneau\ Le mauvais accueil fait aux Jésuites donne aussi beaucoup à penser à Henri IV. Il espère pourtant arrêter par eux les nombreux attentats dirigés contre sa personne. Mais, tout bien pesé, ce qui irrite le plus le Béarnais, pour le moment, c'est l'assaut donné aux bonnes mœurs, la marée montante du vice, de la débauche et du crime.
Dès l'entrée du gentilhomme normand, son austère costume, en rappelant au roi celui de son ami Rosny, l'impressionne favorablement. Il fait un pas vers les visiteurs et, juste à l'instant où il va interroger Villeroy, M. de Tourlaville se jette aux pieds d'Henri IV, le suppliant, d'une voix coupée de sanglots, de faire grâce à son fds et à sa fille. Le roi le relève avec sa bonté ordinaire. Marie de Médicis, elle-même, paraît émue à ce spectacle d'un visage mouillé de larmes,
I. Guillaume Du Vair, déjà engagé dans les ordres, se déclara aussitôt candidat à l'évèché de Marseille. On sait qu'il mourut garde des sceaux et évêque de Lisieux.
JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET a85
d'une détresse si poignante. Yilleroy s'approche de son maître, lui expose l'affaire en quelques mots dits à voix basse ; après quoi semble passer dans le regard d'Henri I\ autant de pitié que d'étonnement.
M. de Tourlaville insiste pour que ses enfants, trop sévèrement frappés, échappent au châtiment suprême. Si le frère a enlevé la sœur, c'est afin de l'arracher aux violences et aux outrages dont son mari l'accablait depuis deux ans. Il étale, en un langage devenu vibrant, les torts de son gendre; dit la jeunesse, la beauté, l'inconscience des condamnés* et quelle sombre renommée va s'attacher au nom des aïeux, aux Ravalet, bons serviteurs depuis un siècle et demi de la couronne de France. . . Le secrétaire d'État intervient de nouveau, rappelant la dignité de grand-maître et les services de Jean de Ravalet, la belle réputation de M. de Hambye, oncle du suppliant... Henri IV répond que l'adultère, l'inceste et les autres crimes sont trop fréquents ; le temps des grâces est passé. La noblesse doit donner le bon exemple. Il ajoute que, si Marguerite n'était point mariée, la clémence royale pourrait peut-être s'exercer à son égard, mais que, l'étant, il ne peut faire grâce. En disant cela, le roi semble chercher des yeux le mari absent...
Marie de Médicis garde le silence jusqu'au moment où elle apprend qu'il s'agit d'un inceste. Elle s'élève alors avec véhémence contre l'abomination commise, adjure le roi de ne plus souffrir de telles horreurs dans le royaume et déclare non sans vivacité, en son fran-
I. Il faut noter qu'à ce moment, l'arrêt n'est pas encore rendu. Il y a simplement présomption de sentence capitale.
çais saupoudré d'italien, que la grâce est impossible et qu'il faut la refuser ' .
Le roi serre la main de Ravalet, lui confirme son profond regret de ne pouvoir accorder ce qu'il demande. Son Parlement s'est prononcé. Il ne peut en rien s'opposer à l'action de la justice. Mais il ne saurait oublier les services du père, la qualité de gentilhomme, l'état de noblesse, et lui permet de faire inhumer honorablement ses enfants, en tel lieu qu'il lui plaira, leur épargnant ainsi la promiscuité et les immondes charniers de Montfaucon. Il se tourne vers M. de Yilleroy comme pour le rendre dépositaire de ses paroles, de son ordre... Pour la seconde fois, Ravalet tombe à genoux : il ne demande, maintenant, plus qu'une seule grâce, celle de Marguerite. Toujours grandement ému, le roi fait observer au suppliant que cette grâce rejetterait toute l'infamie sur Julien de Tourlaville, que Julien est aussi son enfant; et qu'il ne peut accorder à la sœur ce qu'il refuse au frère...
L'entrevue, de laquelle le pauvre père espérait tant, prend fin sur quelques mots de la reine. Henri IV s'incline devant cette immense douleur, salue les deux hommes d'un signe de tête, les reconduit jusqu'à la porte de son cabinet, et donne l'ordre à Harembures de les escorter jusqu'à leur sortie du palais.
Le tout dura moins d'une demi-heure. En pareil cas, de longues paroles sont oiseuses.
A distance, le refus du roi nous apparaît coupant et glacial, comme en toute rencontre dont l'issue est con-
I. Pierre de l'Estoile : « La reine aussi s'y monstra fort contraire... » (Journal du règne d'Henri IV, décembre i6o3.)
nue d'avance ; mais celle-ci ne fut point dépourvue de la sensibilité et des formes expansives dont le Béarnais colorait ses actes. L'intervention défavorable de Marie de Médicis* ajoute au caractère de cette triste Florentine une nuance d'affectation, d'hypocrisie, de fausse pudeur effarouchée, qui s'accorde à merveille avec le reste. A sa place, bien certainement, Marguerite de Valois eût opiné pour la grâce; la comtesse de Gramont, la belle Gorisande, plus volontiers encore que la reine Margot, si Henri IV, comme il en eut un instant la pensée, avait épousé cette femme d'esprit et de cœur, la plus intelligente et patriote de ses maîtresses \
Julien et Marguerite sont perdus. Rien ne saurait les dérober au bourreau si ce n'est le fait du prince. Le roi, par l'intermédiaire de son chancelier, pourrait signifier au Parlement qu'il y a lieu de suspendre ou d'annuler le procès pour de hautes raisons à lui connues. Mais le fait du prince ne s'exercera pas, ne doit plus s'exercer en matière criminelle. Henri IV a promis solennellement, le 7 février dernier, de renoncer aux lettres d'abolition, et l'on vient de voir qu'il a refusé la grâce. Aux yeux du roi, l'état conjugal de Marguerite transforme son inceste en acte de pure sensualité. Gette considération, autant que toute autre, a éteint dans son esprit l'idée de clémence.
M. de Villeroy reconduit son malheureux ami jusqu'à l'hôtellerie où il loge, à moins qu'il ne lui donne l'hospitalité chez lui, ce qui n'est pas impossible.