Tancrède Martel.. La Tant aimée du Roi (Paris, I
Le lendemain mardi 2 décembre, dès cinq heures du matin, Jean de Ravalet est debout sous le porche de Saint-Bai thélemy, juste en face le Palais et la Sainte- Chapelle. Il guette l'arrivée des juges. Ils \ont lui prendre ses enfants, et, malgré tout, il espère encore ! Paris dort. Les archers du guet et leur officier, qui viennent d'effectuer à cheval les dernières rondes de nuit, regardent d'un œil indifférent ce bonhomme habillé de noir et supposent qu'il accomplit un vœu, ce qui n'est pas rare aux portes des églises. Le silence redevient lugubre. C'est à peine s'il est interrompu par les cris des maraîchers et le charroi se dirigeant vers les Halles, dans l'aube grise et froide d'une fin d'automne parisien. D'enragés curieux se rendent à la Grève, d'où se répand bientôt la rumeur de la prochaine.exécution. Tout à coup, une sonnerie de trompettes, des batteries de tambours, les sons aigus d'un fifre arrivent aux oreilles du malheureux homme : il tremble de tous ses membres, car ce bruit, dans sa pensée, se rapporte à Marguerite et à Julien. C'est la garde montante du Louvre, la compagnie écossaise du roi, les gendarmes, qui saluent la garde descendante, les Cent-Suisses... Bientôt l'impitoyable flot populaire se presse aux portes du Palais de Justice, se bousculant, s'interpellant ; et cette malsaine curiosité exaspère la navrante douleur de Ravalet.
Les curieux parlent de la dernière exécution faite à Paris, celle du prêtre François Richard, pendu en Grève le 10 octobre, pour avoir tenté d'empoisonner Henri IV. On attend maintenant la décapitation des Tourlaville, la pendaison de la servante d'un huissier, qui a livré à son maître une fillette de neuf ans, et celle du faussaire Le Roy. Le faussaire sera branché à
la Croix du Trahoir le i8 décembre. L'huissier est en fuite; sa servante sera pendue en Grève le 23*.
Rien ne semble tirer désormais Jean III de l'abîme où s'engloutit son âme : ni le bruit des portes de l'église qu'ouvre le sacristain, ni l'arrivée du curé de Saint-Barthélémy, venant dire sa première messe. Quelques minutes s'écoulent, puis voici qu'une pensée religieuse et consolante s'impose à l'esprit du désolé gentilhomme : il entre dans l'église et prie le prêtre de célébrer une messe de plus, ce jour-là, pour deux êtres qui lui sont chers et dont il ne dit pas les noms...
Depuis leur arrivée à la Conciergerie, le frère et la sœur sont l'objet de soins prévenants et affables. Nous savons où loge Marguerite. On a incarcéré Julien au rez-de-chaussée de la tour d'Argent ; il y occupe l'unique chambre réservée aux prisonniers de distinction. Rien ne lui manque, encore moins à sa sœur. En lui apportant ses repas, où les mets délicats avoisinent le meilleur pain de Gonesse, la femme du geôlier embrasse Marguerite à plusieurs reprises. Le Châtelet a rendu ses hardes, ses joyaux à l'accusée. Son argent seul demeure sous scellés au greffe, vu les revendications civiles du mari. Mais un crédit illimité lui est ouvert. On sait que les deux prisonniers sont riches, de noble et cossue maison. Violant effrontément le secret, la geôlière, ou la femme de garde, apprend à Marguerite l'arrivée de son père à Paris et ses nombreuses démarches. Le geôlier en dit autant à M. d'Arreville. Quand la geôlière est appelée ailleurs, la servante la remplace aussitôt dans la chambre de Marguerite ; et