‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 78 sur 113 · I. Pierre dé l'Estoile, Mémoire-Journal du règne d'Henri IV · texte numérisé non relu

I. Pierre dé l'Estoile, Mémoire-Journal du règne d'Henri IV

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ces deux femmes, l'une suppléant l'autre, l'aident à faire sa toilette, à s'habiller, à se coiffer, lui donnant son Ronsard ou son Louise Labé, quand elle veut faire diversion à l'affreuse pensée qui la hante : « Quel sort réserve-t-on au bien-aimé ? )>

Une ordonnance de Charles YIII prescrit au Parlement de siéger dès sept heures du matin, l'hiver*. Le mardi 2 décembre, à sept heures, les magistrats sont à leur poste, sous l'œil vigilant du président Mole. La salle d'audience est comble ; mais on y cherche vainement les accusés. Le président Le Camus fait l'appel des quinze conseillers : tous sont présents. La formalité remplie, on passe en chambre du conseil.

La journée sera extrêmement laborieuse, chargée, dirions-nous aujourd'hui. Les juges du Parlement, la Tournelle comprise, rendront dix-sept arrêts ou arrestés, et se prononceront sur sept « procès par escrit » , ce qui fait vingt-quatre actes judiciaires portés au registre*. C'est aussi la preuve qu'en dehors du conseiller Courtin, obligé à ce par la loi en sa qualité de rapporteur, aucun des juges de Julien et de Marguerite ne vit leur exécution.

Le procureur général Jacques de la Guesle est venu d'office; mais le premier président de Harlay s'est rendu au Palais par scrupule professionnel. Il ne prendra point part au jugement des Ravalet; il en surveillera de son siège la marche juridique, ce qui est une nouvelle garantie pour les accusés. Le grand magis-

1 . Les Ordonnances et status royaulx faictz par les très chrestiens roys de France, etc., feuillet ^3 (Galliot du Pré, i5i6).

2. Archives .natio-ales, X 2^ l58. Registre des Arrestz, etc.

trat d'autrefois est ainsi : impavidiun ferlent riiinœ...

Achille de Harlay signe le quatrième arrêt, en compagnie du conseiller Bernard.

Seize autres arrêts portent aussi des noms fameux dans les annales du Palais : dix sont signés d'Edouard Mole et de différents conseillers ; six le sont de Séguier, du (( conseiller Foucquet », dont le fils sera le fastueux et fripon surintendant Nicolas Fouquet, du conseiller Paul Scarron, dit Saint-Paul, futur père du joyeux infirme bel esprit qui écrira un jour Le Roman Comique. Le dixième arrêt figurant au registre est celui des Tourlaville frère et sœur.

Le procureur général est admis au conseil de la Tournelle. Il y énonce son appel a minima, rejette la sentence de question du Cliâtelet et la requête introduite la veille par les accusés, puis réclame l'application des lois, mais sans faire allusion aux revendications civiles de Jean Lefebvre. (Il est gentilhomme.) Après quoi, il se retire.

A ers huit heures, la Tournelle prend un arresté, le dernier de cette cause à jamais célèbre :

(( Du mardy deuxiesme décembre M YI^ III.

(( Le procureur gênerai mandé et a luy fait entendre « les charges du procès de Tourlaville, a dict qu'il se (( portoit appelant de la sentence de question donnée (( au procès criminel faict à Julien et Marguerite de « Tourlaville, et faisant droict sur son appel, qu'ilz (( soient condamnez à avoir la teste tranchée ' . n

On revient dans la salle d'audience pour y poursuivre les affaires ne comportant point de huis clos.

I, Archives >-atio>-ales, X 2^ 966.

Le greffier Daniel Voisin reprend la lecture du rôle; et chaque fois, le public croit entendre prononcer les deux noms cjui volent depuis cinquante jours sur toutes les lèvres de Paris. Le mari n'a pas osé se montrer : à la lecture de l'arrêt, la foule l'eût écharpé peut-être. Son procureur — nous dirions aujourd'hui son avoué — le représente, emboursant les injures prodiguées à son client. On s'attend toujours à voir apparaître les accusés; mais, par humanité. Mole leur épargne l'épreuve d'un nouveau contact avec les juges et le public.

L'auditoire sait que le roi, la veille, a refusé la grâce et que Villeroy a porté à la connaissance du procureur général l'ordre d'Henri IV de rendre les corps à la famille. La Tournelle en est instruite, mais elle feint d'ignorer cette atténuation à l'infamant supplice. Elle tiendra jusqu'au bout les Ravalet pour des criminels ordinaires, assignera Montfaucon pour sépulture à leurs cadavres, quitte à respecter au dernier moment l'ordre royal. Ces hommes sont des juges dans toute l'acception du terme.

Ils se hâtent, maintenant, car ils craignent un retour de l'opinion, toujours possible dans une ville aussi mobile et impressionnable que Paris. Or, l'opinion de Paris importe fort au Parlement.

Pour la dernière fois, la chambre criminelle retourne au conseil. Dans la salle, l'émotion est inexprimable; les sergents-audienciers ont beaucoup de mal à faire taire les parlotes. Des oisifs, qui arpentent la galerie Mercière et la grand' salle, affirment avoir aperçu le bourreau Jean-Guillaume marchant d'un bon pas vers la petite Tournelle, où délibèrent les juges en compagnie de leur greffier. Rien n'est plus vrai : Daniel

Voisin a mandé l'exécuteur, non dans la chambre du conseil, mais au greffe, et lui a donné l'ordre de prendre ses dispositions. Le maître charpentier des hautes œuvres attend Jean-Guillaume chez le geôlier. Bientôt, les deux hommes quittent le Palais, se rendant à la place de Grève. Une foule de curieux s'attachent à leurs pas, puis à leur sinistre besogne. Elle va vite, au reste, car le théâtre est la plus simple des constructions.

A l'Hôtel de Ville, François Miron, lieutenant civil du prévôt de Paris et prévôt des marchands par intérim, Lugoli, lieutenant criminel, et le capitaine Testu, chevalier du guet, se concertent au sujet des mesures d'ordre. Les deux cent huit archers à pied, les trentedeux archers à cheval et leurs quatre lieutenants, les gardes et hallebardiers particuliers de la Ville, vicomte et prévôté sont déjà alignés, partie devant le Port-au- Foin, partie au nord de la Grève. La foule se presse autour d'eux, les enserrant presque. Tout annonce une extraordinaire afïluence de populaire. On louera des fenêtres jusqu'à quatre-vingts francs.

Quand le riche cadran qui décore la tour de l'Horloge du Palais marque dix heures, la Tournelle sort du conseil. Elle revient avec la sentence définitive. Debout, ému, mais la voix ferme, le président à mortier en donne lecture, au milieu d'un glacial silence. On entend des protestations, des cris approbateurs et des cris de pitié, — pitié bientôt étouffée par les huissiers, — lorsque Mole jette au public les dernières lignes.

La Tournelle a mis tous les appels à néant, repris, examiné l'affaire sous ses divers aspects, et jugé en dernier ressort.

Ce n'est pas sans émotion que j'ai tenu dans mes mains le registre où figure ce jugement mémorable. Comme celui du plumitif, on le sauva de l'incendie; et l'on peut même constater qu'il a été légèrement touché par le feu.

C'est un massif in-folio, à trapue reliure de peau verte, rappelant le drap de billard foncé, fermé par des cordons, et contenant 535 feuillets de parchemin, soit 1070 pages \ Commencé le 12 novembre i6o3, il a été terminé au 1^' mars 160/I. Le titre a déjà quelque chose de solennel et d'imposant : Registre des Arrestz

TANT de I LaUDIENCE QUE DU C0^SEIL RECEUZ | DURANT LE REIG>"E DE He>'RY QUATRE""® | ROY DE FrANCE ET DE

Xavarre I par moy Daniel Voisin notaire ^ \ secrétaire du roy et greffier criminel en \ sa court de parlement (sic).

L'arrêt de mort des Ravalet commence au bas du folio 78 et prend fin au folio 80. Il comprend soixantetrois lignes d'écriture demi-ronde, plus les deux signatures. En marge, le greffier a écrit ces trois noms : Jehan Lefebvre, Tourlaville, Agnetz.

En voici le texte :

(' \ eu par la Court le procès criminel faict par le « prevost de Paris ou son lieutenant criminel, a la « requeste de Jehan Le Febvre, escuier, sieur de Hau- (( pitois, recepveur des aydes et tailles de l'eslcction de (( \allongnes en Normandie, bailliage de Costantin, « demandeur, le substitut du Procureur General du (( Roy joinct, contre Julian de Tourlaville, sieur de

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