‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 91 sur 113 · Pierre de l'Estoile, Journal du règne d'Henri IV · texte numérisé non relu

Pierre de l'Estoile, Journal du règne d'Henri IV

quand il s'agit de perdre l'imprudent, l'envoûté Fusi, (( le sieur Fusius », Cotton fît flèche de tout bois. Toutefois, le clergé gallican, l'Université de Paris, la Sorbonne furent plus forts que le confesseur d'Henri IV. On étouff'a l'affaire, et le lieutenant criminel eut l'ordre de brûler ses paperasses.

Les Jésuites ne se lassent point; plus que jamais ils tiennent Fusi au doigt et à l'œil. L'assassinat d'Henri IV ne diminue en rien l'importance du Père Cotton et de ses deux compères les PP. Jean de Suffren et Jacques Sirmond. La reine Marie de Médicis, qui a tant de choses à se faire pardonner, affecte une certaine dévotion; et le jeune Louis XIII a la même attitude. Les Jésuites en profitèrent. En 1612, ils réussirent à faire condamner Antoine Fusi pour u hérésie et paillardise )). Privé de ses deux cures, chassé de sa chaire de théologie, suspendu de toute fonction sacerdotale, le docteur avait en outre à subir quatre ans de prison ; mais il put se réfugier à Genève, où il embrassa, croit-on, le calvinisme. Il avait du talent, de l'esprit, une revanche à prendre. De Genève, il fit pleuvoir force pamphlets sur les Jésuites, vivotant de sermons mal payés, de livres de piété peu lus, et finit par mourir de misère et de chagrin, dans le canton de Vaud, en i635, à l'âge de soixante-dix ans*.

Marguerite eut en Fusi un premier amoureux posthume. Elle en aura toujours : c'est le sort réservé aux apparitions féminines exceptionnelles, à celles qui s'en allèrent jeunes, en pleine beauté, auréolées de mal-

I. Biographie u:«iverselle, article Fusi (Bibliothèque Mazarine) .

heur ou de gloire, illustrées par l'héroïsme, la vertu ou le scandale. Charles de Franquetot, son petitneveu, passera sa vie à genoux devant cette ombre idolâtrée.

Antoine de Franquetot, père de Charles et de Robert, avait épousé Catherine de Varroc, fille de Guillemette de R. Tourlaville et par conséquent nièce des incestueux. Son frère aîné, Franquetot, sieur de Cretteville, était en i63o président du présidial de Yalognes et lieutenant au bailliage. Il fut, la même année, l'un des fondateurs des Capucins de Valognes.

Catherine, belle, aimable, spirituelle, vint à la cour et n'y manqua point d'adorateurs. Plus d'un se fit écouter de la jeune femme, si l'on en juge par le surnom de Boncœur, que lui donnèrent l'Hôtel Rambouillet, la Place Royale et le Cours-la-Reine. La couleur de son poil valut au mari le sobriquet de Franquetot-Barheroiisse . Le malin Saint-Evremont ne le désigne pas autrement dans ses écrits, soulignant avec plaisir la nullité politique du personnage, aux temps orageux de la Fronde, alors qu'il s'était fait, en Normandie, l'un des tenants du duc de Longueville'.

A la date du 2 4 novembre i65o, Robert de Franquetot, second fils d'Antoine, fait un pas significatif vers la possession de Tourlaville en achetant, au prix de 18.000 livres, les héritages du tènement d'Arreville ayant appartenu à Gabrielle de Tourlaville, veuve de Guillaume Le Fillastre, et à Philippe Le Fillastre,

I . SAn^T-ÉvREMO-NT, Retraite de M. le duc de Longueville en son gouvernement de Normandie (1649).

écuyer, sieur de Saint-Christophe \ Mais, en vertu des droits d'aînesse et de lignage, Charles de Franquetot fut plus favorisé que son cadet.

A compter du 4 novembre i653, Charles est baron, seigneur de Tourlaville et de Carquebut', en l'élection de Carentan\ Le droit d'aînesse s'exerce d'autant plus facilement en faveur du baron de Franquetot que sa mère Catherine de Yarroc, veuve, puis remariée à Jean de Crosville, lui laisse le champ libre du côté de Tourlaville.

Charles, né vers i625, était un homme de plaisir, un rêveur et un vaniteux. Bien différent de Robert, qui, par sa ténacité, son ambition, fit souche de maréchaux de France et fonda la branche des ducs de Coigny, Charles de Franquetot méprisa la gloire et n'eut guère que des goûts luxueux et sensuels. Au début, il ne résidait pas à Tourlaville. Marié à une jolie et coquette femme, il courut les tripots, les tavernes, les alcôves, les maisons de baigneurs, de tout quoi M""^ de Franquetot se fit consoler par d'aimables gentilshommes. Les époux se séparèrent, vécurent chacun de son côté, s' abordant en riant quand ils se rencontraient, ne se reprochant rien, et donnant à Paris' le spectacle, alors fort à la mode, d'un ménage incurablement désuni, mais conservant une face courtoise et parfois amicale.

1 . Inventaire des Archives ecclésiastiques de la Planche, pièce n" 3 190.

2. Commune du canton de Sainte-Mère-Église (Manche). Un château de Franquetot-Carquebut existe encore (igiS).

3. Ch.vmillard, Nobiliaire de Normandie (1666). — Notice historique sur le château de Tourlaville (Cherbourg, 1910).

^jme jç Franquetot-Carquebut était l'une des étoiles galantes du Marais et du faubourg Saint-Germain, comme M""^ de Bragelonne et tant d'autres, — toutes les folles clientes du coiffeur Champagne et de la bouquetière La Cardeau : les présidentes Lescalopier. de Pommereuil et Tambouneau, ^p'^^ de Broc, de Gondran et de Montbazon\ Elle devint l'amie intime de M'^* Scarron, femme du cul de-jatte, dans la maison duquel, rue \euve-Saint-Louis, elle rencontra certain jour son oncle l'abbé de Franquetot, grand-chantre de la cathédrale de Coutances, flanqué du coadjuteur Paul de Gondi. L'abbé devait sa dignité à Claude Auvry, évêque de Coutances, le propre héros du Lutrin de Boileau un peu plus tard. L'histoire de Marguerite et de Julien fit maintes fois les frais de la conversation en ce milieu littéraire, mondain et médisant, où l'on se piquait pourtant de galanterie et même de passion. La ?Sormandie était représentée., en outre, chez le rimeur infirme par Cabart, son médecin, le poète Georges de Scudéry et sa femme, Françoise de Martinvast, laquelle était alliée aux Ravalet de Sideville.

L'abbé de Franquetot avait acheté, à la vente du peintre Du Monstier, décédé en i63i, le portrait aux trois couleurs que cet original artiste fit de Marguerite. Il le donna volontiers à son neveu Charles, estimant que la vraie place en était au château de Tourl avilie. En 1657, à son retour d'Italie, Pierre Mignard était l'un des intimes de Scarron ; et Charles de Franquetot commençait à s'inquiéter, à s'émouvoir au seul nom de sa

I . T.4XLEMA>T DES Réaux, Ilisioriettes. — Emile Maoe, Scarron et son milieu.

grand'tante, la divine Marguerite. Il possédait déjà le crayon dessiné par Madeleine de La Yigne. En combinant les deux documents, Mignard, prié, supplié par Charles, et sans doute stylé, renseigné, royalement payé par lui, exécuta le fameux portrait, Mat^guerite et les amours, qu'on voit à Tourlaville*. Quant aux peintures, devises, lacs d'amours, modillons, arabesques, plafonds allégoriques, ils sont très probablement de Coypel.

Madame de Franquetot-Carquebut, toujours dépensière, vivait alors des générosités de Bordier, châtelain du Raincy, riche financier issu de la robe, assez sot personnage, ami du couple Scarron, et qui entretenait sa maîtresse sur un pied respectable ^

Le seigneur de Tourlaville s'émouvait peu de la conduite de sa femme. Ravi de posséder les lieux mêmes où s'embrasa l'âme du frère et de la sœur, d'où s'envola l'inceste ; ensorcelé à la lettre par le tragique roman et l'image de Marguerite, il restaura le château, le fit orner de fond en comble de devises amoureuses et d'emblèmes par un enfant de Cherbourg, Nicolas Coypel, esprit romanesque et bizarre, auteur de mauvais drames, mais coloriste au pinceau libre, enjoué, élégant, délicat\ Coypel, déjà réputé, venait de décorer, à Rennes, la grand'chambre du parlement (1657). Il n'eut garde d'oublier la chambre de Mar-

1. Le château de Tourlaville appartient actuellement à M. V. Lenavettier, de Cherbourg. Le portrait de Marguerite se trouve dans l'ancienne salle de billard, au premier étage.

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