MARGUERITE ET LES AMOURS
Peinture attribuée en partie à Pierre MigTiard, complétée par Chevalier, et conservée au château de Tourla\-ille.
significative inscription : Ce qui me donne la vie me cause la mort\..
Béni soi,t mille fois ce Franquetot, dont la maladive et romantique passion nous a valu le portrait de Marguerite! Les amours qui s'offrent à la belle Ravalet, dans le préau du château paternel, sont aveugles; un seul est clairvoyant, mais il a les ailes ensanglantées! De l'adorable bouche de l'amante s'évade cette devise bien personnelle : VN ME SYFIT... Pas n'est besoin d'appuyer sur ce dramatique et passionnel symbole. Ce n'est point sans raison, non plus, que l'artiste a mis un mouchoir à la main de Marguerite ; et j'y vois, pour mon compte, une allusion au mouchoir dont elle voila ses yeux à l'heure suprême. Autant de preuves que Pierre Mignard a vraiment peint la morte de la Grève, et non cette Franquetot-Carquebut, femme d'argent et de plaisir, qui s'ébat joyeusement dans les papotages de Tallemant des Réaux, vivant de ses charmes et se gaussant des mâles soupçonnés d'impuissance : (( Hélas ! à qui se fiera-t-on désormais P )) Epouse étrangère à la pensée, à l'affection d'un mari, qui, disons-le tout de suite, ne valait pas mieux qu'elle.
Le panneau, assez outragé par le temps, porte les traces de plusieurs restaurations, de nombreux repeints , sauf la silhouette et la figure de l'héroïne, où l'on surprend, en dépit de quelque chose d'énigmatique, un caractère résolu, attirant, une forte et virile personnalité, comme une autre Renée de Châteauneuf.
Mignard n'a point signé son œuvre; mais on recon-
I. A. Del\l.v>de, Théophile Gautier, Barbey d'Aurevilly, loc. cit., les Notices sur Tourlaville et 1 Appendice.
naît sa touche, son dessin, sa couleur, ici un peu vague et endormie; et les cupidons sont bien dans le goût d'une autre peinture du maître chanté par Molière : Louis XIV et Madame et ses dames d'honneur, où le roi, costumé en berger, tient la houlette en main pendant que des amours entourent Henriette d'Angleterre. Le portrait de Marguerite de Ravalet a dû être exécuté vers i658, ce qui le fait contemporain d'un portrait de M'"" Scarron, du même artiste. Mignard le peignit au château même. En quittant Tourlaville, il alla décorer les appartements du château de Balleroy, entre Saint- Lô et Bayeux.
Un peintre nommé Chevalier, natif de Valognes, raviva bien longtemps après les .couleurs, ajouta le chien, refit le château d'eau, enrichit l'amour clairvoyant du typique détail des ailes sanglantes, compléta le sol et le ciel, restaura l'œuvre de Mignard, mais sans toucher à la jolie tête de Marguerite. Il laissa sa signature au bas du panneau, à gauche*. Sous le chien, on peut déchiffrer encore ces trois lettres : ITE, tout ce qui reste de Marguerite, ou peut-être du gracieux nom Marguite, que Julien donnait à sa sœur''.
A force d'embellir, décorer, pomponner Tourlaville, le baron de Franquetot finit par y vivre toute
1. De cette signature, il subsiste cinq lettres : CH. VAL... Mais l'Album accompagnant l'ouvrage, si erroné quant aux crimes, de Th. du Moncel : Le manoir de Tourlaville (i85o), nous a livré le nom entier de ce peintre, très postérieur à Mignard. — « Le portrait de Marguerite de Tourlaville porte, par suite d'un anachronisme dû à Charles de Franquetot, les modes du temps de Louis XIIL » (Paul Le Cacheux.)
2. Ce diminutif, Marguite, doit avoir pour origine quelque lettre enfantine de Marguerite à Julien, signée en abrégé.
l'anuée. Parfois ses domestiques l'apercevaient dans le parc, autour du lac ou dans la chesnaie, évoquant sans doute les tendres promenades des incestueux. Il rentrait au château étrenner les riches habits envoyés de Paris, feuilleter Boccace, les Cent Nouvelles, YHeptaméron, les Histoires tragiques. Mais il interrompait fréquemment ses lectures pour se livrer, sur ses terres et ailleurs, à de galants et coupables exploits, enlevant les belles villageoises à leurs fiancés et caressant les jolies bourgeoises, eussent-elles le plus jaloux et rancunier mari de la province. Cinq valets vivaient en l'élégante habitation, fort scandalisés des gestes de leur maître et n'attendant qu'une occasion pour lui faire payer cher quelque injure de grand seigneur à laquais : un coup de canne intempestif ou, chose plus grave, la mise à mal d'une accordée, d'une maîtresse, d'une parente.
Le soir du 7 mars 1661, au premier étage du château, dans le petit salon qu'il affectionnait et qui se trouve entre le grand salon et la chambre de Marguerite, l'énigmatique baron et seigneur de Tourlaville, assis dans son vaste fauteuil clouté d'or, criblait d'œillades le portrait de la belle Ravalet, fixé au-dessus de là cheminée, quand doucement s'ouvrit la porte... Le voluptueux rêveur' n'entendit naturellement aucun bruit, ne perçut point les pas de velours; mais cinq coups de poignard le frappèrent subitement au cou et à la gorge. Il* s'affaissa, baigné dans son sang.
C'était la première fois qu'une tragédie se jouait au manoir du grand abbé, car l'aventure des incestueux
I. Quoique grand amateur de femmes, Charles de Franquetot semble avoir usé de tous les plaisirs.
avait été pour leurs parents une idylle, — en attendant que le bourreau en changeât le nom. Le populaire ne manqua point de ressusciter, au moment de cet assassinat, les crimes qui flagellaient gratuitement la mémoire des Ravalet. Les gens de justice, la maréchaussée battirent le Cotentin en tous sens ; ils ne réussirent à découvrir qu'un seul assassin. Il fut condamné à mort par le parlement de iNormandie, le i8 mars i665, et roué vif. Quant à ses quatre complices, condamnés par contumace, on les pendit en effigie sur une place de Rouen.
La fîefTerme devint alors la propriété de Robert de Franquetot, depuis comte de Coigny *.
Mais, bien avant l'assassinat du baron de Franquetot, Ravalet de Tourl avilie et Ravalet de Sideville commençaient à entrer dans l'ombre. L'éclat du nom disparaissait peu à peu, ne laissant après lui que les sombres souvenirs du siècle précédent. Jean Y\ alla se fixer à Rayeux et acquit aux environs la terre de La Ferté, ainsi baptisée d'un mot désuet qui signifie (( forteresse », de même que le mot normand mesnil veut dire « exploitation rurale )). Philippe vivait encore en 1648". Il fut parrain, cette année-là. Jacques II mourut sans postérité; on ne sait en quelle année.
Les femmes toutefois faisaient de bons mariages. Le 21 novembre i663, Françoise de Ravalet s'unit à Thomas Graingore, originaire du Ressin, peut-être descendant du poète Pierre Gringoire, qu'on fait naître aussi à Caen. Le i4 juin 16GS, Catherine, fille de