II. — Popularité des évêques
Ce courage des prélats orthodoxes, contrastant avec la servilité des évèques de cour, donnait aux premiers une grande popularité parmi les chrétiens. Toute la population ouvrière d'Alexandrie reçoit en triomphe Athanase rappelé d'exil (2). A Constantinople, le peuple se soulève pour rétablir sur son siège Tévèque Paul injustement chassé, et les persécuteurs sont obligés d'user de ruse pour s'emparer de sa personne et l'envoyer en exil à l'insu des fidèles (3). A Milan, pendant le concile de 355, le peuple surveille de près les menées des ariens, est plusieurs fois sur le point de se révolter, veille toute une nuit dans Téglise pour obtenir la liberté de Lucifer de Cagliari et montrer sa faveur aux évèques orthodoxes (4) . A Scythopolis, en Phénicie, Eusèbe de Verceil, exilé , est si aimé des habitants, qu'un jour^ les ariens s'étant un peu relâchés de leur sévérité, le peuple le conduisit chez lui en triomphe et illumina tous les alentours de sa mai-
Ci) Saiot Athanase, Bist, arian., 33 et 34. Ir Saint Grégoire de Nazianze, Oraiio XXl, 29. (3) Socrate, II. 15, 16: SozomèDe, lU, 8, 9. (4} Aeta S5., mai, t, VI, p. 4i.
POPULARITÉ D£S ÉVÉQUKS. 129
son (1). Pendant les persécutions ariennes, sous Constance, plus tard sous Valens, les évéques demeurés fidèles à la foideNicée eussent eu sous la main, dans beaucoup de villes, toute une armée populaire, s'ils avaient voulu opposer la violence à la violence. Ils honorèrent leur cause en se servant de cette popularité, non pour exciter, mais souvent pour apaiser les séditions.
Le genre de vie adopté par un grand nombre d'évèques devait accroître celle-ci. Sans doute il était difficile aux titulaires des grands sièges d'éviter toute apparence de Taste. Le successeur de saint Pierre n'était pas seulement le premier personnage de TÉglise, il paraissait aussi Tun des principaux de l'État. Constantin lui eu avait comme assigné le rang, en lui donnant pour résidence la maison des Laterani , devenue Tun des palais impériaax (2). Aussi tous les regards se portaient-ils sur lui, les uns avec admiration, d'autres avec envie. On connaît le mot d'un des chers de l'aristocratie païenne : « Faitesmoi évêque de Rome, et je me ferai aussitôt chrétien (3). » L'annaliste païen Ammien Marcellin parle des grands revenus du siège de Rome, des beaux équipages et des riches vêtements du successeur des apôtres, « de sa table qui l'emporte sur les tables royales (4). » Il est difficile de ne pas voir dans cette magnificence une nécessité de situation, quand même on y devrait parfois noter quelque excès. Hais la majorité des prélats vivait avec une grande modestie. Ammien Marcellin parle, en un langage ému qui a du prix dans sa bouche, « de ces prélats
(1) Bftronias, Ànn., ad ann. 3i6, § 98.
(2) Voir la Persécution de Dioclétien, V éd., l. II, p. 233, note 7.
(3) Saint JérôiiM, Contra Joann. JerotolDn., 8.
(4) Ammien Marrellin, XXVU, 3.
JUUKN l'apostat. — I. 0
ISO POPULARITÉ DES ËVÉQUES.
de province que la parcimonie du boire et du manger, la pauvreté des vêtements, le front incliné vers la terre, désignent au Dieu éternel et à ses vrais adorateurs comme des hommes purs et saints (1). » Même Tévèque d'une grande ville, d'une capitale, tel que Grégoire de Nazianze, eût pu se reconnaître dans ce portrait : quand il occupera le siège de Constantinople, ses ennemis le railleront à cause de la modestie de sa table, de la simplicité de ses vêtements, de sa vie retirée (2). D'autres, comme Eusèbe de Verceil (3) ou Basile de Césarée (4), se contentaient des habits les plus vils : Basile s'est dépouillé de ses biens, il ne possède que ses livres, et se nourrit de pain assaisonné d'herbes (5). Â Rinocorura, eu Egypte, l'évêque Helanus fut surpris par des émissaires ariens chargés de l'arrêter, au moment où, vêtu d'un manteau retroussé à la ceinture et taché d'huile, il nettoyait les lampes de l'église : ils le prirent pour un serviteur, et leur erreur ne cessa pas quand, les ayant menés à la maison épiscopale, il leur apporta lui-même à manger : il fut obligé de se faire connaître (6). Quelques-uns, pour vivre comme le peuple, n'ont pas eu à changer d'habitudes. On voit, au IV* siècle, des ouvriers élevés à la dignité épiscopale. C'est le berger Spiridion, évoque en Chypre, qui, devenu pasteur des âmes, n'abandonne pas le soin de ses moutons (7). C'est le tisserand Sévère que Ton va chercher
(1) Ammiea Marcelltn, XWII, 3.
(2) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XVIII, XXVI, XXXVI, XUl. (S) Tillemonl, Mémoires, l. VU, p. 530.
(4) Jbid,, t. IX, p. 36.
(5) Saint Basile, Ep, 177, 203, 341; saint Grégoire de Nazianze, Ora* iio XLIII, 61.
(6) Sozomène, VI, 31.
(7) Socrate, I, ï2; Sozomène, I, tl.
POPULARITÉ DES ÉVÉQUES. lai
dans Tatelier domestique pour faire de lui un évêque de Ravenne (1). C'est un tisserand, Zenon, parent de trois martyrs du règne de Julien, qui tient à gagner sa vie en fabriquant de la toile , bien qu'évéque de la très riche Église de Majuma (2). A leur exemple beaucoup de prêtres travaillent de leurs mains, les uns comme artisans, d autres comme copistes (3) . Évèques et clergé rappellent ainsi saint Paul prêchant TÉvangile en faisant des tentes. Il était difficile que de tels prélats ne fussent point populaires. D'autres, de naissance plus relevée, le deviendront en se faisant peuple par la pauvreté volontaire, tout en restant grands seigneurs par Fabondance de leurs aumônes et la magnificence de leurs fondations charitables.
Ces fondations étaient considérables, et contribuaient d'autant plus à la popularité des évêques, que rien dans l'antiquité n^en avait donné le modèle. Sans doute les païens n'étaient pas étrangers à toute pensée de bienfaisance (^) : les œuvres alimentaires établies au profit des enfants pauvres par quelques empereurs, et par des particuliers à leur exemple, en sont la preuve. Mais il semble que, dans la société païenne, la bienfaisance se soit surtout mesurée à l'utilité : on venait au secours d'enfants sans ressources, destinés à être un jour des citoyens, plus volontiers qu'à celui des vieillards, des errants, des infirmes, de ceux que la maladie ou la misère irrémédiable avait frappés. Cela, bien entendu,
(1) Aeta SS,, février, t. I, p. 89.
(2) Sozomène, VII. 28.
(3) Saint Basile, Ep. 263, 319; Palladius, Hist. Laus., 113.
(4) Voir un excellent chapitre dans £gger, Mémoires d'histoire an* tienne et de philologie, p. 351 et suiv.
132 POPULARITÉ DES ÉVÉQUSS.
est dit d'une manière générale, en tenant compte des exceptions. Hais la tendance incontestable était dans ce sens. La démonstration s'en trouve dans les efforts que fera Julien pour réagir et donner aux païens de son temps des habitudes de bienfaisance. Il s*indigne en les voyant laisser les malheureux sans asile. « Nous invo> quons Jupiter hospitalier, et nous sommes plus impitoyables que les Scythes (t)! » s'écrie-t-il ; et ailleurs : « L'indifférence de nos prêtres pour les indigents a suggéré aux impies Galiléens la pensée de pratiquer la bienfaisance (2). Ils nourrissent tout ensemble leurs mentants et les nôtres (S). » On ne peut montrer plus olairement une des différences entre les deux sociétés : dureté, chex Tune, pour ceux qui souffrent, et, chez lauire, tendresse de cœur pour tous les malheureux. Pendant que les prêtres païens — qui, à vrai dire, n^étaient prêtres que par occasion, dans Texercice de leurs fonctions rituelles, pour retourner, celles-ci acherées, à la vie commune — oubliaient les pauvres et les malades, les prêtres chrétiens, et en particulier les eheb des Églises, étendaient sur tous leur sollicitude, sans distinction de culte. De là non seulement la distribution d*alH>ndantes aumùnes, mab encore la construction dVtablissemenls hospitaliers, dus quelquefois à des biques charitables, plus souvent aux évêqœs. Ce sont des monoments d*un genre nouveau. Ils sool adaptés, pi» aux besoins ou aux plaisifs des heureux du ^ pour qui semble avoir été créée surtout Tarchi-
it)IKrf.. f.3St.