POPULARITÉ DES ÉVÊQUES
parfois même conduits par une ambition vulgaire, ils se proposent de concilier à leurs idées et à leurs personnes la faveur impériale. Souvent, ils se servent d'elle pour échanger leurs sièges contre d'autres plus importants et plus riches. Ces échanges, à peu près sans exemple en Occident, sont très nombreux en Orient, au bénéfice des ariens. L'un des plus fermes défenseurs de la foi de Nicée, le pape Jules 1*% le leur reproche dans une lettre (1), et Osius, au concile de Sardique, poursuit de mordantes paroles les évéques qui changent de ville : il les accuse à la fois d'avarice et d'orgueil, et fait remarquer qu'on n'en a pas encore vu échanger le siège d'une grande cité contre celui d'une plus petite (2). Il semble qu'on lise dans ces paroles Thistoire d'Eusèbe de Nicomédie, qui de Béryte passa d'abord à Nicomédie, où il y avait depuis Dioclétien une résidence impériale, puis, s'élevant encore, finit ses jours sur le siège de Constantinople. Les chefs de Tarianisme sont avant tout des évéques de cour. Ils s'attachent à la personne du souverain et le suivent dans ses déplacements. Dans les rares occasions où l'empereur résidait en Occident, on avait vu quelques évéques de cette partie de l'Empire coupables de la même faiblesse : Gratus, évêque de Carthage, la reproche à plusieurs de ses collègues d'Afrique (3). Mais elle est bien autrement fréquente en Orient. Sous Constance, les chefs de la faction arienne font pour ainsi dire partie do la cour. L'historien Sozomène raconte que Libère reçut la permission de revenir à Rome « à.
(l) CilèL» par niJil AUiinJiie, Aitcl. tontrm Ariûnos, 23. (S) Conctle d« Su^krui, ««fiôn l.
[pnmik du iênLî^nc, canon 7.
POPULARITÉ DBS ÉVÊQUES. 137
condition qu'il serait en communion avec les évêques qui se trouvaient dans le cortège de Tempereur (1). » Ces courtisans ecclésiastiques attendaient tout de la bienveillance officielle. Macédonius, le compétiteur arien de Paul de Constantinople, est représenté par les historiens comme im homme du monde, apte aux affaires, accoutumé à traiter avec les grands (2) : il fait son entrée dans la ville, assis sur un char à côté du préfet, et celui-ci emploie des soldats à lui frayer un passage à travers la foule qui s'oppose à son installation (3). Des scènes semblables, et plus violentes encore, se passeront à Alexandrie pour rinstallation des deux intrus que Ton opposera successivement à saint Athanase {k). Le peuple, attaché aux idées simples, aux formules nettes, aux définitions invariables, ne se sentait point en communion avec ces ambitieux, perpétuels inventeurs de professions de foi qui se corrigeaient et s'atténuaient les unes les autres. Il n*avait pas d'affection pour des évèques dont il ne se sentait pas aimé, qui tenaient souvent leur siège non de la voix populaire, mais de Tintrigue, de la faveur et même de la violence, qui ne résidaient guère (5), et avaient l'esprit appliqué à toute autre chose qu'au gouvernement de leur Église. Aussi l'histoire ne nous montre-t-elle
(1) Sozomène, Vil, 11. ~ De même le symbole présenté au concile de Sélencie en S59 arait été auparavant rédigé à Sirmlam et signé de toas les éTéqaes présents à la conr. Saint Hilaire, Fragm. XV.
(2) Socrate, 11, 6; Sozoraène, 111,3.
(3) Socrate, II, l(S.
(4) Saint Athanase, Ep. encycl. ad episc, 3; ÀpoL ad Const, 27; De fuga, 6; Théodoret, II, 14.
(5) Le LTiii* des canons dits apostoliques, dirigé contre les éféqucs on les prêtres qui négli;;ent leur peuple et ne résident pas, paraît avoir été composé vers le milieu du i?* siècle. Cf. Héfélé, Hist des ConciUs, trtd. franc., t. I, p. 635.
cres, puisque dans chaque ville, si grande qu'elle fût, ils ne dépassaient pas sept(l). Les prêtres et les diacres forment l'aristocratie du clergé, Tentourage immédiat et le conseil permanent de Tévèque. Les premiers remplissent sous lui les plus hautes fonctions du ministère sacré, et sont à la tète des paroisses. L'office des seconds touche à la fois au temporel et au spirituel, car, en même temps qu'ils assistent les évèques et les prêtres dans les fonctions liturgiques, ils ont le soin des pauvres et administrent le patrimoine de l'Église. Comme celuici était devenu très considérable , longtemps même avant la fin des persécutions, l'influence des diacres avait crû à proportion dans la société chrétienne : aussi voit-on à Rome le premier d'entre eux ordinairement choisi pour succéder au pape (2) , et les conciles obligés à plusieurs reprises de rappeler les diacres à la modestie (3). Hais, en dépit de certaines rivalités, ces deux ordres, subordonnés l'un à l'autre, forment une mênie classe. Les prêtres sont supérieurs aux diacres, les prêtres et les diacres ensemble sont au-dessus du reste du clergé. Pendant les persécutions, si le siège épiscopal est vacant par l'exil ou la mort, ils se réunissent pour administrer leur Église, et correspondent même, à titre collectif, avec les Églises étrangères (4). En permettant aux évêques
dre la déposition de leur collèfçae Arias et de onze autres prêtres ou diacres (Migne, Patr. graec, t. XVIir, p. 577-58 1).
(1) Concile de Néocésarée, canon 15. Cependant à Alexandrie, par exception, on en comptait plus de Tingt.
(2) Euloge d'Alexandrie, cité par Photius, Bibl., cod. 172, 280. — Cf. De Rossi, Bull, di arch. crût,, 1886, p. 9; et les Dernières perse'cutions du m* siècle, 2* éd., p. 92. note t.
(3) Concile d'Arles, canon 18; concile de Nicée, canon 18. — Cf. saint Jérôme, Ep. 14G (alias 85) à Ëvangelus.
(4} Saint Cyprien, Bp, 2 (8 de l'édition Hartel).
SITUATlOiN £T PlUVILÈGES DU CLERGÉ. 139
derniers mêmes, il y avait bien des degrés. La distance était immense de Tévèque d'une ville secondaire au métropolitain siégeant dans la capitale de la province (1), et surtout au titulaire d'un des grands sièges apostoliques, Antioche, Alexandrie, que les décisions conciliaires ont mis au-dessus des autres (2). Quelquefois, cependant, la valeur personnelle de l'homme semblait la combler : le vieux Grégoire, évoque de Nazianze, était un personnage considérable, bien que Nazianze fût une très petite ville (3) ; son fils, titulaire du siège de Sasime, simple bourg de la Cappadoce (<i.) , traitera d'égal à égal avec Basile, métropolitain de Césarée.
Le personnel ecclési€tôtique groupé autour de Tévèque formait, au milieu de la population civile, une masse compacte, homogène, et comme un peuple à part. Les divers degrés de la hiérarchie cléricale correspondaient alors à des fonctions réellement exercées. On pourrait comparer le clergé de ce temps à une pyramide , assez étroite au sommet, très large à la base. Les prêtres, qui occupaient ce sommet, étaient peu nombreux : à Rome, au milieu du m* siècle, quarante-quatre seulement (5) ; à Alexandrie, soixante-dix ans plus tard, de vingt à vingt-cinq (6). Moins nombreux encore étaient les dia-
(1) Concile de Nic«e, canons 4, 7; concile d' Antioche, canons 9, 11, 13, 14, 16, 19, 20; concile de Sardique, canons 6, 9, 14; concile deLaodicée, canon 12.
(2) Concile de Micée, canon 6.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XVIII.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, Carmina de se ipso, XI, 439^45.
(5) Lettre du pape Corneille, dans Eusèbe, Hist. eccL, VI, 43, 11.
(6) Dix-sept prêtres d'Alexandrie signèrent en 320 avec l'évêque Alexan-
cres, puisque dans chaque ville, si grande qu'elle fût, ils ne dépassaient pas sept(l). Les prêtres et les diacres forment l'aristocratie du clergé, Tentourage immédiat et le conseil permanent de Tévôque. Les premiers remplissent sous lui les plus hautes fonctions du ministère sacré , et sont à la tète des paroisses. L'office des seconds touche à la fois au temporel et au spirituel, car, en même temps qu'ils assistent les évèques et les prêtres dans les fonctions liturgiques, ils ont le soin des pauvres et administrent le patrimoine de l'Église. Comme celuici était devenu très considérable, longtemps même avant la an des persécutions, l'influence des diacres avait crû à proportion dans la société chrétienne : aussi voit-on à Rome le premier d'entre eux ordinairement choisi pour succéder au pape (2), et les conciles obligés à plusieurs reprises de rappeler les diacres à la modestie (3). Mais, en dépit de certaines rivalités, ces deux ordres, subordonnés l'un à l'autre, forment une mênie classe. Les prêtres sont supérieurs aux diacres, les prêtres et les diacres ensemble sont au-dessus du reste du clergé. Pendant les persécutions, si le siège épiscopal est vacant par Fexil ou la mort , ils se réunissent pour administrer leur Église, et correspondent même, à titre collectif, avec les Églises étrangères (4). En permettant aux évèques
drc la déposition de leur collègae Arias el de onze autres prêtres ou diacres (Mignc, Patr.graec, t. XVIII, p. 677-581).
(1) Concile de Néocésarée, canon 15. Cependant à Alexandrie, par exception, on en comptait plus de vingt.
(2) Euloge d'Alexandrie, cité par Photius, Bibl., cod. 172, 280. — Cf. De Rossi, Bull, di arch. crisL, 1886, p. 9; et les Dernières persécutions du IW siècle, 2« éd., p. 92. note t.
(3) Concile d'Arles, canon 18; concile de Nicée, canon 18. — Cf. saint Jérôme, £p. 146 (alias 85) à ËTtngelus.
(4) Saint Cyprien, Bp. 2 (8 de l'édition Hartel).
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(1) Concile de Kkèe.
li, IG, 10, 20;concil caooo 12.
(2) Concile de We^- ;3) Saint Grégoire '< (4} Saint Grtgoir^ (5) Lettre dapai> le) Dix-sept prêt I
^ M.KGES DU CLERGÉ. ui
►mme on les appelle, d or- *î inférieurs, un concile de M'T dos prêtres ou des diacres ■*\vj|ii.mIo la cité(l).
' :v,ition fi\t ainsi nettement v-mimes étaient alors en 'nneiir. Immédiatement iliairesquela multipli- •1<^ leur donner : les = !ii «les diacres, et les '2\ A la suite sont i»Mteurs et portiers, «t déjà cinquante- ^ îrrandes Églises, Masseront la cent jeunes, les aspiavait à Rome un ' lectorum : beau- -i ou papes, y ont charge de lecteur 10, qu'on y élevait courage, les laïques s juges (6); au milieu lierchée pour que des
> et quarante-deux acolytes. Lettre Eccl., VI. 43, 11.
■ir Duchesnc, Origines du culte chré- -''l'S. Vand., III, 3i.
tS83, p. 17-19.
princes de la famille impériale ne dédaignassent pas d'en remplir les fonctions (1).
L'estime en laquelle FÉglise tenait le travail manuel introduisait dans le clergé de plus modestes serviteurs. Les fossoyeurs, qui à Rome creusèrent les innombrables galeries des catacombes, et partout ont donné la sépulture aux fidèles morts dans le Christ, en font partie. On les voit nommés à la suite des diacres dans un document africain de 303 (2). Ailleurs ils sont rangés parmi les clercs inférieurs, entre les lecteurs et les portiers (3). Au IV* siècle , dans les lois civUes on leur donne le nom générique de « travailleurs (4), » comme si leur office constituait le travail par excellence. Constantin, organisant les diverses corporations dans sa nouvelle capitale, institue à Constantinople un corps de fossoyeurs, auxquels sont accordés tous les privilèges du clergé , et qui sont au nombre de neuf cent cinquante (5). Les auxiliaires que le développement des institutions hospitalières imposa à TÉglise ne sont guère moins nombreux. Dans toutes les grandes villes se créèrent des associations d'infirmiers (6), dépendant de Tévèque, et qui lui furent parfois si passionnément attachés, qu'en cas de dissenti-
(1) Les deux neveux de Conslance, Gallus et Julien. Saint Grégoire de Nazianzc, Oratio IV, 23; Théodoret, Ilist. Ecci., III, 1; Socrate, III, 1; Sozomène, V, 2.
(2) Gesia purgationis Caeciliani, dans Mignc, Pair, laL, t. VIII, p. 731.
(3) Voir le* textes cités par M. de Rossi, Roma sotterranea^ t. III, p. 535 et suiT.
(4) Laborantes, xomàrai. Lois de 357, de 360, au Code Théodosien^ XI II, I, 1; XVI, II, 15, et épitaphes citées par M. de Rossi, Roma sotterranea, t. 111, p. 534.
[■>] Juslinien, A'ov. XLIII et XLIX.
(6} Parabolani.
stiusam^i
ILLGES DU CLERGK.
niraax, aux
donner à leur gK
341 leur interdit ^-^iii^
s&ns le consentenaittt ..».
Bien qu'une livrât «it«.^
tracée, les ordres plein exercice et après les diacres <ûté de leurs fondûsha^ sous-diacres y en mo^mt- ^olytes, beaaooiq» y»
nomnaés les antres cler?
civile on les vit troubler la
t5meutes{l). C'est aussi par
laît (2). Mais ces turbulents
' clercs, bien que nourris et
lit toute une population reli- .'nsacrées à Dieu, veuves et -s et les pauvres assistés par iléjà au nombre de ([uinze membres souffrants de Jésusofficielle et, selon le mot de dignaité » dans l'Église. Ils y ^ dès le milieu dn r^ -à-dire que les vrais indigents, denx à Rome (S) : pin* i leur foi, leurs mœurs, d être les seuls lectears aUf^r^u^ noms inscrits sur ses régisse (4). Dans cet orir« Lïiurent montre Tordre avec fants & la carrière ev^-uinpinhililé , inconnue des âges véritable séminaire d» -« liistoire dans les vers de Prucoup de grand perso: -^ i*-"' ^m liomme du iv* siècle et passé (5). Au milieu fi • " <^'inps. Les pauvres rasétait considérée com' ^nt ceux « qui étaient CfnelquefoiSy en récor "><* lui-même, comme qui avaient confessé ' ;V). » Aux pauvres du IV', elle était en»
[1] Concile d'AnUoclic
(2) A Rome, en 151, • do pape Corneille, dan -
(3) //isf. EeeL, VI, i :4) ConMiitulnm Sih-
Uen, p. 334); Vlclor il (5) De RoMi, nul/.
[Sj Saint Cyprlen, F
lîixt. Eccl.,\\, 43, 11. —
sonl si>êdalciii(>nt protégées
I\, XXV, 1. Cf. De Uossi, BulL
• nu, ^ 110 Vf rai. »
'Vn Steph,, II, 15S IG;).
ni SITUATION ET PRIVILÈGES DU CLERGÉ.
il joint ce que le poète appelle dans un gracieux langage « les perles du collier de TÉglise, » c'est-à-dire les veuves et les \ierges consacrées à Dieu(l). Mais, bien que Prudence nous montre les mendiants chrétiens répartis (( sur toutes les places » de Rome (2) , leur quartier général parait avoir été au Vatican, où ils formaient comme une garde d'honneur autour de la tombe et de la basilique de saint Pierre. Donnant des jeux en Thonneur de sa préture, le futur préfet de 365, Lampadius se fatigua des demandes indiscrètes de la foule assemblée sur les degrés du cirque : « il fit venir des pauvres du Vatican (3), » raconte Ammien Harcellin, et leur distribua les présents qui avaient été préparés pour les spectateurs (k). Quand le sénateur Pammachius perdit sa femme Pauline, il donna un repas funéraire aux pauvres de Rome : c'est dans les nefs, dans les vestibules et sous les portiques de la basilique de saint Pierre que s'assirent les convives (5).
Telle était, à ses divers degrés, la population de clercs, de travailleurs, d'assistés et de pauvres, que chaque évêque avait dans sa dépendance. Elle s'élevait, dans les grandes Églises, à des chiffres énormes. A elle seule, elle paraissait un peuple entier, où toutes les classes se rencontraient, depuis la plus haute aristocratie cléricale jusqu'à la plus humble démocratie, reliée par la classe moyenne, que représentaient les clercs inférieurs.
(1) Prudence, Péri SfepA.. 11,297-303.
(2) Ibid., 157.
(3) « Accitoft a Vaticano quosdam egentes. »
(4) Ammien Marcellin, XXVII, 3.
(&} Saint Panlin de Noie, Ep, 13: saint Jérùme, Sp. 2G.
L*Église exigeait de ceux-ci une vie grave, exempte de soins matériels trop absorbants (1), un extérieur digne, qui ne laissÀt place à aucun soupçon d'habitudes relâchées (2). Us menaient dans leurs maisons la vie commune, mais devaient se garder de toute dissipation : le séjour même des hôtelleries leur était interdit, si ce n'est en voyage (3). La loi du célibat ne leur était pas imposée ; mais eux-mêmes n'étaient admis à la cléricature que s'ils n'avaient été mariés qu'une fois, n'avaient pas épousé une veuve, et ne s'étaient alliés qu*à ime femme de condition honorable (4). Plus strictes encore étaient, en matière de mariage, les règles imposées aux ecclésiastiques d'un ordre supérieur, évoques, prêtres et diacres. Le mot célèbre de Tertullien : fiunt^ non mis-cuniur christiania était encore, au iv* siècle, trop souvent vrai pour que le diaconat, le sacerdoce, Tépiscopat même n'ouvrissent pas leurs rangs à beaucoup d'hommes mariés. Si l'Église s'était privée d'admettre aux ordres sacrés les convertis qui se tournaient vers elle avec toute l'expérience, mais aussi avec toutes les charges et tous les engagements de Tàge mûr, elle aurait écarté du service divin de précieux auxiliaires. Le plus souvent, c'étaient des pères de famille, ces riches, ces « juristes du forum (5), » dont un concile de 343 prévoit l'ordination (6). Tel, par exemple, l'ancien magistrat Grégoire, époux de la pieuse Nonna, qui, chrétien dé-
fi) Canom apostoliques, 20.
(2) Ibid., 42, 43.
(3) /Md., 54; concile de Laodicéc, 2i.
(4) Ibid., 17, 18.
(5) Tlç icXoOatoç îj cypktLfstvuLO^ à-rô ttSç àr^o^Si^. (6} Concile de Sardique, canon 10.
jCLiEii l'apostat. — I. 10
pus» peo d'années, fot appelé, tci^ Tàse de cinquante ai» 1 . an aêçe épiscopal de \azianie. Uans des rangs plttft humbles, où IXcliseprûnitiTe alla soQTent diercher ses ministres, parmi ces bons traTaillenrs qni étaient rhonnear et la force dn peuple chrétien, les meilleors . les fdns honnêtes, les pics laborieux étaient mariés : comme le saint ouTrier Sévère, qui fut enlevé à Tatelier oà il vivait en Cunille. pour devenir évèque deRavenne. et le bereer Spiridion. qu on alla prendre au milieu de SCS pâturages, entre sa femme et sa fille, pour l'asseoir sur le âège de Trimithonte. En jetant sur les épaules de tels hommes le fardeau sacerdotal ou épiscopal, rÉglise ne leur demandait pas de rompre, en pleine maturité, parfois même dans la vieillesse, les liens doux et forts qui avaient jusque-là enchaîné leurs vies. Elle ne séparait pas les époux. Quelques statuts locaux leur imposaient la continence (â;. et nul doute que cette pieuse pratique, adoptée dès les premiers temps de TÉglise par des laïques qui se sentaient appelés à une vie plus parfidte que le conuuun des hommes, n'ait été fréquente aux foyers chrétiens où Tépoux avait été jugé dig:ne des ordres sacrés. « Après avoir donné plusieurs enfants à son mari, sa femme devient sa sœur, et vit avec lui comme si elle était née du même père, ne se souvenant qu'il est son époux que quand elle regarde ses fils, aussi parfaitement sa sœur qu'elle le sera un jour, lorsque sera tombé le voile de chair qui divise et cache
[t] rdlemont. Mémoires, U IX, p. 31&-S16.
'2; Concile d'IlUberis. canon 33; deuxième concile de Carthage, canon 2. Ce» deux conciles élendent même celle obligation à ceoz des clercs inférien« qui sont spécialement employés an senrice de lantel (qm in minislerio pofciU sunt, (jui sacramentis divinis deserriant).
les &mes (1). » Ces paroles charmantes, écrites au commencement du III* siècle par Clément d'Alexandrie ^ s'appliquent à des laïques aussi bien qu'à des prêtres : mais nul doute que, dans la maison de ces derniers, le sacrifice réciproque dont, d'accord avec d'autres textes anciens (2) et avec plusieurs inscriptions (3), elles rappellent le souvenir n*ait été plus fréquent qu'ailleurs. La femme de Sévère, devenu avant 3<i'3 évèque de Ravenne, l'épouse de Paulin de Noie , promu au sacerdoce, ne sont plus pour eux que des sœurs (&•). Cependant rÉglise universelle ne voulut pas encore, dans la première moitié du iv* siècle, faire de cette pratique une loi, laissant au temps, à la coutume, à des décisions postérieures, le soin de l'imposer peu à peu. On sait qu'au concile de Nicée la question fut agitée, et que sur les instances d'im confesseur de la foi, le vénérable Paphnuce, personnage austère, qui avait toujours gardé le célibat, mais en redoutait les dangers pour les autres, la réforme fut ajournée (5). Dès cette époque, cependant, tout en s'abstenant d'inquiéter l'homme qui, déjà engagé dans le mariage, avait été appelé aux ordres sacrés, en respectant le fait accompli et les droits acquis, TÉglise manifesta sa volonté d'avoir, un jour,
(1) Clément d'AleThnàrie, Stromates, VI, 12.
(2) TertuUien, Ad uxorem, I, 5, 6.
(3) De R(Msi, Roma soUerranea, 1. 1. pi. XXXI, 13; Bull, di arch, crût., 1879, p. 107.
(4) « Uxor in sororem versa; de conjuge soror Paolini facla. » Chronique d'Idace, citée par De Rossi, Bull, di arch, crist., 1879» p. t08.
(5) Socrale, 1, 11 ; Sozomènc, I. 23; Gélase de Cyzique, Jfist. conc. Me, II. 22. Voir la note de M. de Broglie, L'Église et l'Empire romain, t. Il, p. 430^34, et Héfélé. Histoire des conciles, § 43 (Irad. franc, t. I, p. 422- 426).
un clergé célibataire : dans cette pensée d^avenir, elle interdit aux prêtres et aux diacres de se marier après leur ordination (1). Telle était la discipline au milieu du IV* siècle. Il est facile de prévoir dans quel sens elle se développera, à mesure qu'il y aura « plus de chrétiens nés, moins de chrétiens devenus, » et que TÉglise, ayant eu les moyens de former elle-même dès Tenfance ceux qu'elle destine aux ordres sacrés, n'aura plus besoin de les emprunter à tous les âges et à toutes les conditions de la vie. Avant la fin du iv* siècle, une décrétale du pape Sirice (385) exprimera dans toute sa rigueur la loi du célibat ecclésiastique (2), et ses prescriptions seront rigoureusement observées, an moins chez les chrétiens de rOccident. Si quelqu'un, après cette date, est entré marié dans les ordres, on pourra écrire sur la tombe de sa femme ces mots d'une touchante épitaphe galloromaine : « Elle vécut en respectant les droits du sacerdoce, et en ne gardant de l'épouse que le nom (3). » Plus encore que par la discipline, la population cléricale semblait séparée du reste des habitants de l'Empire par les immunités dont eUe jouissait. A plusieurs reprises, les lois du iv* siècle (4) déclarent les divers ordres du clergé, « y compris celui auquel un usage
(1) Concile de Néocésarée, canon 1; concile d'Ancyre, canon 10; Canons apostoliques, 27. — Le mariage ne sera interdit aux aous-diacres que beaucoup plus tard, en 442, par saint Léon le Grand.
(2) Jaffé, Regesia Romanorum Pontificum, n« 255.
(3) « Jura sacerdotii serTtns, nomenque jugalis. » Edmond Le Blant, InscripL chrét. de la Gaule, n* 597, t. II, p. 418. — Voir sur ce sujet les Études de critique et d'histoire religieuse de M. Vacandard, p. 71-120: Les origines du célibat ecclésiastique.
(4) Rescrit à Anulinus, proconsul d'Afrique, dans Eusèbe, Hist, EccL, X, 7 ; lois de 313 {Code Théodosien, XVI, ii, 1), 319 {ibid., 2\ 320 {ibid,, 7), 34S {ibid., 8), 349 ibid,, 9), 3b3{ibid,, 10), 354((&td., 11), 357 (ibid., 14), etc.
récent a donné le nom de travailleurs (1), » exempts de toutes les charges « honorables ou sordides. » Dans TEmpire pliant sous le faix des impôts, une faveur aussi exorbitante eût dû, semble-t-il, attirer sur eux une grande impopularité. Mais cette faveur, examinée attentivement, est plus apparente que réelle. Une loi de ZkS dispense les clercs du logement des gens de guerre ou de cour (2). La même loi, et plusieurs autres, leur permettent de ne pas payer la patente commerciale, en supposant que par eux-mêmes ou par leurs préposés ils font un très petit commerce, dans le seul but de se sustenter ou de sustenter les pauvres (3). Une loi de 353 les exempte des charrois et de toute espèce de corvée {f^). Plusieurs lois disent que les impositions nouvelles et extraordinaires ne les frapperont pas. Là se bornent leurs privilèges. Si des clercs font un commerce de quelque importance, ce qui n'était pas encore interdit par la discipline ecclésiastique (5), mais ce qui était mal vu des hommes religieux (6), ils sont immatriculés parmi les négociants et paient l'impôt des patentes (7). S'ils sont propriétaires, ils doivent comme tous les citoyens l'impôt foncier, dont ne sont même pas exempts les biens des Églises (8). Une seule de leurs immunités a, dans Tétat économique du monde romain, une grande importance. Ils sont dispensés des obligations des curia-
(1) ff Quos copiatas recens usuftinstitaitnuncu pari. «Loi de 360 (i6û/., 15).
(S) Ibid., 8, et loU de 853, 357, 360 {ilnd., 10, 14, 15).
(4) Ibid., 10.
(5) Lois de 343. 357 {ibid., 8, 14).
(6) Concile d'Illiberls, canon 19.
(7) Saint Jérôme, Ep, 2; Sulpice Sérère, Hist. sacra^ IL
(8) Loi de 360 {Code Théodoûen, XVI, ii, 15, § 1).
les (1). On sait la transformation opérée, bien avant le IV* siècle, dans la constitution des cités. Le décurionai n'est plus une dignité personnelle, conférée par un vote du sénat municipal, mais une condition sociale et civile, transmise héréditairement. Les curiaies, qui se composent maintenant de presque toute la bourgeoisie aisée, sont soumis à un grand nombre de charges, dont la plus lourde est la répartition et la levée des impôts dans chaque ville, sous leur responsabilité personnelle. Impopulaires s'ils réussissent, ruinés s'ils échouent dans cette tâche, enchaînés à la curie au point de ne pouvoir sans autorisation ni sortir de la ville ni vendre leurs propriétés (3), qui demeurent comme le gage de TÉtat devenu leur créancier perpétuel, les curiaies sont, avec des honneurs mensongers, les plus malheureux des citoyens. Dès l'époque des Antonins, on les voit recourir à toutes les ruses pour échapper à leur condition (4). Au IV* siècle, ils n'auront qu'une pensée, déserter la curie, dussent-ils fuir au désert, ou se cacher dans les mines, les fours à chaux, les huttes des pâtres, des colons et des esclaves (5). Dispenser de la curie tous les ecclésiastiqueSf c'est, dans l'état des mœurs et des esprits, leur octroyer un privilège énorme. Hais ce privilège est trè? atténué dans la pratique. Les lois qui le confèrent semblent presque une ironie, car d'autres lois, souvent re-
(l) /Wd., § 2.
(3) Lois de S30, 349, 354 {ibid., 7, 9, 11).
(3) Digesle, L, ii, 1; Code Théodosieny XII, i, 2, 143, 144; Code Justinien, X, xxxi, 16.
(4) Rescrit d'Antonin le Pieax, Digeste, L, ti, 5, § 9; cf. Pline, £'p., X,
(5) Voir plus bas, p. 205-207
nouvelées, veulent que ceux-là seulement soient admis aux ordres sacrés, qui n'appartiennent pas déjà à la classe des curiaies, et qui n'ont pas une fortune suffisante pour lui appartenir un jour.
Cest ce que dit Constantin en 320 et 326 (1). Les gens de petite fortune {fortuna tenues) doivent seuls entrer dans le clergé, car « il faut que les riches subviennent aux besoins du siècle, tandis que les pauvres seuls ont droit à être entretenus des richesses de TÉglise. » A ce plat langage de pressantes nécessités fiscales abaissent le restaurateur de la paix religieuse, le premier empereur chrétien! Ainsi commenté, le privilège de ne pas faire partie de la curie est réduit, comme Fexplique la loi de 320, à ne pas y ramener les curiales qui, avant la promulgation de cette loi, sont entrés dans l'état ecclésiastique. Pour le reste, c*est une application du principe dominant au iv* siècle, d'après lequel chacun doit vivre enfermé dans la corporation où le hasard de la naissance Ta placé, dès qu'elle touche de près ou de loin à un service public, et perd la faculté d'en sortir : on est boulanger (2) ou charcutier (3) à titre héréditaire, et Ton ne peut cesser de l'être même pour entrer dans les ordres sacrés. Quelquefois, cependant, la loi permet de suivre la vocation religieuse, en faisant à la corporation l'abandon de ses biens : cela n'est pas permis au boulanger, mais cela est permis au charcutier (4.). Cela finit par être permis au curiale. Constance comprit qu'on ne saurait, par cette seule raison qu'il était riche, écarter
(1) Code Th^odosien, XVI, ii, 3, G.
(2) Code Théodosieriy XIV, m, 11.
(3) ibid., XIV, IV, 8, § 1.
(4) Ibid.
tftS SITUATION ET PRIVILÈGES DU CLERGÉ.
du clergé un homme désigné à tous les suffrages par son mérite et ses vertus. II comprit aussi qull importait à l*éclat même de son règne, comme à la bonne administration de son Empire, de ne pas asseoir sur les sièges épiscopaux des candidats pris seulement dans les plus basses classes de la population et, selon l'expression de la loi de 326, « tout à fait dénués de patrimoine (1). » Des bergers et des artisans étaient devenus de bons évèques, et même des saints, mais Fépiscopat ne pouvait se recruter tout entier parmi les artisans et les bergers. De là une loi de 361, qui essaie de concilier Tintérèt de la curie avec la liberté des choix ecclésiastiques. Pour les évèques, toute prohibition est levée : si un curiale est appelé à un siège épiscopal, il demeure affranchi de ses obligations envers la curie, sans être tenu en aucun cas de lui abandonner ses biens. Même faveur est faite aux prêtres» aux diacres et aux autres clercs qui auront été élus par le suffrage unanime de la population , avec rapprobaiion de la curie entière et du représentant de lautorité impériale. Si cette approbation manque, le curiale appelé à Tun des ordres ecclésiastiques devra abandonner ses biens à ses enfants ou. à leur défaut, à ses parents les plus proches, atin de les mettre en état de le suppléer dans la cité. S'il n*a ni enfants ni parents au degré successible» il pourra conserver pour lui-même un tien de son patrimoine « en ftdsant Tabandoii des deux tins à la curie. Quelques fonctionnaires, cependant, fte pourront dans aucun cas êUr>^ admis à 1 epis^^pat ou
& la cléricature : ce sont les magistrats municipaux et les administrateurs des greniers publics (1).
Cette loi est de la dernière année du règne de Constance : elle ne fait, en réalité, que réglementer un état de choses depuis longtemps établi parla coutume. Quand on y regarde de près, on s'aperçoit vite que les prohibitions de Constantin étaient presque partout tombées en désuétude. Entre 326, date de la seconde loi par laquelle il défend d'élever à Fépiscopat ou d'admettre aux ordres sacrés aucune personne assez riche pour prendre rang parmi les curiales, et 361, date de la loi de Constance que nous venons d'analyser, l'histoire montre un grand nombre d'évèques et de prêtres appartenaut à la bourgeoisie aisée ou même à l'aristocratie. Le concile de Sardique, en 343, parait ignorer les lois de 320 et de 326, ou du moins n'en tient pas compte, car il déclare que, lorsqu'un homme riche est demandé pour évêque, on doit lui faire parcourir d'abord tous les degrés de la hiérarchie, depuis le lectorat jusqu'à la prêtrise (2). Plus loin, le même concile fait allusion aux propriétés — parfois très considérables, dit-il, — possédées par des évêques en diverses villes (3). Constance lui-même parait oublier la législation paternelle , quand il parle, dans la loi de 357, des clercs qui sont en même temps propriétaires ruraux (4), et les oblige à payer l'impôt foncier (5). Quand tous les pouvoirs, ecclésiastique et impérial, considéraient ainsi, non seulement en fait,
(1) Code Théodosien, XII, i, '\9.
{1) Concile de Sardique, canon 10.
(3) Ibid.f canon 12.
(4) a Possessores provinciales. »
(5) Code Théodosien, XVI, ii, 15, | 2.
mais dans les actes officiels, les lois prohibitives de Constantin comme non avenues, on ne s'étonnera p€LS que le peuple chrétien et les Églises locales les aient généralement ignorées. Beaucoup des évoques consacrés après 326 et avant 361 sont gens de naissance et de fortune : Hilaire de Poitiers, Maximin de Trêves, le premier Grégoire de Nazianze, Basile d'Ancyre, Eusèbe d'Émèse, combien d'autres encore, sans doute, dont les antécédents ne nous sont pas connus! Basile de Césarée, qui appartenait à Tune des plus opulentes familles de la Cappadoce, entre dans le clergé en 358 (1). On ne sait si les restrictions posées par Constance dans la loi de 361 produisirent tous leurs effets; mais il est certain que la permission générale qu'elle accorde acheva de lever les derniers scrupules, là où ils existaient encore. L'orateur païen Libanius prétend que « l'immunité accordée aux impies (2) » porta aux curies un coup funeste (3). Les efforts que tenteront quelques empereurs (4) pour reprendre en bloc ou en détail les concessions arrachées à Constance par la force des choses resteront sans effet, car, pendant toute la seconde moitié du iv* siècle, l'histoire montre à chaque page des évèques ou des prêtres appartenant à la riche bourgeoisie des WUes.
IV. — laos premiers établiBsements monasiiqueB. Le tableau de la société religieuse au milieu du iv* siècle
(1) TUlcmont, Mémoires, t. IX, p. 29.
(2) AtOb>; àTe>.e(a; naipav6;jL0i;.
(3) Libanius, Epitaphios Juliani.
(4) Lois de 3G2, 370, 371, 372; Code Théodosien, XII, i, 50; XVI, il, 17, 19, 21, 22.
ne serait pas complet, si Ton ne montrait la naissante institution monastique recueillant les hommes et les femmes qui se sentaient appelés à une perfection plus haute et à une vie plus retirée que les clercs eux-mêmes. Si lointaines que puissent être ses origines, c'est dans la période étudiée ici, entre la persécution de Dioclétien et celle de Julien, qu'elle s'établit partout en Orient, et fait une première apparition en Occident. La forme érémitique, adoptée par les anachorètes, cède bientôt à la forme cénobitique, ou plutôt Tune et l'autre se combinent en beaucoup de lieux, et des monastères, où les reclus vivent en commun, s'entourent d'une ceinture de cellules isolées, habitées par des solitaires. Peu à peu l'indépendance première, qui avait poussé au désert les Paul et les Antoine, se plie sous le joug de la règle, et l'on voit apparaître les grands abbés, comme les Pacôme, les Ammon, les Hilarion, régnant sur des milliers de moines.
Le mouvement commença en Egypte. La nature du sol, le caractère des habitants, les agitations religieuses du pays, en faisaient un cadre tout fait pour la première expansion monastique. Au nord, vers la Libye, au sud, dans la Thébaïde, à l'est, le long des rivages granitiques de la mer Rouge, l'Egypte offrait assez de déserts pour contenter les âmes les plus éprises de la solitude. Nulle part ailleurs on n'aurait pu se retirer si loin des grandes villes et si à l'écart du commerce des hommes. La sobriété prodigieuse et les austérités effrayantes qu'on raconte des premiers solitaires n'étaient pas pour effrayer ceux qui, d'Alexandrie ou de Thèbes, se précipitaient sur leurs traces : de tout temps le fellah a vécu de peu : les historiens de l'antiquité parlent avec admiration de l'impas-
sibilité des Égyptiens, même au milieu des tortures (1), et Eusèbe la déclare inexplicable (2). Si quelque motif humain se mêlait, chez plusieurs, à la ferveur religieuse, et se joignait à elle pour les entraîner vers les ermitages ou les monastères, on peut le trouver dans la haine des abus de la civilisation, et particulièrement des exigences du fisc (3), si dures partout au iv* siècle, et si détestées des habitants de TÉgypte : tel, qui eût expiré sous le bâton plutôt que de livrer aux collecteurs de Timpôt une partie de son bien (&), volontiers le distribuait intégralement aux pauvres avant d'aller demander la liberté et la paix à la solitude. Ajoutons qu*en Egypte surtout sévit, au milieu du siècle, la persécution arienne, acharnée après Athanase, en qui se personnifiait la foi de Nicée dont il était le plus intrépide champion : là était né Tarianisme, et là il déploya avec un acharnement sans exemple ses violences et ses fraudes : la vue de tels excès, la volonté de s'y soustraire , furent parmi les mobiles qui poussèrent de nombreux fidèles vers les moines, restés unanimes dans la défense de Torthodoxic et demeurés les plus fidèles amis d'Athanase. Ainsi se formèrent, sous rinfluence des sentiments les plus divers, et par un courant continu d'émigration au désert, ces grands établissements monastiques dont la croissance fut si rapide qu'à la fin du iv* siècle, au dire d'un contemporain, les sables de TÉgypte étaient aussi peuplés que ses villes (5).
(1) Elien, Var, Ilist., VU, 18; Ammien Marc«^llin, XXll, I6.
(2) Eusèbe, De mart. Pal. y 11, 8.
(3) Ammiea Marceilin, XXII, IG.
**(4) Ammien Marceilin, XXII, IG; Palladius, Ilist Laus,, 63. — Cf. Edmond Le Blaot, les Actes des martyrs^ p. 107-103. (5) llufin, Viiae Patrum, II, 7.
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Le fondateur d*une des grandes agglomérations monastiques du IV* siècle, saint Ammon, était d*une famille considérable. Marié, il vécut avec sa femme dans la continence. Quoique riche, il travaillait de ses mains, et passait les journées dans son jardin, occupé à la culture du baume. Après la mort de ses parents, il se sépara de sa femme, du consentement de celle-ci, qui se retira dans un monastère de vierges : lui-même se fixa sur la montagne de Nitrie, à seize lieues d'Alexandrie, aux confins de la Libye et de l'Egypte (1). Quand il mourut, vers 340 ou 3i5 (2), Nitrie était déjà une colonie de plusieurs milliers de moines : on en comptera cinq mille à la fin du iv^ siècle (3). Ils habitaient cinquante monastères, composés chacun de petites maisons, où demeuraient un ou plusieurs religieux : l'ensemble devait offrir l'aspect des béguinages flamands plutôt que celui des grandes constructions claustrales du moyen âge. Sur la montagne s*élevait l'église, desservie par huit prêtres, et dépendant de Tévêché d'Hermopolis. Auprès de l'église était l'hospice, ouvert aux pèlerins et aux voyageurs, qui avaient le droit d'y prolonger leur séjour pendant plusieurs mois et même plusieurs années, à condition d'y travailler : beaucoup, touchés de ce qu'ils voyaient et entendaient, embrassaient la vie monastique (&). Enfin, les vallées environnant Nitrie étaient remplies d'ermitages, et portaient le nom de « désert des cellules (5). »
(1) Soxomène, l, 14; Paliadius, Hist. Laus., 8
(2) Tillemont, Mémoires, t. VU. p. 158.
3) Palladius, Hist. Laus,, 7.
4) Sozomène. VI. 31 : Rafin, Vitae Patr., U, 21, 22; Palltdias, BisL Laus., 7; saint Jérôme, £p. 108.
(5} Ptlladias, Hist. Laus.y 7. — Voir one deseripUon très TJTtnte de
A Tautre extrémité de l'Egypte existait dans le même temps une colonie monastique d'ane importance au moins égale. Sur les bords du Nil, dans le voisinage de la première cataracte, un ancien soldat, saint Pacôme, avait fondé, en 325 ou 330, un premier monastère : bientôt Taffluence des religieux l'obligea d'en établir huit autres (1), auxquels ses successeurs en ajouteront cinq (2) ; quatorze monastères de la congrégation de Tabenne s'élèveront ainsi en divers points de la Thébaïde. Ils avaient une organisation très différente des « béguinages » de Nitrie. Chaque monastère était divisé en plusieurs maisons ou familles, composées de religieux de même profession. La première famille était des cuisiniers, la seconde des infirmiers, la troisième des portiers ; il y avait des familles pour faire les nattes, le labourage, le jardinage, la boulangerie, la charpente, la serrurerie, la tannerie, le tissage, et tous les métiers nécessaires à la vie d'une grande agglomération d'hommes. Les monastères contenaient quelquefois ainsi de trente à quarante corporations différentes. Il ne faut pas oublier celle des écrivains, car dès lors les religieux avaient commencé à exercer ce métier de copistes, qui au moyen âge sauvera tant de chefs-d'œuvre de l'antiquité sacrée et profane (3). Dans les monastères de Tabenne, les écrivains étaient surtout employés à multiplier les copies des saintes Écritures. Chaque religieux devait non seulement être en état de les lire, mais en-
Nilrie et du désert des Cellules dans Amédée Thierry, Saint Jérôme, 1. 1, p. 2^ et SUIT.
(1) Voir Tillemont, Mémoires, t. VII, p. 690.
(2j Ibid., p. 493.
(3) Tillemont, Mémoires, t. VII, p. 1 79-180.
160 LES PRKIIIERS ÉTABUSSEMENTS MONASTIQUES.
core apprendre par cœur au moins le Nouveau Testament et le Psautier (1). Sous une règle composée par saint PacômCy et qui dirigeait minutieusement leurs actes (3), les moines vivaient ainsi dans le travail et la prière. Leur travail ininterrompu produisait plus que ne demandaient leurs besoins. En même temps, dans ces contrées reculées manquaient beaucoup d'objets que ne produisait pas Tindustrie locale , et que les cénobites eussent été inhabiles à fabriquer eux-mêmes. De là un curieux échange entre la grande métropole égj'ptienne, Alexandrie, cet entrepôt de tout le commerce antique, et les monastères perdus au fond des Thébaïdes. Chacun d'eux avait son bateau, qui faisait le transit entre la capitale et le désert, s'arrêtant sur la route pour visiter les couvents échelonnés au bord du fleuve, portant vers les rives de la Méditerranée le trop-plein du travail monastique, rapportant aux cataractes du Nil les denrées reçues en échange et les bruits lointains de la civilisation (3). Mais le fondateur n'avait pas entendu créer des colonies commerciales : il veillait à ce que Tesprit mercantile ne s*emparàt pas de ses moines. On le vit punir sévèrement un de ses économes, pour avoir vendu à un prix avantageux un lot de chaussures fabriquées dans le couvent (i}.
La congrégation de Tabenne prospéra vite : à la fin du IV* siècle, elle comptait trois mille moines, au dire
f 1) Tillenioot, Mémoires, t Vif, p. 181.
(2) Soiomèoe, III, 14; Saint Jéràme, Ep. 108 (aliûs 27' ; Àcta 55., nui, t. III, p. Si.