II. ~ lie mariage de Julien. — lie panégyrique de GSonstance
L'empereur voulut que la première visite du César fût pour Eusébic. Dans le palais, où régnait Tétiqnette orientale, les femmes étaient déjà très séparées des hommes, et les princesses vivaient surtout en compagnie de leurs suivantes et de leurs eunuques : Julien laisse voir qu'être admis près de l'impératrice était une faveur l'are et une marque signalée de confiance. Ce n'était pas la première fois, sans doute, que le jeune prince se trouvait en présence de la femme intelligente et ambitieuse dont la protection lui avait été si utile; mais elle ne l'avait jamais reçu officiellement, entourée de sa cour, dans cette situation presque hiératique que prenaient alors les impératrices. « Dès que j'eus été introduit près d'elle, dit Julien, je crus voir assise, ainsi que dans un temple, la statue de la Sagesse. Un sentiment de respect me pénétra Tàme, et tint mes yeux fixes vers la terre durant assez longtemps, jusqu'à ce qu'elle m'eût engagé à prendre courage : « Tu tiens de nous, dit-elle, une partie de ta grandeur, tu recevras l'autre dans la suite, avec laide de Dieu, pourvu que tu nous sois fidèle et loyal. » Voilà quel fut à peu près son langage; elle n'ajouta rien de plus, quoique son éloquence ne le cède point à celle des meilleurs orateurs. Au sortir de cette entrevue, je demeurai profondément ému ; je croyais entendre retentir à mes oreilles la voix même de la Sagesse, tant le son en était doux et suave comme le miel (1). »
Julien n'oubliera que trop, plus tard, cet appel à la
(1) Julien, Oralio lU (éloge de l'impératrice Eusébie); HerUein, p. 158.
reconnaissance et à la loyauté. Mais il semble en avoir été d'abord vraiment touché. Eusébie, à ce moment, lui prodigua les marques de sa faveur. Lui-même cite, parmi les bienfaits dont elle se plut à le combler, « Falliance qu'elle lui fit contracter dans la famille de l'empereur (1). » C'est le seul passage de ses écrits où il soit fait (en termes assez froids) allusion à son mariage avec Hélène, sœur de Constance, célébré peu de jours après son élévation au rang de César (2). Rien, semble-t-il, n'avait préparé cette union. Nul penchant réciproque n y inclinait les deux époux. Très probablement ils ne se connaissaient point avant le brusque rappel de Julien à Hilan. Le mariage parait avoir été imposé à Julien^ ou du moins décidé pour lui, par Constance, à l'instigation d'Eusébie, comme une conséquence de son élection. Ce fut un de ces tristes marchés faits par la politique, et où le cœur n'a point de part. Nous ne savons à peu près rien d'Hélène. Aucun renseignement ne nous est venu ni sur sa figure, ni sur son intelligence, ni sur son caractère. Les médailles qui semblent la représenter, à côté de Julien, lui donnent des traits réguliers, assez insignifiants, et, autant qu'on en peut juger, sans jeunesse (3). Hélène
(1) '0:ra>; 6è i[Lo\ iisrà toO pxatXé(i>;Tàv Ya(<>ovi^|i09ev. Ibid.; Herllein, p. 159.
(2) « Diebus paucis, Helena virgine Constantii sorore eidein Caesari jugali fœdere copulata... v Ammien Marcellin, XV, 8.
(3) Cohen, Méd. imp.y t. Vi, pi. XII, n* 12. — II s'agit ici des médailles frappées à Alexandrie, où Ton a cru reconnaître les bustes accolés de Julien en Sérapis et (peut-être) d'Hélène en Isis. Il n'y a pas. du reste, A en tirer an argument bien précis quant aux traits réels de l'un et de l'autre, car ces représentations sont de nature tout à fait idéale : Julien (beaucoup plus beau que sur ses portraits authentiques) porte sa barbe, tandis que ses médailles frappées partout ailleurs du Tirant d'Hélène le montrent imberbe. — Je dois ajouter que les rares médailles où Hélène est représentée seule laissent d'elle une impression moins défavorable: roir le petit bronze exposé au Cabinet des médailles, et la pièce d'or de la coUecUon Dutuit.
était, en effet, plus âgée que son mari. Fille de Timpératrice Fausta, que Constantin épousa en 307 et qui mourut tragiquement au milieu de 326, elle avait au moins six ans de plus que Julien. Probablement avaitelle dépassé la trentaine, quand ce jeune César de vingttrois ans Tépousa. Eusébie, devenue la femme de Constance en 353, dans la fleur de TÀge et de la beauté, était, selon toute vraisemblance, plus jeune qu'elle. On ne s*étonnera pas du rôle sacrifié que joue dans Tbistoire de Julien la pauvre princesse.
Deux semaines au plus s'écoulèrent avant que Julien, décoré de la pourpre impériale et devenu le beau-frère de Constance, allât prendre au delà des Alpes son poste de combat; ces quelques jours furent assurément bien remplis.
On sait que Constance se piquait de belles-lettres. Il avait une éloquence naturelle, dont le lecteur a pu juger. Mais il aimait aussi cette éloquence artificielle, que les rbéteurs avaient mise à la mode. Son grand regret était de n'y pas réussir, et il s'en consolait en faisant des vers, qui n étaient pas meilleurs que ses essais de déclamation ou ses exercices de rhétorique (1). Autant que le laissent voir et les écrits de Julien et les harangues qu'Ammien lui attribue, Julien réunissait les deux genres d'éloquence. Il savait, comme Constance, parler aux soldats le langage à la fois majestueux et bref qui convient à un prince, et en même temps, rompu dès Tenfance à toutes les finesses de la rhétorique, il pratiquait
(1) « Doctrinarum diligens adseclator : sed com a rbetorica per ingeniom dttereretor obtansum, ad Tersificandom transgressua, nibil operae pretium fecit. » Ammleo Maroeilin, XXI, 16.
à merveille le genre faux où son impérial cousin déses* pérait d'atteindre. Ce genre convenait même mieux que tout autre à son esprit compliqué,, qui avait besoin de faire effort pour être simple, et d'où, au contraire, les pensées obscures et les phrases ambiguës coulaient comme de source.
Aussi Julien ne dut-il éprouver aucun embarras, lorsque Constance lui demanda de prononcer son panégyrique avant de partir pour la Gaule. Un délai probablement très court lui fut accordé pour préparer ce morceau oratoire : mais, comme la plupart des rhéteurs et des sophistes du rv* siècle, Julien avait beaucoup de l'improvisateur. Il écrivait habituellement très vite. Le traité de la Mère des dieux, qu'il fit à Pessinunte en 362, et où il versa une grande partie de sa confuse théologie, fut composé en moins d'une nuit (1). Ce qu'il y avait de forcé et de peu naturel dans le panégyrique n'était pas pour lui déplaire. Il avait appris à amplifier toute espèce de sujets, et à broder des variations sur toute sorte de thèmes : louer sans mesure un homme que Ton craint et que Ton méprise, et transformer en héros un prince médiocre, n'est pas plus difficile que d'écrire Téloge des figues ou du nombre cent (2). De tout temps, le panégyrique fut une des branches les plus cultivées de la littérature romaine. On a remarqué que les harangues de Cicéron, Pro lege Manilia et Pro Marcello, sont de véritables panégyriques de César et de Pompée (3). Celui de Trajan par Pline le Jeune passa longtemps pour le
(1) 'Ev ?pax«î vwxTÔ; |icpei. Julien, OraL V, sur la Mère des dieux; Herllein, p. 231.
(2) Julien, Ép. 24 (authenticité douteuse).
(3) Boissier, la Fin du paganisme, t. II, p. 248.
chef-d'œuvre de Télégant écrivain da n* siècle. Celui d*Antonin le Pieux par Fronton était encore an iv^ siècle fort admiré (1). A cette époque, dans la décadence presque universelle des lettres profanes, ce genre eut une recrudescence de vogue. La Gaule semble s'y être distinguée, si vraiment des douze panégyriques que Ton possède encore de Diociétien et de ses successeurs, six appartiennent, comme on Ta pensé, à des professeurs de Tuniversité dWutun. « Le latin des professeurs d*Aatun est excellent, dit un bon juge, et c*est merveille de voir qu*au iv* siècle on savait encore quelque part si fidèlement reproduire les expressions et les tours de Cicéron (2). » Bien que d'origine latine, le panégyrique devait tenter l'esprit courtisan des Grecs : Themistins (3), Libanius lui-même (^), firent celui de Constance. Julien, qui partageait les croyances païennes de ces deux orateurs, et particulièrement la passion religieuse du second, ne pouvait avoir de scrupule à les imiter.
Si rapidement qu'il Tait écrit, son discours est composé avec soin. Si Ton met une sourdine aux louanges trop éclatantes, et si Ton tient compte de la situation difficile où était placé Forateur, on reconnaît qu'il a produit un morceau d'histoire à quelques égards excellent. Gomme il arrive souvent, la contrainte qui pesait sur lui a moins nui que servi à ses qualités littéraires. Obligé de se surveiller davantage, Julien ne se laisse point encore aller à ces écarts de plume et de
(1) Paneg., V, 14.
(2j Boissier, la fin du paganisme, L II, p. 252.
(3, Tbemistius, OraL 1, IV.
^4) Libanius, Basilicus ; Reifke, 1. 111, p. 272-332.
pensée qui donneront des allures si bizarres aux ouvrages composés par lui alors que, devenu tout-puissanty il se croira le droit de tout dire. L*œuvre suit un plan simple, logique, dont on ne retrouvera guère l'équivalent dans les élucubrations personnelles et capricieuses de son Âge mûr.
Puisqu'il faut tout louer, Julien commence par faire l'éloge de Rome, qui vit naître la mère de Constance. C'est peut-être le seul endroit de ses écrits où il parle de « la ville souveraine du monde, » — qu'il ne visita jamais, — avec les sentiments d'un Romain (1). Puis il célèbre les ancêtres de l'empereur, depuis Claude, le Gothique, de qui les Fia viens se faisaient gloire de descendre, jusqu'à ses aïeuls paternel et maternel. Constance Chlore et Haximien Hercule (2). Vient ensuite un bel éloge de Constantin (3), — dont il déchirera la mémoire dans son pamphlet des Césars. Il n a garde d'oublier (( la noblesse, la beauté, la vertu » de « cette femme sans égale, fille d'un empereur, femme d'un empereur, sœur d'un empereur, mère non d'un seul, mais de plusieurs empereurs, » l'impératrice Fausta, qui donna le jour à Constance (4) : il passe prudemment sous silence l'épouvantable tragédie où elle périt.
Suit le tableau de l'éducation de Constance, dont il fait honneur à la prévoyance et à la sagesse de Constantin. Ce que Julien dit du résultat de cette éducation, l'amour des lettres, l'habileté aux exercices corporels, à l'équitation, au maniement des armes, l'endurance, la
(1) Julien, Orat. 1; Hertl^in, p. 5.
(2) Ibid., p. 7.
(3) Ibid., p. 9-10.
(4} /Wd., p. 10.
sobriété, la grande pureté de mœurs (1), est confirmé par le témoignage impartial et véridique d'Ammien Marcellin (2), de même que les louanges données par le panégyriste au respect de Constance pour son père sont attestées par le jugement conforme d'Aurelius Victor et d^Eutrope. Julien, suivant pas à pas la carrière de son héros, le montre, tout jeune, régnant d*abord dans les Gaules, puis appelé par Constantin au gouvernement de la partie orientale de TEmpire, où il devra faire face aux Perses (3). A raconter les guerres que Constance mena contre ces étemels ennemis du nom romain est employée une gvande partie du discours. Mais ces guerres eurent lieu surtout quand Constance fut devenu, par la mort de son père, puis par les décès successifs de ses frères, seul maître de l'Empire : le discours de Julien se heurtera ici contre un écueil, qu'il ne franchira pas sans avarie.
On n'a pas oublié les meurtres qui ensanglantèrent Constantinople au lendemain de la mort de Constantin. Sous les yeux de Constance, avant l'arrivée de ses frères, furent massacrés le père et le frère aîné de Julien, un de ses oncles, et six de ses cousins. Julien ne cessa de faire peser sur Constance la responsabilité de ce crime. « Il les fit tous mettre à mort sans jugement, » écrit-il aux Athéniens, ajoutant : « Il voulait me tuer aussi, avec mon autre frère, mais il se contenta de nous exiler (4). » C'est avec ces ressentiments dans le cœur qu'il prononçait, en 355, le panégyrique de Constance. Il semble qu'il lui eût été facile de laisser dans l'ombre ces lamen-
(1) Julien, Oratio I; Herllein, p. 11-14.
(2) AmmienMarcellin, XXI, 16.
(3) Julien, Oratio l; Ilerllein, p. 14-15.
(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; ibid,, p. 319.
tables souvenirs. Personne ne pouvait désirer qu'il en parlât. Par un singulier oubli de toutes les convenances morales, Julien crut faire sa cour à Constance en cherchant publiquement une excuse au meurtre de sa famille. ' « Violenté, dit-il, par les circonstances, l'empereur ne put empêcher les autres de commettre des crimes (1). » On se figure aisément Tembarras des vieux courtisans, entendant ces paroles maladroites. Ils se gardèrent sans doute de lever les yeux vers le souverain, qui assistait debout, selon Tusage, à ce discours d'apparat (2). Peutêtre une ombre passa-t-elle à ce moment sur le visage ordinairement impassible (3) de Constance. Pour nous, qui essayons de comprendre le caractère du nouveau César, nous ne nous étonnons pas trop de voir, au milieu d'un morceau jusque-là irréprochable, éclater tout à coup une note fausse. Malgré tout son esprit, peu d'hommes eurent dans les choses de l'intelligence et du cœur le jugement aussi peu sûr que Julien.
La suite du panégyrique est le récit de la vie extérieure de Constance pendant les dix-huit années qui se sont écoulées depuis son avènement.
Julien n'y prend, comme il convient, que les faits saillants. L'année 338 est racontée avec détails : elle s'ouvre par un nouveau partage de l'Empire entre Constance et ses frères, dans lequel le panégyriste vante la modération de son héros (4) ; puis viennent la première
(1) BtaoOeic unô tûv xatpûv âxoiv êt£pou; i^a(tapTttv oO fiicxuXuffoc. Ora» tio 1; llertiein, p. 19.
(2) « Caesare stante dum loquimur. » Paneg,^ V, 4.
(3) Amniien MarccUin, XV, IG.
(4; Oratio I; Uertlein, p. 20.
JULIEN l'apostat. — I. 24
t70 LE PANEGYRIQUE DE CONSTANCE.
campagne de Constance contre les Perses (1) , son alliance avec les tribus arabes, dont il se fait d^utiles auxiliaires (2), le rétablissement sur le trône d* Arménie d'an prince ami des Romains que les Perses avaient chassé (3^* Sautant dix années, Julien fait ensuite le tableau de Tannée 348, qui vit la sanglante bataille de Singara entre les Romains et les Perses (i), et de Tannée 350, où ceux-ci furent contraints de lever le siège de Nisibe (5). Cette partie du discours est d'autant plus intéressante, qu'il est un des rares documents à consulter sur ces événements historiques (6). Nous ne possédons pas, en effet, le commencement d'Ammien Marcellin, où ils étaient racontés, puisque dans son état actuel le volume de cet historien ne s'ou^tc qu'au livre XIV et à Tannée 353. On remarquera en lisant, par exemple, le récit de la bataille de Singara ou celui du siège de Nisibe, Taisance avec laquelle, dès ce moment, et sans en avoir encore acquis l'expérience, Julien parle des choses militaires. Il s'y complaît visiblement : la narration est pleine de mouvement et de couleur : on sent qu'un attrait naturel Tentralne de ce côté, et que celui dont une éducation mal dirigée a fait un sophiste était né véritablement homme de guerre.
(1) Julien, Oralio I; llerllein, p. 24.
(2) Ibid., p. 25.
(3) Ifnd., p. 24.
(4) /Wd., p. 27.
(5) Ibid., p. 33.
(6) Pour la bataille de Singara. Toir encore Libanius, Basilicits; pour le siège de Nisibe, Tbéodoret, Hist. eccl., II, 26; Viiae Patrum, 1; Sozomène, Bist. eccL^ III, 15 (racontant la part prise par l'évèque saint Jacques k la défense de la ville). Le second panégyrique de Constance par Julien, écrit Yers 360, raconte avec plus de détails que le premier le siège dv Niaibe.
Les Perses avaient été encouragés à l'expédition contre Nisibe par les dissensions intérieures de TEmpire. Le trône de Constance paraissait ébranlé par l'usurpation de Vétranion en Pannonie et par celle de Magnence en Gaule. Gomment Gonstance triompha de ces deux rivaux : tel est le sujet de la dernière partie du panégyrique. Julien raconte d'abord cette curieuse journée (dont nous avons déjà parlé) où, par la force persuasive de sa parole, Gonstance décida les soldats de Vétranion à passer de son côté (1). Puis il retrace, en un tableau rapide, ce qu'il appelle « la guerre sacrée, » entreprise par Gonstance pour abattre Hagnence, tyran des Gaules et meurtrier de son frère Gonstant. Gelle-ci se termina en 353 par la victoire de Myrsa (2). G'est encore, dans le panégyrique, un beau récit de bataille. On remarque l'estime que Julien a dès lors pour la solidité de ces Gallo-Romains, qu'il sera tout à l'heure appelé à commander. Peignant la résistance désespérée des troupes de Magnence, qui, rompues, se reforment pour combattre encore, il l'attribue surtout au contingent levé en Gaule, qui « refusait d'être vu en fuite et de donner le spectacle, inconnu jusqu'à ce jour, d'un Gelte, d'un soldat de Gaule, tournant le dos à l'ennemi (3). » Parmi les causes de la victoire, Julien cite l'intervention d'un corps de cavalerie, bardé de fer, dont l'armure était une des inventions personnelles de Gonstance {k). Dans tout
(1) Oralio I; Ilcrtlein, p. 37-41.
(2) Ibid., p. 41-45.
(3) AlffxvvdpLevoi(ièv 6f Orjvai çe'jyovTs; xat to réo); âiii9Tov ânaaiv àvOpù)t:oi; £9* auTÛv &T$ai <n;|i6aïvov, <ïT(>aT:a>Triv K&X'dv, aipaTiÛTYiv éx TaXaTta; xà vma ToT; 7co/e(xtot; Set^avTa. Ibid., p. 45.
(4) Ibid., p. 46.
ce récit, le témoignage de Julien est d'autant plus intéressant que le principal historien du règne, Ammien Marcellin, manque encore pour cette époque.
Julien félicite Constance d'avoir consacré par des monuments et des trophées le souvenir de cette victoire (1). Ammien, dans un sentiment meilleur, lui reprochera d'avoir voulu éterniser ainsi des souvenirs de guerre cicivile (2). Certaines délicatesses auxquelles était sensible le vieux soldat échappaient facilement à Julien. D'autres choses sont laissées de côté par lui de parti pris. Après avoir lu le panégyrique que nous venons d'analyser , on serait, même si tout autre document avait disparu, renseigné sur des faits importants de l'histoire de Constance. On aurait une idée à peu près juste de deux des occupations principales de son règne, la guerre contre les Perses et la guerre contre les usurpateurs du pouvoir impérial. Mais on ignorerait la religion d'un souverain qui fit des questions religieuses la grande affaire de sa vie. On ignorerait par là presque tout de l'histoire intérieure de l'Empire sous Constance. L'extrême prudence de Julien lui a fait écrire un discours où les païens n'aurient rien trouvé qui choquât leurs idées , tandis que les chrétiens n'auraient pu y découvrir aucune marque formelle d'apostasie. Nulle allusion aux uns et aux autres, comme aussi nul mot rappelant la foi que professe Constance et les querelles religieuses qui remplirent son règne. Une couleur de vague déisme est partout répandue. Quand Julien parle de « l'Être suprême (3), » de la
(1) Julien, Oratio I: Hertlein, p. 40.
(2) Ammien Marcellin, XXI, 16.
(3) TiiM xpetTTova çuatv. Orah 1; Herllein, p. 8.
<c Divinité (1), » du « Dieu propice qui dès la naissance de Tempereur forma sa vertu pour gouverner l'univers (2), » il emploie des expressions communes à tous les cultes. On doit reconnaître que Constantin avait donné l'exemple de ce style neutre dans Tédit de Milan, alors qu'il cherchsdt à octroyer la liberté aux chrétiens sans se déclarer encore clairement contre les païens (3). Par une convention tacite, ceux-ci employèrent le même style pour le louer. Quand les sénateurs voulurent célébrer par un monument durable sa victoire sur Maxence, ils n^osèrent passer tout à fait sous silence le caractère miraculeux que lui reconnaissait Constantin, et, par une expression acceptable à tous, l'attribuèrent à « l'inspiration de la Divinité (fc). » Les panégyristes officiels, pour la plupart païens, adoptèrent les mêmes formules : célébrant Constantin, ils parlent « des rapports qu'il entretient avec l'intelligence divine (5), » des « avertissements qu'il reçoit de l'inspiration divine (6), » du « Dieu créateur et maître du monde (7), » en termes qui pourraient se rencontrer à la fois sous la plume d'un Père de l'Église et sous ceUe d'un Themistius ou d'un Symmaque. Mais les noms du Christ, des apôtres, des martyrs, de quelqu'un des personnages historiques de TAncien ou du
(t) ToO ÇaijAOvoc Ibid., p. 19.
(2) eeo; eO|UvV|; Tcpôc t^v twv 5X«v i^ytiLww êÇ àp"/*?; Ti?iv ot^,v àpennv irotpavxeuaCeiv iOéXbiv. IbicLy p. 16.
(3) Voir la Persécution de Diocléiien, 2* éd., t. II, p. 252.
(4) ...iNSTiNc.TT DiTimTATis, dît l'inscriptioii de l'arc de triomphe éleyéà Rome, parle sénat, en l'honneur de Constantin ; Corpus inscr, laL, t. iv, 1039. Cf. De Rossi, Bull, di arch, crût, 1863, p. 183-187; 1864, p. 156.
(5) « Habes profecto aliquid cum illa mente dlyina, Constantine, secretnm. » Paneg., IX, 2.
(6) « Tu diyino monitus instinctu. » Ibid., 12.
(7) «Deas ille mundi creator et dominas. » Ibid., 13.
Nouveau Testament, sont absents de leurs discours, comme de celui de Julien. C*est la parfaite neutralité du langage, à une époque où la principale question posée est la question religieuse, et où personne n*est neutre au fond du cœur.
Cette manière de parler était devenue tellement de style pour les ouvrages comme celui que Jalien venait de composer, que Constance, malgré ses soupçons toujours en éveil, ne parait point y avoir pris garde. Les préparatifs du départ furent poussés avec activité. L'ingénieuse bonté d'Eusébie ne demeurait pas oisive. Soit i Toccasion de ses noces, soit en vue de son prochain voyage en des pays que peut-être elle se représentait (bien à tort) comme dépourvus de culture intellectueUe et de ressources littéraires, elle fit à Julien un présent qui lui causa un plaisir extrême. « Je n'avais apporté de chez moi, raconte-t-il , qu'un très petit nombre de livres, œuvres de bons philosophes et de bons historiens, avec celles de plusieurs orateurs et de plusieurs poètes, tant j'avais au fondde l'àme l'espoir de retourner promptement dans mes foyers. Eusébie m'en donna une telle quantité, que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de l'esprit, et que, ainsi , la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un musée de livres grecs (1). » On remarquera qu'il n'est pas question de livres latins ; ou Eusébie, connaissant les goûts de Julien, n'en fit pas entrer dans la bibliothèque préparée pour lui, ou il les
(1) MouocTov 2è 'EXXiQvtxàv... pi6>Atov. Julien, Orat. III; HerUein, p. 159.
tient en trop mince estime pour se donner la peine de les rappeler.
Cependant, à en croire les confidences qull fera plus tard, les égards et les cadeaux prodigués au nouveau César étaient destinés surtout à dorer pour lui les chaînes de la servitude. Il restait comme emprisonné dans le palais , en attendant Tordre du départ. Constance le séquestrait du reste du monde. « Les portes étaient closes , et gardées par des geôliers; les mains de mes domestiques étaient surveillées, de peur qu'il ne me parvint quelque billet de mes amis (1). » Pour ne compromettre personne, Julien se crut obligé, dit-il, de refuser toutes les visites (2). Il y a probablement de l'exagération dans ces plaintes. Sans doute, Constance put prendre à ce moment quelques précautions. Les relations suspectes que Julien avait eues en Asie Mineure ne lui étaient pas inconnues. Il n'ignorait rien des espérances que depuis longtemps l'opposition païenne avait fondées sur son jeune parent, sinon en Occident, où Ton n'avait guère entendu parler de lui (3), du moins en Orient, où son nom était populaire dans certains milieux , et où des coteries inquiétantes l'avaient déjà pris comme signe de ralliement. Puisque Constance jugeait utile maintenant de se servir de Julien, c'était un Julien tout neuf, sans liens avec le passé, qu'il prétendait avoir sous la main. Dans ce but, on put exercer sur lui et sur son entourage une surveillance assez naturelle. Mais, selon son habitude, Julien grossit considérablement les faits, et plusieurs des
(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 357.
(2) Ihid,
(3) Voir cependant, p. 396, Tincident de Vienne.
S76 LE PANÉGTaïQUB DB COXSTA5CS.
détails qu'il donne paraissent difficiles à compraidre.
Ainsi , il se plaint qu'on loi ait imposé « des serritooR étrangers (1). » Comment en eût-il été aatremoit.pai»- (|ue, de son propre aveu, il était arrivé d'Asie avec qiutR ser>'iteurs seulement? On ne lui 6ta, da reste, aoconde ces derniers, bien que les deux plus âgés fassent ses plos intimes confidents. « L'un d'eux, dit-il, partageait seul mes croyances religieuses, et, aussi secrètement qne p*:^ sihle, mes pratiques à Tégard des dieux (2). » Dccelmci, l'africain Evhémère (3), il avait fait son bibliothécaire; à lui fut confiée la riche collection de livres offerte par Eusébie. L* autre était un jeune médecin, Oribase. originaire de Pergame (^) : « ignorant son afiectionpoor moi, dit Julien, on lui avais permis de m'accompaener dans mes voyages (5). » Une suite de quatre personnes. un bibliothéc^re, un médecin, et deux jeunes pages 6\ qui pouvait suflire à un voyageur, était sans doute insuf- IlsHuto pour un César : il n'est pas surprenant que ConstttUiO y ail joint d'autres domestiques, et peut-être ne commit-il pas un abus d'autorité en les choisissant lui-même.
Quant aux amis, dont Julien se plaint d'avoir étésystémati4|uement et presque violemment isolé, on cherche (|ui iU pouvaient tMre. Il n'avait, sans doute, que peu de iMuiuainsances intimes à Milan, où ne le rattachait aucun
ii> ti«f.oinaia Uvij. Ép, au sénat et au peuple d'Athènes: Hertlein. ('*) 'llv il, 1401 |iôvo; xat ta itpè; eeoù; ovvciSà); xod «ûc iv«&-/TO li^
I) Iiuii4i>(i. »4/(Jc; soph,, Maximus; éd. Didot. p. 476
[Il ihui ^
Ui|4|, 6i %%\, <;ti ft>o; &v i^eXy.Oei, auvaicE£iuu)«cv. tp. au sénat ^ " ^ 'êhénwM ; llertlein, p. 357.
Mtiue^ liixpd. Ibid.
souvenir d'enfance, et où il avait seulement passé quelques mois, au commencement de Tannée , dans une demicaptivité. Et même les rares amis qu'il y possédait furent, dit-il, « comblés de faveurs » par Ëusébie (1).
Ce qui est plus vraisemblable, c'est que la suite politique du nouveau César — sa maison civile et militaire, comme on dirait aujourd'hui — ne fut pas très heureusement composée. Il avait demandé à Constance « de ne lui donner pour officiers que des hommes bons et capables (2). » A l'en croire, « on l'entoura des gens de la pire espèce (3). » Il est certain que Julien aura beaucoup à se plaindre de Marcel, nommé commandant de l'armée des Gaules, et de Florentius, envoyé dans ce pays en qualité de préfet du prétoire (4). Un autre des conseillers qu'on lui donna, Pentadius, parait avoir été un agent suspect et malhonnête (5). De tous ceux qui furent ainsi adjoints à Julien, un seul, Salluste, méritera sa confiance et gagnera son amitié. Mais Julien ne le connaissait pas encore, et probablement ne le reçut qu'après être arrivé en Gaule , et en remplacement d'un autre dont il avait demandé l'éloignement (6). Si les paroles qu'il affirme avoir adressées à l'empereur, avant de quitter Milan, sont exactes, elles le montrent peu satisfait des hommes dont
(1) *On6(jo\jç (Uv e^ <ico(T)9e twv i(iot ^tûpi[Ltù^, Oratio IV; Hertlein, p. 158.
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 362.
(3) Ibid.
(4) Il y ayait, depuis Constantin, quatre préfets du prétoire, deux pour l'Orient et deux pour l'Occident. Les deux préfectures d'Occident étaient celle de Tltalie (comprenant l'Italie, l'Ulyrie Occidentale et l'Afrique) et celle des Gaules (comprenant les Gaules, PEspagne, la Maurétanie Tingitane).
(5) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes ; Hertlein, p. 361.
(6) Ibid.^ p. 362. Le texte n'est pas très clair.
on lui imposait ainsi la collaboration. Prenant la main droite de Constance, et lui touchant le genou, à la manière des suppliants : « Pas un de ces hommes, lui ditil , n'est et ne fut jamais dans ma familiarité. Je ne les connais que de réputation, et, puisque tu l'exiges , je les regarde comme des amis, des intimes, et je les honore comme de vieilles connaissances. Cependant il n'est pas juste que je m'en rappoii;e complètement à eux, et que je risque leur fortune et la mienne. Que te demandé-je? Donne-moi des espèces de lois écrites, qui m'indiquent ce que tu me défends et ce que tu m'ordonnes de faire. Il est évident que tu applaudiras à ma docilité et que tu châtieras ma désobéissance, quoique je pense que je ne te désobéirai point (1). »
Les préparatifs de voyage étant achevés, Julien partit, le 1" décembre (2) , pour la Gaule. Constance voulut l'accompagner jusqu'à Pavie. Mais, en se retirant, il ne lui laissa qu'une faible escorte (3). Julien s'en plaint avec amertume. « Je reçus, dit-il, l'ordre de me rendre, avec trois cents soldats, chez la nation des Celtes, qui s'étadt soulevée {^). » Il oublie (et après lui Libanius, Zozime) (5) qu'il devait trouver en Gaule une armée et des
(1) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; HerUein, p. 362.
(2) a Kal. decembribus. » Ammien Marcellin, XV, 8.
(3) « Comitatu par?o. » Ammien Marcellin, loc. cit.
(4) Tpiaxoaîcuc i^^Qxovra piot 6où; atpoLXuaxcLz elc xb tâv KeXxûv iOvo^ àvateTpapitiivov IffTciXi. ÉpHre au sénat et au peuple d'Athènes; Herllein, p. 357.
(5) Libanius dit (^(i Julianum consulem ; Reiske,t. I,p. 379) : « arec moins de quatre cents hoplites, » oùv ôic/.tTat; èXarroaiv 9i TeTpaxootot;. Enchérissant encore, dans VEpitapkios (Reiske, t. I, p. 535), il répète : « trois cents hoplites des plus mauvais, » Tstaxo^iou;... tovc çauXoTSTovc xâÂv ÔTrXiTûv. — Zosime (III, 3) dit, citant un passage inconnu d'un écritde Julien, que a ces trois cent soixante hommes ne savaient que faire des prières, »
souvenir d'enfance, et où il avait seulement passé quelques mois, au commencement de Tannée , dans une demicaptivité. Et même les rares amis qu*il y possédait furent, dit-il, « comblés défaveurs » par Ëusébie (1).
Ce qui est plus vraisemblable, c'est que la suite politique du nouveau César — sa maison civile et militaire , comme on dirait aigourd'hui — ne fut pas très heureusement composée. Il avait demandé à Constance « de ne lui donner pour officiers que des hommes bons et capables (2). » A l'en croire, « on Tentoura des gens de la pire espèce (3). » Il est certain que Julien aura beaucoup à se plaindre de Marcel, nommé commandant de Tarmée des Gaules, et de Florentins, envoyé dans ce pays en qualité de préfet du prétoire (4). Un autre des conseillers qu'on lui donna, Pentadius, parait avoir été un agent suspect et malhonnête (5). De tous ceux qui furent ainsi adjoints à Julien, un seul, Salluste, méritera sa confiance et gagnera son amitié. Mais Julien ne le connaissait pas encore, et probablement ne le reçut qu'après être arrivé en Gaule , et en remplacement d'un autre dont il avait demandé Téloignement (6). Si les paroles qu'il affirme avoir adressées à l'empereur, avant de quitter Milan, soot exactes, elles le montrent peu satisfait des hommes dmit
(1) *0icô<70uc (lÀv e*3 <i;o(T)9e tcôv i(ioi Y^cApCjjicov. Oratio IV; p. 158.
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Herllein, p. 362.
(3) Ibid.
(4) Il y avait, depuis Constantin, quatre préfets du prél< l'Orient et deux pour l'Occident. Les deux préfectures d' celle de l*Italie (comprenant l'Italie, l'Illyrie Occidentale 4t|g celle des Gaules (comprenant les Gaules, TEspagne, la gitane).
(5) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes ; Hertleia.
(6) Ibid., p. 362. Le texte n'est pas très clair.
se trompe^t-il peut-être pas en attribuant à Constance un propos à la fois maladroit et blessant. « Ce n'est pas un empereur que j'envoie aux Gaulois, aurait dit celuici, mais un mannequin chargé de porter aux Gaulois Teffigie impériale (1). »
Au point de vue politique et administratif, la Gaule était alors très morcelée. Aux quatre grandes divisions établies depuis les Antonins, l'Aquitaine, la Lyonnaise, la Belgique et la Narbonnaise, avaient succédé quinze provinces. Ammien MarceUin les énumère, en caractérisant d'un mot leurs principales cités (2) :
« Vient d'abord, à partir de l'occident, la Seconde Germanie, défendue par Cologne et Tongres, villes grandes et riches. Puis la Première Germanie, avec Hayence, Worms, Spire, Strasbourg, célèbre par les défaites des Barbares. Après elle, la Première Belgique, dont les principales villes sont Metz et Trêves, résidence des princes. Contiguë à cette province est la Seconde Belgique, où se trouvent Amiens, ville éminente entre toutes, Chàlons et Reims. En Séquanie, nous voyons Besançon et Augst, les plus importantes des villes de cette province. Lyon est Fomement de la Première
ioph.^M<unmus) dit qu'on envoya Jnlien dans les Gaules « afin d'y périr dtns ai royauté, » tva iv t^ paaOeiqi StàçOofig.
(1) 'On ToTc rôAXotc ou ^aaiXca 5{2«09iv^ iXXà t6v t^^v ie»ToO ttoo; èxitvouc tlxtfvB xo|itoûvTa. Êp. au sénat et aii peuple d'Athènes; Hertlein, p. 8SS.
(2) Sur les différences entre l'énuméraUon d'Ammien Marcellin, la liste de Vérone, celle de Rufus, roir Desjardins, Géographie historique et adminiitrative de la Gaule romaine, t. III, p. 4ft<M67.
LA PREMIBRE CAMPAGNE. 381
Lyonnaise, avec Chalon, Sens» Bourges, et la grandeur ancienne des murs d'Autun (1). La Seconde Lyonnaise nous montre Rouen, Tours, Hediolanum (2) et Troyes. Les Alpes Grées et Pennines ont, pour ne pas parler de lieux plus obscurs, Avenche, ville déserte aigourd^hui, mais non sans importance jadis, comme en témoignent ses édifices à demi ruinés (3)... Dans l'Aquitaine, que bordent les montagnes des Pyrénées et les plages de TOcéan, la première province est TAquitanique , remarquable par la grandeur de ses cités : omettant beaucoup d'entre elles, nous citerons comme les plus importantes ' Bordeaux, Saintes et Poitiers. En Novempopulanie, on distingue Auch et Bazas. En Narbonnaise, Nîmes, Narbonne et Toulouse tiennent le premier rang. La Viennoise est fière de la beauté de ses villes. Vienne et Arles d'abord, auxquelles il faut ajouter Marseille, que nous apprenons par l'histoire avoir été jadis l'utile alliée des Romains en des temps périlleux : dans le voisinage sont Salluves (4), Nice et Antibes (5). »
Comme on le voit, beaucoup des grandes villes d'aujourd'hui l'étaient déjà au iv* siècle. Un petit nombre d'autres, considérables à cette époque, ont perdu toute importance, comme Augst en Séquanie, ou comme Hediolanum dans la Seconde Lyonnaise, maintenant simple village. On remarquait déjà, dès le temps d'Ammien Marcellin, des villes déchues, dont la grandeur ne se
(1) « Et moenium Augustoduni magailudo vetusla. »
(2) Vieil-Évreux ou Saiat-Aubin.
(3) « Uabent et ATentiauin, desertam quidem ciyitatein, sed non igno- 4)ileiu quondam, ut aedificia semiruta nunc quoque demonstrant. »
(4) Aix?
(5) Ammien Marcelliiif XV, 11.
jn LA RSmBK
menrût pbs <pi'à rétouiiie de leoxs mes désertes et an nombre ^ leiifs «èdiâeea nmiés. Le iv* siècle, ceoeodant. 7ît encore aattre des dftés liorîsuites: ma», en t renrdant de près, oa r*!eonnatt qae la Gaule a déjà pris tm aspect très diflerent de eelin qu'elle ayah an n* oa m^me aa in* sècle. Cétait alors le temp0 des Tilles oorertes. pleines de zrands et beaux moaiiiii»itSr sans remparts arrêtant leor expansioQ et gênant le regard. Rares étaient les fortifications anciennes, comme ceDes dWntan. C'est seulement rers la fin dn m* aècle 1 qoe. averties par les înTasîons, parfois déjà rayasses. les villes s entoarent de remparts, se resserrent entre des fossés, se rétrécissent pour être plos facilement défendaes, et prennent déjà Taspect qu'auront les cités du moyen âge. On sacrifie à la construction hâtive de leurs morailles les temples, les tombeaux, les statues des époques plos heureoses, dont on voit les débris encastrés dans les fondements des remparts 2;. Les ports mêmes, comme à Bordeaux, sont parfois reportés à Tintérieur des terres, afin de profiter des défenses de la viUe : une porte, sous laquelle passeront les navires, ferme l'entrée des bassins, et met la flottille militaire ou les bâtiments de commerce à Tabri d'un coup de main. Ces murs du IV* siècle ne sont pas bâtis selon les anciennes règles (If- la fortification romaine : ce sont des rectangles, flan- (fués de nombreuses tours, et puissants surtout par leur
(I) A |>arlir do l'an 300 (C. JuIIian, Inscriptions romaines de Bartiniut, !.!I, p. 298). Probablement un peu plus tôt (les Dernières perutrufionn ilu lll* siècle, 2« éd., appendice II, p. 405). Ce inouFement est firhrrni, ri nVlond ii rilalie, à la Hésie, à l'Asie Mineure aussi bien qna lu Kiiulo (Diiruy, Histoire des Romains, l. VI, p. 387, 444; Perrot, De finhiliit provincia romana, p. 165). — (2) Une partie des thermes de l.illrltonur fut coup<Vo par la construction des remparts. A. de Caumont, ('oui\i li antiquités monumentales, t. Il, p. 349.
masse. Bouclées dans cette étroite ceinture, les villes deviennent très petites. Besançon, au temps de Julien, est beaucoup moins beau et moins grand qu'autrefois (1). Le nouveau Bordeaux est de même trois fois moins vaste que l'ancien (2). Les enceintes urbaines les plus étendues ne contiendront guère, désormais, plus de quinze à vingt mille âmes (3). Ainsi, remplaçant les grandes villes, éparses et sans entraves, de Tàge précédent, se créent de « nouvelles demeures, tristes et mesquines, mais solides et sûres, qui permettront de vivre à travers les six siècles d'invasion jusqu'au réveil de Tère romane (fc). »
Cet état nouveau amène un changement dans la vie sociale. Ayant perdu ses grands espaces , ses rues inondées d'air et de soleil , ses libres débouchés vers la campagne, la ville a moins d'attrait pour l'aristocratie. Celle-ci envoie ses enfants étudier aux grandes écoles de Bordeaux, d'Autun et de Trêves, et y former, autour de la chaire des jurisconsultes et des rhéteurs, ces essains de « joyeuse jeunesse » dont parle avec complaisance un universitaire d'alors (5). Là se transmettront encore pendant un siècle la tradition du beau latin (6) , Thabi-
(1) IToXt'/viov iï vOv IotIv àveiXr.pLpLévY), 7:dt>at li pLeyàXri tî r,v x«l itoXvte- Xéotv lepoTc ixexô<7(&T)To. Julien, Ep. 37 (Hertiein, p. 535;. — (2) Camille Jullian, Àusone et son temps, dans Revue historique, janvier 1892, p. 10.
— (3) Voir le plan de Nantes (enceinte de l'an 300;, dans Léon Maître, Géographie historique et descriptive de la Loire-Inférieure, t. I ; cf. Revue historique, mars 1895, p. 348. L'enceinte mesurait à Bordeaux 2.350 mètres de longueur (G. Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 4i), à Poitiers 2.600 (Homo, Essai sur le règne d'Aurélien, p. 303). Le périmètre des enceintes ainsi réduites Tarie, en Gaule, de 2.000 à 2.500 mètres (Homo, /. c.).— (4) Camille Jullian, Ausone etsontemps; ibid.,p. 11. — (5)« Occursu laetae juTentutis. » Eumène, Oratio pro scholis instaurandis.
— (6) Voir, pour Bordeaux et l'Aquitaine, Sulpicc Sévère, Dialog,, I, 37.
384 LA PREMIÈRE CAHPAGNE.
tude de la parole publique, et la science du droit (1). Mais les pères, eux, se retirent peu à peu de la cité. Les nobles qui, depuis la conquête romaine, s'étaient faits citadins, reviennent, comme par un retour d'atavisme que rien ne contrarie plus, aux mœurs des anciens Gaulois. Le charme qui les retenait à la ville s*étant amoindri, la campagne les reprend. Les plus illustres et les plus riches des Gallo-Romains étaient avant tout des propriétaires terriens. On a gardé le souvenir de Tun d'eux qui, dans les guerres civiles du m* siècle, arma deux mille de ses paysans. Beaucoup de nos villages modernes sont nés de leurs villae. Celles-ci , peuplées de fermiers, de serfs, de colons, d'artisans de tous les métiers, se développaient autour de la maison seigneuriale. Il y avait peu de chose à faire pour que Thabitation de plaisance , où jadis le propriétaire, à la façon de Pline le jeune et de ses amis, venait passer quelques semaines ou quelques mois durant la belle saison, devint la demeure principale, ou même unique, dans laquelle s'écoulerait sa vie. Le luxe des maisons de campagne n'était pas moins grand en Gaule qu'en Italie. Bas-reliefs, statues des dieux, bustes d'empereurs, sculptés sur place ou importés, remplissaient leurs salons et leurs galeries, dont les murailles revêtues de stuc s'égayaient de ces décorations dans le goût pompéien, qui se perpétuèrent en s'alourdissant jusqu'à la fin de l'Empire (2). Décrivant sa
(1) Fragment de droit anléjustinien (paraphrase des Cominentaires de Gaius), découTert par M. Châtelain dans un palimpseste du séminaire d'Autun, «uTre de basse époque attribuée par Momrosen à un professeur de l'école de wlte Tille [Académie des inscriptions, 7 juillet 1899).
(2) Voir dans le Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1899, p. 231-238, la notice sur les établissements gallo-romains de la plaine de Martres-Tolosane, et particulièrement sur la villa de Chiragem.
LA PIŒMIÉRB CAMPAGNE. 3S5
villa de Lucomiacus, près de Saint-Emilion, Ausone dira qu'il y vit dans un palais « rival de ceux de Rome (1). » Quelquefois les constructions, tant accessoires que principales, manoir du maître, logements des serviteurs, bains, écuries, portiques, couvraient plusieurs hectares (2). Tous les agréments de la vie, comme tous les raffinements de Fart, s'y trouvaient ressemblés. On comprend que les Gaulois opulents et lettrés, entre leurs collections et leurs livres, leurs équipages de course, de chasse et de pèche (3), parmi les soins multiples de l'administration d'un grand domaine, et les relations mondaines d'un voisinage où leurs pareils devenaient de plus en plus nombreux, aient pu sans regret, au iv* siècle, échanger l'existence désormais étroite et attristée des villes contre la vie de château, dont les écrits d' Ausone et de Sidoine Apollinaire nous ont laissé la séduisante image.
Ce n'est pas sans dessein que j'emploie ici le mot c( château. » 11 est vrai dans sa double acception, demeure vaste et magnifique, et demeure fortifiée. Au IV* siècle, si l'émigration des grands à la campagne contribue déplus en plus à donner à leurs maisons rurales ce premier caractère, l'insécurité de la campagne ellemême amène à leur ajouter le second. Cette insécurité tient à des causes diverses : les incursions des Barbares qui, franchissant la frontière, portent leurs ravages dans l'intérieur du pays, et le développement du brigandage, amené par la misère qui en résulte ou par les exactions
(1) Ausone, Ep. 10, ad Paalam.
(3) Bulletin de la Société des antiquaires de France, toc, cit. (3) Voir le teBtaroent de Laogret, dans BuU. di arch. crist., 1863, p. 95, 3^ colonne, dernier paragraphe.
JULIEN l'apostat. — I. 25
du fisc. Cette misère, le désespoir des contribuables trop pressurés, avaient produit, à la fin du siècle précédent, la révolte des Bagaudes : la révolte a été écrasée (1), mais il y a toujours des Bagaudes, c*est-à-dire des paysans insoumis, pâtres armés, colons déserteurs de la glèbe, débiteurs exaspérés, qui marchent isolés ou en bandes, semant partout la terreur. Pour se protéger, les campagnes imitent les villes, et se couvrent de remparts. II est impossible de fortifier le domaine entier avec ses vastes champs et les chaumières éparses de ceux qui le cultivent. On fortifiera la maison seigneuriale, non seulement pour défendre le maître et sa famille, mais encore pour offrir dans son enceinte un refuge aux familles des paysans.
Négliger cette précaution étût s'exposer à une ruine presque certaine. La magnifique villa récemment découverte aux environs de Toulouse, dans laquelle, outre de nombreux morceaux de sculpture religieuse et profane, on n'a pas trouvé moins de soixante et onze bustes en marbre, a été détruite dans une invasion de Barbares (2). D'autres, que des propriétaires prévoyants avaient entourées de fossés et de murailles, ont traversé intactes l'époque des invasions. Il en est qui sont devenues le noyau de cités nouvelles. Telle fut la villa construite près de Bordeaux, sous Constantin, par le préfet du prétoire Pontius Paulinus. Elle occupait un promontoire isolé, dominant le confluent de la Gironde et de la Garonne. « Des remparts élevés, des tours qui traversaient les nues » et que « ni les machines ni les
(1) Voir la Persécution de Dioctétien, 2* éd., t- I, p. 36.
(2) Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1899, p, 234.
béliers ne pourront jamais ébranler (1)^ » y abritaient non seulement le palais et les jardins, les thermes et les viviers, mais encore des magasins abondamment pourvus de vivres (2). La villa portait dès lors le nom germanique de BurguSj forteresse, et deviendra au moyen âge la ville de Bourg (3). Bien d'autres habitations durent sans doute aux défenses dont elles étaient munies une sécurité au moins relative. Une mosaïque trouvée en Numidie, où des causes analogues obligeaient peut-être aux mêmes précautions, représente une vilia dMmportance moyenne : Tédifice principal se compose de deux grands pavillons carrés, surmontés d'une sorte de coupole, et percés au centre d'une porte monumentale. Près de cette porte se dresse une tour à trois étages {k) : cette tour, d*où Ton interroge Thorizon, mais où l'on peut aussi se réfugier en cas d'alerte, n'est-elle qu'un simple belvédère? ou n'annonce-t-elle pas déjà le donjon des temps féodaux? Dans l'Ardenne, si exposée aux invasions, on connaît encore les ruines de plusieurs tours romaines, protégeant des résidences rurales (5).
La Gaule prend ainsi, peu à peu, l'aspect d'un camp retranché. Le noble a sa maison forte et sa tour, la ville a ses remparts, tout gros village, vicusy se met sur la défensive. C'est encore, par une sorte d'atavisme, un retour à V oppidum gaulois, à ces lieux forts où se concentraient les populations indigènes, et d'où elles bravèrent souvent les armes de Rome. Maintenant, on les rétablit pour abriter les trésors de la civilisation romaine contre
(1) Sidoine Apollinaire, Carmina, xxii, lis et suiv. — (2) De même Ausone, dans ses villae, conserve toujours des fruits pour deux ans; Villulae, in fine. — (3) Camille Jullian, Ausone et son temps, dans Revue historique, janyier 1892, p. 13. — (4) Voir Boissier, V Afrique romaine, p. 157. — (5) J. Demarleau, VArdenne belgo-romaine, 1904, p. 114-129.
ÎU LA PftXnDX CâMFlGSE.
la barbarie da dedans et da dehors. Ce que rinhîatiTv prirée oa locale a Cait ainsi on peu an hasard, une sÂntégie plos laranie le complète par de nombreux postes militaires. Constance Chlore s'efforce à la fois d'assurer la défense des côtes, d'établir des commnnicatioas régniières entre la Gaule et la Bretagne, de rderer d^anciennes places fortes et d'en créer de noorelles. Il répare les mors d* Anton, à moitié détroits en 269 (1) , fonde Boulogne (2) et Coutances, fortifie Harfleor, restaure des voies militaires, crée des forteresses oa des camps à Paris, à Avenche, et en divers lieux de Tintérieur ^3^ . De son règne ou de ceux de ses successeurs datent apparemment plusieurs des « camps de César », dont I<s retranchements encore visibles perpétuent au milieu de nos campagnes le souvenir de la domination romaine (4).
Aux changements que la nécessité de se défendre contre des dangers nouveaux amena dans la vie sociale et même dans Taspect extérieur de la Gaule, correspond une modification profonde dansTadministration militaire du pays.
Jusqu'au iv* siècle, Torganisation militaire en vigueur sous Auguste avait à peu près persisté. L'intérieur de la Gaule ne contenait presque pas de soldats romains. Les légions destinées & la couvrir étaient échelonnées sur toute la ligne du Rhin. Cent mille hommes environ, composés pour moitié de légionnaires, pour moitié de soldats appartenant aux cohortes ou aux ailes auxiliaires.
(1) Voir Eumèoe, Oratio pro scholii inttaurandis.
(2) A côté de l'ancien port de Gesoritcum, qa'il trait comblé. OeajardinH, Géographie historique et adminittratioe de la Gaule romaine, t. 1, p. 373. — (3) Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine^ 1. 111, p. 470-471. — (4) Ibid,, p. 408.
LA PREMIÈRE CAMPAGNE. S8!r
S y trouvaient massés. Non seulement ils opposaient aux envahisseurs germains une barrière presque impénétrable, mais encore ils devenaient le noyau d'une belliqueuse population de frontière. Gomme les légionnaires romains changeaient peu de garnison, et que toute la carrière d'un soldat s'écoulait le plus souvent dans le même campement , il arrivait d'habitude que les vétérans, leur temps de service accompli, s'établissaient avec leurs femmes dans le voisinage des lieux où ils avaient toujours vécu. Ces familles, d'origine militaire, devenaient à leur tour la pépinière des légions, et formaient une réserve presque héréditaire de traditions soldatesques et d'esprit patriotique.
Les troubles civils et les longues guerres intestines de la dernière moitié du m* siècle entamèrent ce bel ordre. L'empire gallo-romain, fondé par Posthume et ses successeurs, et détruit d'une manière si impolitique par Aurélien, ne put crouler sans entraîner avec lui une partie de l'ancien système de défense (1). Par la brèche ouverte se précipitèrent les Barbares. On a vu comment l'instinct de la préservation immédiate fit reporter dans l'intérieur de la Gaule et disperser en une multitude de lieux tous les moyens de résistance. La barrière brisée sur le Rhin fut relevée par morceaux autour des villes, des bourgs, des viUages, des grands domaines. Mais à tant de points fortifiés ne pouvaient suffire les milices locales. Le iv* siècle vit placer des garnisons régulières dans les provinces gauloises, qui , aux beaux temps de l'Empire, ne contenaient pas trois mille soldats. On avait renoncé à les
(1) Voir dans les Dernières persécutions du ni* siècle^ 2* éd., p. 387* 407, l'appendice H, Note sur l'empire gallù-romain.
protéger en bloc, et Ton se voyait contraint de les dé* fendre en détail. Puisque l'invasion passait maintenant, il fallait se mettre en mesure de lui opposer partout quelque digue. De là Tétat nouveau que reflète la N(h tUia Dignitatum, mais qui remonte certainement à une époque antérieure à celle où fut rédigé ce document, et, selon toute vraisemblance, à un temps voisin du moment qui nous occupe (1). La Gaule est alors partagée en nombreux commandements militaires, comprenant un plus grand nombre de subdivisions. Fantassins et cavaliers des légions et des troupes auxiliaires sont répartis entre toutes les grandes villes. Il y a presque autant de villes de garnison dans la Gaule du IV* siècle que dans la France de nos jours. A vrai dire, c'est déjà le système moderne : Torganisation militaire de notre pays, à cette époque, ressemble plus à ce qu'elle est à l'heure présente qu à ce qu'elle était au temps d'Auguste et de Trajan (2). Quant à Torganisation de ses forces navales, au iv* siècle, elle n'offre d'analogie ni avec les temps anciens ni avec l'époque moderne; aux deux flottes, dites de Bretagne (3) et de
^1) On peat même le faire remonter à Constantin, car Aorelias Victor {De Caesar., 41) dit que cet empereur changea tout l'ordre de la milice, et Zosime (II, 34) attribue (arec une injustice éridente) la ruine de l'Empire aux règlements militaires de Constantin.
(2) Comparez dans Desjardins, Géographie historique et administra^ tive de la Gaule romaine, t. III, la planche V, carte de l'emplacement des Tingt-cinq légions dans l'Empire sous Auguste, et la planche XXI, Gaule militaire d'après la NotiUa Dignitatum,
(3) a Glassis Britannica; > Toir Desjardins, 1. 1, p. 364-365 et planche XV. Au temps de la Notitia Dignitatum^ cette flotte prit le nom de Clauis Samarica (de Sainara, ririère de Somme) ; Toir Ferrero, Ifuove Iscrizione ed osservazioni intomo alV ordinamento delV armate nelV imperio romano, Turin, 1899, p. 77.
Germanie (1), qui avaient leur port d'attache. Tune près de Boulogne, l'autre près de Tembouchure du Rhin , s ajoutent, dans le nouveau système de défense de la Gaule, plusieurs flottilles destinées aux cours d'eau de Tintérieur, le Rhône, la Saône, la Seine (2), ou même aux lacs (3).
Quand Julien, — après avoir franchi les Alpes par une température de décembre si exceptionnellement douce , qu'on se serait cru au printemps (4), — mit le pied sur le sol gaulois, il arrivait dans un pays affaibli par des révoltes, des usurpations, les répressions qui avaient suivi, et surtout désolé par les Barbares. Ceux-ci occupaient, dit-il, une partie des Gaules, poussant leur pointe jusqu'à trois cents stades en avant de la rive du Rhin. J^urs bandes campaient dans les champs ravagés, autour des villes en ruine. « Les villes démantelées par eux pouvaient s'élever & quarante-cinq (5) , sans compter les tours et les forteresses (6). » Même des cités placées en dehors de la zone envahie se dépeuplaient, la peur en chassant les habitants (7). Libanius prétend que certaines
(1) « GlassU Gennanica; » Toir Ferrero, VOrdinamento délie armate romane, p. 181-184.
(2) «Praefectosclassis flaminis Rbodani — praefectus classis Araricae ^ praefectus classis Anderillanoram (près Paris). » Notitia Dignitatum^ Occid.
(3) « Praefectas classis Barcariorum (à Yrerdun, sar le lac de NeucliAtel ; il y ayait de mâme, poar défendre le nord de l'ilalie, une Uoltille sur le lac de Cûme).
(4) OOru çatdpdc &icoXaûwv iicopeucTO rij; àxtTvéç, ûor* i«p 6vo(td;ovTtc T^v ^&pav èx<^Pouv. Libanius, BpUaphios (ReislLe, 1. 1, p. 535). —Dans son discours Ad Julianum consulem (ibid., p. 379), Libanius arait au contraire parlé de « Texcessire rigueur de la saison, » xi^v ^ TiS; âpotc 6ic«f6oX^v.
(5) Libanius répèle ce chiffre, icoXei; (&èv icévrt Siouoo; iccvxinxovTa.
(6) Julien, Ép. au sénai et au peuple d'Athènes, Hertlein, p. 359 n)Ibid.
St)2 LA PREMIÈRE CAMPAGXE.
^ illes étaient réduites à un si petit nombre de citoyens , qu'on labourait et qu'on ensemençait leurs places publiques (1). Cependant le pays, on l'a vu, n'était pas privé de tout moyen de défense. Il était même assez fortifié et garni d'assez de troupes pour arrêter à chaque pas Fenvabisseur. La manière dont le jeune César y fut I eçu montre que les Gallo^Romains n'attendaient qu'un chef digne de ce nom pour se rallier autour de lui (2).
Lia première ville où Julien siit fait son entrée est Vienne, autrefois l'une des métropoles de la Narbonnaise, devenue, lors de la réorganisation provinciale de 297, la ville éponyme de l'un de deux grands diocèses entre lesquels fut alors divisée administrativement la • Gaule, et le cbef-lieu de la province qui portait son nom. Peu de villes paraissent avoir été plus vivantes. Les historiens, les poètes, les empereurs mêmes semblent épuiser toutes les épithètes pour la louer : c'est « Vienne la Belle (3) », « l'antique et noble cité (4) », « l'opulente (5) », « Tabondante en vignes (6) », « la très ornée et très vaillante (7). » Assise, comme Lyon, au bord du Rhône, qui était l'une des principales voies commerciales du monde romain, elle ressemble beaucoup, pour l'activité et la richesse, à cette métropole des Gaules. Vienne a, comme Lyon, de puissantes corporations, parmi lesquelles celle des bateliers et celle
(1) £1; ToaoûTOv ff(i>(&dTa)v xaTéano^av dcpt6|jL0v tôaxt to; ycôXei; aura; àypôuc te eivat xal noXit;... Libanius, Epitaptiios ^Heïske^i. I, p. 534.
(2) Libanius, dit, avec une exagération éridente, que « les familles les plus illustres chez les Gaulois étaient réduites à resdarage. » AdJulia' num consulem ; Reiske, t. l, p. 382.
(3) « Pulcbra Vienna. » Martial, Epigr., Vil, i.xxxyiii, 2. — (4) Tacite, HisL, I, 66. — (5) Ausone, Dt clar. urb,, MU, 3. — (6) Martial, XIII, ctii, — (7) Tables Claudiennes (discours prononcé par Claude en 48), dîna Desjardins, Géog, hist., t. III, pi. XIV, col. ii, ligne 7.
LA PREMIERS CAMPAGNB. 3«j3
des négociants en vin tiennent le premier rang. Elle semble avoir été le siège d*un des bureaux de la douane; elle est souvent la résidence du commandant de la flotte du Rhône. Ses magistrats municipaux sont nombreux : duumvirs chargés de la justice, duumvirs préposés aux finances de la ville, triumvirs administrant son domaine, édiles, questeurs (1). Le luxe de ses édifices publics ou de ses demeures privées est très grand : nulle part en Gaule n'ont été découvertes plus de mosaïques (2). La vie de l'esprit y est active : on y reçoit de Rome les livres nouveaux : Martial était joyeux d'apprendre que ses poésies faisaient « les délices des Viennois (3). » Mais si Ton goûtait, à Vienne, ces lectures profanes, il s*y trouva aussi de bonne heure un' groupe chrétien plein de zèle et de courage, auquel ne manqua même pas la gloire du martyre ; Tun des monuments les plus authentiques et les plus vénérables de l'antiquité ecclésiastique est la lettre écrite en commun pendant la persécution de Marc Aurèle par les fidèles de Lyon et de Vienne à ceux d'Asie et de Phrygie (4.). Au milieu du iv* siècle, le christianisme parait avoir été déjà la religion dominante dans la population viennoise (5) : il s'y montre assez puissant
(1) Allmer, Inscr, de Vienne, cïié par Desjardins, Géogr. hist.y t. 111, p. 307, 422-426. — (2) Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1900, p. 258. — (3) Martial, VU, Lxxxvin. — (4) Eusèbc, HisL Eccl, V, 1. — (5) Un é?éqae de Vienne, Veras, a pris part, en 314, an concile d'Arles ; Duchesne, Faites épiscopaux de V ancienne Gaule, t. I, p. 146. Son prédécessear, Martin, est marqué au 1 1 mai dans le Martyrologe hiéro^ nymien (éd. De Rossi-Duchesne, p. 59). — Les inscriptions chrétiennes trouvées à Vienne sont nombreuses; mais très peu paraissent antérieures an y* siècle. L'une d'elles, cependant, porte le monogramme du CbrUt, de la forme dite conslantiniennc [Corpus inscr, lat., t. XII, 2106). Une autre {ibid,, 2156), parlant d'un Ticillard de quatre-vingt-dix ans et deux
IM lA PUMIÈU CAMPAGflnL
pour que ceux-là mêmes qni lui étaient seerèiement contraires se croient quelquefois obligés d*en affecter les sentiments (1,. Mais le pagajiisnie y avmit été aot^^ fois très prospère. Les inscriptions nous font Toir toos les dieux du Panthéon romain adorés dans Vienne (2 , et arec eux les divinités étrangères, Isis (3), Cybèle (4), Hithra (5), et les divinités indigènes, Vienne elle-même, déesse topique (6}, le dieu Sucellus (7), les llatres(8). On trouve à Vienne des flamines et une flaminique d'Anguste (9), des flamines de Mars (10), des flamines de la Jeunesse (11), des pontifes (12}, des augures (13), des sévirs augustaux (14). On ne peut dire ce qm restait de ce clergé païen sous Constance; mais les partisans de Tancien culte, bien que maintenant en minorité, étaient probablement nombreux encore dans la capitale de la
mois, mort in albis^ rappelle peot-étre la coutume de reUrdo* le bapHae jaaqa'à la Sn de la Tîe, trop répandue ao it« siècle (Toir pins baot, p. 169]. A signaler Tepitaphe (mais de basse épo({iie) d'une femme louée poor avoir été « paaperibns pia, mancipiis beoigua ». (Êdmoud Le Blant, Inser. chrét. de la Gaule, t. II, a* 450, p. 122).
(1) Ammien Marcellin, XXI, 2.
(2) Voir an Corpus inscr. laL, t XII, pas&im, inscriptions de Tienne en l'honneur de Jupiter, Junon, Mars, Apollon, Diane, Vénus, ViuUm, Proserpine, SilTain.
(3) Inscr. d'an anubofoms : Corpus, inser lot., U XII, 1919.
(4) Dendropbores {ibid., 190}; inscription tauroboUque {iàid., 1827).
(5) IbiiL, 1811; bas-relief mithriaque, dans Cnmont, Textes et menu, t II, p. 399-401 et fig. 320, 321.
(6) Voir plus haut, p. 87.
(7) Corpus inscr, laL, t. XII, 1836.
(8) Ihid., passim.
(11) Ibid., 1783. 1869, 1870, 1902, 1903, 1906, 2138.
(12) ibid., 1839, 1840, 1867, 2337, 2365, 2606, 2607, 2606, 2618.
(13) Ibid., 1783, 1870, 2606, 2607, 2613.
(14) Ibid,, passim.
Viennoise. Un propos, rapporté par Ammieo Harcellin, montrera qu'ils n'avaient point abandonné Tespoir de rendre la prééminence à leurs dieux humiliés.
Julien fut accueilli à Vienne comme un sauveur. Les habitants de la ville et des environs Tattendaient en dehors des portes. Les magistrats, les fonctionnaires de tout ordre se tenaient à leur tète (1). Probablement, comme lors de Tentrée de Constantin à Autun, en 311, les corporations industrielles et ouvrières, les associations de toute sorte, étaient là aussi, avec leurs étendards, qui, au iv* siècle, figuraient dans toutes les fêtes (2). Mais on ne voyait plus, comme on les avait encore aperçues alors, les statues des dieux portées en procession au-devant du prince (3). Les lois de Constance, comme les sentiments de la majorité de la population viennoise , se seraient opposés à toute démonstration païenne. Dès que parut, au loin, le cortège impérial, une grande acclamation s'éleva. « Salut, clément et heureux empereur! » criait-on de toutes parts (4). Pendant que le César parcourait avec sa suite les rues pavoisées (5), les regards du peuple ne pouvaient se détacher de lui. Quand une couronne de fleurs, suspendue au milieu des guirlandes en travers d'une rue, rompit ses liens et lui tomba sur la tète, les applau-
(1) « Cumqae Viennam TenîMet, ingredieotem opUtum qiiid«m et impetrtbilem, hooorifice sasceptura omnis aeta« concarrebat et digoitas. » Ammien MarcelUn, XV, 8.
(2) « Omnium signa collegioram. » Eumène, Paneg. Flaviensium no* mine Constantino Aug. diclns.
(3) « Omnium deoram nostrorum simulacra protulimus. » Ibid.
(4) Ammien Marcellin, XV, 8.
(5) Cf. Eumène, loc. cit.
39ft LA rnCMlÈRE CAMPAGNE:
dissements éclatèrent (1). Tous, dit Ainmien, contentplaient d*uQ œil avide la pompe royale entoarant noi plus un usurpateur, mais un prince légitime (3). Oneik toujours surpris quand on aperçoit, dans le monde romain, quelque chose ressemblant au sentiment légitimiste. Cependant la réflexion d'Ammien parait exprimer autre chose que la iatigue ou Tindignation du peuple des Gaules pressuré pendant trois ans par Tusurpateor Magnence. 11 semble qu'un attachement profond et déjà traditionnel unit la nation à la famille de Constantin. Il y avait soixante-trois ans que cette famille régnait sur la Gaule, puisque Constance Chlore y avait été envoyé par Dioclétien avec le titre de César en 292. Sauf le second Constance, qui n'y fit que de courtes apparitions, chacun de ses membres y avait longtemps résidé, Tavait comblée de faveurs et défendue avec succès. Aussi la sympathie publique allait-elle spontanément au jeune prince en qui revivaient Constance Chlore, Constantin et Constant. 11 semblait porter dans ses mains le remède à tous les maux (3). C'était le Génie de TEmpire qui apparaissait sous ses traits aux Viennois charmés (4).
Pour quelques-uns d'entre eux, c'était autre chose encore, s'il faut prendre pour authentique un propos rapporté par Ammien Marcellin, auquel nous avons déjà fait allusion. L'historien raconte qu*une vieille femme aveugle, entendant le bruit du cortège et les acclama-
(1) Libanius, Epitaphios Juliani,
(2) « ATidîas pompam regiam in principe legiUmo cernens. » Ammien Marcellin, XV, 8.
(3) « Communiaroque remedium aeromnarom in ejas locabat adTentn. > Ibid,
(4) « Salatarem quemdam Geniom adfulftisse. » Ihid,
lions de la foule, demanda qael personnage faisait son entrée dans la ville. « Julien César, » répondit-on. « C*est lui qui restaurera les temples des dieux, » s^écria l'aveugle (1). N'y a-t-il là qu'un mot forgé après coup, comme tant de mots historiques? Ou serait-ce la parole en l'air d'une vieille femme qui se serait trouvée vraie par hasard ? Ou doit-on croire que quelques-uns au moins, parmi les païens des Gaules, avaient été avertis par leurs coreligionnaires orientaux des vrais sentiments de Julien? Cette dernière hypothèse n'est pas impossible, si l'on se rappelle que Vienne, comme Lyon, recevait par le Rhône non seulement des marchandises , mais les communications de toute sorte importées d'Orient, et que de l'Asie, à toute époque, bien des idées, bien des opinions, bien des rumeurs pénétrèrent par cette voie jusqu'au cœur de la Gaule.
Julien passa la moitié de l'année 356 à Vienne , où il prit pour la première fois les insignes du consulat (2). Son hiver fut <c laborieux (3). » Improvisé souverain et général, Julien avait tout à apprendre. Il voulut étudier l'un après l'autre les exercices militaires, et jusqu'à ceux que, pour assouplir les soldats romains, on leur faisait exécuter en cadence aux sons de la flûte. Comme il dansait ainsi la pyrrhique : « 0 Platon, Platon! » s'écrîa-t-il , souriant et soupirant à la fois {k). Hais le disciple de Platon était
(1) c Tanc anut qaaedam orba lamine, cam percontando qnitnam esset ingressas, Julianam Caesarem compererat, exclamaTit banc deoram tompla reparataram. » Ibid,
(2) « Imp. FlaTius Julias Constantinaa Aug. VIII, FlaTiua Claudias Jalianus Caesar. »
(3) « Negotioaam biemem. » Ammien Marcellin, XVI, 2.
398 Là PREMIÈRE CAMPAGNE.
résolu à faire son devoir. Il se proposait l'exemple de Marc Aurèle (1), qui sut travailler sans relÀche à son per^ fectionnement moral tout en gouvernant son Empire et en guerroyant contre les Barbares. Julien dut sentir s'éveiller en lui rinstinct militaire , que n'eut jamais Haro Aurèle. Ammiennous dit que, pendant ses premiers mois de séjour en Gaule, « poussé par sa vigueur native, il ne rêvait que le bruit des combats et le massacre des Barbares (2). » Son regard politique portait plus loin : se traçant des plans de gouvernement, il recherchait d'avance les moyens, si le sort des armes était favorable, de rétablir la prospérité de la Gaule ou, selon l'expression de l'historien, « de réunir les fragments de la province brisée (3). »
Pendant son séjour à Vienne, Julien se trouva indirectement mêlé à la politique générale de Constance, dans ce qu'elle pouvait avoir pour lui de plus compromettant ou de plus odieux. Mais il la subit sans doute plus qu'il ne s'y associa , et l'on peut croire que son nom figura au bas des actes qui devaient porter les signatures réunies de l'Auguste et du César, sans qu'il ait même été consulté. Il n'en est pas moins piquant de voir Julien contresigner la loi rendue par Constance en avril 356 pour interdire, une fois de plus, le culte païen, et contenant cette sanction, heureusement fort atténuée dans la pratique :
(1) « RecUe perfectaeque rtlionis indagine congruens Marco, ad cajos aemulationem actas saoa effingebat et mores. » Ammien Maroellin, XVI, 1
(2) a Urgente genoino Tigore, pugnarom fragores caedesque barbarica« somniabat » Ibid,
(3) « Colligere proTinciae fragmenta Jam parans, si adfoisset flata tandem secundo. » Itnd. — Libanius, Àd Julianum coiuulem (Reiske, t. I, p. 380), dit de même qu'il « passa l'hiTer à délibérer, » xov xct(M&va àvi^Xiffxev clç PovXi^v.
innoDS que la peine capitale soit appliquée à qui seraient convaincus d'avoir sacrifié ou d'àdes idoles (1). » Mais Constance, nousTavons à son désir d'abattre le paganisme joignait un moins ardent de faire triompher l'hérésie La Gaule avait été en grande partie préservée Cependant les ariens y suppléaient au nombre jpulace. A leur tète était l'évéque d'Arles, Saturnin, 0 ami des deux principaux champions de l'ariaexk Occident, les illyriens Ursace et Yalens. Les odozes, de leur côté , venaient de faire une précieuse oe en la personne d'Hilaire de Poitiers. Né dans cette de bonne bourgeoisie, Hilaire était monté du pagane au christianisme par un chemin inverse de celui qui descendre Julien du christianisme au paganisme, mais jQM semblable à la voie que suivit, au ii* siècle, saint , que suivra tout à l'heure saint Augustin : la phi- ^^ophie l'avait conduit & Dieu, l'étude lui avait mis entre
iS mains les livres de l'Ancien Testament, et la lumière
ntrevue dans ceux-ci était devenue tout à fait évidente ^1 victorieuse après la lecture de l'Évangile (2). Philoso- "^he, orateur, poète, il était converti depuis peu d'années, ^"^and, le siège épiscopal de sa ville natale étant devenu *vacant, le suffrage populaire l'y porta, encore laïque. Uilaire, à peine devenu évèque, adressa à Constance une requête hardie , protestant contre la faveur accordée aux ariens et demandant la liberté pour les catholiques (3). 11 revendiqua plus hardiment encore cette liberté au con-
(1) Code Théodosien, XVI, x, 6.
(2) Saint Hilaire de Poitiers, De Trinitaie^ I.
(3) Saint Hilaire de Poitiers, Ad Constantium Augustum, I.
cile de Bézicrs, tenu dans les premiers mois de 356 (1) sous la présidence du champion de l'arianisme, Satomin d*Arles. Mais les ariens refusèrent de l'entendre; ils le dénoncèrent à Constance, en réclamant son bannissement. Constance l'exila en Phrygie et frappa de la même peine Rhodan, évéque de Toulouse. On ne sait trop comment Julien se trouva mêlé à cette affaire. Il reçut probablement de Constance Tordre de faire arrêter les deux évéques et de les faire embarquer pour leur lointaine destination. Peut-être même désapprouva-t-il ces rigueurs et eut-il la main forcée, soit parles réclamations insolentes des ariens, soit par Tinjonction impatiente de l'empereur. Dans un écrit adressé de Texil à Constance, Hilaire semble dire qu'en le bannissant on avait fait injure à Julien lui-même. « J'ai, dit-il , un grave témoin à l'appui de ma plainte : c'est mon seigneur Julien, ton religieux César : lors de ma condamnation à l'exil, il a eu à souffrir des méchants plus d'affronts que moi d'injustices (2). » Ces lignes, assez difficiles à expliquer, montrent au moins que Julien était demeuré personnellement étranger aux querelles entre ariens et catholiques, et que rien ni dans sa conduite ni dans ses paroles ne l'avait encore rendu suspect à ceux-ci.
Cependant Julien eut bientôt autre chose à faire qu'à servir, à son corps défendant, la politique religieuse de Constance. Les Germains, qui n'avaient pas remué de-
(1) Sur It dite du concile de Bézieni, roir Tillemont, Mémoires, t, VI, p. 749, note T sur saint Hilaire.
(2) « Nec leTem habeo querelae meae testem dominura meam reUgiosum Caesarero tuum Julianum, qui plus in exsilio meo contomeliae a malii, quam ego injuriae, pertulU. » Saint Hilaire de Poitiers, Ad ConttmU. Auo.. II, 2.
LA PREMIÈRB CAMPAGNX. 401
puis son arrivée en Gaale (du moins les historiens ne signalent aucune incursion de Barbares dans les premiers mois de 356) , recommençaient leurs attaques. Julien apprit, au mois de juin, qu'ils avaient failli prendre Autun. La prise d'Autun eût été un désastre, car cette ville renfermait plusieurs manufactures d'armes (1), qui formaient un véritable arsenal. Hais ses moyens de défense étaient faibles. Bien que ses murailles eussent été réparées par Constance Chlore , leur vétusté, dit Ammien, les rendait presque inutiles (2). Amollie par le séjour des villes, la petite garnison d'Autun, qui occupait les vastes casernes construites pour être le quartier d*hiver des légions (3), ne savait plus se battre (4). Heureusement il y avait dans les environs de nombreux vétérans, soldats de réserve qui, en temps de guerre, pouvaient être rappelés à l'activité (5). Ceux-ci prirent les armes, firent une Résistance désespérée. Courant aux murailles, criant : « Julien César ! » ils renversèrent les assaillants déjà par-
(1) « AngnstodorensU loricaria (fabrique de cairasses); balistaria (fabrique de balistes) ; clibanaria (fabrique de cuirasses de fer); scutaria (ûibrique de boucliers). » Notiiia Dignitatum, Occid. ; éd. Bttcking, t. II, p. 43. Autres msnufactures d'armes en Gaule : a Argeuton, fabrique de toute espèce d'armes; à MAcon, fabrique de flèches; à Reims, fabrique d'épées; à Trères, fabrique de balistes; à Amiens, fabrique d'épées plates et de boucliers; à Soissons, fabrique de (le mot manque). Ibid,, p. 43-44.
(2) c Augustoduni ciritatis antiquae mnros spatiosi quidem ambitus, sed carie Tetuslatis inyalldos. » Ammien Marcellin, XVI, 2.
(3) t DcTotissimanim hiberna legionum, quarum inTÎctisslma n^ra... requirunt ut commodis nostris studio gratiae hospitalis operentur. » Eumène, Oratio pro scholis instaurandis.
(4) « Torpente praesentium militum manu. » Ammien Marcellin, XVI, 2.
(5) Tacite, Ann., I, 17, 26; Marquardt, ROmitehe StaaUverwaUung, t. II, p. 448. — Voir dans les Analeeta Bollandiana, t IX, 1890, p. 117-134, l'histoire du vétéran Typasius (cf. la Persécution de JHocléHen, 2* éd., t. I, p. 419).
njum l'amstat. — i. 26
40) LA PREMIKEB CAMPAGNK.
venus au haut de leurs échelles (1). Excitée par leur exemple, la garnison reprit courage. Elle fit une sortie, et acheva la déroute des Barbares. Ceux-ci se hâtèrent de lever le siège. Ému du danger que venait de courir une ville classée jadis parmi les plus fortes et âtaée presque au cœur des Gaules, Julien résolut de prendre sans pins tarder Toffensive. En vain son entourage essayait de le retenir, lui vantant les agréments de la vie de la cour, les charmes d un repos prolongé au sein du luxe impérial (â) : Julien fit ses préparatifs (3), et, emmenant ce qu'il put rassembler de troupes, il se mit en route avec l'assurance d'un vieux général (4). 11 arriva, le ai juin, à Autun(5).
Cette ville lettrée avait de quoi le retenir. Par ses rhéteurs, par ses étudiants, par ses écoles dont les bâtiments somptueux, entourés de portiques sous lesquels se déployait en couleurs la carte immense de Vorbis romanus (6), s'élevaient entre le Capitole et le temple d'Apollon (7), elle ofiErait au jeune César une lointaine image de sa chère Athènes. En d'autres moments , sans doute, il aurait eu plaisir à y demeurer. La pensée ne lui en vint même pas. Prenant seulement le temps de faire re-
(1) « Veleranos concursatione pervigili défendisse : at solet abrapU saepe discrimiDt salatis oltima desperatio propolsare. » Ammiea Mircellin, XVl, 2. — Libanins fait de cet épisode {EpUapkios) nn récit toat i fait fantaisiste.
(2) c Ancillari adolatione postbabita, qua eom proximi ad amoenitatem flectebant et loxom. » Ammien Marceilin, XVI, 2.
;;3) « Satis omnibus comparatis. v Ammien Marcellin, toc. cit. \) « Velut dux diutornas, riribus eminens et consillis. » Ibid. 3) > VIU kai. Jalias Augustodannm perrenit. » Ibid. 6) A l'imitation de la carte dn portique d'Agrippa, à Rome (Pline, Nat. h 'St., III, U}.
(7) Eumène, Oratio pro scholis iasiaurandis.
LA PRBMIÉRE CAMPAGNE. 403
poser ses soldats, il ne s'inquiéta que de la route la meilleure pour gagner Auxerre. La contrée aux environs d^Autun était, dès l'époque de Constantin, presque redevenue sauvage : les vignobles avaient dégénéré; des fondrières et des marécages s'étaient formés; on eût dit un vaste désert « inculte, hérissé, muet, ténébreux (1). » . Probablement les désastres des dernières années n'avaient fait qu'aggraver cet état. Aussi, pour déterminer la direction à suivre, fut-il nécessaire de réunir une sorte de conseil, où furent convoqués les gens du pays qui en connaissaient le mieux les chemins. Les avis furent différents : les uns proposèrent des routes plus sûres, mais plus longues; d'autres rappelèrent que naguère un général, avec plusieurs milliers d'honmies des cohortes auxiliaires, avait pris un chemin à travers bois, dangereux parce qu'à la faveur des ténèbres les surprises de l'ennemi y étaient faciles (2), mais beaucoup plus court. La volonté d'arriver vite, probablement aussi le désir d'imiter un acte d'audace (3), décidèrent Julien à suivre cet exemple. Il choisit parmi ses troupes un escadron de cataphractaires, — sans doute ces cavaliers à la souple armure de mailles de fer que Constance avait introduits dans l'armée romaine (it), — et un détachement de bal-
(1) « Nunc... interclusU Tastitate meatibus, qaiciniid humiditate sua ruerat uberiiis, in Toragiaern et stagna conTersum. Ipsae denique Tioeae... ita retustate seniiernnt, utcnltum jam poenenon sentiaot... Vasta omnia, inculta, squalentia, muta, tenebrosa. » Eumène, Paneg. Flaviensium nomine Constantino Aug. dictus.
(2) tt... Per compendiosas vias, rerom suspectas, quia tenebris multis umbrantnr. » Aminien Marcellin, XVI, 3.
(3) « Caesar audaciam Tiri fortis imitari magnopere nitebatur. » Ibid, (A) C'était une troupe d'élite, la garde préférée de Constance. Comment
concilier sa présence dans l'armée de Julien avec les plaintes de celui-ci?
40i LA PR£M1ÊRK CAMPAGIfB.
listarii, soldats dlnfanterie légère (1). L^expérience militaire d'Ammien loi fait critiquer ce choix et (pour des raisons qui nous échappent) juger peu sûre une escorte ainsi composée (2). Julien parvint cependant sans encombre à Auxerre. Il prit à peine le temps de s*y reposer, d partit pour Troyes. En route , il fot attaqué par les Ba^ bares. Il se tint d'abord sur la défensive, craignant, s'il faisait un mouvement en avant, de rencontrer des adve^ saires plus nombreux ; puis, s'enhardissant, il fit prendre à ses soldats des positions bien choisies, d*où ils se prédpitèrent sur Tennemiet firent quelques prisonniers; mais la pesanteur de leurs armes ne leur permit pas de continuer la poursuite (3). Ce premier succès donna con- Gance à Julien; à travers mille difQcultés, il parvint avec sa petite troupe jusque devant Troyes, investie par une multitude de Barbares. La panique y était si grande que, quand Julien parut à l'une des portes de la ville, on hésita d'abord à lui ouvrir, croyant voir Tennemi (i). Sa présence avait suffi probablement à disperser sur ce point les bandes toujours mobiles des envahisseurs, car à peine s'arrêta-t-il à Troyes, dans sa hâte de se diriger vers Reims, où Tattendait le gros de l'armée romaine, concentrée sous le commandement de deux généraux, Marcel et Ursicin.
Ursicin était ce « maître de la cavalerie » qui, en 355,
(1) Végèce, De re militari^ II, 2, « — PraefectusmilitumBalisUriomin. > Sotiiia dignitotum, Occid.; Bôckiog, t. III, p. 117.
(2) « Parum ad tuendum rectorem idonea. > Ammien Marcellin, XVI, 2.
(3) a Quia sequi non Talebat grayitate praepeditus aimorum. » /M.
(4) « Fer multa discrimina vonerat Tricassas adeo insperatoa, at eo portas poene puisante, difTusae barbarae moltitudlnis meto, aditof arbis non sine anxia panderetur ambage. » Ibid,
L\ PREMIÈRE CAMPAGNE. 4o&
avait traîtreusement fait périr à Cologne le malheureuK Silvain. Marcel venait d'être envoyé en Gaule pour lui succéder dans le commandement des troupes; mais Ursicin devait demeurer avec elles jusqu'à la fin de la guerre . A en croire Julien, les deux généraux étaient chargés avant tout de le surveiller. « Us avaient Tordre écrit d'avoir l'œil sur moi encore plus que sur l'ennemi (1). >» Julien, de son côté, avait reçu pour mission « moins de commander l'armée que d'obéir aux généraux qui la commandaient (2). » « On craignait de moi quelque révolte, » ajoute-t-il(3). La vérité est que Constance pouvait encore avoir une autre crainte. Julien n'avait aucune expérience des choses militaires quand il fut envoyé en Gaule. Il ne savait même pas ce que sait le simple soldat. L^empereur était excusable de n'avoir pas deviné que celui qui hier encore était un étudiant d'Athènes se révélerait subitement homme de guerre. Qu'il ait voulu le mettre d'abord à l'école de généraux expérimentés, cela n'est pas pour surprendre, et le contraire eût indiqué de la part de Constance une insouciance singulière. Qu'il ait même remis à Julien des instructions minutieuses (&), qu'il l'ait traité un peu , selon l'expression d'Ammien Marcellin, en enfant et en écolier (5), l'âge du jeune César explique suffisamment ces précautions (6). Julien luimême semble les avoir jugées utiles, car il raconte qu'a-
(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d Athènes ;Vitri\t\n, p. 357. — (2) Ibid, — c Les généraux éUient souverains, » olorpaTriYol fia xûpioi, dit de même Libanius dans VEpitaphios (Reiske, t. I, p. 53G). — (8) Julien, loc, cit. — (4) Ibid. — (5) « Cum legeret libellum adsidue, quem Constantins ut privignum ad sludia mittens, manu sua conscripserat. » Aintnien Marcellin, XVI, 5. — (6) Comme le dit très bien Obeiziner {le Guerre Germaniche di Flavio Claudio Giuliano, p. 27), a jusqu'à ce jour Julien avait vécu loin des années et de la guerre, et rien ne pouyait faire prévoir qu'il se ré? élerait tout de suite grand capitaine. »
406 LA PREMIÈRB CAMPAGNB.
vant de partir il supplia Constance de lui remettre « des espèces de lois écrites, » dont robservation serait un gage de sa fidélité (1). Une seule chose semble indiquer à son é^ard une défiance dépassant les limites de la prudenee ordinaire et touchant à la mauvaise politique. Tous les moyens de s'attacher les soldats lui furent refusés; il loi fut même interdit de leur faire les dons et les distributions en usage soit lors de Tavënement d'un nouveau prince, soit en récompense de leurs services ou en réjouissance d*une victoire (2).
Les deux généraux qui commandaient l'armée des Gaules u n aspiraient qu'au sommeil, » dit Libanius (3). Si cela est vrai (i), ils furent vite réveillés par Julien. Dès son arrivée, un conseil de guerre fut réuni. Bien que les instructions de Constance refusassent à Julien la responsabilité du commandement, il semble que son ascendant se soit imposé tout de suite. Ammien Harcellin, qui faisait partie de Farmée, raconte les faits comme si dès lors Julien avait tout dirigé. Le conseil de guerre décida de marcher vers le Rhin. L'objectif de la campagne était la délivrance de Cologne. Tout l'est de la Gaule se trouvait couvert de bandes de Germains. A Dieuze (5), l'armée romaine courut un grand péril. Elle marchait sans se garder assez; les soldats, encouragés par la présence du nouveau César, montraient une ardeur inaccoutumée (6). A la faveur du brouillard, les ennemis,
(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d* Athènes; UerUeia, p. 363.
(2) Aramien Marcellin, XVII, 9.
(3) Totc orpairrroîc U ôpa i^peaxt xaOcOSctv. Ubtniat, Epitaphiat; Reiske, t. I, p. 536.
(4) Socrale, Bist. eccL, III, 1, dit à peu près U même chose.
(5) « Decempagi. »
(6) « Solito acrior miles. » Ammien Marceilin, XVI, S.
défilant à travers bois, attaquèrent les derrières de Tarmée et faillirent envelopper deux légions (1). Le brait du combat fut entendu par les cohortes auxiliaires , qui rebroussèrent chemin, se portèrent en hâte vers Farrièregarde et parvinrent à la dégager. Ce fut, dit Ammien, une leçon pour Julien : la marche de Tannée se fit désormais avec plus de lenteur et de prudence (2). Cette marche eût pu être dangereuse, à travers une contrée remplie de villes et à'oppida plus ou moins fortifiés, sans la singulière répugnance des Germains, qui les empêchait d*en profiter. Fils des campagnes sans bornes et des forêts profondes, ils refusaient de s'enfermer dans les villes. Ces amas de pierres et de briques, ces mornes enceintes, ces rues sans horizon, leur faisaient peur. Ils se seraient trouvés là, disaient-ils, comme ensevelis dans des tombes, ou comme pris sous les mailles d'un filet (3). Aussi demeuraient-ils campés aux environs des places dont ils s'étaient rendus maîtres, sans tirer parti de leurs tours ou de leurs murailles. C'est ainsi qu'il y avait des Alemans ou des Francs tout le long du Rhin, autour de Strasbourg (i), de Brumath (5), de Zabern (6), de Seltz (7), de Spire (8), de Worms (9), de
(1) D'aprèK Morornsen, Dos rôm, Mililarwesen seit Diocletian, (dans YHermes, 1889, p. 212-215, 229 sq.], une légfon, à cette époque, comprenait mille hommes.
(2) Ammien MarceUin, XVI, 3.
(3) « Nam ipia oppida nt cirenndata retiis bntta déclinant. • Ibid. — Sentiment commun à tout les Barbares; Ammien dit de même des Huns : « Aedificiis ullis unqoam tecti; mû per haec Teint ab usu commani ditcreta sepulcra déclinant. ■ Ibid.^ XXXI, 2.
(4) fl Argentoratum. ■
(5) « Brocomagum. » — (6) « Tabernae. » — Ne pas confondre 7*afrer« fiae, Zabem, snr les bords dn Rliin, arec Sareme dans les Vosges, Très Tabernae, dont Ammien parle ailleurs, XVf, 12. ^ (7) c Saletlo. » ~~ (8) « Nemetae. • — (9) « Vangiones. »
408 UL PRBMIÈaE CAMPAGNE.
Hayence (1), établis dans les campagnes, s'en appropriant les fruits, forçant les habitants à traTailler pour eux, mais ne laissant pas mie garnison dans les villes après les avoir pillées, et ne songeant même pas à garder les petits châteaux des montagnes. Cela explique comment Julien et ses troupes purent assez facilement s'ouvrir un passage à travers les Vosges (2) , remporter nn premier succès à Brumath , et, reinontant de là vers Cologne , reprendre peu à peu toutes les villes qne les Barbares n'essayaient pas de défendre. Les pertes des Ger^ mains ne furent pas très grandes, bien qae Julien eût promis, dit-on, une récompense en argent à tout soldat qui apporterait une tète coupée (3) : on fit, dit Ammien, quelques prisonniers, on tua pendant le combat on certain nombre d'ennemis, mais la Dlai>art échaj^pèrent parla fuite (4).
Coblentz (5), qui avait eu de tout temps un poste fortifié (6), n'opposa pas de réastance. Entre cette place et Cologne, toutes les forteresses avaient été rainées par les envahisseurs : il ne restait debout qu'une tour isolée (7), qui naturellement ne fut point défendue. On arriva sans obstacle à Cologne, dont les portes étaient ouvertes. Julien s*y établit, et travailla à relever de ses
(1) « MofeoBUicom. » = (1 Tov Bmctou. Jalica. Ép, on sén^ ei «« peufU tTÀtMènes ; Herilda, p. 359. — (31 libtaios, £pitapkio9;BéUke i. I, p. &38. — Ce détail, s'il est Trai, iadiqofnlt q«e Juliea e«t, pin qve M dit AnmieB, le» mojtmi de rêconpesser les «oMats^ — (4) |— jd IbreeUia. XVI, 2. — (S) CoUaeotes.
(C) Appelé par Ammiea « Ki^omagaïu. • Au y* siècle, il t a eacare ca «i lies an casintm ^Grégoire de Toars, nist, /Vttac, VIll, 13). Gel mppiimm ae me parait pas dcrotr être idcAtiié avec Rcmagea, q«i mU km- «■p 9^mi aa aord, à noitié roote eatre CoUeata e< Coki^Be.
(7) « Caa prope îpsam Coloaiani tarriSw • AoMaiea MarceUu, XTI, 3.
Le
mines la malheureuse cité, depuis dix mois tombée aux mains des Barbares (1). Pendant sou séjour à Cologne, un prince franc vint solliciter la paix (2) ; Julien consentit à traiter avec les chefs de quelques tribus, qui s'engagèrent à ne plus inquiéter les sujets de Rome (3). Il s*occupa durant le même temps de deux villes voisines, dont Tune, qui avait été assaillie par l'ennemi, reçut une garnison, et dont Tautre, réduite à une extrême famine, fut ravitaillée (4).
On ne nous dit pas le nom de ces deux villes : la plus importante est peut-être Trêves, que Julien visita après avoir quitté Cologne (5). Bien que le but en eût été glorieusement atteint, la campagne n'était pas finie. Constance, en vue probablement de seconder les opérations de Julien, était en ce moment en Rhétie, poursuivant de son côté les Barbares. Julien parait avoir alors remonté la rive droite du Rhin. Revenant de Trêves en pointe vers Strasbourg, dont il s'empara (6), il se porta rapidement dans la direction de Bâle, aCn de contenir les Germains, que Constance pressait sur Fautre rive.
(1) flpo |Lv)vd)v èaX«oxuTdtv icou Séxa. Julien, Ép, au sénat et au peuple d'Athènes ; Eerilein, p. 359.
(2) Tlç PourtXcO; |LoCpac où opiixpâ; pap^pixiic Libanius, Epitaphios; Reiske, 1. 1, p. 538.
(3) Aromien Marcellin dit que ce fut nu traité de paix , « pacem firroa* ret Reipubiicae intérim profuturam. m Libanins préteq^ qn il y eut tenlement une courte trè?e, aicévSrrai 6paxvv xiva xpôvov.
(4) Libanins, loc, cit.
(5) « Per Tre?eros. » Ammien Bfarcellin, 3.
(6) Le récit un peu confus d'Ammien Marcellin (XVf, 2) pourrait faire croire que Strasbourg fut repris avant Cologne ; mais Julien dit clairement (Ép. au sénat et au peuple d'Athènes) que la prise de Cologne précéda celle de Strasbourg, qui ne peut avoir eu lieu, par conséquent, que dans cette seconde partie de la campagne... 'AviXa5ov ti^v 'AtpixxCvsv tKi r& *Pv)v^... xal TtTxo; 'Apfivtopa icXT)aCov icpà; xat; OxwptCaïc aOroO teû Boorrov (HerUein, p. 359).
410 hk PREllIÈRE CAliPAGKË.
Hais ceux-ci, se sentant pris entre T Auguste et le César, se bornèrent à obstruer avec des troncs d arbres abattus les chemins du pays envahi par Constance et refusèrent la bataille. Bientôt ils demandèrent à leur tour la paix, que Constance leur accorda (1). N'ayant plus rien A faire de ce côté, Julien se dirigea vers Sens, où il prit ses quartiers d^hiver (2).
(1) «... Anno nuper emenso BomanU per Transrhenana spatia fathis Tolitantibns, nec risut est qaisqaain laris sui defenaor, nec obTîns atetit : ted concaede arborum densa undiqae semitit clansis... nec resistere anti nec apponere facem iropetrarerunt sappliciter obsecrantes... imperatore urgente per Raetias, Caesare proximo nosquam elabi permittente. » Ammien Marcellin, XVI, 12. — Voir, sor ce passage, Tillemont, Histoire det empereurs , t. IV, p. 684, note xxxrin snr Constance, et Schiller, Oeschichte der ROmisehen KaiserzHU t. Il, p. 309.
(2) « Apud Senonas oppidum tune opportunum abscesait. a Ammlen Marcellin XVI, S.