‹ Julien l'Apostat (volume 2)Chapitre 33 sur 40 · LA DÉFENSE DES GAULES · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE DES GAULES

Julien passa à Sens les derniers mois de 356. Il était encore dans toute la joie de la victoire. Hais, peu enclin au repos, à peine avait^il déposé le harnais de guerre qu'il demanda aux lettres le délassement dont, depuis plusieurs mois, il se sentait privé. Le panégyrique de Constance, prononcé à Milan Tannée précédente, avait eu du succès : Julien voulut faire acte de courtisan habile, et en même temps d'homme reconnaissant, en écrivant dans sa retraite gallo-romaine Téloge de celle à qui il devait sa fortune, Timpératrice Eusébie (1).

Je n'analyserai pas cette seconde production de 6a plume aussi longuement que j'ai analysé la première. On a vu, par un précédent exemple, quels sont les défauts et les qualités du genre, et dans quelle mesure Julien était capable d'éviter les uns et d'atteindre les autres. Peut-être Téloge d'Eusébie, moins soutenu par la trame des faits historiques, et privé de Tanimation que répandaient dans celui de Constance de beaux récits

(1) Jalien, Oratio IIL

de batailles, paralt-il plos froid, plus artificiel, plus encombré de digressions inutiles. Cependant on y reconnaît aussi un accent de sincérité dans la louange et dans Texpression des sentiments de gratitude, qui manque au panégyrique de Constance. Nous avons déjà emprunté à ce discours les traits qui ont aidé à peindre le caractère de Timpératrice (1). En terminant, Julien parle d'un voyage fait par celle-ci à Rome, au moment même où Constance secondait les débuts guerriers du jeune César en menaçant les Alemans du côté de la Rhétie, c'est-à-dire pendant l'automne qui venait de finir. II décrit, peut-être d'après quelque relation officielle, l'arrivée toute récente de la princesse dans la ville éternelle (2), la joie du peuple et du sénat, que les souverains, à cette époque, visitaient si rarement, les grands préparatifs faits pour la recevoir, et les présents magnifiques dont elle combla les tribus et les centuries. Le discours de Julien est le seul document historique où il soit question de ce voyage, — fait peut-être pour préparer celui que Constance devait accomplir Tannée suivante.

Sens était une ville bien fortifiée, et facile à défendre (3). Mais les campagnes voisines avaient été dé-

(1) Voir plus haut, p. 322-323.

(2) Le synchronisme de l'expédiUon en Rhétie avec le rojage de Tinipêratrice à Rome aide à dater l'Éloge d'Eusèbie. Celle^i en effet fera, ao printemps de 357, avec Constance et Hélène, un second royage à Rome, dont Julien ne parle pas. Par conséquent l*Éloge d*Eusébie se place nécessairement ayant ce second Toyage, c'est-à-dire dans l'hifer de S5(^3S7, et plus probablement pendant la tranquillité relaU?e des derniers mois de 856, ayant que les Alemans missent le siège deyant Sens. Schwan, De vita et scriptis Juliani imperatoris^ p. 6, place de même (malt sans donner de raisons) ce discours dans l'biyer de 356-357.

(3) Ammien Marcellin, XVI, 3.

vastées par de fréquentes invasions. Elles ne produisaient que la nourriture des habitants. Aussi, pour faire subsister les troupes que Julien amenait avec lui, avait-on été obligé de les disperser. Le César en avait renvoyé une partie dans leurs anciennes garnisons, et surtout sur les points les plus exposés aux attaques. Les autres avaient été réparties entre diverses localités des environs. Parmi les troupes ainsi éloignées de Sens se trouvaient les corps d'élite des Scutaires et des Gentils, particulièrement redoutés des Barbares (1). Prévenus par des transfuges, les envahisseurs reprirent confiance. Ils se persuadèrent qu'ils emporteraient aisément Sens, où restait un faible nombre de soldats. Cela les engagea à entreprendre , contre leur habitude , une campagne d'hiver. Vers la fin de décembre, à l'époque de l'année où habituellement les guerriers Germains demeuraient en repos au fond de leurs forêts, occupés à chasser ou à boire de la bière, toute une armée investit la ville. Julien se hâta de fermer les portes, et de fortifier les points faibles. On le vit jour et nuit, sur les remparts et les tours, dirigeant ses soldats, observant les agresseurs, veillant aux surprises. Son plan était de faire une sortie, et de percer la ligne d'investissement; mais le peu d'hommes qu'il avait sous la main en rendit l'accomplissement impossible. Plusieurs fois il essaya de se dégager, et dut rentrer dans

(1) IHd., 4. — Sur les GentUes et les Scutarii, roir Ammien llarceUin XIV, 7; XV, 5; XVIII, 9; XXXVIII, 13; NoHtia DigniL, Or., 10; Occid., 8. Il y avait des GentUes en garnison dans la Deuxième Germanie (Edmond Le Blant, InseriptUmi chrétiennes de la Gaule, n* 369, t. 1, p. 485). Ces corps étaient surtout composés de Barbares; roir la note de Valois sur Ammien Marcellin, XIV, 7.

la ville, accablé par la supériorité du nombre. On le voyait, dit Ammien, grincer des dents, dans ses accès de colère. Hais si l'offensive qu'il rêvait ne réussit pas, il opposa aux efforts de Tennemi une défensive si énergique, que les Germains renoncèrent à s'emparer de la ville. Après trente jours de siège, ils se retirèrent, humiliés de leur échec, et maudissant, dit encore Ammien, « les folles illusions » qui les avaient conduits devant Sens (1).

Le siège eût été plus court et la déroute des Barbares plus complète, si le commandant en chef des armées romaines en Gaule , Marcel, avait fait son devoir. Il avait ses quartiers à peu de distance de la ville assiégée. Rien ne lui était plus facile, apparemment, que de prendre les Barbares à revers. Par jalousie ou par mollesse, il ne fit pas un mouvement. Son inertie plus ou moins calculée' eût pu amener la perte de la ville et la capture du César. Le bruit de cette inqualifiable conduite parvint jusqu'à Milan. Constance s'émut. 11 cassa Marcel de son grade, et lui donna l'ordre de rentrer dans ses foyers (2). C'était une punition assez douce. Marcel paya d'audace. Se posant en victime de la plus cruelle injustice, il accourut à Milan. Introduit dans le consistoire impérial, il y plaida sa cause, non en accusé, mais en accusateur. Avec des éclats de voix et de grands gestes , il dénonça Julien, et le représenta comme un ambitieux, qui essaie ses ailes avant de monter plus haut. Julien connaissait l'audace de Marcel, la facilité de Constance à recevoir des soupçons : il avait envoyé sur les traces du général disgracié l'un de ses chambellans, l'eunuque Euthère.

(1) Ammien MarceUio, XVl, 4.

(2) Ibid,, 4. 7.

Aminien fait d'Euthère un portrait intéressant. C'était un Arménien, d'origine libre, qui, pris tout enfant et mutilé par des brigands, fut vendu à des marchands romains et, sous Constantin, par ceux-ci introduit au palais : il y grandit dans la domesticité impériale, s'instruisant de son mieux, et bientôt remarqué pour la droiture de son naturel, la finesse de son bon sens, l'étendue prodigieuse de sa mémoire et l'honnêteté de ses mœurs. Julien le prit pour chambellan. Il ne se gênait pas pour donner d'utiles conseils, quand le dilettantisme néohellénique l'emportait, chez le jeune César, sur la gravité romaine. Ammien dit qu'il vieillit avec la réputation de n^avoir jamais trahi un secret, si ce n*est pour sauver des innocents, et de n'avoir jamais accru sa fortune par des moyens mauvais. Aussi, quand, fatigué des affaires, il se fixera à Rome au lieu d'aller, comme la plupart des eunuques de cour, enfouir dans quelque obscure retraite une opulence mal acquise, il y jouira de la considération universelle, aussi bien vu des grands que du peuple. Ce fidèle serviteur détourna de Julien les attaques de Taudacieux Marcel. Dès qu'il eut rejoint celuici à Hilan, il demanda à être entendu. Avec la modestie qui convenait à sa situation, mais aussi avec une grande fermeté, il démentit toutes les imputations dirigées contre son maître. Il raconta l'inaction de Marcel, la longueur du siège, les efforts de Julien, contraint de se défendre seul contre les assaillants. « Je serai toute ma vie, dit-il, le témoin fidèle de mon prince; j*y mettrais ma tête. » Marcel fut vaincu par cette honnête éloquence, et relégué par Constance à Sardique, son pays d'origine (1).

(1) Serdica, aajourd*hui Sofia, capitale de la Bulgarie. Ibid,, 7, 8. — Sur la disgrâce de Marcel, Julien dit seulement : « L'empereur, ayant conçu

CoDstance comprit, à ce moment, les inconvénients pour Julien d^un commandement divisé et affaibli. Le César avait fait ses preuves de talent et de vaillance : on pouvait en toute sécurité lui confier désormais la direction des opérations militaires. Constance, après la disgrâce de Marcel, mit le César à la tête de toutes les troupes des Gaules. Julien raconte, en termes d'assez mauvaise humeur, cette décision impériale. « Avec la pensée, dit-il, de faire un présent de peu de valeur, et sans se douter du grand changement qui s'ensuivrait dans les affaires des Celtes, Constance me confia la conduite de l'armée. On était aux premiers jours du printemps (1) » de 357.

Voyant tout en paix dans l'Empire, et a s'imaginant que le temple de Janus était clos pour jamais, » Constance put enfin réaliser un désir formé depuis longtemps : accompagné d'une grande suite militaire, il entra triomphalement dans Rome, et passa un mois à visiter la ville éternelle (2). Eusébie l'accompagnait, et avec elle Hélène, la femme de Julien, qu'une invitation faite dans les termes les plus affectueux avait conviée à être du voyage. La princesse venait d'être mère : mais l'enfant mêle auquel

des soup^as contre le général en chef, le rappelle et Iniôte le commandement, dont il le juge tout à fait incapable, n Ép, au sénat et au peuple d* Athènes; Hertlein, p. 359. Il semble que Julien, arec son manque habituel de sincérité, craigne de laisser voir qu'en disgraciant Marcel, Constance a voulu punir l'abandon on celui-ci avait laissé le César assiégé dans Sens. (1) '£( â>v 6 KwvffràvTtoc votiiooc 4XÎY(p (<^v iittSoMtiv, oOx cl; Toaovxov tt

i^.Yeixovîoiv, f^poc àpx^. Julien, Ép, au sénat et au peuple d'Athènes ; Hertlein, p. 369. Cf. Libanius, Epitaphios (Reiske, 1. 1, p. 538). Zosime, III, 2» attribue cet accroissement des pouroirs du jeune César à la proteetioa persévérante d'Eusébie.

(3) Sur ce Toyage, raconté par Amroien MarcelUn, XVI, 10, 11, et par Sjmmaque, Ep., X, 3, roir ploa haut, p. 65.

elle avait donné le jour avait péri en naissant, par une maladresse de la sage- femme. On prétendit que cette maladresse n'était pas involontaire, et que la sage-femme avait été achetée par Eusébie, demeurée stérile après plusieurs années de mariage, et jalouse de la fécondité de sa belle-sœur. Les mêmes rumeurs, dont Ammien Harcellin se rend Técho, lui attribuent encore d'avoir, pendant le voyage de Rome , fait boire par surprise à Hélène un breuvage destiné à la faire avorter toutes les fois qu'elle deviendrait enceinte. Il est difficile de savoir s'il y a quelque chose de vrai dans la jalousie de l'impératrice, et dans les criminelles pratiques que ce sentiment lui aurait inspirées : mais il suffit que le bruit en ait couru , pour augmenter l'intérêt mélancolique qui s'attache à la mémoire de la pauvre princesse.

Constance rencontra à Rome un sénat dont la partie la plus nombreuse, ou au moins la plus influente, était païenne, et empêchait d'exécuter les lois qu'il avait rendues contre l'ancienne religion (1). Il y trouva en même temps la partie féminine de l'aristocratie ardemment attachée à l'orthodoxie catholique, et fut obligé de recevoir une députation des plus grandes dames de Rome demandant le rappel de Libère. Il eut le déplaisir de voir les mêmes sentiments partagés par la masse du peuple, qui, au milieu même des jeux offerts par lui, réclamait à grands cris le retour du pape exilé (2). Mais le charme de Rome effaçait toutes les dissonances. Nulle part, peut-être. Constance ne fut plus heureux et plusaimable. Fier de son talent oratoire, il haranguait le

(1) Voir plus haut, p. 61.

(2) Voir plus haut, p. 134.

juuisN l'apostat. — I. 27

418 LA BATiULLE DE STRASBOURG.

sénat dans la curie, le peuple du haut des rostres. La liberté de parole dont usait la foule romaine, qui se souvenait toujours, même devant ses maîtres, qu'elle avait été le peuple-roi, ne choquait point ses oreilles. Épris de la beauté de la ville éternelle, il rêvait de lembellir encore, et en même temps il se préoccupait de reproduire, pour en orner quelqu'une de ses résidences, les œuvres d'art qui l'avaient le plus frappé. On sait la réponse du prince persan Hormisdas, à qui Constance manifestait Tintention de faire copier la statue équestre qui décorait le forum alors si splendide de Trajan : « Avant de placer quelque part ce cheval, il faudrait lui bâtir une écurie comme celle-ci. » Mais le Persan, avec la philosophie amère que le malheur donne aux exilés, ajoutait : « Ce qui me console, à Rome, c'est de voir que là aussi on est mortel. » Constance, lui, eût volontiers oublié, parmi les splendeurs du Palatin, cette condition commune de l'humanité. Il se trouvait si bien dans la séculaire demeure des Césars, qu'il y serait resté longtemps (1), si des bruits de guerre n'étaient venus, à plusieurs reprises, frapper ses oreilles. Le temple de Janus n'était pas si bien fermé, qu'on n'en entendit, de nouveau, grincer les portes d'airain. Des messagers vinrent successivement annoncer à l'empereur que les Suèves ravageaient la Rhétie, que les Quades avaient envahi la Valérie (2), que les Sarmates étaient en Pan-

(1) a Cupiens itaque augustissima omnium sede morari dlutius imperator... » Ammien Marcellin, XVI, 11.

(2) ProTince bordant, à l'est, la Pannonie Inférieure, et qu'il ne faut pat confondre avec la Valérie italienne, limitrophe du Samnium. Voir la carte de la diyision provinciale de 297, dans Mommaen, Mémoires sur les pr(yvinces romaines, trad. Picot.

nonîe et en Médie. Si ces nouvelles se trouvaient vraies, c'étaient les lignes des Alpes et du Danube touchées à la fois par un mouvement d'invasion qui pouvait atteindre d'un côté le nord de Fltalie, et de l'autre menacer la Grèce et presque Constantinople. Force était bien à Constance d'y veiller. Il s'arracha donc, au bout de trente jours, aux délices de Rome, et, après ce mois de vacances, si rare dans la vie d'un souverain, il se rendit à Milan, et de là, par le Trentin, à Sirmium. Mais il se trouva que le péril avait été exagéré. A Sirmium, Constance s'occupa des intérêts de Tarianisme plus que de ceux de l'Empire (1) ; et, dans un voyage qu'il fit à la fin de l'été sur les frontières des Quades et des Sarmates, il reçut de leurs princes des assurances de paix (2). La vraie lutte contre les Barbares était alors, non sur les Alpes ou sur le Danube, mais sur le Rhin. L'agglomération de peuplades que l'on désigne sous le nom général d'Alemans s'agitait de plus en plus (3). La Germanie romaine, et après eUe la Gaule, étaient de nouveau menacées. Constance, dont on ne peut nier l'intelligence stratégique, dressa un excellent plan de campagne. Il venait d'adjoindre à Julien, en remplacement de Marcel exilé et d'Ursicin rappelé en Orient (b),

(1) Second synode de Sirmium, composé d'éTéqnes occidentaux; formule arienne adoptée par le synode ; souscription de cette formule par le rieil Osius. Héfélé, Bist. des concile*, trad. Delarc, t. 11, p. 56-58.

(2) Txeivou 8à âceuaavtoc |iOvov xal fiXCco; ivxvxovxo; toXç Kopoixovat t&v, 'lorpov Idveatv. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes (Uertlein, p. 360).

(8) « Germanicis undique circumfrementibus minis. » Ammien MarcelliD, XVI, 12.

(4) Ammien Marcellln, XVI, 11. A partir de ce moment, Ammien Marcellin, qui était attaché, comme officier, à la personne d'Ursicin^ et qui le

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