‹ Julien l'Apostat (volume 3)Chapitre 2 sur 296 · In Campo. » Ammien Marcellin, XXI · texte numérisé non relu

In Campo. » Ammien Marcellin, XXI

portés tous les drapeaux des légions et des cohortes. En face se tenaient les troupes en armes. Julien demeura quelques instants en silence, regardant de son siège élevé les visages animés et joyeux des soldats. Puis, d'une voix retentissante, en un style aussi simple 1 que le permettaient la rhétorique du temps et la nature même de son esprit, il prononça une harangue dont Ammien rapporte peut-être les termes exacts, assurément le sens général. C'est le tableau de la situation présente, vu de l'angle particulier d'où il s'offrait aux regards de Julien et de ses soldats, auteurs ou complices de la révolution dont il s'agissait maintenant de calculer les effets et de prévoir les suites.

« Courageux et fidèles défenseurs de moi et de la République, — dit Julien, — vous qui, en ma compagnie, avez tant de fois exposé votre vie pour la défense des provinces, l'état difficile de nos affaires exige que, élevé par votre ferme volonté du rang de César au pouvoir suprême, je recherche brièvement avec vous les remèdes qui conviennent à cette crise. Depuis l'heure où, tout jeune, j'eus été revêtu de la pourpre et confié à votre protection par une providence divine, vous savez que je ne me suis jamais écarté de la voie droite : vous m'avez toujours vu travailler avec vous, alors que l'ennemi se répandait partout avec arrogance, au lendemain de la ruine de nos villes, du massacre de tant de milliers de nos concitoyens, quand, dans l'immensité du désastre, presque rien ne semblait plus intact. Et je crois superflu de vous rappeler combien de fois, dans la rigueur des hivers, sous un ciel glacé, à l'époque où habituelle-

1. « Quasi lituis verbis (ut intelligi possit) simplicibus incedebat. » Jbid.,b.

ment sur terre et sur mer cessent les combats, nous avons ensemble repoussé et vaincu les Alemans jusquelà indomptés. Mais il est au moins un souvenir qu'il serait injuste de taire : c'est celui de la bienheureuse journée qui brilla sur Strasbourg et rendit pour jamais la liberté aux Gaules. Je parcourais alors le champ de bataille, au milieu des traits volant de toutes parts, et vous, forts de votre courage et de votre persévérance, vous vous précipitiez sur les ennemis comme un torrent, les frappant de votre glaive ou les jetant dans le Rhin. Bien peu des nôtres périrent : nous avons célébré leurs obsèques en exaltant leur gloire plutôt qu'en les pleurant. Après de si beaux et de si nombreux exploits, la postérité proclamera que vous avez bien mérité de la République, si, complétant votre œuvre, vous défendez avec la même vaillance contre tous ses adversaires celui que vous avez revêtu de la plus haute majesté. »

Julien conclut son discours par un ferme rappel à la discipline.

« Afin, dit-il, que tout rentre désormais dans Tordre, que les braves aient sans faute leur récompense, et que les ambitieux ne s'emparent pas clandestinement des honneurs, devant votre respectable assemblée, je déclare ceci : Personne, ni magistrat civil, ni chef militaire, ne sera promu au grade supérieur pour aucune autre raison que son mérite personnel ; et celui qui essaiera de solliciter pour autrui ne le fera pas impunément. »

Nulle parole ne pouvait plaire davantage aux soldats et aux officiers subalternes, que la brigue avait, parait-il, tenus longtemps à l'écart de l'avancement et des récompenses. Aussi leur enthousiasme se traduisit-il par des applaudissements, des cris, le bruit des boucliers

frappés en cadence. Ammien Marcellin ajoute que Julien eut presque aussitôt l'occasion de tenir parole : les Pétulants et les Celtes — ces corps d'élite qui avaient été les principaux agents de la révolution — ayant demandé pour quelques intendants militaires * la nomination à des postes de gouverneurs de provinces, ne purent l'obtenir. Us comprirent la sagesse de ce refus, et n'en montrèrent point de mécontentement.

Julien, cependant, n'était pas sans inquiétudes. Même appuyé sur l'armée des Gaules, il sentait la faiblesse de l'établissement nouveau. La fortune de Constance avait toujours fait, jusqu'à ce jour, triompher ce souverain des rivaux et des compétiteurs. Magnence, Yétranion, Népotien, Décence, Silvain, Gallus, tous ceux qui, durant son long règne, prirent ou reçurent la pourpre, avaient péri misérablement 2 . Par les armes, par la diplomatie, par la ruse, il avait toujours eu raison. Julien se savait à la merci d'un hasard. Ce que des soldats avaient fait, d'autres soldats pouvaient le défaire. Sans douté, les chefs qu'il redoutait le plus étaient maintenant éloignés. L'envoyé de Constance, Decentius, avait quitté Paris 3 . Loin de mettre obstacle à la fuite du préfet du prétoire, Florentius, Julien l'avait laissé partir de Vienne, et avait même autorisé sa femme et ses enfants à se servir, pour le rejoindre, des voitures publiques 4 . Le retour du maître de la cavalerie, Lupicin, pouvait être plus inquiétant. Celni-ci avait été envoyé en Bretagne, au commencement de l'année, pour repousser une in-

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