Tacite, Ann. v \, 16 et suiv
l'intérieur, soit dans ces camps permanents, établis aux frontières comme de véritables citadelles, d'où il était tiré quelquefois pour des expéditions lointaines, mais où il revenait comme à son centre naturel, domicile invariable de sa cohorte ou de sa légion. Vétéran, à la sortie du service il recevait ordinairement des terres, et les moyens de les cultiver. Le soldat de carrière trouvait donc, dans la profession des armes, des avantages supérieurs à ceux que, dans bien des cas, lui eût offerts la vie civile *. On comprend que placé, lui aussi, entre la crainte de perdre ces avantages et la fidélité qu'il devait à sa religion, plus d'un chrétien, simple soldat, ait eu besoin d'une véritable force d'âme pour refuser, comme le firent un grand nombre au témoignage de saint Grégoire de Nazianze, l'apostasie demandée par l'empereur.
Julien employait la ruse pour obtenir celle des soldats, même à leur insu. La ruse était un des moyens préférés par son esprit compliqué. Ce qu'il cherchait, c'était moins de contraindre les chrétiens que de les faire tomber comme par hasard, et de profiter de cette chute accidentelle pour leur persuader qu'ils ne pouvaient plus se relever. Il excellait à tendre des pièges. C'est ainsi qu'auprès de ses portraits exposés, sous forme de statues ou de tableaux, dans les lieux publics, il ne plaçait point, selon l'usage, des figures allégoriques de villes offrant des dons, de captifs enchaînés, de magistrats agenouillés, de Victoires tenant des couronnes, mais bien des images de divinités, afin qu'après avoir
1. Il ne faut pas oublier que depuis Dioctétien l'enrôlement dans la milice était interdit aux fils de décurions et à tout homme capable de supporter les charges municipales, c'est-à-dire à toute la bourgeoisie riche. Code Jtistinien, XII, xxxiv, 2.
salué, selon l'usage, l'effigie impériale, les chrétiens parussent avoir adoré celle de quelque dieu. Ceux qui, avertis, passaient sans saluer étaient punis pour avoir manqué de respect à l'empereur : ceux qui saluaient étaient considérés comme ayant abjuré 1 . Un moyen de ce genre fut employé pour compromettre de la même manière les soldats.
Julien faisait un jour à son armée une de ces distributions extraordinaires par lesquelles on célébrait les fêtes nationales, les anniversaires impériaux ou les victoires. Près du tribunal où il était assis fut placé un autel, sur lequel on avait allumé du feu. Chaque soldat reçut Tordre de jeter dans le feu un grain d'encens, quand il s'approcherait de l'empereur pour recevoir l'argent de sa main. C'était, disait-on, le vieil usage romain, restauré comme tant d'autres choses de la discipline traditionnelle. Plusieurs soldats chrétiens ne virent pas le piège, et firent sans hésitation ce qui leur était commandé. D'autres sentirent qu'en obéissant ils sacrifiaient à la manière païenne : mais la cupidité, la peur, l'entraînement de l'exemple, les firent passer outre. 11 y en eut de plus braves qui refusèrent de brûler l'encens, et renoncèrent au présent de l'empereur. Quelques-uns feignirent d'être malades, pour ne pas assister à la distribution.
On raconte qu'après celle-ci, plusieurs soldats chrétiens, prenant leur repas avec des camarades, firent, selon leur coutume, le signe de la croix avant de boire. « Comment, leur dit-on, pouvez-vous encore invoquer Jésus-Christ? vous n'êtes plus chrétiens. » Ils demandèrent l'explication de cette parole. « En jetant l'encens sur
i. Saiot Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 80-81.
l'autel, répondirent leurs camarades, vous avez fait acte de paganisme et renié le Christ. » Furieux d'avoir été joués, les soldats se levèrent, et coururent sur la place publique, protestant tout haut de leur foi. On les entendait crier : « Nous sommes chrétiens ; nous voulons que tout le monde le sache, et que Dieu l'entende. Nous n'avons pas renié Jésus-Christ et abjuré notre baptême. Si notre main a failli, la volonté n'y a point eu de part. L'empereur nous a trompés. » Non contents de protester ainsi, d'exhorter leurs amis à les imiter, les soldats se rendirent au palais, pénétrèrent jusqu'à Julien, et jetèrent à ses pieds l'argent qu'ils avaient reçu. « Immole-nous, lui dirent-ils, à Jésus-Christ, notre seul roi, qui nous tient lieu de toutes choses. »
Si l'on en croit l'historien Théodoret 1 , Julien les condamna à avoir la tète tranchée. Ils furent conduits hors de la ville, suivis d'une grande foule, qui témoignait hautement de sa sympathie pour les condamnés 2 . Le moment de l'exécution étant arrivé, le plus âgé des soldats demanda au bourreau de commencer par le plus jeune, nommé Romain : il craignait que la vue du supplice des autres n'ébranlât le courage de celui-ci. Au moment où Romain, les yeux bandés, attendait le coup mortel, survint un messager de l'empereur, annonçant une commutation de peine. « Hélas! Romain n'était pas