Tillemont, Mémoires, t. VII, p
étant donné le vague où se tient ordinairement Ammien dans tout ce qui n'est point récits militaires, cependant le manque, sous sa plume, de toute allusion à un édit relatif non plus aux maîtres, mais aux élèves chrétiens, peut laisser quelque doute sur l'existence de celui-ci. On se demande alors si les écrivains religieux, qui ont fait allusion à une défense pour les chrétiens de fréquenter les écoles d'enseignement classique, n'ont point employé des termes généraux, exacts non quant au fait lui-même, mais seulement quant à ses conséquences. L'édit sur les maîtres pouvait en effet, même s'il ne devait pas être complété par un autre, suffire à écarter de l'enseignement classique les chrétiens attachés à leur foi.
C'était une arme à deux tranchants. Ou la majorité des pères de famille chrétiens s'abstiendrait dorénavant d'envoyer ses enfants aux écoles de grammaire et de rhétorique, les priverait, par conséquent, de l'enseignement secondaire, de l'enseignement supérieur, et les condamnerait à l'infériorité intellectuelle, ou les jeunes chrétiens continueraient à demander à l'enseignement public la connaissance des « lettres humaines; » mais, privés désormais de s'adresser à des maîtres professant leur religion, ils seraient condamnés à n'entendre que des leçons où les auteurs païens seraient expliqués sans correctif, ou même dans un but avoué de propagande. Après une ou deux générations, une partie de la jeunesse chrétienne serait retournée au paganisme, une autre partie aurait volontairement renoncé aux hautes études, serait devenue incapable de répandre ou de défendre des idées, et de prendre part aux affaires publiques. Les grands lettrés chrétiens du
quatrième siècle, dont plusieurs avaient été les condisciples de Julien à l'université d'Athènes, et devaient à l'éducation qu'ils avaient reçue la variété de leurs connaissances, la perfection de leur style, la puissance de leur action oratoire, n'auraient pas de successeurs. La pensée chrétienne resterait enfermée à l'église, et serait privée désormais des moyens de rayonner sur le monde.
Le premier édit de Julien aurait donc suffi à empêcher les chrétiens d'apprendre aussi bien que d'enseigner. En vertu de ses dispositions, les écoles de littérature classique devenaient des séminaires de paganisme. On n'y permettait plus un enseignement neutre, borné aux seules matières d'histoire ou de philologie. Le professeur qui voulait expliquer les auteurs classiques était tenu de le faire en adorateur des dieux. Des parents chrétiens ne pouvaient guère, désormais, envoyer, avec sécurité de conscience, leurs fils s'asseoir au pied de chaires d'où tombait un tel enseignement. Si l'on admet qu'il y eut un seul édit, on dira avec Gibbon : « Les chrétiens eurent la défense directe d'enseigner; ils eurent l'interdiction indirecte d'apprendre, puisqu'il leur devint moralement impossible de fréquenter les écoles païennes 1 . »
On aimerait à connaître l'accueil fait par l'opinion publique à la législation scolaire de 362. Elle fut sans