Ibid
3. « Erat au te m litteraruro sensus hujusmodi. » Ibid. Il ne faut probablement pas entendre le mot sensus comme si Ammien avait reconstitué de mémoire on d'imagination le message de Julien. Il est beaucoup plus vraisemblable qu'il en donne une reproduction textuelle.
nibles et continuelles, ne pouvait, sans indignation, supporter plus longtemps d'avoir pour chef un César incapable de récompenser ses sueurs quotidiennes et ses fréquentes victoires. Déjà irrité de n'obtenir point d'avancement, et même de ne pas toucher sa solde annuelle, il a tout à coup appris Tordre imprévu qui envoyait dans l'extrême Orient, sans argent, sans ressources, les séparant de leurs femmes et de leurs enfants, des hommes accoutumés au climat des pays froids. Exaspérés, les soldats ont assiégé de nuit le palais, appelant à grands cris Julien Auguste. J'ai été saisi d'horreur, je l'avoue, et je me suis caché : me tenant autant que je l'ai pu hors de leur portée, j'ai cherché mon salut dans la dissimulation et dans les ténèbres. Cependant, comme on ne m'accordait aucune trêve, exposant sans abri ma poitrine au péril, je me suis enfin montré dans l'espoir d'apaiser le tumulte par l'autorité ou par la persuasion. Hais la colère des soldais alla croissant : ils en vinrent à ce point, qu'au moment où je m'efforçais de combattre leur obstination par mes prières, ils me menaçaient moi-même de mort. Vaincu enfin, et luttant contre moi-même, ce que peut-être, quand je ne serai plus, reconnaîtra hautement un autre prince, j'ai cédé, dans l'espoir d'apaiser la violence armée. Tel est le récit des faits : accueille-le, je te prie, avec calme. Ne crois point qu'il ait été fait quelque chose de mal, et n'écoute pas les insinuations de ceux qui cherchent à mettre la discorde entre les princes : mais écarte l'adulation, qui nourrit les vices, regarde la justice, reine des vertus, et accepte de bonne foi les conditions équitables que je te propose, considérant qu'elles sont à l'avantage de l'État romain et de nous, qui sommes unis et par la parenté et par le com-
mun exercice du pouvoir suprême. Pardonne donc : les choses que je demande avec raison, je désire moins encore les voir accomplies que les voir approuvées par toi comme utiles et justes : j'attendrai ensuite avec impatience tes ordres. Ce qu'il est nécessaire de faire à présent, je le dirai brièvement. Je te fournirai des chevaux de trait venus d'Espagne, et des Lètes, qui pourront être adjoints aux Gentils et aux Scutaires, jeunes barbares nés de ce côté-ci du Rhin ou provenant de peuplades émigrées sur nos terres 1 . Et je jure que jusqu'à la fin de ma vie je te fournirai ces contingents, non seulement de bonne grâce, mais avec le vif désir de te servir. Ta clémence me nommera des préfets du prétoire, connus pour leur équité et pour leur mérite : mais il est juste que tu me laisses choisir les magistrats ordinaires, les commandants de troupes, et les officiers de mes gardes. Car il serait déraisonnable qu'un prince eût à son côté des hommes dont il ignore le caractère et les dispositions. Hais j'affirme sans hésitation ceci : on ne pourra jamais envoyer, de leur plein gré ou de force, loin de la Gaule, parmi les fatigues et les périls, des recrues, dont la jeunesse serait exposée à une mort certaine par le regret du passé et l'appréhension de l'avenir. Il ne convient pas de tirer d'ici des contingents à opposer aux Perses, quand les invasions des Barbares ne sont pas encore arrêtées, et que (permets-moi de dire la vérité) nos provinces , souffrant de maux continuels, ont besoin elles-mêmes de secours extérieurs.
1. On remarquera que Julien offre ici de renToyer à Constance les mêmes auxiliaires barbares qui étaient partis d'abord avec Sinlula, puis revenus à Paris.
Voilà ce que j'ai écrit, utilement, je le pense : voilà ce que je te demande et ce dont je te supplie. Car je sais, pour ne rien dire qui ne convienne à notre dignité, je sais combien de situations poussées à l'extrême, et déjà compromises et perdues, ont été améliorées par l'accord de princes qui se faisaient des concessions réciproques. L'exemple de nos ancêtres montre que ceux qui ont gardé cette modération ont trouvé le secret de vivre heureux et paisibles, en laissant de bons souvenirs à la plus lointaine postérité. »
Cette lettre était digne, et surtout habile : il est visible qu'en l'écrivant Julien, effrayé de ses actes, satisfait de sa fortune, et n'ayant nul intérêt à pousser plus loin le conflit, cherchait à amener un arrangement. Si ses paroles ne contenaient pas le désaveu impossible de la révolution faite à Paris, elles offraient cependant des concessions de détail, qui atténuaient, dans une certaine mesure, la portée de celle-ci. La promesse d'envoyer à Constance des contingents barbares, l'offre d'accepter de sa main un préfet du prétoire, maintenaient entre les deux empereurs une apparence de hiérarchie 1 . Julien signa seulement sa lettre du titre de César, pour faire encore preuve d'égards envers le premier Auguste, et montrer qu'il soumettait à sa ratification le titre plus élevé que lui avaient conféré les soldats 2 .
Le choix des ambassadeurs chargés de porter ce message à Constance s'inspirait des mêmes pensées de conciliation. L'un, Pentadius, maître des offices, avait été
1. Aurelius Victor résume ainsi ces propositions de Julien : « Julianns mandatis mollioribus refert se sub nomine celsi imperii multo officiosius pariturum. » Epitome, 42.
2. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 367.
jusque-là en Gaule le représentant de Constance auprès de Julien, plutôt que le serviteur de celui-ci. L'autre était le chambellan Euthère, qui était venu à Milan, en 359, plaider avec succès devant Constance la cause de Julien accusé par Marcel, et avait laissé à sa cour un excellent souvenir 1 .
Cette fois, ce n'était pas à Milan que devaient se rendre les envoyés. Il leur fallait, faisant aussi rapidement que possible un long et pénible voyage, aller chercher Constance en Asie. Le souverain avait passé l'hiver à Constantinople, occupé à recruter des soldats pour s'opposer aux progrès chaque jour plus menaçants du roi de Perse Sapor, qui venait de prendre en Mésopotamie Singare et Bezabde. Ne recevant pas de Gaule les renforts qu'il avait demandés, il avait fait en Orient de grandes levées d'hommes, et obtenu des Scythes qui occupaient les bords de la mer Noire l'envoi de corps alliés et de mercenaires. Ayant ainsi renforcé son armée, il s'était, à la tête de ces nouvelles troupes, rapproché de la frontière menacée. Il se trouvait, vers la fin du printemps, à Césarée, métropole de la Cappadoce, — tout près de ce château de Macellum, où s'était écoulée une partie de la jeunesse de Julien.
Dès qu'ils furent sortis des États du César, les députés s'aperçurent que les espérances de celui-ci étaient mêlées d'illusions, et que la mission dont il les avait chargés serait difficile. Les gouverneurs des provinces qu'ils traversaient les accueillaient mal. On les regardait avec défiance. A mesure qu'ils approchaient des contrées où résidait Constance, ils sentaient grandir l'hostilité et