‹ Julien l'Apostat (volume 5)Chapitre 23 sur 31 · RES · texte numérisé non relu

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tions de la foule, demanda quel personnage faisait son entrée dans la ville. « Julien César, » répondit-on. « C’est lui qui restaurera les temples des dieux, » s’écria l’aveugle (1). N'y a-t-il là qu'un mot forgé après coup, comme tant de mots historiques? Ou serait-ce la parole en l'air d'une vieille femme qui se serait trouvée vraie par hasard ? Ou doit-on croire que quelques-uns au moins, parmi les païens des Gaules, avaient été avertis par leurs coreligionnaires orientaux des vrais sentiments de Julien? Cette dernière hypothèse n’est pas impossible, si l’on se rappelle que Vienne, comme Lyon, recevait par le Rhône non seulement des marchandises, mais les communieations de toute sorte importées d'Orient, et que de l'Asie, à toute époque, bien des idées, bien des opinions, bien des rumeurs pénétrèrent par cette voie jusqu'au cœur de la Gaule.

Julien passa la moitié de l’année 356 à Vienne, où 1l prit pour la première fois les insignes du consulat (2). Son hiver fut « laborieux (3). » Improvisé souverain et général, Julien avait tout à apprendre. Il voulut étudier l’un après l’autre les exercices militaires, et jusqu’à ceux que, pour assouplir les soldats romains, on leur faisait exécuter en cadence aux sons de la flûte. Comme il dansait ainsi la pyrrhique : « O Platon, Platon! » s'écria-t-il, souriant et soupirant à la fois (4). Mais le disciple de Platon était

(1) « Tunc anus quaedam orba lumine, cum percontando quisnam esset ingressus, Julianum Caesarem compererat, exclamavit hunc deorum templa reparaturum. » Zbid.

(2) « Imp. Flavius Julius Constantinus Aug. VIII, Flavius Claudius Julianus Caesar, »

(3) « Negotiosam hiemem. » Ammien Marcellin, XVI, 2.

(4) 1bid., 5.

résolu à faire son devoir. Il se proposait l’exemple de Marc Aurèle (1), qui sut travailler sans relâche à son perfectionnement moral tout en gouvernant son Empire et en guerroyant contre les Barbares. Julien dut sentir s’éveiller en lui l'instinct militaire, que n’eut jamais Mare Aurèle. Ammien nous dit que, pendant ses premiers mois de séjour en Gaule, « poussé par sa vigueur native, il ne rêvait que le bruit des combats et le massacre des Barbares (2). » Son regard politique portait plus loin : se traçant des plans de gouvernement, il recherchait d'avance les moyens, si le sort des armes était favorable, de rétablir la prospérité de la Gaule ou, selon l’expression de l'historien, « de réunir les fragments de la province brisée (3). »

Pendant son séjour à Vienne, Julien se trouva indirectement mêlé à la politique générale de Constance, dans ce qu'elle pouvait avoir pour lui de plus compromettant ou de plus odieux. Mais il la subit sans doute plus qu’il ne s’y associa, et l’on peut croire que son nom figura au bas des actes qui devaient porter les signatures réunies de l’Auguste et du César, sans qu’il ait même été consulté. Il n’en est pas moins piquant de voir Julien contresigner la loi rendue par Constance en avril 356 pour interdire, : une fois de plus, le culte païen, et contenant cette sanction, heureusement fort atténuée dans la pratique :

(1) « Rectae perfectaeque rationis indagine congruens Marco, ad cujus aemulationem actus suos effingebat et mores. » Ammien Marcellin, XVI, 1.

(2) « Urgente genuino vigore, pugnarum fragores caedesque barbaricas somniabat. » Jbid.

(3) « Colligere provinciae fragmenta jam parans, si adfuisset flatu tandem secundo. » Ibid. — Libanius, Oratio IV, dit de même qu'il « passa l'hiver à délibérer, » rdv yemu@va &vaoxev etc Bouarv. |

« Nous ordonnons que la peine capitale soit appliquée à tous ceux qui seraient convaincus d’avoir sacrifié ou d’avoir adoré des idoles (1). » Mais Constance, nous l’avons déjà dit, à son désir d’abattre le paganisme joignait un désir non moins ardent de faire triompher l'hérésie arienne. La Gaule avait été en grande partie préservée de celle-ci. Cependant les ariens y suppléaient au nombre par l'audace. A leur tête était l’évêque d'Arles, Saturnin, l'intime ami des deux principaux champions de l’arianisme en Occident, les illyriens Ursace et Valens. Les orthodoxes, de leur côté, venaient de faire une précieuse recrue en la personne d'Hilaire de Poitiers. Né dans cette ville, de bonne bourgeoisie, Hilaire était monté du paganisme au christianisme par un chemin inverse de celui qui fit descendre Julien du christianisme au paganisme, mais assez semblable à la voie que suivit, au n° siècle, saint Justin, que suivra tout à l'heure saint Augustin : la philosophie l'avait conduit à Dieu, l'étude lui avait mis entre les mains les livres de l'Ancien Testament, et la lumière entrevue dans ceux-ci était devenue tout à fait évidente et victorieuse après la lecture de l'Évangile (2). Philosophe, orateur, poète, il était converti depuis peu d'années, quand, le siège épiscopal de sa ville natale étant devenu vacant, le suffrage pôpulaire l'y porta, encore laïque. Hilaire, à peine devenu évêque, adressa à Constance une requête hardie, protestant contre la faveur accordée aux ariens et demandant la liberté pour les catholiques (3). Il revendiqua plus hardiment encore cette liberté au con-

(1) Code Théodosien, XVI, x, 6.

(2) Saint Hilaire de Poitiers, De Trinilate, I. (3) Saint Hilaire de Poitiers, Ad Constantium Augustum, I.

cile de Béziers, tenu dans les premiers mois de 356 (1) sous la présidence du champion de l’arianisme, Saturnin d'Arles. Mais les ariens refusèrent de l'entendre; ils le dénoncèrent à Constance, en réclamant son bannissement. Constance l’exila en Phrygie et frappa de la même peine Rhodan, évêque de Toulouse. On ne sait trop comment Julien se trouva mêlé à cette affaire. Il reçut probablement de Constance l’ordre de faire arrêter les deux évêques et de les faire embarquer pour leur lointaine destination. Peut-être même désapprouya-t-il ces rigueurs et eut-il la main forcée, soit par les réclamations insolentes des ariens, soit par l’injonction impatiente de l’empereur. Dans un écrit adressé de l’exil à Constance, Hilaire semble dire qu’en le bannissant on avait fait injure à Julien lui-même. « J'ai, dit-il, un grave témoin à l'appui de ma plainte : c’est mon seigneur Julien, ton religieux César : lors de ma condamnation à l'exil, il a eu à souffrir des méchants plus d’affronts que moi d’injustices (2). » Ces lignes, assez difficiles à expliquer, montrent au moins que Julien était demeuré personnellement étranger aux querelles entre ariens et catholiques, et que rien ni dans sa conduite ni dans ses paroles ne l’avait encore rendu suspect à ceux-c1. | Cependant Julien eut bientôt autre chose à faire qu'à servir, à son corps défendant, la politique religieuse de Constance. Les Germains, qui n'avaient pas remué de-

(1) Sur la date du concile de Béziers, voir Tillemont, Mémoires, t. VI, P. 749, note v sur saint Hilaire.

(2) « Nec levem habeo querelae meae testem dominum meum religiosum Caesarem tuum Julianum, qui plus in exsilio meo contumeliae a malis,

quam ego injuriae, pertulit. » Saint Hilaire de Poitiers, Ad Constant. Aug., II, 2.

puis son arrivée en Gaule (du moins les historiens ne sienalent aucune incursion de Barbares dans les premiers mois de 356), recommencçaient leurs attaques. Julien apprit, au mois de juin, qu'ils avaient failli prendre Autun. La prise d’Autun eût été un désastre, car cette ville renfermait plusieurs manufactures d'armes (1), qui formaient un véritable arsenal. Mais ses moyens de défense étaient faibles. Bien que ses murailles eussent été réparées par Constance Chlore, leur vétusté, dit Ammien, les rendait presque inutiles (2). Amollie par le séjour des villes, la petite garnison d’Autun, qui occupait les vastes casernes construites pour être le quartier d'hiver des légions (3), ne savait plus se battre (4). Heureusement il y avait dans les environs de nombreux vétérans, soldats de réserve qui, en temps de guerre, pouvaient être rappelés à l’activité (5). Ceux-c1 prirent les armes, firent une résistance désespérée. Courant aux murailles, criant : « Julien César! » ils renversèrent les assaillants déjà par-

(1) « Augustodorensis loricaria (fabrique de cuirasses): balistaria (fabrique de balistes); clibanaria (fabrique de cuirasses de fer); scutaria (fabrique de boucliers) » Notitia Dignitatum, Occid.; éd. Bôcking, t. II, p. 48. Autres manufactures d'armes en Gaule : à Argenton, fabrique de toute espèce d'armes; à Mâcon, fabrique de flèches; à Reims, fabrique d’épées ; à Trèves, fabrique de balistes; à Amiens, fabrique d’épées plates et de boucliers ; à Soissons, fabrique de (le mot manque). Zbid., p. 43-44.

(2) « Augustoduni civitatis antiquae muros spatiosi quidem ambitus, sed carie vetustatis invalidos. » Ammien Marcellin, XVI, 2.

(3) « Devotissimarum hiberna legionum, quarum invictissima robora.. requirunt ut commodis nostris studio gratiae hospitalis operentur. » Eumène, Oratio pro scholis instaurandis.

(4) « Torpente praesentium militum manu. » Ammien Marcellin, XVI, 2.

(5) Tacite, Ann., 1, 17, 26; Marquardt, Rümische Slaaisverwaltung, t. II, p. 448. — Voir dans les Analecta Bollandiana, t. IX, 1890, p. 117-134, l'histoire du vétéran Typasius (cf. Za Persécution de Dioclétien, Dead tt: FT, p.419).

398 x LA PREMIÈRE CAMPAGNE.

venus au haut de leurs échelles (1). Excitée par leur exemple, la garnison reprit courage. Elle fit une sortie, et acheva la déroute des Barbares. Ceux-c1 se hâtèrent de lever le siège. Ému du danger que venait de courir une ville classée jadis parmi les plus fortes et située presque au cœur des Gaules, Julien résolut de prendre sans plus tarder l'offensive. En vain son entourage essayait de le retenir, lui vantant les agréments de la vie de la cour, les charmes d'un repos prolongé au sein du luxe impérial (2) : Julien fit ses préparatifs (3), et, emmenant ce qu'il put rassembler de troupes, ilse mit en route avec l'assurance d’un vieux général (4). Il arriva, le 24 juin, à Autun (5).

Cette ville lettrée avait de quoi le retenir. Par ses rhéteurs, par ses étudiants, par ses écoles dont les bâti-

ments somptueux, entourés de portiques sous lesquels se

déployait en couleurs la carte immense de l'orbis romanus (6), s’élevaient entre le Capitole et le temple d’Apollon (7), elle offrait au jeune César une lointaine image de sa chère Athènes. En d’autres moments, sans doute, il aurait eu plaisir à y demeurer. La pensée ne lui en vint même pas. Prenant seulement le temps de faire re-

(1) « Veteranos concursatione pervigili defendisse : ut solet abrupta saepe discrimina salutis ultima desperatio propulsare. » Ammien Marcellin, XVI, 2. — Libanius fait de cet épisode (Oratio X) un récit tout à fait fantaisiste.

(2) « Ancillari adulatione posthabita, qua eum proximi ad amoenitatem flectebant et luxum. » Ammien Marcellin, XVI, 2.

(3) « Satis omnibus comparatis. » Ammien Marcellin, Loc. cit.

(4) « Velut dux diuturnus, viribus eminens et consiliis. » Ibid.

(5) « VIII kal. Julias Augustodunum pervenit. » Ibid.

(6) A limitation de la carte du portique d’Agrippa, à Rome (Pline, Nat. hist., LI, 14).

(7) Eumène, Oratio pro scholis instaurandis.

poser ses soldats, il ne s’inquiéta que de la route la meilleure pour gagner Auxerre. La contrée aux environs d'Autun était, dès l’époque de Constantin, presque redevenue sauvage : les vignobles avaient dégénéré; des fondrières et des marécages s'étaient formés; on eût dit un vaste désert « inculte, hérissé, muet, ténébreux (1). » Probablement les désastres des dernières années n'avaient fait qu'aggraver cet état. Aussi, pour déterminer la direction à suivre, fut-il nécessaire de réunir une sorte de conseil, où furent convoqués les gens du pays qui en connaissaient le mieux les chemins. Les avis furent différents : les uns proposèrent des routes plus sûres, mais plus longues; d’autres rappelèrent que naguère un général, avec plusieurs milliers d'hommes des cohortes auxiliaires, avait suivi un chemin à travers bois, dangereux parce qu'à la faveur des ténèbres les surprises de l'ennemi y étaient faciles (2), mais beaucoup plus court. La volonté d'arriver vite, probablement aussi le désir d'imiter un acte d’audace (3), décidèrent Julien à imiter cet exemple. Il choisit parmi ses troupes un escadron de cataphractaires, — sans doute ces cavaliers à la souple armure de mailles de fer que Constance avait introduits dans l’armée romaine (4%), — et un détachement de bal-

(1) « Nunc.…. interclusis vastitate meatibus, quicquid humiditate sua fuerat uberius, in voraginem et stagna conversum. Ipsae denique vineae.… ita vetustate senuerunt, ut cuitum jam poene non sentiant... Vasta omnia, inculta, squalentia, muta, tenebrosa. » Eumène, Paneg. Flaviensium nomine Constantino Aug. dictus.

(2) «.. Per compendiosas vias, verum suspectas, quia tenebris multis umbrantur. » Ammien Marcellin, XVI, 2.

(3) « Caesar audaciam viri fortis imitari magnopere nitebatur. » Ibid.

(4) C'était une troupe d'élite, la garde préférée de Constance. Comment concilier sa présence dans l’armée de Julien avec les plaintes de celui-ci?

‘listarii, soldats d'infanterie légère (1). L'expérience militaire d'Ammien lui fait critiquer ce choix et (pour des raisons qui nous échappent) juger peu sûre une escorte ainsi composée (2). Julien parvint cependant sans encombre à Auxerre. Il prit à peine le temps de s’y reposer, et partit pour Troyes. En route, 1l fut attaqué par les Barbares. Il se tint d’abord sur la défensive, craignant, s'il faisait un mouvement en avant, de rencontrer des adversaires plus nombreux; puis, s'enhardissant, il fit prendre à ses soldats des positions bien choisies, d’où ils se précipitèrent sur l’ennemiet firent quelques prisonniers; mais la pesanteur de leurs armes ne leur permit pas de continuer la poursuite (3). Ce premier succès donna confiance à Julien; à travers mille difficultés, 1l parvint avec sa petite troupe jusque devant Troyes, investie par une multitude de Barbares. La panique y était si grande que, quand Julien parut à l’une des portes de la ville, on hésita d’abord à lui ouvrir, croyant voir l’ennemi (4). Sa présence avait suffi probablement à disperser sur ce point les bandes toujours mobiles des envahisseurs, car à peine s’arrêta-t-il à Troyes, dans sa hâte de se diriger vers Reims, où l’attendait le gros de l’armée romaine, concentrée sous le commandement de deux généraux, Marcel et Ursicin.

Ursicin était ce « maitre de la cavalerie » qui, en 355,

(1) Végèce, De re militari, II, 2, « — Praefectus militum Balistariorum. » Notitia dignitatum, Occid.; Bôcking, t. III, p. 117.

(2) « Parum ad tuendum rectorem idonea. » Ammien Marcellin, XVI, 2:

(3) « Quia sequi non valebat gravitate praepeditus armorum. » 1bid.

(4) &« Per multa discrimina venerat Tricassas adeo insperatus, ut eo portas poene pulsante, diffusae barbarae multitudinis metu, aditus urbis non sine anxia panderetur ambage, » Zbid.

avait traitreusement fait périr à Cologne le malheureux Silvain. Marcel venait d’être envoyé en Gaule pour lui succéder dans le commandement des troupes; mais Ursicin devait demeurer avec elles jusqu’à la fin de la guerre. À en croire Julien, les deux généraux étaient chargés

avant tout de le surveiller. « Ils avaient l’ordre écrit d’a-

voir l’œil sur moi encore plus que sur l'ennemi (1). » Julien, de son côté, avait recu pour mission « moins de commander l’armée que d’obéir aux généraux qui la commandaient (2). » « On craignait de moi quelque révolte, » ajoute-t-1l (3). La vérité est que Constance pouvaitencore avoir une autre crainte. Julien n'avait aucune expérience des choses militaires quand il fut envoyé en Gaule. Il ne savait même pas ce que sait le simple soldat. L'empereur était excusable de n'avoir pas deviné que celui qui hier encore était un étudiant d'Athènes se révélerait subitement homme de guerre. Qu'il ait voulu le mettre d’abord à l’école de généraux expérimentés, cela n’est pas pour surprendre, et le contraire eût indiqué de la part de Constance une insouciance singulière. Qu'il ait même remis à Julien des instructions minutieuses (4), qu'il l'ait traité un peu, selon l'expression d’Ammien Marcellin, en enfant et en écolier (5), l'âge du jeune César explique suffisamment ces précautions. Julien luimême semble les avoir jugées utiles, car 1l raconte qu’a-

(2) Ibid. — « Les généraux étaient souverains, » où otpatnyoi Dë xüprou, dit de même Libanius dans l’Oratio X.

(3) Julien, loc. cit.

(4) Ibid., 9.

(5) « Cum legeret libellum adsidue, quem Constantius ut privignum ad studia mittens, manu sua conscripserat. » Ammien Marcellin, XVI, 5.

vant de partir il supplia Constance de lui remettre « des espèces de loisécrites, » dont l'observation serait un gage de sa fidélité (1). Une seule chose semble indiquer à son égard une défiance dépassant les limites de la prudence ordinaire et touchant à la mauvaise politique. Tous les moyens de s'attacher les soldats lui furent refusés ; il lui fut même interdit de leur faire les dons et les distributions en usage soit lors de l'avènement d’un nouveau prince, soit en récompense de leurs services ou en réjouissance d’une victoire (2).

Les deux généraux qui commandaient l’armée des Gaules « n'aspiraient qu'au sommeil, » dit Libanius (3). Si cela est vrai (4), ils furent vite réveillés par Julien. Dès son arrivée, un conseil de guerre fut réuni. Bien que les instructions de Constance refusassent à Julien la responsabilité du commandement, il semble que son ascendant se soit imposé tout de suite. Ammien Marcellin, qui faisait partie de l’armée, raconte les faits comme si dès lors Julien avait tout dirigé. Le conseil de guerre décida de marcher versle Rhin. L'objectif de la campagne était la délivrance de Cologne. Tout l’est de ia Gaule se trouvait couvert de bandes de Germaïins. A Dieuze (5), l’armée romaine courut un grand péril. Elle marchait sans se garder assez; les soldats, encouragés par la présence du nouveau César, montraient une ardeur inaccoutumée (6). A la faveur du brouillard, les ennemis,

(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 12.

(2) Ammien Marcellin, XVII, 9.

(3) Toïc orparnyoïs ë pa hpeoke xabesddeuv. Libanius, Oratio X. (4) Socrate, Hist. eccl., IX, 1, dit à peu près la même chose. (6) « Decempagi. »

(6) « Solito acrior miles. » Ammien Marcellin, XVI, 3.

défilant à travers bois, attaquèrent les derrières de l’armée et faillirent envelopper deux légions. Le bruit du combat fut entendu par les cohortes auxiliaires, qui rebroussèrent chemin, se portèrent en hâte vers l’arrièregarde et parvinrent à la dégager. Ce fut, dit Ammien, une lecon pour Julien : la marche de l’armée se fit désormais avec plus de lenteur et de prudence (1). Cette marche eût pu être dangereuse, à travers une contrée remplie de villes et d'oppida plus ou moins fortifiés, sans la singulière répugnance des Germains, qui les empêchait d'en profiter. Fils des campagnes sans bornes et des forêts profondes, ils refusaient de s’enfermer dans les villes. Ces amas de pierres et de briques, ces mornes enceintes, ces rues sans horizon, leur faisaient peur. Ils se seraient trouvés là, disaient-ils, comme ensevelis dans des tombes, ou comme pris sous les mailles d'un filet (2). Aussi demeuraient-ils campés aux environs des places dont ils s'étaient rendus maîtres, sans tirer parti de leurs tours ou de leurs murailles. C’est ainsi qu’il y avait des Alemans ou des Francs tout le long du Rhin, autour de Strasbourg (3), de Brumath (4), de Zabern (5), de Seltz (6), de Spire (7), de Worms (8), de

(1) Ammien Marcellin, XVI, 3...

(2) « Nam ipsa oppida ut circumdata retiis busta declinant. » Ibid. — Sentiment commun à tous les Barbares; Ammien dit de même des Huns : « Aedificiis ullis unquam tecti; sed per haec velut ab usu communi discreta sepulcra declinant. » Zbid., XXXI, 2.

(3) « Argentoratum. »

(4) « Brocomagum. »

(5) « Tabernae. » — Ne pas confondre Tabernae, Zabern, sur les bords du Rhin, avec Saverne dans les Vosges, Tres Tabernae, dont Ammien parle ailleurs, XVI, 12.

(6) « Saletio. »

(7) « Nemetae. »

(8) « Vangiones. »

Mayence (1), établis dans les campagnes, s'en appropriant les fruits, forçant les habitants à travailler pour eux, mais ne laissant pas une garnison dans les villes après les avoir pillées, et ne songeant même pas à garder les petits châteaux des montagnes. Cela explique comment Julien et ses troupes purent assez facilement s’ouvrir un passage à travers les Vosges (2), remporter un premier succès à Brumath, et, remontant de là vers Cologne , reprendre peu à peu toutes les villes que les Barbares n’essayaient pas de défendre. Les pertes des Germains ne furent pas très grandes, bien que Julien eût promis, dit-on, une récompense en argent à tout soldat qui apporterait une tête coupée (3) : on fit, dit Ammien, quelques prisonniers, on tua pendant le combat un certain nombre d’ennemis, mais la plupart échappèrent par la fuite (4).

Coblentz (5), qui avait eu de tout temps un poste fortifié (6), n’opposa pas de résistance. Entre cette place et Cologne, toutes les forteresses avaient été ruinées par les envahisseurs : il ne restait debout qu’une tour isolée (7), qui naturellement ne fut point défendue. On arriva sans obstacle à Cologne, dont les portes étaient ouvertes. Julien s'y établit, et travailla à relever de ses

(1) « Mogontiacum. »

(2) Toù Bocéyou. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes.

(3) Libanius, Oratio X. — Ce détail, s’il est vrai, indiquerait que Julien eut, plus que ne dit Ammien Marcellin, les moyens de récompenser les soldats.

(4) Ammien Marcellin, XVI, 2.

(5) Confluentes.

(6) Cet oppidum est appelé par Ammien « Rigomagum. » Au y: siècle, il y a encore en ce lieu un castrum (Grégoire de Tours, Hist. Franc., VIII, 13).

(7) « Una prope ipsam Coloniam turris. » Ammien Marcellin, XVI, 3.

ruines la malheureuse cité, depuis dix mois tombée aux mains des Barbares (1). Pendant son séjour à Cologne, un prince franc vint solliciter la paix (2); Julien consentit à traiter avec les chefs de quelques tribus, qui s'engagèrent à ne plus inquiéter les sujets de Rome (3). Il s’occupa durant le même temps de deux villes voisines, dont l’une, qui avait été assaillie par l’ennemi, recut une garnison, et dont l’autre, réduite à une extrême famine, fut ravitaillée (#).

On ne nous dit pas le nom de ces deux villes : la plus importante est peut-être Trèves, que Julien visita après avoir quitté Cologne (5). Bien que le but en eût été glorieusement atteint, la campagne n'était pas finie. Constance, en vue probablement de seconder les opérations de Julien, était en ce moment en Rhétie, poursuivant de son côté les Barbares. Julien parait avoir alors remonté la rive droite du Rhin. Revenant de Trèves en pointe vers Strasbourg, dont il s'empara (6), 1l se porta rapidement dans la direction de Bâle, afin de contenir les Germains, que Constance pressait sur l’autre rive.

(1) Ipè unv@v éahwxviév mou Os. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10. {

(2) Ti Baorkeds mLotpas où ouuxp%s Bar6xotxñs. Libanius, Ora{io X.

(3) Ammien Marcellin dit que ce fut un traité de paix, « pacem firmaret Reipubiicae interim profuturam. » Libanius prétend qu'il y eut seulement une courte trêve, onévdetor 62aybv Tiva Ypovov.

(4) Libanius, loc. cit.

(5) « Per Treveros. » Ammien Marcellin, 3.

(6) Le récit un peu confus d'Ammien Marcellin (XVI, 2) pourrait faire croire que Strasbourg fut repris avant Cologne; mais Julien dit clairement (Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10) que la prise de Cologne précéda celle de Strasbourg, qui ne peut avoir eu lieu, par conséquent, que dans cette seconde partie de la campagne... ?’Avéha8oy thv ’Ayotnrivav ëni t@ ‘Pnv@…. “ai veïyos ’Apyévronx mnoiov ms Tai: Ünuwpsiars aÜtoÿ r0ù Boséyou (Hertlein, p. 359).

Mais ceux-ci, se sentant pris entre l'Auguste et le César, se bornèrent à obstruer avec des troncs d'arbres abattus les chemins du pays envahi par Constance et refusèrent la bataille. Bientôt ils demandèrent à leur tour la paix, que Constance leur accorda (1). N'ayant plus rien à faire de ce côté, Julien se dirigea vers Sens, où il prit ses quartiers d'hiver (2).

(1) «... Anno nuper emenso Romanis per Transrhenana spatia fusius volitantibus, nec visus est quisquam laris sui defensor, nec obvius stetit : sed concaede arborum densa undique semitis clausis.. nec resistere ausi nec apponere facem impetraverunt suppliciter obsecrantes... imperatore urgente per Raetias, Caesare proximo nusquam elabi permittente. » Ammien Marcellin, XVI, 12. — Voir, sur ce passage, Tillemont, Histoire des empereurs, t. IV, p. 684, note xxxvur sur Constance, et Schiller, Geschichte der Rôümischen Kaïiserzeit, t. II, p. 309.

(2) « Apud Senonas oppidum tunc opportunum abscessit, » Ammien Marcellin, XVI, 8.

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