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CHAPITRE II LA DÉFENSE DES GAULES

Julien passa à Sens les derniers mois de 356. Il était encore dans toute la joie de la victoire. Maïs, peu enclin au repos, à peine avait-il déposé le harnais de guerre qu'il demanda aux lettres le délassement dont, depuis plusieurs mois, il se sentait privé. Le panégyrique de Constance, prononcé à Milan l’année précédente, avait eu du succès : Julien voulut faire acte de courtisan habile, et en même temps d'homme reconnaissant, en écrivant dans sa retraite gallo-romaine l'éloge de celle à qui il devait sa fortune, l’impératrice Eusébie (1).

Je n’analyserai pas cette seconde production de sa plume aussi longuement que j'ai analysé la première. On a vu, par un précédent exemple, quels sont les défauts et les qualités-du genre, et dans quelle mesure Julien était capable d'éviter les uns et d'atteindre les autres. Peut-être l'éloge d’Eusébie, moins soutenu par la trame des faits historiques, et privé de l'animation que répandaient dans celui de Constance de beaux récits

(1) Julien, Oratio III.

de batailles, paraît-il plus froid, plus artificiel, plus encombré de digressions inutiles. Cependant on y reconnait aussi un accent de sincérité dans la louange et dans l'expression des sentiments de gratitude, qui manque au panégyrique de Constance. Nous avons déjà emprunté à ce discours les traits qui ont aidé à peindre le caractère de l’impératrice (1). En terminant, Julien parle d’un voyage fait par celle-ci à Rome, au moment même où Constance secondait les débuts guerriers du jeune César en menaçant les Alemans du côté de la Rhétie, c’est-à-dire pendant l’automne qui venait de finir. Il décrit, peut-être d’après quelque relation officielle, l’arrivée toute récente de la princesse dans la ville éternelle (2), la joie du peuple et du sénat, que les souverains, à cette époque, visitaient si rarement, les grands préparatifs faits pour la recevoir, et les présents magnifiques dont elle combla les tribus et les centuries. Le discours de Julien est le seul document historique où il soit question de ce voyage, — fait peut-être pour préparer celui que Constance devait accomplir l’année suivante.

Sens était une ville bien fortifiée, et facile à défendre (3). Mais les campagnes voisines avaient été dé-

(1) Voir plus haut, p. 318-319.

(2) Le synchronisme de l'expédition en Rhétie avec le voyage de l'impératrice à Rome aide à dater l'Éloge d'Eusèbie. Celle-ci en effet fera, au printemps de 357, avec Constance et Hélène, un second voyage à Rome, dont Julien ne parle pas. Par conséquent l’Éloge d’Eusébie se place nécessairement avant ce second voyage, c'est-à-dire dans l'hiver de 356-357, et plus probablement pendant la tranquillité relative des derniers mois de 356, avant que les Alemans missent le siège devant Sens. Schwarz, De vita et scriptis Juliani imperatoris, p. 6. place de même (mais sans donner de raisons) ce discours dans l'hiver de 356-357.

(3) Ammien Marcellin, XVI, 3.

vastées par de fréquentes invasions. Elles ne produisaient que la nourriture des habitants. Aussi, pour faire subsister les troupes que Julien amenait avec lui, avait-on été obligé de les disperser. Le César en avait renvoyé une partie dans leurs anciennes garnisons, et surtout sur les points les plus exposés aux attaques. Les autres avaient été réparties entre diverses localités des environs. Parmi les troupes ainsi éloignées de Sens se trouvaient les corps d'élite des Scutaires et des Gentils, particulièrement redoutés des Barbares (1). Prévenus par des transfuges, les envahisseurs reprirent confiance. Ils se persuadèrent qu'ils emporteraient aisément Sens, où restait un faible nombre de soldats. Cela les engagea à entreprendre, contre leur habitude, une campagne d'hiver. Vers la fin de décembre, à l’époque de l’année où habituellement les guerriers Germains demeuraient en repos au fond de leurs forêts, occupés à chasser ou à boire de la bière, toute une armée investit la ville. Julien se hâta de fermer les portes, et de fortifier les points faibles. On le vit jour et nuit, sur les remparts et les tours, dirigeant ses soldats, observant les agresseurs, veillant aux surprises. Son plan était de faire une sortie, et de percer la ligne d'investissement; mais le peu d'hommes qu'il avait sous la main en rendit l'accomplissement impossible. Plusieurs fois il essaya de se dégager, et dut rentrer dans

(1) Ibid., 4. — Sur les Gentiies et les Scutarii, voir Ammien Marcellin XIV, 7; XV, 5; XVIII, 9; XXXVIIT, 13; Notitlia Dignit., Or., 10; Occid., 8. 11 y avait des Gentiles en garnison dans la Deuxième Germanie (Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 359, t. I, p. 485). Ces corps élaient surtout composés de Barbares;"voir la note de Valois sur Ammien Marcellin, XIV, 7.

la ville, accablé par la supériorité du nombre. On le voyait, dit Ammien, grincer des dents, dans ses accès de colère. Mais si l’offensive qu'il rèvait ne réussit pas, il opposa aux efforts de l'ennemi une défensive si énergique, que les Germains renoncèrent à s'emparer de la ville. Après trente jours de siège, ils se retirèrent, hu-. miliés de leur échec, et maudissant, dit encore Ammien, «les folles illusions » qui les avaient conduits devant Sens (1). | |

Le siège eût été plus court et la déroute des Barbares plus complète, si le commandant en chef des armées romaines en Gaule, Marcel, avait fait son devoir. Il avait ses quartiers à peu de distance de la ville assiégée. Rien ne lui était plus facile, apparemment, que de prendre les Barbares à revers. Par jalousie ou par mollesse, il ne fit pas un mouvement. Son inertie plus ou moins calculée eût pu amener la perte de la ville et la capture du César. Le bruit de cette inqualifiable conduite parvint jusqu'à Milan. Constance s’émut. Il cassa Marcel de son grade, et lui donna l’ordre de rentrer dans ses foyers (2). C'était une punition assez douce. Marcel paya d’audace. Se posant en victime de la plus cruelle injustice, il accourut à Milan. Introduit dans le consistoire impérial, il y plaida sa cause, non en accusé, mais en accusateur. Avec des éclats de voix et de grands gestes, il dénonça Julien, et le représenta comme un ambitieux, qui essaie ses ailes avant de monter plus haut. Julien connaissait l’audace de Marcel, la facilité de Constance à recevoir des soupçons : il avait envoyé sur les traces du général disgracié l'un de ses chambellans, l’eunuque Euthère.

(1) Ammien Marcellin, XVI, 4.

(2) Ibid., 4, 7.

LA BATAILLE DE STRASBOURG. alt

Ammien fait d'Euthère un portrait intéressant. C'était un Arménien, d'origine libre, qui, pris tout enfant et mutilé par des brigands, fut vendu à des marchands romains et, sous Constantin, par ceux-ci introduit au palais : il y grandit dans la domesticité impériale, s’instruisant de son mieux, et bientôt remarqué pour la droiture de son naturel, la finesse de son bon sens, l'étendue prodigieuse de sa mémoire et l'honnêteté de ses mœurs. Julien le prit pour chambellan. Il ne se gênait pas pour donner d’utiles conseils, quand le dilettantisme néohellénique l’emportait, chez le jeune César, sur la gravité romaine. Ammien dit qu'il vieillit avec la réputation de n’avoir jamais trahi un secret, si ce n’est pour sauver des innocents, et de n'avoir jamais accru sa fortune par des moyens mauvais. Aussi, quand, fatigué des affaires, 1l se fixera à Rome au lieu d'aller, comme la plupart des eunuques de cour, enfouir dans quelque obscure retraite une opulence mal acquise, il y jouira de la considération universelle, aussi bien vu des grands que du peuple. Ce fidèle serviteur détourna de Julien les attaques de l’audacieux Marcel. Dès qu'il eut rejoint celuici à Milan, il demanda à être entendu. Avec la modestie qui convenait à sa situation, mais aussi avec une grande fermeté, il démentit toutes les imputations dirigées contre son maître. Il raconta l’inaction de Marcel, la longueur du siège, les efforts de Julien, contraint de se défendre seul contre les assaillants. « Je serai toute ma vie, dit-il, le témoin fidèle de mon prince; j'y mettrais ma tête. » Marcel fut vaincu par cette honnête éloquence, et relégué par Constance à Sardique, son pays d'origine (1).

(1) Ibid., 7, 8. — Sur la disgrâäce de Marcel, Julien dit seulement :

Constance comprit, à ce moment, les inconvénients pour Julien d’un commandement divisé et affaibli. Le César avait fait ses preuves de talent et de vaillance : on pouvait en toute sécurité lui confier désormais la direc-

tion des opérations militaires. Constance, après la dis-

grâce de Marcel, mit le César à la tête de toutes les troupes des Gaules. Julien raconte, en termes d'assez

mauvaise humeur, cette décision impériale. « Avec la

pensée, dit-il, de faire un présent de peu de valeur, et

sans se douter du grand changement qui s’ensuivrait

dans les affaires des Celtes, Constance me confia la conduite de l’armée. On était aux premiers jours du printemps (1) » de 357.

Voyant tout en paix dans l'Empire, et « s'imaginant que le temple de Janus était clos pour jamais, » Constance put enfin réaliser un désir formé depuis longtemps : accompagné d'une grande suite militaire, il entra triomphalement dans Rome, et passa un mois à visiter la ville éternelle (2). Eusébie l’accompagnait, et avec elle Hélène, la femme de Julien, qu’une invitation faite dans les termes les plus affectueux avait conviée à être du voyage. La princesse venait d'être mère : mais l’enfant mâle auquel

« L'empereur, ayant conçu des soupçons contre le général en chef, le rap-

pelle et lui ôte le commandement, dont il le juge tout à fait incapable. » .

Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 9. 11 semble que Julien, avec son manque habituel de sincérité, craigne de laisser voir qu'en disgraciant Marcel, Constance a voulu punir l'abandon où celui-ci avait laissé le César assiégé dans Sens.

+ r 2 31? x e o 7 3 … (1) EE ov 6 Kowvotévrios vouioac dMYyuw Lèv Étidwaetv, ox eis TocoÙtov Oë.

ueraboAñc Méetv Ta Tov Ket@v Todyuata, Oidwaot mot TOY oTpaTOrÉdwY TV hyepoviav, Apos &pxñ. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 9 (Hertlein, p. 359).

(2) Sur ce voyage, raconté par Ammien Marcellin, XVI, 10, 11, et par Symmaque, £p., X, 3, voir plus haut, p. 64.

elle avait donné le jour avait péri en naïssant, par une maladresse de la sage-femme. On prétendit que cette mala dresse n'était pas involontaire, et que la sage-femme avait été achetée par Eusébie, demeurée stérile après plusieurs années de mariage, et jalouse de la fécondité de sa belle-sœur. Les mêmes rumeurs, dont Ammien Marcellin se rend l’écho, lui attribuent encore d’avoir, pendant le voyage de Rome, fait boire par surprise à Hélène un breuvage destiné à la faire avorter toutes les fois qu'elle deviendrait enceinte. Il est difficile de savoir s’il y a quelque chose de vrai dans la jalousie de l'impératrice, et dans les criminelles pratiques que ce sentiment lui aurait inspirées : mais il suffit que le bruit en ait couru, pour augmenter l'intérêt mélancolique qui s’attache à la mémoire de la pauvre princesse.

Constance rencontra à Rome un sénat dont la partie la plus nombreuse, ou au moins la plus influente, était païenne, et empêchait d'exécuter les lois qu’il avait rendues contre l’ancienne religion (1). Il y trouva en même temps la partie féminine de l'aristocratie ardemment attachée à l’orthodoxie catholique, et fut obligé de recevoir une députation des plus grandes dames de Rome demandant le rappel de Libère. Il eut le déplaisir de voir les mêmes sentiments partagés par la masse du peuple, qui, au milieu même des jeux offerts par lui, réclamait à grands cris le retour du pape exilé (2). Mais le charme de Rome effacait toutes les dissonances. Nulle part, peut-être, Constance ne fut plus heureux et plus aimable. Fier de son talent oratoire, il haranguaït le

(1) Voir plus haut, p. 61.

(2) Voir plus haut, p. 134.

sénat dans la curie, le peuple du haut des rostres. La liberté de parole dont usait la foule romaine, qui se souvenait toujours, même devant ses maitres, qu’elle avait été le peuple-roi, ne choquait point ses oreilles. Épris de la beauté de la ville éternelle, il rêvait de l'embellir encore, et en même temps il se préoccupait de reproduire, pour en orner quelqu'une de ses résidences, les œuvres d'art qui l'avaient le plus frappé. On sait la réponse du prince persan Hormisdas, à qui Constance manifestait l'intention de faire copier la statue équestre qui décorait le forum alors si splendide de Trajan : « Avant de placer quelque part ce cheval, il faudrait lui bâtir une écurie comme celle-ci. » Mais le Persan, avec la philosophie amère que le malheur donne aux exilés, ajoutait : « Ce qui me console, à Rome, c’est de voir que là aussi on est mortel. » Constance, lui, eût voiontiers oublié, parmi les splendeurs du Palatin, cette condition commune de l'humanité. Il se trouvait si bien dans la séculaire demeure des Césars, qu’il y serait resté longtemps (1), si des bruits de guerre n'étaient venus, à plusieurs reprises, frapper ses oreilles. Le temple de Janus n’était pas si bien fermé, qu'on n’en entendit, de nouveau, grincer les portes d’airain. Des messagers vinrent successivement annoncer à l’empereur que les Suèves ravageaient la Rhétie, que les Quades avaient envahi la Valérie (2), que les Sarmates étaient en Pan-

(1) « Cupiens itaque augustissima omnium sede morari diutius imperator... » Ammien Marcellin, XVI, 11.

(2) Province bordant, à l’est, la Pannonie Inférieure, et qu’il ne faut pas confondre avec la Valérie italienne, limitrophe du Samnium. Voir la carte de la division provinciale de 297, dans Mommsen, Mémoires sur les provinces romaines, trad, Picot.

nonie et en Médie. Si ces nouvelles se trouvaient vraies, c'étaient les lignes des Alpes et du Danube touchées à la fois par un mouvement d'invasion qui pouvait atteindre d’un côté le nord de l'Italie, et de l’autre menacer la Grèce et presque Constantinople. Force était bien à Constance d'y veiller. Il s’arracha donc, au bout de trente jours, aux délices de Rome, et, après ce mois de vacances, si rare dans la vie d’un souverain, il se rendit à Milan, et de là, par le Trentin, à Sirmium. Mais il se trouva que le péril avait été exagéré. A Sirmium, Constance s’occupa des intérêts de l’arianisme plus que de ceux de l’Empire (1); et, dans un voyage qu'il fit à la fin de l’été sur les frontières des Quades et des Sarmates, 1l reçut de leurs princes des assurances de paix (2).

La vraie lutte contre les Barbares était alors, non sur les Alpes ou sur le Danube, mais sur le Rhin. L’agglomération de peuplades que l’on désigne sous le nom général d’Alemans s’agitait de plus en plus (3). La Germanie romaine, et après elle la Gaule, étaient de nouveau menacées. Constance, dont on ne peut nier l’intelligence stratégique, dressa un excellent plan de campagne. Il venait d’adjoindre à Julien, en remplacement de Marcel exilé et d’Ursicin rappelé en Orient (4),

(1) Second synode de Sirmium, composé d’évêques occidentaux; formule arienne adoptée par le synode; souscription de cette formule par le vieil Osius. Héfélé, Hist. des conciles, trad. Delare, t. II, p. 56-58.

(2) ’Exeivou DE 60sUoavros évoy nai quhiws ÉVTUYOVTOS TOÏS TApoLxOÏGL TOY "Lorpov Éôvectv. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10 (Hertlein. p. 360).

(3) « Germanicis undique circumfrementibus minis. » Ammien Marcellin, XVI, 12.

(4) Ammien Marcellin, XVI, 11. A partir de ce moment, Ammien Marcellin, qui était attaché, comme officier, à la personne d'Ursicin, et qui le

le vieux Sévère, général à la fois expérimenté et modeste, qui tout de suite lui inspira confiance. Le César partit de Sens à la tête de ses troupes, et marcha vers Reims (1) : une armée de vingt-cinq mille hommes (2), remontant d'Italie sous le commandement du maitre de la milice Barbation, devait en même temps se diriger vers Bâle. On espérait que les Germains, qui déjà répandaient dans l’est de la Gaule leurs bandes avides de pillage, seraient pris entre les deux armées se rapprochant l’une de l’autre comme les branches d’un compas (3). Le plan fut d’abord déjoué. Un parti de Lètes indépendants se coula inaperçu jusqu'à Lyon. La grande ville manqua d’être surprise, et n'eut que le temps de fermer ses portes. Les envahisseurs, empêchés d'y pénétrer, se dédommagèrent en dévastant les campagnes. Mais Julien, toujours en éveil, détacha de sa petite armée trois escadrons de cavalerie, quil chargea d'observer les routes par lesquelles les Lètes pouvaient opérer leur retraite. Tous ceux qui prirent la direction

suivit en Orient, cesse d'être un témoin oculaire pour les campagnes de Julien en Gaule.

(1) Ammien Marcellin (XVI, 12) : « secundis ominibus motus, Remos properavit. » Cela signifie-t-il que Julien, avant le départ, avait secrètement consulté les présages, d’après les rites païens, ou y a-t-il là une simple métaphore?

(2) Tel est le chiffre donné par Ammien Marcellin; Libanius, Oratio X, dit trente mille hommes, tptouvpious ônAitas, et ajoute qu’on leur donna pour général un homme sachant faire manœuvrer de grandes troupes.

(3) « Cogitatum est enim, solliciteque præstructum, ut sævientes ultra solitum Alemanni, vagantesque fusius, multitudine geminata nostrorum, forcipis specie trusi in angustias cæderentur. » Ammien Marcellin, XVI, 12. — « Dans la langue technique de la stratégie, on appelait forceps ou forfex la disposition en V que prenait un corps de troupes lorsqu'il voulait laisser avancer, pour l’envelopper ensuite, un corps ennemi qui marchait sur lui en formant un coin (cuneus). » Dict. des antiquités, art. Forceps, t. IT, p. 1241.

des Vosges tombèrent aux mains de la cavalerie romaine, avec leur butin encore intact. Mais ceux qui s’échappèrent le long de Jura, vers Bâle, où se trouvait Barbation, passèrent sans être inquiétés : Cella, tribun des Scutaires, qui faisait partie du corps de ce général, interdit même le passage aux cavaliers commandés par deux des officiers de Julien, le tribun Bainobaudes (1) et le futur empereur Valentinien, dont la consigne était de garder cette route. La jeune gloire de Julien offusquait Barbation : non content d'empêcher le César de détruire complètement les ennemis, le général félon tenta de le noircir auprès de Constance, en envoyant à celui-ci une relation mensongère, dans laquelle il accusait Bainobaudes et Valentinien d’être venus sous un faux prétexte, avec la mission secrète de débaucher ses soldats.

Cependant la marche en avant des deux armées, qui se poursuivit pendant l'été, au milieu des moissons mürissantes (2), intimidait les Alemans. Ceux d’entre eux qui campaient sur la rive gauche du Rhin, dans les forêts escarpées des Vosges, furent pris de terreur. Ils obstruèrent par des abattis d'arbres énormes les chemins déjà montueux et difficiles que devaient suivre les troupes. Beaucoup d’entre eux se réfugièrent dans les îles : dont est semé le cours du Rhin. Lorsque Julien et ses soldats arrivèrent au fleuve, ils entendirent résonner à

(1) Ammien Marcellin le qualifie plus loin de « tribunus Cornutorum. » Les Cornuti, ainsi appelés de la ville de Cornutum, en Pannonie, où il y avait une fabrique de boucliers, étaient parmi des « auxiliaires palatins. » Notilia Dignil., Occid., 22.

(2) Axpétoyvros vod sitou. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes’, 9 (Hertlein, p. 359).

leurs oreilles les hurlements lugubres et les injures des Barbares. Afin de les déloger, Julien, qui n’était outillé ni pour naviguer sur le Rhin, ni pour y jeter des ponts, envoya demander à Barbation, dont l’armée était mu-

nie de tous les services, sept bateaux plats faisant partie.

de son équipage de pontonniers (1). Toujours traître, Le maître de la milice, au lieu d'envoyer ces embarcations, les fit brûler comme inutiles. Heureusement des espions germains, que les soldats de Julien avaient saisis, indiquèrent des gués. Pendant les grandes chaleurs de l'été,

il y avait des endroits par où l’on pouvait passer, sinon

à pied sec, au moins avec une assez grande facilité. Julien fit venir des soldats d'infanterie légère, qu'il mit sous les ordres du tribun Baïnobaudes, le même qui, en compagnie de Valentinien, avait eu récemment à se plaindre de la duplicité de Barbation. 11 leur proposa de tenter le passage du fleuve : « Ce sera, leur dit-il, une action mémorable, si vous y réussissez ». Les braves vélites sautèrent dans l’eau, et, tantôt grimpant sur les rochers que le fleuve à demi desséché laissait à découvert, tantôt se servant de leurs boucliers en guise de barques, abordèrent à l'ile la plus proche : là ils massacrèrent « comme du bétail, » sans distinction d'âge ni

de sexe, tous les Barbares qu’ils rencontrèrent. Ayant.

trouvé, amassées Le long de l'ile, les pirogues de ceux-ci, ils y montèrent, et bien que, trop chargées, ces barques manquassent souvent de chavirer, ils s’en servirent pour aller, d’ile en île, donner la chasse aux Alemans. Lorsque, « lassés de tuer, » ils revinrent au rivage, ils

(1) Sur la construction des ponts de bateaux, voir Lamarre , La Milice .

romaine, p. 135-137.

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étaient tellement alourdis par le butin qu'ils avaient du, pendant la iraversée, en jeter une partie à l’eau. Les Barbares demeurés dans les îles que les soldats romains n'avaient pas eu le temps de fouiller reconnurent que ces retraites n'étaient point inaccessibles, même pour une armée dépourvue de flottille, et se hâtèrent de passer sur la rive droite du Rhin, avec leurs femmes, leurs troupeaux et leurs bagages (1).

Julien ne poursuivit pas tout de suite la victoire : il s occupa d’abord de la consolider, et se retira en arrière pour relever les fortifications de Saverne (2), qui avait été Le clef des Vosges jusqu’au jour où les Germains l’avaient démantelée. Dans la forteresse ainsi rétablie, il installa une garnison. Mais il importait.d’en assurer le ravitaillement, que les continuelles incursions des Alemans pouvaient à tout instant rendre impossible. Ceuxci, en fuyant, avaient laissé leurs moissons mûres : précisément, l’époque était venue de les couper. Julien y employa ses soldats : ces moissonneurs armés firent la récolte sans cesser d’avoir l'œil au guet, car on redoutait toujours quelque retour offensif de l'ennemi. Mais il n osa revenir, et laissa les Romains recueillir en paix le froment semé par des mains barbares. Le fort fut ainsi muni de blé pour un an‘Julien s'occupa ensuite de l’approvisionnement de son armée. Précisément un convoi de vivres qu'il attendait lui avait manqué, par une nouvelle félonie de Barbation. Celui-ci l'avait arrèté au passage, s’en était approprié une partie, et avait brûlé le reste. Les soldats de Julien, indignés, se demandaient

(1) Ammien Marcellin, XVI, 12; Libanius, Oratio X. (2) « Tres Tabernae ».

si Barbation était fou, ou s’il avait recu l’ordre secret de contrarier tous les mouvements du César, et de causer sa perte. Ce que l’on connait des intentions de Constance, si l’on examine de près ses actes, permet de rejeter ces bruits comme imaginaires et calomnieux. Mais les soldats étaient excusables d'y croire et de les répandre. Julien, cependant, ne perdait pas le sang froid. Il y avait, heureusement, moyen de réparer le dommage. L'approvisionnement de Saverne n'avait pas épuisé les champs cultivés par les Barbares. Sous la garde de postes placés cà et là, les soldats continuèrent à faucher les blés. On put ainsi mettre dans les charriots de l’armée une provision de blé suffisante pour assurer sa nourriture pendant vingt jours (1).

Cependant la fortune se chargea bientôt de venger Julien. Au moment où la jonction des deux armées allait se faire, Barbation changea brusquement de route, et tenta le passage du Rhin. Libanius assure qu'il avait reçu des ordres de Constance, qui voulait ménager au maître de la milice l’occasion d’une victoire où Julien n'aurait point de part (2). Ce futle contraire qui arriva. Les Alemans, avertis de l'opération hasardeuse projetée par Barbation, le laissèrent approcher du fleuve; maïs dès que le pont de bateaux destiné au passage des troupes eut été construit, les barques qui le portaient furent assaillies par d'innombrables troncs d’arbres, lancés dans le fleuve en temps opportun, et que le courant

(1) Ammien Marcellin, XVI, 12; Libanius, Oratio X.

(2) Kai Éder Ôn otpdreuux Ev taüra dupérepa Yevéobar, xai wç AV où rodd Tà ouviobot pécov deioas 6 np2o60tépos (Baorheds) Wh etéoyn Ths vixns dtepoc, xai dia hyoümevos &précerv Tobs map” aÜTod, rEAEUEL TG [LÈV UMXÉTL GUUuiéar, Otabñvar dë movov. Libanius, Oratio X.

impétueux du Rhin charriait au milieu d'elles, les heurtant, les dispersant, les submergeant (1). Démoralisée par l’effet inattendu de ce stratagème, l’armée de Barbation recula, et, sous l’impression d’une terreur panique, s'enfuit avec lui jusqu’à Bâle, poursuivie par les Barbares. Une grande partie des bagages, voitures, chevaux, conducteurs, tomba aux mains de l’ennemi (2). Dès que la poursuite eut cessé, Barbation disloqua son armée, et renvoya dans leurs quartiers d'hiver (3) les diverses troupes dont elle était formée, bien qu’on fût encore en plein été. Puis, comme si la campagne eût été finie, il se rendit à la cour, non pour se justifier, mais pour accuser Julien (#4).

La dispersion des vingt-cinq mille hommes que Barbation avait eu l’ordre de conduire à son secours laissait le César isolé en Alsace, avec treize mille hommes seulement. Devant Strasbourg campaient sept rois Alemans, dont les contingents formaient une grande multitude. Les confédérés espéraient vaincre sans coup férir. Ils savaient par un transfuge le petit nombre des soldats demeurés avec Julien, et pensaient que la nouvelle du désastre de Barbation et de l’évanouissement de son armée le déciderait à une prompte retraite. Le chef de tous ces rois, l’Agamemnon barbare, était Chnodomaire, qui jadis avait vaincu le frère de Magnence, le César

(1) T'epupodvrt OÈ a ÜT® mhoiotc Toy noTauèv, Teuôvtes The Us dpLäoiv vw où Bar6xpor ATX DoÙv Tayn ÉVAWV, & TPOGTIRTOVTA Tais VAUoi, T&s HLÈV ÔLéGnoce, Ta; Où Oiéponée, Tus D «ai xatédvoe. Libanius, Oratio X. Libanius est le seul à donner ces détails.

(2) Ammien Marcellin, XVI, 12.

(3) « Per stationes hibernas. » 1bid.

(4) Ibid.

Decentius, se vantait d’avoir ruiné d'innombrables cités gauloises et parcouru longtemps la Gaule sans rencontrer d’adversaire. Son orgueil s'était accru par la récente défaite de Barbation, due surtout à lui et à ses

bandes. Il parcourait le camp allemand, la tête haute, le 1

regard étincelant, plein de projets et de paroles téméraires. Julien, lui, mettait le temps à profit en fortifiant, selon les règles de la castramétation romaine, le campement de ses soldats. Quand les envoyés germains furent venus le trouver, le sommant, de la part des sept rois, « de quitter les terres que ceux-c1 avaient acquises par leur courage et par leur épée, » 1l fit attendre quelques jours la réponse à cet orgueilleux message (1). Ce fut seulement après que le camp fut achevé, point d'appui pendant la bataille, protection ou refuge en cas de retraite, qu’il se déclara prèt à combattre.

Le soleil était haut sur l'horizon, quand l’armée romaine sortit de ses retranchements. Au son des trompettes, l'infanterie défila lentement, flanquée de la cavalerie, où brillaient les solides et rapides escadrons des cataphractaires et des sagittaires. Du camp romain à la plaine de Strasbourg, où étaient massés les Barbares, il y avait environ quatre lieues. Déjà l'avant-garde était en route, quand Julien la fit rappeler. « Midi est venu, dit-il; nous arriverons tard sur le champ de bataille, fatigués par la marche, accablés par la chaleur. Nous combattrons à jeun contre des adversaires frais, reposés, qui auront eu le temps de prendre de la nour-

(1) Libanius (Oratio X) prétend que les messagers montrèrent à Julien des lettres de Constance, concédant aux Germains la possession de contrées sur la rive gauche du Rhin, et reprochèrent au César de contrarier la volonté de l'Auguste. Ce détail, omis par Ammien, n’est pas croyable.

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riture. Le soir tombé, nous aurons un ciel sans lune, et, par un temps couvert, nous ne serons même pas aidés de la lueur des étoiles. La prudence nous commande de rentrer dans notre camp, à l'abri des retranchements et des fossés : nous y passerons une nuit tranquille : demain, dès le point du jour, fortifiés par le sommeil et un bon repas, nous marcherons à l'ennemi. » Mais les soldats ne l’entendirent pas ainsi. Au discours de Julien ils répondirent en frappant bruyamment leurs boucliers avec leurs lances, pour montrer leur ardeur de combattre. Les chefs partageaient le sentiment des soldats. Florentius, préfet du prétoire, fit remarquer à Julien qu’il valait mieux profiter des circonstances, et frapper un grand coup sur les Barbares assemblés; que si on les laissait se disperser pour se reformer ailleurs, ennemis partout présents et redevenus insaisissables, on lasserait le soldat romain, dont l'esprit était assez porté à la sédition, et ne pardonnerait pas l’occasion manquée d'une facile victoire. Florentius ajoutait que les Germains sont, en rase compagne, moins braves qu'on ne suppose, et rappelait l'expédition de Constance, l’année précédente, en Rhétie, où au lieu d’ennemis il ne trouva que des abattis d'arbres. Tout à coup, au milieu de l’armée 1mpatiente, une porte-étendard éleva la voix. « Va, cria-til, va, heureux César, où t’appelle la Fortune. Par toi, nous retrouvons la bravoure et l'esprit militaire. Va devant, lève bien haut notre drapeau. Tu vas voir de quoi le soldat romain est capable sous les yeux d’un chef vaillant, pourvu qu’il ait Dieu propice. » Et l'armée s'ébranla d’un seul mouvement, sans que personne ne songeât plus à la retenir.

Parvenus sur une colline, d’où l’on apercevait le Rhin,

les Romains rencontrèrent des éclaireurs ennemis, qui s'enfuirent à toute bride; un seul d’entre eux, qui n’était pas monté, put être pris : 1l raconta que depuis quatre jours des masses germaines traversaient sans in-

terruption le fleuve (1). La plaine, en effet, était toute

noire de soldats en marche : les Romains, à leur vue, s’arrêtèrent, « immobiles et solides comme un mur. » Les Barbares s’arrêtèrent aussi, et les deux armées se regardèrent un instant, dans un silence solennel. Puis le combat commença. La gauche des Alemans était conduite par Chnodomaire, reconnaissable à sa haute stature, à son casque rouge, à l’énorme javeline qu'il portait, à l’adresse avec laquelle il conduisait et domptait un cheval écumant. Leur droite avait pour chef Sérapion, fils de Médéric et neveu de Chnodomaire : il avait fait son éducation en Gaule, où il avait jadis échangé son nom barbare d’Agénaric contre le nom grec de Sérapion. Les cinq autres rois, de nombreux princes (2), les grands (3), marchaient à leur suite, avec trente-cinq mille hommes. Quand l'aile gauche, commandée par Sévère, eut fait quelque pas, elle se trouva au bord d'un marais, que traversait un aqueduc; sous les arches de celui-ci, à demi-obstruées par les roseaux, une mul-

(1) Libanius prétend que Julien eût pu empêcher ces renforts de passer le Rhin, mais laissa volontairement le passage s’effectuer, afin de détruire ensuite un plus grand nombre d’ennemis. Mais il ajoute que Julien livra bataille à temps pour empêcher de nouveaux contingents d'augmenter l’armée barbare au delà de trente mille hommes. Cela ne concorde pas tout à fait avec le récit d'Ammien.

(2) « Regales. »

(3) « Optimates. » Ce mot d’Ammien Marcellin est celui même qu'emploient les lois Barbares pour désigner les grands; voir les textes cités par Fustel de Coulanges, Monarchie franque, p. 76, 82, 83.

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titude de Germains étaient embusqués (1). Les Romains hésitèrent, craignant un piège, et demeurèrent en suspens, sans vouloir ni reculer n1 avancer. Quand Julien, qui se tenait au centre, vit cette hésitation, capable de compromettre le succès de la journée, il courut vers la gauche, suivi de deux cents cavaliers. Sans se soucier des traits qui volaient de toutes parts, 1l allait de rang en rang, relevant les courages, excitant par des paroles brèves et ardentes les Romains à reprendre l’offensive. La marche en avant recommenca. Les Barbares, à leur tour, eurent un moment de trouble. Le menu peuple, qui combattait à pied, craignit d’être abandonné, en cas d'échec, par la cavalerie, composée des princes, des grands, de tous ceux qui étaient assez riches pour avoir un cheval. Avec cette indiscipline, qui faisait sa faiblesse vis-à-vis de la discipline rigoureuse gardée sur le champ de bataille par le soldat romain, la populace barbare exigea que tous les cavaliers missent pied à terre et se confondissent dans ses rangs. Chnodomaire sauta de cheval : tous les autres l’imitèrent. Ils ne croyaient pas faire un grand sacrifice, car 1ls se tenaient sûrs de la victoire.

Le combat se poursuivit avec des fortunes diverses. Pendant que l'aile gauche des Romains poussait devant elle les ennemis, la cavalerie de l’aile droite fléchit : les Cataphractaires, voyant leur chef blessé, reculèrent en désordre. Julien, reconnaissable au drapeau de pourpre qu'un soldat portait derrière lui, courut pour les rallier;

(1) Ammien Marcellin parle des fossés remplis de Barbares, « fossas armatorum refertas; » le détail de l'aqueduc et des roseaux est donné par Libanius (Oratio X.)

mais bientôt les Alemans, passant à travers les escadrons rompus, se heurtèrent à la masse inébranlable de l'infanterie romaine. De ses rangs s’éleva aussitôt le barrit, cri de guerre qui commence par un sourd murmure, et, s'enflant par degrés, finit par imiter le fracas des flots jetés par la tempête contre les rochers (1). Bientôt la mêlée fut générale. Au milieu d’un nuage de poussière, qui s'élevait du sol desséché par la chaleur et dérobait les combattants aux regards, les Barbares, leurs longs cheveux dénoués, Les yeux étincelants de fureur, se jetaient sur les Romains, qui pour s’abriter formaient « la tortue » avec leurs boucliers. L'attaque était si violente, qu'on put croire que ce mur d'acier allait se briser sous les coups. Alors arrivèrent au pas accéléré les Bataves (2) et les Royaux (3), puissante réserve de l’armée romaine. La lutte continua, plus ardente que jamais, les Romains opposant leur expérience et leur calme aux assauts répétés des ennemis. Tout à coup, un groupe d'Alemans, dirigé par les rois, et composé

des nobles attachés à leur personne, que suivaient une

multitude d'hommes du peuple, se jeta avec une telle violence sur les rangs des Romains, qu'il s'ouvrit un

(1) « Barritum civere vel maximum : qui clamor ipso fervore certaminum a tenui susurro exoriens, paullatimque adulescens, ritu extollitur fluctuum cautibus illisorun:. » Ammien Marcellin, XVI, 12; cf. XXVI, 7; XXXI, 7. Végèce (III, 18) dit que le barrit ne doit pas être poussé quand l'ennemi est loin, mais au moment où s'engage la mêlée. Les soldats de Julien se conforment à cette règle. Le barrit paraît avoir être emprunté par les Romains aux Germains : la description du barrit germanique donnée par Tacite, De mor. Germ., 3, ressemble tout à fait à celle du barrit romain, donnée par Ammien.

(2) Corps de cavalerie auxiliaire, recruté parmi les Germanis; Orelli, 1755, 3400, 5263, 5455; Notit. Dignit., Or. et Occid.

(3) « Regii. » Notit. Dignit., Occid.

passage : mais il rencontra en face de lui la légion des Primani (1), qui formait le noyau de l’armée, et n'avait pas encore pris part au combat. Solide comme une tour, elle opposa un front impénétrable aux efforts de l’ennemi. Ammien Marcellin compare la lutte suprême des légionnaires et des Alemans à celle du mirmillon opposant son casque et son bouclier au trident et au filet du rétiaire, et profitant des mouvements désordonnés de celui-ci pour le cribler de blessures. Au pied de ce rempart vivant s’entassaient les cadavres. Sans cesse arrivaient de nouveaux Germains; mais à leur tour ils mordaient la poussière. Les épées, à force de frapper, se faussaient dans la main des soldats : ils ramassaient alors les javelots lancés par les Germains, et s’en servalent contre eux. La victoire se dessinait maintenant pour les Romains, ou, comme le dit Ammien Marcellin, un Dieu propice se déclarait pour eux. Les Barbares perdirent pied, et, avec leur mobilité habituelle, passant d'un acharnement sans exemple à un découragement complet, prirent la fuite dans la direction du Rhin. Tous ceux qui savaient nager se jetèrent dans le fleuve. Les Romains les poursuivirent, et beaucoup. seraient entrés dans l’eau avec eux, si Julien et ses officiers ne les avaient retenus sur la rive. De là, les sagittaires cri-

blaient de flèches les fugitifs, que l’on voyait s’enfoncer

et disparaitre dans les flots. Se souvenant des naumachies qui ensanglantaient trop souvent les amphithéâtres, Ammien dit que l’on assistait à cette scène tragique comme si l’on avait été au spectacle. Seuls parvinrent à la rive opposée ceux qui purent se servir de leurs bou-

(1) « Primanorum legionem. » Wilmanns, 2867; Notil. Dignit., Or.

cliers d’osier en guise de barques. Les Romains avaient, en tout, perdu deux cent quarante trois soldats et quatre officiers, parmi lesquels le brave tribun Baimobaudes, et le chef des cataphractaires dont la blessure avait

causé le désarroi de la cavalerie : on trouva sur le“

champ de bataille six mille cadavres d’Alemans, sans compter ceux que le Rhin avait engloutis (1).

Le « roi des rois » Chnodomaire essayait aussi de gagner le fleuve, avec l'espoir de le traverser. Comme il approchait de la rive, 1l eut à passer par un endroit marécageux; son cheval glissa : précipité à terre, il se réfugia sur une colline boisée, où des Romains l’apercurent. Aussitôt une cohorte, conduite par un tribun, courut pour le prendre; craignant qu'il ne s’échappât pas quelque coin du bois, elle cerna la colline. Mais Chnodomaire ne songeait plus à la fuite : aussi abattu par le malheur qu'il avait été jadis exalté par le succès, dès qu’il vit les soldats il se rendit. Deux cents Barbares qui l’avaient suivi, parmi lesquels trois de ses plus fidèles amis, se rendirent après lui.

La victoire était complète : aussi, quand, au son des clairons, l’armée romaine se rassembla pour le repas du soir et le sommeil de la nuit, salua-t-elle Julien du nom d'Auguste. Mais celui-ci protesta très haut qu'il n'avait

(1) Zosime, avec une incroyable exagération, prétend que « dans la bataille six myriades d'hommes furent tués, et d’autres, en pareil nombre (Ëtépwv dÈ Tocoütwv), périrent dans les flots, » ce qui porterait à cent vingt mille le nombre total des morts Germains (Hist., IT, 3). On voit quels grossissements un fait historique, sous l'influence de l'esprit de parti, peut subir en moins d’un siècle. Libanius, plus modéré, compte huit mille morts, éxtaxtoxt}ots véxpaus (Oratio X), ce qui ne s’écarte guère de l’estimation d'Ammien, si l’on ajoute aux six mille cadavres du champ de bataille le nombre approximatif des noyés. LR Hs

aucune prétention à ce titre. Chnodomaire lui futamené, Le Barbare se prosterna aux pieds du vainqueur, implorant sa grâce. Plus généreux que Constantin, qui, en 306, avait fait exposer aux bêtes deux rois francs dans l’amphithéâtre de Trèves (1), Julien rassura le suppliant, et, pour donner une preuve de sa modestie, « au lieu de trainer son prisonnier à sa suite et de le donner en spectacle aux villes de la Gaule (2), » il commanda de conduire Chnodomaire à Constance, qui le recut au retour de son voyage chez les Quades et les Sarmates. Constance, respectant la parole de Julien, accorda la vie sauve au roi Barbare : il le relégua à Rome, et lui assigna pour prison la caserne des Pérégrins, sur le mont Celius. Transplanté loin de son pays et de ses habitudes, dévoré d'humiliation et de regret, Chnodomaire y mourut bientôt d’une maladie de langueur (3).

Toujours envieux de Julien, et croyant plaire à Constance en rabaïissant le César, les courtisans affectèrent de raïller son succès. Ils le nommaient entre eux Victorinus, soit pour indiquer qu'il n'était, après tout, qu’un « petit vainqueur, » soit par allusion à l’empereur gallo-ro- - maïn Victorinus, qui à l’époque des trente tyrans avait guerroyé contre les Germains (4). Leur flatterie attribuait à Constance tout le mérite de la campagne. Celui-ci avait fini par prendre ces louanges au sérieux, et, soit dans

(1) Eutrope, X, 3; Paneg., VI, 4; VII, 10, 1t; X, 16. Les panégyristes expliquent cet acte cruel de Constantin par la nécessité d'intimider les Barbares.

(2) Julien, Ep. au sénat et au peuple d’Athènes, 10. L'emphase avec laquelle Julien se vante de sa clémence en gâte beaucoup le mérite.

(3) Ammien Marcellin, XVI, 12.

(4) Voir dans les Dernières persécutions du troisième siècle, 2e éd., p. 387 et suiv., l’'Appendice H, Nofe sur l’Empire gallo-romain.

ses discours, soit même dans le préambule de ses édits, il parlait couramment de sa victoire de Strasbourg, des bonnes dispositions qu'il avait fait prendre à son armée, de son prisonnier Chnodomaire. « Cen’est pas moi, c’est lui qui triomphait, » écrit Julien avec amertume (1). Ammien répète les mêmes plaintes (2). Pour être tout à fait juste, il faut se souvenir, ici, que Constance avait l’habitude de parler de la sorte de toutes les victoires gagnées par ses lieutenants : si l’un d'eux avait un succès en Perse, il l'’annonçait aux provinces par des bulletins (3), comme un triomphe personnel (4). Maisil convient d'ajouter que tel fut dans tous les temps l'habitude des souverains de Rome. Dans l'inscription d’Ancyre, Auguste, qui, devenu empereur, ne fit plus la guerre, s’attribue toutes les victoires remportées sous son règne : le sénat lui décerna plusieurs fois le triomphe, et vingt-deux fois il fut salué imperator (5). Antonin le Pieux prit pour la seconde fois le même titre à la suite du succès remporté par Urbicus en Bretagne (6), et souffrait que Fronton lui en donnât le mérite, « comme le succès de la bonne manœuvre d’un : navire revient au pilote immobile à son gouvernail (7). » Sans nier que Julien eût quelque raison de se plaindre, on doit reconnaitre que Constance ne parla point autrement que n'avaient fait, dans des circonstances semblables, les meilleurs et les plus célèbres de ses prédécesseurs.

(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10.

(2) Ammien Marcellin, XVI, 12.

(3) « Litteræ laureatæ. »

(4) Ammien Marcellin, L. c.

(5) Voir dans Duruy, Hist. des Romains, t. IV, p. 153-165, la träduetion par M. Perrot de la célèbre inscription découverte par lui à Ancyre,

(6) Lacour-Gayet, Antonin le Pieux, p. 139, 140.

(7) Cité par Eumène, Paneg. Constantin., 14.

Julien, demeuré maître du champ de bataille, s’occupa d’abord de faire enterrer les morts (1); il montra encore son humanité, en accordant leur grâce aux messagers qui, avant le combat, avaient apporté l’insolente sommation des Barbares; puis il revint à Saverne. De là, il envoya à Metz (2) les prisonniers et le butin. Ensuite, il fit ses préparatifs pour passer leRhin dansla direction de Mayence (3), et porter la guerre en territoire ennemi. L'armée romaine eût préféré demeurer dansses campements, et jouir d’un repos bien gagné. Julien dut employer toute son éloquence pour entrainer ses soldats. On jeta des ponts, et l’armée traversa le fleuve (4). Les Alemans, effrayés d’abord, envoyèrent demander la paix; puis, changeant tout à coup d’avis, ils dépêchèrent d’autres messagers, pour menacer les Romains d'une guerre sans merci, s'ils ne repassaient le fleuve. Julien répondit par un coup d'audace. Il mit à l’eau pendant la nuit de légers navires, et y fitembarquer huit cents soldats, avec ordre de parcourir le fleuve, et de dévaster la rive ennemie. Puis, apercevant au point du jour les collines couvertes d’ennemis, il mit en mouvement son armée. Les soldats escaladèrent allégrement les hauteurs : mais, arrivés au sommet, ils ne trouvèrent personne : les Alemans s'étaient retirés au delà du Mein. Bientôt des tourbillons de fumée, sur toutes les collines, annoncèrent l’œuvre de destruction

(1) Ammien Marcellin, XVII, 1; Libanius, Oratio X.

(2) « Mediomatricos. »

(3) « Mogontiacum. »

(4) « Flumine pontibus constratis transmisso. » Ammien Marcellin, XVII, 1. Trajan avait construit en face de Mayence un pont permanent ; mais probablement ou il avait été ruiné par les Barbares, ou il était insuffisant pour le passage de l’armée romaine.

commencée. Des escouades de cavaliers romains, lancées de toutes parts, ravageaïent l’intérieur des terres, tandis que les barques armées en course portaient la terreursur le rivage. On fit de nombreux prisonniers; on détruisit des récoltes, on captura des troupeaux, on livra aux flammes des habitations construites à la manière romaine par des Germains qui commencçaient à échanger les mœurs primitives des peuples nomades contre les habitudes des civilisés (1).

On avança ainsi pendant dix milles; mais quand l’armée eut atteint, vers les pentes du mont Taunus, ces vastes contrées forestières dont les Romains, depuis César, ont toujours parlé avec horreur, une timidité nouvelle remplaca le premier entrain. Les soldats n’avaient plus devant eux des plaines ouvertes à ravager : ils entraient dans la région des ténèbres:1lsprononçaient en tremblant ce nom vague de forêt Hercynienne, qui s’appliquait indifféremment à toutes les régions boisées de l’est de la Gaule et de l’ouest de la Germanie. Ajoutant foi aux paroles d’un transfuge, ils se persuadaient que les noires futaies qui s’étendaient maintenant à perte de vue devant eux étaient pleines d’embüches, et que de souterrains ignorés surgiraient sur leurs pas des multitudes de Barbares. On hésita longtemps avant de s'engager ainsi dans l'inconnu : puis, le courage militaire reprenant le dessus, on se remit bravement en marche ; mais vite les convois d'hommes, de chevaux, de bagages furent arrêtés par des monceaux d'arbres abattus : les routes étaient barrées avec des chênes, des frênes, d'énormes troncs de sapins. La marche devint difficile : les soldats furent sou-

(1) Ammien Marcellin, XVII, 1.

vent obligés de reculer, afin de chercher en arrière d’autres chemins. Ce fut un dur voyage : l'automne finissait : dans ces âpres régions, le vent devenait glacial, les collines et les vallées étaient couvertes de neige : l’armée se trainait péniblement, souffrait beaucoup. Elle parvint, heureusement, sans rencontrer d’autres ennemis que la forèt et La saison, à un fort bâti par Trajan au confluent de la Nidda et du Mein, et qui, sans cesse attaqué depuis trois siècles, avait été grossièrement réparé : Julien s’y retrancha, et s’occupa de ravitailler son armée. Les Alemans, le voyant ainsi établi sur leur territoire, furent pris de peur : ils envoyèrent des ambassadeurs implorer la paix. Julien leur accorda une trève de dix mois, espace de temps jugé par lui nécessaire pour achever de réparer les murailles du fort, et pour le mettre complètement en état de défense. Bientôt vinrent à lui trois rois Alemans, qui n'avaient point pris pris part à la bataille de Strasbourg, mais y avaient envoyé leurs contingents : ils prêtèrent un serment solennel, selon la mode de leur pays (1), jurant de ne plus attaquer les Romains, de respecter leur forteresse jusqu'à la fin de la trève, et de leur apporter eux-mêmes des vivres, s'ils en avaient besoin (2). De nombreux prisonniers romains furent rendus (3). La campagne de Germanie était terminée, avec profit et avec gloire.

L'heure du repos, cependant, n’avait pas encore sonné. Les Alemans — c’est-à-dire les peuples barbares qui habitaient sur la rive droite du Rhin — étaient pour un

(1) Sur le serment germanique, voir Ozanam, les Germains avant le christianisme, éd. 1855, p. 133.

(2) Ammien Marcellin, XVII, 1.

(3) Libanius, Oratio X.

temps réduits à l'impuissance; mais les Francs — dont les tribus vivaient dans ce qui devint les Flandres et le Brabant — n'avaient rien perdu de leur audace. Même quand ils ne poussaient pas plus avant, le bassin gaulois de la Meuse était parcouru par eux, comme un champ régulier de pillage. L'hiver, qui arrêtait d’autres Barbares, ne mettait pas un terme à leurs incursions : comme l’a dit un contemporain, « ils foulaient avec le même plaisir la neige et les fleurs (1). » Aussi est-ce probablement sans surprise qu’au retour l'avant garde de Julien, commandée par Sévère, et se dirigeant par Cologne et Juliers vers Reims, se heurta contre une bande de Francs, au nombre d'environ un millier (2). Ceux-ci, croyant Julien pour longtemps encore retenu en Germanie, profitaient de l'abandon où il semblait laisser la Gaule pour y ramasser du butin. La rencontre imprévue des premières troupes romaines, la nouvelle de l’arrivée du reste de l’armée, les arrêta. Ils se jetèrent dans deux forts depuis longtemps abandonnés, et dont les murailles croulantes dominaient la Meuse, Pendant cinquante jours, en décembre et en janvier, cette poignée d'hommes, dans deux forteresses à demi ruinées, soutint avec une admirable obstination l'effort de toute l’armée de Julien. Craignant que les Francs ne profitassent d'une nuit sans lune pour s'échapper en suivant le lit gelé de la Meuse, Julien faisait, depuis le lever du soleil jusqu’au soir, parcourir tous les jours la rivière par des bateaux, afin de briser la glace ou de l’'empècher de se rejoindre. Il est probable que les Romains se contentèrent aïnsi

ne — «0

(1) Libanius, Oratio X.

(2) Six cents, dit Ammien Marcellin; mille selon Libanius.

d'un blocus rigoureux, et n’essayèrent pas de donner l'assaut. La fatigue et la famine déterminèrent seuls les Barbares à se rendre. La capitulation vint à temps pour les Romains, car au moment où elle eut lieu une armée de secours allait être envoyée par les tribus franques. Julien fit conduire enchainés ses prisonniers à Constance. Celui-e1 reçut avec joie les fiers captifs, leur fit des présents, et les enrôla dans ses troupes (1), « se flattant d'y avoir introduit des espèces de tours, tant il est vrai que chacun d’eux valait plusieurs hommes (2). »

À la suite de ce nouveau succès, l’armée romaine reprit sa marche, et se dispersa dans ses diverses garnisons. Julien se rendit à Lutèce, pour y passer le reste de l'hiver.

Lutèce était encore, à ce moment, une petite ville. Elle occupait l'ile qui a gardé le nom de la cité, et débordait sur la rive gauche de la Seine, jusqu’à la colline de Lucoticia (3), qu'on appela plus tard la montagne Sainte-Geneviève. Un pont de bois (4) joignait la cité à ce faubourg, couvert de maisons et de jardins. Quant à la rive droite, liée aussi à la cité par un pont (5), elle était peu habitée, étant éncore occupée en partie par des marais, que traversaient seulement quelques chaussées (6). Malgré la médiocre étendue de la surface bâtie,

(1) Ammien Marcellin, XVII, 2.

(2) Libanius, Oratio X.

(3) Strabon, IV, 3.

(4) Julien, Misopogon, 4.

(5) Ibid... |

(6) César, De Bello Gall, VIT, 57; Strabon, [. c. « Ce marais, dont l’écoulement se faisait parallèlement à la Seine, passait — passe même encore

Lutèce n’était pas sans importance. Sa situation lui donnait une valeur stratégique, que Constance Chlore avait reconnue en y plaçant une garnison (1). Plusieurs voies la mettaient en communication avec Orléans, Dreux, Beauvais, Senlis, Rouen et Sens (2). Mais une grande voie lui apportait plus que toutes les autres le mouvement et la vie : c'était le fleuve au milieu duquel elle était assise.

Les fleuves étaient alors, plus encore que de nos jours, «les chemins qui marchent. » Le commerce extérieur n'en pouvait guère suivre d'autres, ce qui faisait des villes baignées par eux l’entrepôt nécessaire de toutes les marchandises importées du dehors et destinées à être consommées dans l’intérieur du pays. Lutèce recevait ainsi les marchandises de Bretagne(3) qui ne s'arrêtaient pas dans les villes de l’estuaire de la Seine, à Harfleur, à Lillebonne, à Rouen, et, par la Marne, elle pouvait envoyer vers Reims et les régions de l’est une partie des . denrées qui avaient ainsi remonté jusqu’à ses quais. Mais plus encore peut-être servait-elle de trait d'union entre le nord de la Gaule ou la Bretagne et le commerce des régions méridionales (4). « On peut, dit Strabon, re

sous les maisons — vers la rue Montmartre, coupant la rue Drouot, dont le nom de Grange-Batelière, abandonné récemment, indiquait le souvenir du lieu où l’on passait ce cours d'eau au moyen âge; gagnait l'Opéra, où l'architecte Garnier a dù compter avec lui, et se jetait dans le fleuve à Chaillot. » Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. 11, p. 474.

(1) Voir plus haut, p. 384.

(2) Voir le plan de Paris au temps de Julien, dressé par M. Longnon pour l'Histoire des Romains de Duruy, t. VII, p. 258.

(3) Grand commerce d’étain avec la Bretagne; Strabon , III, 9; Diodore de Sicile, V, 21, 22. — Autres marchandises importées de Bretagne : or, argent, blé, bétail, peaux, chiens de chasse, et esclaves; Strabon, IV, 2.

(4) L'élain s'exportait, de Bretagne à travers toute la Gaule, jusqu’à Marseille : Posidonius, cité par Strabon, IIL, 9.

monter le Rhône fort loin, et transporter de la sorte les marchandises en différents endroits, car la Saône et le Doubs, qui sont des rivières navigables et propres à porter de grosses charges, se jettent dans le Rhône. Depuis la Saône jusqu’à la Seine, on voiture les marchandises par terre. C’est en descendant cette dernière rivière qu’on les transporte dans le pays des Lexoviens et des Calètes, et de là par l'Océan, en moins d’un jour, dans l'ile de Bretagne (1). » Dès les premiers temps de la domination romaine, la puissante corporation des nautae parisienses, qu'on voit complètement organisée sous Tibère (2), semble avoir monopolisé la batellerie de la Seine, comme celles des nautes de Lyon et de Vienne étaient maïitresses de la navigation commerciale de la Saône et du Rhône.

Julien ne s'établit pas dans la cité, qui, resserrée dans son ile, encombrée de population indigène, de mariniers, de pêcheurs, se prêtait assez malaisément à la résidence d’un souverain. C'était proprement la ville gauloise. Comme Lyon, où les quartiers indigènes se renfermaient entre la Saône et la Loire, et où les édifices officiels s’'étageaient sur la colline de Fourvières (3), Paris se divisait naturellement en deux parties, l'ile, laissée presque complètement aux gens du pays, la plaine de la rive gauche et les premières pentes de Lucoticia servant à l'habitation des fonctionnaires, des soldats, de toute la

(1) Strabon, Geogr., IV.

(2) TIB. CAESARE AVG. IOVI OPTVM. MAXSVMO NAVTAE PARISIACI PVBLICE POSIERVNT. Desjardins, Geogr. hist, t. III, p. 261.

(3) Voir dans Desjardins, t. INT. pl. IE, le plan de Lyon antique. Cf. Vachez, L'amphithéâtre de Lugdunuin et les martyrs d’Ainay, p. 9: Pierrot-Desseilligny, Notice sur l'amphiheéâtre de Lyon, p. 20; et mon Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2° éd., p. 398.

colonie romaine. Là, séparé de la Seine par de vastes jardins, s'élevait le palais impérial, probablement construit par Constance Chlore. C’est l'édifice si connu sous le nom de « palais des thermes, » et dont, en effet, subsistent encore les salles consacrées au bain froid et au bain tiède. Sous ses fenêtres passait la voie d'Orléans : parallèlement à cette voie, un aqueduc, qui amenait au palais l’eau des sources d’Arcueil, profilait ses lignes élégantes. Tout à côté, la garnison avait sa caserne et son champ de manœuvres (1). L'amphithéâtre, le théâtre, s'élevaient un peu plus loin, sur les versants de la colline. Ce coin de la rive gauche, plein d’édifices et de verdure, avec la vue du fleuve et de l’ile, et, par delà la Seine, la perspective lointaine de la colline de Montmartre, devait être fort agréable à habiter. Julien s’y plaisait beaucoup. Il loue la régularité du cours de la Seine, qui diminue ou grossit rarement, mais (ce qui nous étonne davantage) il vante en mème temps la limpidité et la salubrité de son eau, aussi pure qu'agréable à boire (2). Le climat tempéré, la douceur des hivers, le ravissent : lui qui, enfant, s'était amusé à planter des vignes dans son domaine de Bithynie (3), voyait avec intérêt les vignes excellentes qui garnissaient les plaines et les coteaux aux environs de « sa chère Lutèce (4), » et les figuiers que des jardiniers industrieux parvenaient à y élever, en les abritant des gelées par des païllassons (5).

(1) Stativa; campus. Ammien Marcellin, XX, 4, 5.

(2) Julien, Misopogon. 4.

(3) Id., Ep. 46. Voir plus haut, p. 267.

(4) Tv qünv Aovxetiav. Misopogon, 4 (Hertlein, p. 438). ;

(5) Misopogon, 4. — M. Littré fait, à propos de la description de Lutèce par Julien, ces réflexions : « Pour ceux qui s'occupent des changements que les climats peuvent subir dans le cours des siècles, je remar-

Julien passa à Lutèce les premiers mois de 358, et, depuis lors, y fit sa résidence habituelle toutes les fois que les nécessités militaires lui permirent de prendre quelque repos. Il y séjourna pendant l'hiver de 358-359, pendant la seconde moitié de 359 et la première de 360. Il y menait, nous dit-on, la vie d’un philosophe. Tout le temps qu’il pouvait dérober aux affaires de l'État était employé à l'étude. Il consacrait de longues heures aux recherches philosophiques. Il continuait à cultiver aussi la rhétorique : plusieurs des discours conservés dans ses OEuvres ont été composés pendant les loisirs de Lutèce. On nous dit même qu'il s'exercait à faire des vers : mais probablement y réussit-il assez mal, car le recueil de ses écrits ne nous a conservé, en fait de poésie, que quelques pièces insignifiantes (1). Ce qui est plus intéressant, c'est d'apprendre que Julien se livra assidüment aux travaux historiques, étudiant avec soin « l’histoire romaine et celle des nations étrangères (2); » occupa-

querai que la Seine, ne débordant pas plus alors qu'aujourd'hui, montre que la pente et les pluies n'ont pas sensiblement varié; que la vigne, cultivée aujourd'hui comme alors, exclut une température plus froide, sans, il est vrai, en exclure une plus chaude; mais qu’à son tour cette température plus chaude est exclue par la culture du figuier qui y est l'objet d’un art, et qui exige que pendant l'hiver on enveloppe l'arbre d’une couverture de paille ou de tout autre moyen protecteur. C'est encore la pratique dont on use dans les environs de Paris pour faire passer l'hiver aux figuiers, soit qu’on les empaille, soit que, comme à Argenteuil, on les couche par terre. Ces circonstances combinées prouvent que, depuis quinze cents ans, le climat de Paris ne s’est ni refroidi ni échauffé. » Études sur les Barbares et le moyen âge, p. 109.

(1) Une seule a quelque intérêt archéologique : c’est la description d'un orgue. Les autres sont une épigramme sur la bière, que Julien n'aime pas, une énigme à propos d’un équilibriste, une sorte de charade sur un vers d’Homère, et un tercet sur l'hippocentaure (Hertlein, p. 611-612).

(2) « Nostrarum externarumque rerum historiam multiformem. » Ammien Marcellin, XVI, 5.

tion digne d’un prince, mais dont ses écrits ont gardé peu de traces, car (nous l’avons déjà remarqué) les allusions à l’histoire romaine y sont fort rares. Il apprit même, ajoute Ammien, à parler le latin avec une correction suffisante (1); ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut d’une des principales lacunes de son éducation (2). Une partie de ses nuits était employée à ces diverses études : après un court sommeil, pris sur un tapis ou un matelas étendu à terre, avec une peau de bête pour couverture (3), il se levait et se mettait au travail, à la lueur de cette petite lampe qui, dit Ammien, aurait pu rendre de lui un si bon témoignage (4). Ces heures de recueillement nocturne se partageaient entre les affa1res publiques et « les Muses, » c'est-à-dire probablement la philosophie, l’histoire ou les lettres; car on ne peut se représenter Julien passant une partie des nuits à composer laborieusement des vers médiocres.

De son palais de Lutèce, la pensée de Julien se reportait quelquefois vers les lieux où s’était écoulée sa jeunesse studieuse, vers les villes de l’Asie Mineure, et surtout vers Athènes. C’est peut-être à deux de ses anciens camarades de cette ville que fut envoyée de Gaule une leitre où respire, avec une ardeur passionnée, l’amour des lettres et de la philosophie. Elle est adressée à Eumène et à Pharianus, personnages d’ailleurs inconnus. « Si quelqu'un, — écrit le jeune César, — vous a

me

(1) « Super his aderat laline quoque disserenti sufficiens sermo. » Ammien Marcellin, XVI, 5. — Libanius (bien mauvais juge en ceci) dit qu'il avait une connaissance bien grande, oùx è}!yn, du latin (Oratio X).

(2) Voir plus haut, p. 273.

(3) Ammien Marcellin, XVI, 5, Misopogon, 4.

(4) Ammien Marcellin, XXV, 4.

persuadés qu'il est pour l'homme un bonheur plus doux et plus solide que de philosopher à son aise et sans trouble, 1l vous a trompés et s’est trompé. Mais si votre ancienne ardeur ne s’est pas éteinte comme une flamme trop vive, je vous estime heureux. Quatre ans et trois mois se sont écoulés depuis que nous sommes séparés. Je verrais avec plaisir quels ont été vos progrès durant cet intervalle. Pour ma part, c'est merveille que je parle grec, tant je me suis barbarisé dans ces contrées. Ne dédaignez pas la littérature, ne négligez pas la rhétorique, et occupez-vous de poésie. Cependant étudiez surtout les sciences. Le grand travail, c’est l'étude des dogmes d’Aristote et de Platon : c’est l'œuvre par excellence, c’est la base, le fondement, l'édifice et La toiture. Le reste n’est que hors-d'œuvre (1)... » C’est probablement encore de Lutèce que Julien écrit au philosophe Priscus, — peut-être celui qu'il avait eu l'occasion de rencontrer à Athènes (2). Il lui offre de se servir de la poste impériale pour venir en Gaule. « Si tu veux visiter les côtes de l'Océan, tout, avec l’aide de Dieu, marchera selon tes vœux, à moins que tu ne t’effraies de la rudesse des Gaulois et de l'hiver... Pour moi, je te jure par l’auteur et Le conservateur de tous mes biens que, si je désire vivre, c'est pour: vous être utile, à toi et à tous les vrais philosophes (3)... » Mais le voyage ne se fit pas. Priscus, qui était très circonspect, jugea peut-être que la puissance du César n’était pas encore assez bien

(1) Ep. 55. — Si la séparation dont parle cette lettre est bien celle que causa le départ de Julien, quittant Athènes en septembre 355, la date de la lettre, écrite quatre ans et trois mois plus tard, serait décembre 359.

(2) Voir plus haut, p. 327.

(3) Ep. 71. — Schwarz (p. 39) place cette lettre entre 356 et 359.

assise, et que des rapports trop ostensibles avee lui auraient des inconvénients. Ce n’est que plus tard, tout à la fin de sa vie, que Julien aura la consolation de voir à sa cour le prudent néoplatonicien.

Les habitudes austères de Julien ont été louées par les historiens, par les panégyristes, et {ce qui est moins heureux) par lui-même (1). Ses mœurs restèrent probablement irréprochables (2). Il aimait à citer ce mot d’un lyrique grec : «Le pinceau d’un habile artiste embellit un visage; la pureté des mœurs est l’ornement de notre vie (3). » Sa sobriété était extrême : à la guerre, il se contentait de l'ordinaire du soldat (4) : dans son palais de Lutèce, il ne prenait que les nourritures les plus simples : il corrigeait les menus que Constance, dans sa prévoyance minutieuse, avait réglés d'avance pour la table du César, et en excluait les mets délicats, tels que le faisan ou les tétines de truie, si recherchées des Romains (5). Julien, chez qui peu d'actions, même parmi

rie

(1) Voir tout le commencement du Misopogon.

(2) On à parfois interprété dans un sens défavorable des passages des lettres 40 et 67. IL y est parlé, à deux reprises, du « nourricier de ses enfants, » Toù toopéws tv épautoù matôtwv (Hertlein, p. 539 et 591). Comme Julien n'eut pas d'enfants de son mariage avec Hélène, et ne se remaria pas après être devenu veuf, il s'agirait ici d'enfants nés hors mariage. Tillemont (Hist. des empereurs, t. IV, p. 558) admet cette explication. Beaucoup de commentateurs (La Bleterie, Jondot, Tourlet, Heyler, Talbot, Wordswosth) se montrent très perplexes. Largajolli (Della politica religiosa di Juliano, p. 57) voit dans la phrase citée une interpolation de copistes ignorants ou malveillants. La question ne peut plus être posée, car Schwarz (De vita et scriplis Juliani imperatoris, p. 22-27) et Cumont (Sur l’authenticité de quelques lettres de Julien, p. 3-19) ont démontré que les six lettres àJamblique, dont fait partie l'Zp. 40, et la lettre à Sopater, portant le n° 67, ne sont pas de Julien. |

(3) Ammien Marcellin, XXV, 4. {

(4) Ibid. %

(5) Ammien Marcellin, XVI, 5; Julien, Misopogon, 4.

les meilleures, étaient exemptes de vanité, mettait une véritable obstination à braver le froid. Lui-même a raconté, dans un écrit public, que pendant un hiver, à Lutèce, le froid était si vif que la Seine charriait d’énormes glaçons, « pareils à des morceaux de marbre phrvglien qui auraient roulé les uns sur les autres. » Le fleuve était sur le point de se prendre entre les deux rives. Cependant, « devenu plus dur que jamais, » Julien défendit d'allumer du feu dans « la cheminée » de sa chambre (1). Le moment arriva où le froid devint tout à fait insupportable. Il permit alors à ses domestiques de chauffer l’appartement; mais de peur qu’une chaleur trop vive ne fit sortir l'humidité des murs, il voulut qu’on apportât seulement un réchaud, avec quelques charbons ardents. Cela lui porta si fort à la tête, qu'il s'endormit d'un lourd sommeil, et fut à moitié asphyxié. « On m’enleva, raconte Julien; les médecins m'engagèrent à rejeter la nourriture que j'avais prise. Il n’y en avait pas beaucoup, par Jupiter! je la rendis, et me sentis si soulagé, qu'après une nuit tranquille je pus le lendemain me remettre aux affaires (2). »

Parmi les « affaires » qui occupaient Julien durant ses séjours à Lutèce, la plus importante était l’administration financière des Gaules. Tout a été dit sur la tyran-

(1) Julien dit que « les plupart des maisons, » à Lutèce, étaient chauffées « par des cheminées, » düro tac xauivos. Il est difficile de croire qu'il n’y eût point, dans le palais de cette ville, un hypocauste ou calorifère, comme on en trouve dans beaucoup d'habitations privées du nord de la Gaule (voir Cochet, /a Seine-Inférieure historique et archéologique, p. 33, 190, 232, 431, 474, 475, 481). Julien cependant semble ne parler ici que de cheminées ordinaires. Sur les cheminées des maisons romaines, voir mes Études d'histoire et d'archéologie, 811.

(2) Misopogon, 4.

nie fiscale de l’Empire, écrasant non seulement le contribuable, mais l'intermédiaire forcé, qui était le curiale, et tarissant, le plus souvent sans un réel profit pour l'État, toutes les sources de la richesse privée. Une grande partie des sommes arrachées par l'impôt à la misère du peuple passait aux mains de serviteurs ou de favoris, ou se perdait dans les prodigalités d’un luxe stérile, comme un fleuve détourné de son lit, et enlevé aux campagnes dont il entretenait la fertilité, pour aller se perdre dans les sables. En Gaule, pays surtout agricole, l'impôt le plus lourd était la contribution personnelle. Les propriétaires, qui payaient l'impôt foncier, étaient exempts de celle-ci. Un privilège spécial en dispensait la plèbe des villes. Restait la classe si nombreuse des cultivateurs, des colons, sur lesquels cette contribution pesait de tout son poids. Elle s'élevait, au commencement du règne de Julien, à vingt-cinq aurei par tête (1). Mais parmi les contribuables, beaucoup étaient hors d'état de payer. Le préfet du prétoire, qui avait la charge de cette levée. d'impôts, «reversait » alors sur ceux qui s'étaient acquittés de leur part celle des insolvables, au moyen d’une «indiction supplémentaire (2). » Julien, qui savait que l'Ilyrie avait été complètement ruinée par ce procédé fiscal (3), s'opposa avec énergie à ce que, sous son gouvernement, il fût appliqué en Gaule. « Certainement,

(1) Ammien Marcellin, XVI, 5. Somme énorme, si l'on se souvient qu’au temps de Dioclétien la moyenne de l’aureus donnait pour celte pièce une valeur en poids de 17 fr. 78, et si l'on tient compte du pouvoir, plus grand que de nos jours, qu’avaient les métaux précieux dans l'antiquité. Voir F. Lenormant, art. Aureus, dans Dict. des antiquités, t. I, p. 562- 578. :

(2) « Indictionale augmentum. » Ammien Marcellin, XVIL, 8.

(3) Ibid. :

dit-il, Florentius corrigera son projet, qui est trop in- Juste (1). » Le préfet, cependant, insista, se déclarant responsable envers Constance de la somme demandée. Julien essaya de le persuader, refit lui-même les calculs, et lui démontra que la contribution déjà perçue était plus que suffisante pour les besoins auxquels elle était destinée (2). Florentius ne se tint pas pour battu. « Il agit, Dieu m'en est témoin, écrit Julien, comme un tyran un peu modéré n'eût osé le faire, et cela tout près de moi (3). » Le préfet, en effet, après un assez long temps, présenta de nouveau à Julien un projet de rôles supplémentaires (4). « Dans cet état de choses, écrit celui-ci, quel parti devait prendre un disciple zélé de Platon et d’Aristote? Laisser sans rien dire des malheureux en proie à des brigands, ou bien les défendre de tout mon pouvoir, au moment où ils allaient exhaler le chant du cygne, grâce aux intrigues criminelles de ces pervers (5). » Abandonner leur défense serait, à ses yeux, aussi coupable que, pour un tribun militaire, déserter son poste devant l'ennemi. « Si j’en dois souffrir, j'aurai mis au moins ma conscience en repos (6). » Julien repoussa donc le nouveau projet de Florentius, et, dans un moment d’irritation, prit le papier, et le jeta à terre (7). Le préfet se plaignit à Constance de ce manque d'égards. Constance envoya à Julien une lettre de bläme. Celui-ci répondit avec fermeté : « Il y a lieu de se réjouir si le

) Julien, Ep. 17.

) Ammien Marcellin, XVII, 3.

) Julien, Ep. 17.

) Ammien Marcellin, XVIL, 3.

provincial, pillé de toutes parts, peut acquitter néanmoins l'impôt régulier; mais il ne faut pas lui demande de supplément, car aucun supplice ne pourrait obtenir davantage de gens déjà réduits à la misère (1). » Le César eut gain de cause : aucune taxe additionnelle ne fut plus exigée des Gaules. Il obtint même de lever en son propre nom les contributions de la Seconde Belgique, ruinée par les incursions des Francs et le passage continuel des troupes romaines. On n’y vit point paraitre les agents ordinaires du fisc : l'impôt, demandé au nom de Julien, rentra régulièrement : sans sommations, sans exactions, 1l fut versé par le contribuable avant même le terme fixé (2). Du reste, Julien se garda d'accorder, comme l'avait fait naguère Constantin, aucune remise : les remises d'impôt, disait-il, profitent surtout aux riches {3). Par ce mélange de douceur et d'équité, le César parvint à soulager efficacement les contribuables gaulois. « Ce fut pour eux comme le soleil succédant aux ténèbres (4). » Quand Julien quitta la Gaule, la capitation était tombée de vingt-cinq auret à sept, sans que les services publics fussent moins assurés (5).

On pourrait croire que ce récit, fait par la plume amie d’Ammien Marcellin, contient quelque exagération dans la louange. Cela serait d'autant plus vraisemblable, que nous verrons Julien, devenu Auguste, s'inspirer en Asie de principes tout contraires à ceux qui dirigèrent son administration en Gaule. À Antioche, il commettra de

véritables absurdités économiques. Il lui arrivera, en Orient, d'accorder ces remises d’arriéré qu'il considérait en Occident comme inutiles aux pauvres et profitables aux seuls riches. Mais tous ceux qui ont étudié le caractère de Julien et observé de près sa courte carrière, reconnaitront qu'il est peu d'hommes à qui l'exercice du pouvoir absolu ait été plus funeste. Beaucoup de parties, dans le César, sont dignes d’admiration : peu d'actes de l’Auguste paraïitront exempts de blâme. À la première phase de la carrière de Julien appartiennent les sages mesures que nous avons racontées. Pour elles, l'éloge est unanime, et les écrivains chrétiens en parlent presque du même ton qu'Ammien Marcellin ou que Libanius. Saint Grégoire de Nazianze approuve Julien d’avoir, « en allégeant les impôts, » procuré à son peuple « une courte et passagère félicité (1). » Saint Ambroise, rappelant que Valentinien IL refusa toujours d'augmenter les contributions de ses sujets, et disait à ceux qui l’en pressaient : « Ils ont peine à payer ce qu'ils doivent : comment acquitteraient-ils des taxes nouvelles? » ajoute : « Les provinciaux avaient déjà loué cette conduite dans Julien (2). »

Saint Grégoire félicite encore Julien du soin avec lequel il choisissait les magistrats et rendait lui-même la justice (3). C’est ce que dit avec plus de détails Ammien Marcellin. Julien ne souffrait pas de juges prévaricateurs (4). Lui-même siégeait dans les causes importantes. Diverses anecdotes semblent indiquer qu'il incli-

(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 75. (2) Saint Ambroise, De obitu Valentiniani.

(3) Saint Grégoire de Nazianze, [. c.

(4) Ammien Marcellin, XVIII, 1.

nait vers la clémence plutôt que vers la sévérité. Une fille avait été enlevée : il condamna le ravisseur à l'exil. Les parents se plaignirent qu'il n’eût point prononcé la peine de mort. « Un empereur, répondit-il, doit toujours préférer la loi la plus douce (1). » Devant lui, en audience publique, était un jour accusé de vol ou de concussion Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise. Celui-ci niait avec énergie : toute preuve manquait. L'avocat de l'accusation, Delphidius, s'écria avec emportement : « Qui donc, glorieux César, sera maintenant jugé coupable, s’il suffit de nier pour paraitre innocent? — Et qui donc sera innocent, répondit Julien, s'il suffit d'être accusé pour paraitre coupable (2)? » Un jour, partant pour une expédition militaire, Julien recut les plaintes de plusieurs de ses sujets. Il renvoya les plaignants aux gouverneurs de leurs provinces respectives. Revenu à Lutèce, il s’informa des suites qu'avaient eues leurs réclamations. Quand il eut appris que des peines sévères avaient été prononcées contre ceux dont ils se plaignaient, il révisa les jugements et atténua les peines (3). L'indulgence de Julien ne dégénérait cependant pas en faiblesse. Il condamna un jour en appel un gouverneur accusé de péculat, que le préfet du prétoire Florentius avait acquitté (4). Julien n’aimait pas, ajoute-t-on, les employés de la police. Quelques-uns de ceux-ci ayant été introduits dans le «€ consistoire » impérial où une somme d'argent devait leur être remise, l’un des « agents » étendit les deux mains au lieu de présenter, comme l’eût voulu l'étiquette,

(1) Ammien Marcellin, XVE, 5.

(2) Ammien Marcellin, XVII, 1 ; Zonare, Ann., XIII. (3) Ammien Marcellin, XV£, 5.

(4) Libanius, Oratio IX.

un pan de sa chlamyde : « Ces gens-là, dit tout haut Julien, sont plus habitués à prendre qu’à recevoir (1). » Le propos, pour piquant qu’il fût, n’était peut-être pas très opportun, car un souverain gagne peu à ridiculiser ceux qu il emploie; mais Julien était léger et inconsidéré en paroles, nous dit Ammien Marcellin (2). L'historien ajoute qu'il avait un amour immodéré de la popularité, et cherchait à gagner par de petits moyens les applaudissements du vulgaire (3) : des épigrammes contre sa propre police devaient amener à coup sûr ce résultat. En nommant plus haut les principaux conseillers mis par Constance auprès de Julien (4), nous avons dit que Salluste semble avoir été le seul en qui le César ait eu confiance. « C'était, écrit-il, un ami fidèle, un défenseur dévoué, toujours prèt à partager mes dangers, sans calculer les siens(5). » Leur liaison alla jusqu’à la confidence la plus intime. « Mon souvenir, dit encore Julien, me retrace vivement et coup sur coup la communauté des peines que nous avons endurées ensemble, nos relations simples et pures, nos entretiens pleins de franchise et de loyauté, nos communs efforts dans la pratique du bien, notre répugnance invariable et notre courage inflexible

(1) « Inductis quadam solemnitate agentibus in rebus ut aurum acciperent.…."» Ibid. — Sur les agenies in rebus et le consistorium principis. voir le Dict des antiquités, t. I, p. 132 et 1543; en particulier sur le consistorium:à l'époque du Bas Empire, Cuq, le Conseil des empereurs, p. 463 et suiv.

(2)=« Levioris ingenii.. linguae fusioris et admodum raro silentis. » Ammien Marcellin, XXV, 4.

(3) « Vulgi plausibus laetus, laudum etiam ex minimis rebus intemperans appetitor, popularitatis cupiditate cum indignis loqui saepe adfectans. » Ibid.

(4) Voir plus haut, p. 373.

(5) Julien, Consolation à Salluste, 2. |

à l'égard des méchants, goûts qui nous rapprochaïent sans cesse, n'ayant qu'un cœur, les mêmes habitudes, inséparables amis (1). » Les intrigues d’un autre conseiller de Julien, Pentadius, aidé, à la cour de Constance, par le secrétaire Paul et par Gaudentius, obtinrent de l’empereur l'éloignement de Salluste, dont la faveur auprès du César avait sans doute causé des Jjalousies (2). Constance, apparemment dans les premiers mois de 358, le manda près de lui en Illyrie, et lui donna un emploi en Thrace (3), le remplaçant en Gaule par un nommé Lucien (4). Julien, à la fois affligé et froissé par le départ de son ami, trompa sa douleur en adressant au fonctionnaire déplacé une longue épitre, de ce genre faux que Sénèque avait jadis mis à la mode. Celui-ci avait écrit la Consolation à Marcia ; Julien employa ses loisirs à rédiger, dans son palais de Lutèce, la Consolation à Salluste. C’est une de ses compositions les plus artificielles et Les plus fades. Quelques mots, que nous avons cités plus haut, montrent la sincérité de l’affection réciproque qui unissait Julien et Salluste. Quelques phrases expriment aussi une confiance en la protection divine, qui semble partir d’un véritable sentiment religieux, et que l’on croirait exprimée par une plume chrétienne : Julien, du reste, avec cette prudence qui ne l’abandonne jamais, ne parle encore que de « l’Étre suprème, » de « Dieu, » et se garde ici de toute expression mythologique (5). Mais tout le reste est un assemblage de formules construites selon les

(1) Julien, Consolation à Salluste, 2.

(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13.

(3) Consolation à Salluste, 8.

(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13.

(5) Té xpetrrow… à Oeùs. Consolation à Salluste, 6; Hertlein, p. 323.

règles de la plus mauvaise rhétorique du rv° siècle. Citations des poètes, des philosophes, allusions à l’histoire et à La fable, Hésiode, Homère, Pythagore, Socrate, Platon, Scipion, Lélius, tout se rencontre, hormis le naturel et la simplicité. « Quels charmes trouver pour apaiser mon âme troublée par la douleur? Devrons-nous imiter les accents de Zamolxis, ou reproduire les épodes magiques que Socrate apporta dans Athènes, et qu'il crut devoir employer pour le beau Charmide, afin de le guérir de son mal de tète? Ou bien, si nous ne pouvons mouvoir de si grands ressorts, faits pour de plus vastes scènes, de même qu'on ne saurait introduire de grosses machines sur un petit théâtre, recueillons l'élite des faits anciens, comme les plus belles fleurs d’un pré richement émaillé, afin de nous réjouir l'âme par des récits assaisonnés d’un peu de philosophie. C’est de la sorte, je pense, qu'aux mets trop doux on ajoute quelques ingrédients qui en déguisent la fadeur (1). » Et, pour conclure un aussi laborieux exorde, Julien cite, avant d’entrer en matière, ce vers de l’'Odysée : « Par quoi commencer? comment continuer? par quoi finir (2)? » On entend d'ici le ton de tout le morceau. S'il ne s’y rencontrait, en bien petit nombre, quelques notes plus simples et plus touchantes, on serait tenté de dire de cette singulière élégie :

Ce n’est que jeux de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.

Il est probable que Julien ne regretta pas en Salluste l'ami seulement, Tout porte à croire que leur union avait une autre cause. Salluste, à qui il dédiera plus

(1) Consolation à Salluste, 3.

(2) Odyssée, IX, 14.

tard son discours sur le Roi Soleil, semble avoir été dès lors soit païen déclaré, soit secrètement favorable à l’ancienne religion. Comme les fonctionnaires placés par l'empereur autour de Julien avaient été vraisemblablement choisis parmi les adversaires de l'idolâtrie, Salluste se trouvait ainsi former au milieu d’eux une exception, et être auprès du César un des représentants de l'opposition religieuse au gouvernement de Constance. Avec le bibliothécaire Evhémère, qui était païen d’ancienne date (1), avec le médecin Oribase, qui semble avoir été dès cette époque gagné au culte des dieux (2), il faisait partie du petit groupe auquel Julien osait tout à fait ouvrir son cœur. « Désormais, écrit celui-ci après le départ de Salluste, je demeurerai seul, privé de nos libres causeries, car 1l n’y a plus personne avec qui je puisse converser de même dans un aussi complet abandon (3). »

Julien eût craint certainement d'entretenir des rapports religieux avec les païens de Lutèce. A en juger, du reste, par les monuments qui nous sont parvenus de cette ville, le paganisme y était fort mélangé, et les dieux de la Grèce et de Rome s’y joignaient, dans les mêmes sanctuaires, aux dieux indigènes dont la politique romaine avait respecté ou favorisé le culte. Sur les diverses faces d’autels trouvés dans la cité, Esus, Cerunnos, le Tarvos Trigaranus, se rencontrent sculptés en compagnie de Jupiter, de Vulcain, des Dioscures (4). Ce

(1) Voir plus haut, p. 372.

(2) Julien, Ép. 17.

(3) Consolation à Salluste, 6.

(4) Desjardins, Géogr. hist. et admin. de la Gaule romaine, t. XII, p. 265-270.

syncrétisme barbare qui se retrouve, sous des formes et avec des noms divers, dans toute la Gaule, devait peu sourire à Julien. On le verra tout accepter des cultes Îles plus grossiers de l'Orient, s’efforcer de réhabiliter leurs plus vilaines fables : mais il n'était probablement pas disposé à se conduire de même envers la mythologie celtique, dont la rudesse couvrait cependant moins d’impuretés. Ses écrits ne renferment aucune allusion aux dieux indigènes. César, qui a conquis la Gaule, parle d'eux, probablement avec bien des inexactitudes (1); la curiosité amusée du satirique Lucien s’en occupe (2)

Julien, qui administra pendant quatre ans les vastes contrées comprises entre l'Océan et le Rhin, ne semble pas s être aperçu qu’une religion nationale y coexistait avec le culte romain, représentée soit par des personnages aux formes et aux attributs bizarres, soit par la multitude des divinités topiques. Il parle avec sympathie des mœurs simples et sévères des habitants de Lutèce (3); 1l déclare que les Gaulois honorent en Vénus la déesse des justes noces et en Bacchus le père des joies honnètes (4); mais il ne désigne par leur nom aucun des dieux autochtones. Le paganisme hellénique ou asiatique de Julien ne trouvait point à s’appuyer sur l'idolâtrie particulière au pays, ou à se compléter en empruntant à celle-ci des traits originaux. L’ami ou le correspondant des hiérophantes de l’Asie ne chercha jamais s'il y avait encore, dans la Gaule du rv° siècle, comme il y en avait en effet, des représentants des vieil-

(1) Jules César, De Bello gallico, VI, 17.

(2) Lucien, Hercule, 1-6.

(3) Misopogon, 5.

(4) Ibid., 21.

les familles druidiques (1). Julien qui, en dehors des choses de la guerre ou du gouvernement, était peu observateur (ses écrits en font foi), poursuivit en Gaule le rêve religieux commencé à Éphèse et à Athènes, sans y rien ajouter. |

C’est en secret, dans l'ombre de son palais de Lutèce, qu'il satisfaisait sa dévotion. Ammien Marcellin raconte que la première heure du jour y était consacrée. Quand Julien se levait, après le court sommeil de Ia nuit, 1l commencait par « prier en cachette Mercure, que la théologie nous apprend être l’âme agile du monde et le moteur des esprits (2). » C’est un Mercure tout néoplatonicien, ne rappelant guère plus le Mercure homérique ou romain que le Mercure gaulois ou germanique que Jules César et Tacite avaient cru découvrir (3). Ammien ajoute que Julien pratiquait la divination sous sa double forme, l’haruspicine et l'art augural (4). « Il faisait, ajoute l'historien, ce que firent de tout temps les adorateurs des dieux, » avec la connivence « d’un petit nombre de personnages, dépositaires de ses secrets (5). » Mais, pour tout autre que ces intimes confi-

(1) Voir plus haut, p. 87.

(2) «.. Occulte Mercurio supplicabat, quem mundi velociorem sensum esse, motum mentium suscitantem, theologicae prodidere doctrinae. » Ammien Marcellin, XVI, 5.

(3) Jules César, De Bello gallico, VI, 17; Tacite, De moribus Germaniae, 9.

(4) 11 s’agit probablement ici de la divination par l'aspect du ciel et le vol des oiseaux, car la partie de l’haruspicine consistant dans l'inspection des entrailles des victimes supposait des sâcrifices, et l’on ne nous dit pas que Julien en ait offert pendant son séjour en Gaule.

(5) « Utque omnes, nullo impediente, ad sui favorem illiceret, adhaerere Coelui christiano fingebat, a quo jam pridem occulte desciverat, arcanorum participibus paucis, haruspicinae auguriisque intentus, et caeteris quae deorum semper fecere cultores. » Ammien Marcellin, XXE, 2.

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dents, l’apostasie du César demeurait couverte d’un voile, et, comme autrefois, par crainte de Constance sans doute, mais aussi par ménagements pour l'opinion publique, il gardait les habitudes extérieures d’un chrétien (1). |

Pendant son séjour à Lutèce, Julien ne s'occupa pas seulement de religion, de littérature, ou même de l’administration publique : il ne cessait de penser aux choses militaires. Les premiers mois de 358 furent par lui consacrés à méditer un grand dessein et à en préparer l'exécution.

Julien ne s'était pas laissé éblouir par les victoires de l’année précédente. Il sentait que si elles avaient relevé la gloire du nom romain, elles ne pouvaient cependant procurer à la Gaule qu'un repos momentané. Son esprit prévoyant comprenait que cesluttes de détail seraient sans fin, et renaitraient d’elles-mêmes, si l’on ne parvenait à délivrer de toute influence étrangère la ligne du Rhin, qui aux beaux temps de l'Empire servait de limite à la Germanie Inférieure et traversait par le milieu la Germanie Supérieure. Le grand fleuve avait une double valeur, économique et stratégique. C’est par lui que pénétrait directement jadis le blé importé de Bretagne en Germanie : maintenant, débarqué dans Les ports gaulois, on était obligé de le convoyer péniblement et à grands frais par terre jusqu'aux villes encore occupées par les Romains en pays rhénan (2). Le Rhin avait servi sur-

(1) Ammien Marcellin, L. c.

(2) Libanius, Oratio X.

tout au ravitaillement des places fortes semées sur ses deux rives et aux mouvements de troupes d’une garnison à l’autre. En rendre de nouveau la navigation libre aux embarcations romaines était le seul moyen de consolider

les succès récents et de leur faire porter des fruits. Il fal-

lait, coûte que coûte, refaire la « flotte de Germanie, » rétablir ses stations et ses escadres échelonnées depuis l'embouchure du fleuve jusqu’à Spire et mème au delà (1). Mais bien loin était le temps où Germanicus remontait l’'Ems avec mille bateaux pour aller venger la défaite de de Varus (2). La c/assis germanica n'existait plus guère que de nom. Le peu de navires qui en restait pourrissait sans emploi sur quelque rivage (3). Presque en aucun point le parcours du fleuve n’était maintenant sans danger pour des vaisseaux romains. Vers l'embouchure, ils devaient redouter les tribus franques qui, à plusieurs reprises, avaient envahi la Belgique, et y possédaient désormais une installation fixe. Les diverses nations allemandes menaçaient toujours le cours du Rhin, et si Julien avait fait sentir aux unes le poids de ses armes, d’autres se pressaient derrière elles, encore indomptées, et toujours prêtes à paraitre au bord du fleuve pour intercepter le passage. Affranchir le Rhin était donc l’œuvre à tenter sans retard. Mais elle était ardue et multiple. La nécessité de l’accomplir se montrait évidente : ses difficultés paraissaient formidables.

(1) Ces stations peuvent être déterminées approximativement par les inscriptions funéraires ou les briques timbrées trouvées dans les pays rhénans; cf. E. Ferrero, Iscrizioni e ricerche nuove intorno all’ ordinamento delle armate, 1884, p. 62.

(2) Tacite, Ann., II, 6 et suiv.

(3) Libanius, Oratio X.

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