Ibid. ; Hertlein, p
IULIEN L'APOSTAT. — III, 11
corporelle, Julien n'avait sans doute qu'un moyen de mettre encore les rieurs de son côté : c'était de ne pas entendre. Mais au lieu de laisser tomber autour de lui, comme des traits sans force, les injures et les épigrammes, il commit une autre maladresse, qui fut de les relever. C'était donner à ses ennemis la satisfaction de dire, comme ils disaient en effet : « Nos traits d'esprit ont atteint le but; nous t’'avons percé de nos sarcasmes comme de flèches. Comment feras-tu, ô brave, pour affronter les projectiles des Perses, toi qui t'émeus de nos moqueries 1? » Mais Julien ignoraïit l’art de se taire à propos. Son tempérament batailleur lui mettait sans cesse la plume à la main, dès qu'il apercevait un adversaire. Il avait écrit contre les faux cyniques, contre le libre penseur Héraclius, contre les chrétiens : il lui parut tout naturel d'écrire contre les habitants d’Antioche, contempteurs de sa politique, de ses dieux et de sa barbe. Le sens du ridicule, quilui manqua toujours, ne l’avertit pas de la figure malséante que faisait un souverain composant un pamphlet contre une des principales villes de son Empire. Il redevint homme de lettres, nous dirions volontiers journaliste, pour se venger d'elle. Du palais d’Antioche, d’où venaient d’être jetés au public les trois livres Contre les Chrétiens, sortit presque en même temps l'étrange brochure ? intitulée Misopogon (l’ennemi de la barbe) ou l'Antiochique ?.
L’analyser en détail serait superflu : comme dans cet écrit Julien, selon son habitude, parle sans cesse de lui-
1. Misopogon; Hertlein, p. 443. — 2. Écrite dans le septième mois du séjour de Julien à Antioche (Misopogon; Hertlein, p. 443), c’est-à-dire en février 363 (Schwarz, De vila et scriplis, p. 14). — 3. .… Miconwyovos eir” oùv ’Avttoguxod (Guporépa yàp Émiypaget:) T& X6yw. Saint Grégoire de Nazianze, Oralio V, 41. Les manuscrits portent ces deux titres, Avtioyuxdc À Mioomwyoy où Misorwyoy à ’AVtLoytxôc.
mème, j'ai eu l’occasion d'en tirer déjà un grand nombre de traits d'histoire ou de caractère, que l’on a trouvés répandus en beaucoup de pages de mon récit. Il reste
seulement à faire connaître le plan du Misopogon, si l'on peut parler de plan à propos d’un ouvrage de Julien.
L'impérial pamphlétaire prend, et ne quitte pas, le ton de l'ironie. Il feint d’entrer dans la pensée des habitants d'Antioche, et d'enchérir sur les railleries qu’ils faisaient de lui. « La nature m'avait donné un visage ni beau, ni agréable, ni séduisant : moi, par une humeur sauvage et quinteuse, j'y ai ajouté cette énorme barbe, pour punir, ce semble, la nature de ne m'avoir pas fait plus beau. J'y laisse courir les poux, comme des bêtes dans une forêt. Je n’ai pas la liberté de manger avidement ni de boire la bouche béante, car il faut que je prenne garde d’avaler, à mon insu, des poils avec mon pain. » Il continue sur ce ton, se déclarant impropre aux baisers, parlant de ses cheveux, de ses ongles, de ses doigts noircis!« Voulez-vous des détails plus secrets? J'ai la poitrine poilue, velue, comme les lions, rois des animaux; je ne l'ai jamais rendue lisse, soit par bizarrerie, soit par petitesse d'esprit : et de même, dans le reste de mon corps, il n'y a rien de lisse et de doux 2. »
Après s'être peint de cette étrange facon, Julien décrit ses habitudes morales. Ce lui est une occasion d’opposer aux vices des habitants d’Antioche les vertus qu'il pratique. C’est d'abord son aversion pour le théâtre, dont il
1. Dans cette malpropreté corporelle de Julien, on peut apercevoir la distance qui sépare son « cynisme » de celui que mélait au stoïcisme un philosophe tel qu'Épictète, admirateur de Diogène comme Julien, mais qui en même temps recommandait à ses disciples une propreté méticuleuse, image de la pureté de l'âme et caractéristique de la personne humaine ; Entretiens, IV, 11. Voir plus haut, p. 161, note 3.