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Julien, Misopogon ; Hertlein, p. 457, 2. Ibid

16 l LA VIE DE JULIEN A ANTIOCHE.

coup de circonstances, et à prendre, avec les meilleures intentions, de maladroites mesures, faute de garder le contact indispensable avec l'esprit public. Un souverain n'a point toutes les immunités d’un philosophe, et ne saurait sans péril faire de son palais une cellule, où n'arrivent qu'assourdis et transformés les bruits du dehors.

Était-il, cependant, au pouvoir de Julien de ne pas se sentir plus où moins isolé à Antioche? Une sorte d'isolement moral est la condition comme le châtiment des entreprises semblables à la sienne. Plus il s’absorbait dans la tentative de restauration du paganisme, plus il s'apercevait du petit nombre de ceux qui le suivaient. Les païens d'Occident portaient de loin à ses desseins une vague sympathie, mais, encore puissants par leurs propres forces, ils semblaient peu disposés à compromettre leur situation traditionnelle pour une œuvre dont le succès était incertain, dont l'échec ne pouvait qu'ébranler les restes de leur pouvoir, et où d’ailleurs ils reconnaissaient si peu les modes de penser et les manières d'agir de l'esprit latin. Moins nombreux, plus entamés, les païens d'Asie hésitaient eux-mêmes à se solidariser avec Julien : ils avaient applaudi avec enthousiasme à la réouverture des temples, à la remise en vigueur des pratiques divinatoires, au rétablissement des sacrifices et des fêtes, mais ils n’entendaient point secouer, comme il l’eût voulu, leur longue indifférence, et surtout ils ne se sentaient guère disposés à marcher du même pas que lui dans la voie de réforme morale, de réveil religieux, d'hospitalité, de bienfaisance, d’imitation des vertus chrétiennes, où il cherchait à engager tous les adorateurs des dieux. Même chez les philoso-

phes, il ne trouvait pas toujours le point d'appui dont il aurait eu besoin. Parmi beaucoup d’entre eux régnait, à l'égard du paganisme, un esprit de dénigrement et de libre pensée, qui causait à Julien une réelle souffrance. Qu'on lise ses discours « contre les chiens ignorants, » « contre le cynique Héraclius, » on verra la pénible impression produite sur lui par l'exégèse dissolvante de certains adeptes du cynisme, c’est-à-dire de la forme la plus populaire et la plus influente de la philosophie: Des philosophes de toute dénomination, des sophistes, des rhéteurs, accourus en foule autour de Julien, quand, il y a quelques mois, ilse déclara ie champion du paganisme, il avait pu faire des pontifes ou des magistrats : mais ce n’est guère que dans le cercle restreint, et chaque jour plus étroit, des vrais néoplatoniciens qu'il rencontrait des esprits vibrant tout à fait à l’unisson du sien. On pouvait dire de ceux-ci ce que l’on disait chez nous, il y a soixante ou quatre-vingts ans, des doctrinaires : ils eussent tenu tous facilement sur un canapé. Et, de fait, « les sept » avec lesquels s’isolait Julien représentaient à peu près les seuls vrais confidents de sa pensée, les seuls appuis sérieux de son œuvre. Pendant les six mois passés à Constantinople, Julien s'était moins aperçu de sa solitude morale qu'il ne fit après son installation à Antioche. Il avait eu, pour lui faire illusion, les premiers soucis et les tracas inévitables d’un changement de règne, la réforme de l’administration et de la cour, l’ardeur des représailles, le servile empressement d’une multitude d'hommes attirés par le double soleil levant d’une révolution à la fois politique et religieuse, et aussi le bon accueil que,

malgré son apostasie, lui avaient ménagé les habitants JULIEN L'APOSTAT. — Ii. 2

de Constantinople, éblouis par ses succès et fiers de lui comme d’un enfant de leur ville. Mais, quand il arriva à Antioche, la première ivresse du pouvoir était dissipée; les difficultés de la tâche entreprise grandissaient chaque jour : et, malgré les applaudissements qui avaient salué son entrée, l'atmosphère que Julien rencontrait autour de lui était plutôt froide et hostile. La très grande majorité des habitants de la métropole syrienne « professait l’athéisme, » comme dit Julien!, c’est-à-dire était chrétienne. Divisée en plusieurs partis, puisqu'elle comptait des ariens, des semi-ariens, des orthodoxes, et que ces derniers se subdivisaient en adhérents de Mélèce et en adhérents de Paulin, cette majorité retrouvait sa force et son unanimité quand elle sentait sa foi menacée ; comme Julien le constate, d’un mot que laisse échapper son dépit, « elle aimait le Christ?. » Presque tous les magistrats municipaux, les membres du conseil de la ville, les personnages influents, les propriétaires, les riches commerçants, étaient de ce côté. La minorité païenne, à la fois corrompue et découragée, professait une religion aussi éloignée que possible du puritanisme païen dans lequel (sans toujours y parvenir) essayait de se confiner Julien. A l'exception de Libanius, dont il avait fait l'entière conquête, il ne rencontrait, dans la brillante capitale de la Syrie, ni un ami sûr, ni un partisan complètement dévoué. D’aucun côté un chaud courant de sympathie ne venait à lui. Il ne se trompait donc pas tout à fait en se considérant comme « étranger » et comme « intrus » dans ce monde si différent du sien.

. Misopogon ; Hertlein, p. 461.

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