Ibid
qui conseillent ou dissuadent : ajoutant qu’elle avait prédit un grand danger, puisqu'elle avait frappé un soldat portant un grand nom (Jovien, de Jouts, Jupiter) et conduisant deux chevaux de guerre; les « livres fulguraux, » concluaient-ils, défendent de regarder et de fouler aux pieds le sol ainsi touché par le feu du ciel 1. C'était encore l'ordre de ne pas marcher plus avant. Mais les philosophes apportèrent une explication toute différente. La blancheur du feu sacré ne signifie rien, dirent-ils, mais indique la descente d’un esprit plus vif, entrainé du ciel par une force quelconque vers les éléments inférieurs : ou s’il annonce quelque chose, c’est une augmentation de gloire pour l’empereur qui a commencé une illustre entreprise, puisqu'il est certain que par sa nature le feu vole en haut, quand nul obstacle ne s’y oppose ?.
Dans cet échange de subtilités, ou plutôt dans ce conflit répété entre les conservateurs obstinés qui s’appuyaient sur la divination officielle et les audacieux interprètes du mysticisme oriental, Julien, comme toujours, donna raison aux derniers. Le soin qu'il avait eu de couper le pont, après le passage de l’Abora, montrait que sa résolution était désormais inébranlable. C'était une réponse indirecte à la lettre de Salluste, une réponse anticipée aux prohibitions des haruspices et aux avis de ceux qui, dans l’armée ou ailleurs, partageaient leurs inquiétudes.
1. On sait que les anciens considéraient comme sacré l’endroit que la foudre avait touché, et l’entouraient d’un mur, afin que personne ne le : foulât. Un de ces emplacements consacrés, le Puteal Libonis, existait sur le Forum romain. Voir Thédenat, Le forum romain et les forums impériaux, p. 167-169.
Quant aux soldats, ils gardaient la confiance dans l'étoile de leur chef et dans leur propre courage. Cependant, après la première étape faite sur le territoire ennemi, Julien crut nécessaire d'enflammer encore leur ardeur par une de ces harangues que les généraux de l'antiquité faisaient entendre à leurs troupes dans les circonstances solennelles. L'armée fut convoquée par une sonnerie de clairons : devant les centuries, les cohortes et les manipules assemblés, l'empereur, debout sur un tertre, et entouré d’un brillant état-major, prononça d’une voix calme, au milieu d’un profond silence et parmi les marques d’assentiment, un discours qu'Ammien Marcellin a reproduit en ces termes :
« Témoin de votre force et de votre entrain, courageux soldats, j'ai voulu vous adresser la parole, pour vous apprendre que ce n'est pas la première fois que les Romains entrent dans le royaume des Perses, comme l'insinuent les malveillants. Sans parler de Lucullus et de Pompée, qui, après avoir traversé les Albanais et les Massagètes, que nous appelons maintenant Alains, pénétrèrent aussi à travers ces peuples jusqu’à la mer Caspienne, nous savons que Ventidius, lieutenant d’Antoine, a fait, dans les contrées où nous allons, d’immenses carnages. Mais, laissant l'antiquité, je rappellerai des faits récents. Trajan, Verus et Sévère en sont revenus chargés de victoires et de trophées : le jeune Gordien, dont nous contemplons respectueusement le mausolée, fût rentré avec une gloire pareille, après avoir à Résène vaincu et mis en fuite le roi des Perses : maïs la faction du préfet du prétoire Philippe, assisté d’un petit nombre de complices, l’enterra en ce lieu, après l'avoir frappé d'un coup impie. Ses mânes n'errèrent pas longtemps
sans vengeance : la justice divine fit périr dans d’affreux supplices tous ceux qui avaient conspiré contre lui. L'amour de la gloire avait fait accomplir à ces héros des actes mémorables : pour nous, c’est le malheur des villes récemment conquises, les ombres des armées: vaincues sans représailles, la grandeur des pertes, la destruction des forteresses, qui nous poussent à notre entreprise. Les vœux de tous nous accompagnent : ils nous exhortent à remédier aux maux passés, à assurer de ce côté la sécurité de la République, et à laisser à la postérité un souvenir digne de ses louanges. Avec l’aide du Dieu éternel, je serai donc partout avec vous, votre empereur, votre porte-étendard, votre compagnon d'armes, sous de favorables auspices, j'en ai la confiance. Mais si un retour de la fortune devait m’abattre dans le combat, qu'il me suffise de m'être dévoué au salut du monde romain, comme les antiques Curtius et Mucius, et la glorieuse lignée des Decius. Il nous faut abolir cette nation funeste, dont les glaives sont encore humides du sang de nos proches. Au temps des ancêtres, de longs âges furent consacrés à extirper de pareils fléaux jusqu’à la racine. Carthage fut vaincue après des fortunes diverses et un persévérant effort : le glorieux général qui lui porta le dernier coup ne voulut pas qu’elle survécût à la défaite. A la suite d’un siège laborieux, Scipion détruisit Numance de fond en comble. Rome renversa Fidènes, afin de n'avoir pas de rivale : elle écrasa de même Falisque et Veies, et il est besoin du témoignage de l’histoire pour nous apprendre que là s’étendaient jadis d'importantes cités. Voilà ce que ma connaissance de l’antiquité m'a rappelé pour vous. Il vous reste à réprimer cet amour de la rapine, qui tendit souvent
des pièges au soldat romain, et à marcher en rangs serrés. Quand le moment de combattre sera venu, que chacun se rallie à son propre étendard : qu’il sache que s’il s’attarde en arrière, il aura les jambes coupées : car il n’est rien tant à craindre que les ruses, les embûches, l’extrème astuce de nos ennemis. Et je promets à tous qu'après l’heureux achèvement de nos travaux, laissant de côté l'arbitraire des princes, qui estiment juste tout acte de leur autorité, je récompenserai ou, s’il le faut, je punirai chacun dans l’exacte mesure de ses mérites. C’est pourquoi je vous demande d'élever vos courages, d’avoir confiance dans le succès, mais aussi d’être prêts à affronter avec nous toutes les difficultés. Croyons que la victoire accompagne toujours les causes justes !. » | Ce discours sort de la banalité ordinaire à ces sortes de harangues. Il a même un caractère particulier entre toutes les productions de Julien. Celui-ci s’y montre familier avec l’histoire romaine, dont il fait mention si rarement dans ses ouvrages. Il remonte, dans la dernière partie, jusqu'aux plus vieux souvenirs de Rome. On dirait que Julien a voulu montrer aux adeptes de la science étrusque, aux représentants de l’ancienne Italie, aux interprètes de l'opposition occidentale, que lui aussi est capable de parler, quand ille veut, au nom de l’histoire ou même de la légende romaine. Mais, en même temps, à ses déclarations pleines d’ardeur et d'espérance, à sa foi dans le succès, se mêle quelque mélancolie : les prédictions découragées qu'il a refusé d’entendre ont, bien qu'il s’en défende, jeté leur ombre dans son âme. Il
s’encourage par la pensée du devoir, et se console par celle d’un trépas glorieux, si la fortune venait à trahir ses efforts.
Les soldats ne semblent pas avoir aperçu ces nuances. Seuls, les accents belliqueux frappèrent leurs oreilles. Ils se fiaient encore aveuglément à celui qui les conduisait. Élevant leurs boucliers au bout de leurs bras tendus : « Nous n'avons rien à craindre, criaient-ils, et rien ne nous sera difficile sous un général qui travaillera plus que le dernier d’entre nous !! » Plus enthousiastes encore, d’autres s’écriaient : « Nous en prenons Dieu à témoin, un tel prince est invincible ?! » Ceux qui avaient fait avec Julien les campagnes des Gaules l’acclamaient plus fort et plus joyeusement que les autres : il leur semblait revoir les foules de Barbares tombant
2. Ammien Marcellin, XXIV, 1. — L'état d'esprit des soldats de Julien à ce moment de l'expédition a inspiré à Libanius des réflexions étranges. « Ils avaient eu naguère, dit-il, une telle peur des Perses, fondée sur l'expérience de nombreuses années, qu’on pouvait dire qu’ils les craignaient même en peinture. Mais dès que ces hommes avilis furent conduits eontre eux par notre héros, ils ne se souvinrent plus que de l'antique valeur, et seraient passés avec lui à travers le feu (Æpitaphios Juliani; Reiïske, t. I, p. 593). » Cette confiance des soldats dans Julien, et le courage montré par eux dans la guerre de Perse, sont attestés aussi par Ammien; mais le. contrasté institué par Libanius entre leurs sentiments antérieurs et ceux que leur inspira Julien manque de vérité comme de justice. Pendant le règne de Constance, l'armée romaine combattit les Perses avec courage, et rien, dans les récits d'Ammien, ne laisse voir chez les soldats les sentiments lâches dont parle le rhéteur. Qu'on lise la description du siège de Bezabde en 360 (Ammien Marcellin, XX, 11) : le soldat y paraît plein d’entrain, alacris miles : beaucoup de Romains périssent, parce qu'ils ont ôté leur casque, afin de combattre à visage découvert sous les yeux de Constance : les légions marchent d’un pas rapide et joyeux, legiones procinctæ celeri gradu venerunt : elles méprisent le péril, pericula contemnebant. Ce tableau n’a aucun rapport avec la peinture tracée par la plume partiale de Libanius.
sous leurs glaives, ou demandant grâce à genoux.
Une distribution de cent trente deniers par homme mit au comble l'enthousiasme des soldats?. Aussi quand, après le repos de la nuit, les trompettes sonnèrent le réveil, toute l’armée fut-elle promptement sur pied. Comme on était maintenant sur le territoire ennemi, Julien avait réglé avec le plus grand soin l’ordre de ses troupes. Elles marchaient en quatre carrés, précédés et flanqués de quinze cents éclaireurs. Lui-même se tenait au centre, avec la plus grosse force d'infanterie. La droite, formée de plusieurs légions, sous le commandement de Nevitta, longeait immédiatement le cours de l’'Euphrate. La gauche, composée d’escadrons de cavalerie que conduisaient Arinthée et le prince Hormisdas, suivait une plaine unie, propice au mouvement des chevaux : afin d’en imposer à l'ennemi, et de faire paraitre l’armée plus nombreuse, les cavaliers devaient marcher très espacés, sur une longueur de dix milles. L'arrièregarde avait pour chefs Dagalaïphe et Victor #, et une extrême arrière-garde, sous la conduite de Secundinus, duc de l’Osrhoène, couvrait les derrières de l’armée, ramassant les trainards. Les munitions, les bagages, les non combattants, s’avançaient en deux files, entre le centre et chacune des ailes, à l'abri de tout coup de main de l'ennemi #, Julien les avait réduits au strict nécessaire : ayant vu parmi ces #npedimenta une caravane de chameaux, porteurs d'outres pleines d'excellents vins,