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JULIEN L'APOSTAT. — Ill. 15

Hormisdas. Celui-ci, qui s'était avancé loin des lignes romaines, pour faire une reconnaissance, serait tombé aux mains de ses compatriotes, si les cavaliers qui le poursuivaient n’eussent été arrêtés par un des canaux d'irrigation, si nombreux dans le pays. Les deux armées parurent sur le point d’en venir aux mains. Les cavaliers persans bardés de fer, qui semblaient des statues animées, l'infanterie armée d’arcs immenses, intimidèrent d'abord les Romains. Ceux-ci, cependant, irrités d’avoir eu un moment d’hésitation, marchèrent en avant en s'abritant de leurs boucliers. Ce mouvement suffit à décider les Perses à la retraite, et Julien demeura maitre du champ de bataille sans avoir combattu !. Animée par ce succès, l’armée continua sa marche. Mais elle ne perdait plus le contact de l'ennemi. Celui-ci la harcelait sans cesse. On arriva au bourg de Macepracta, où se voyaient encore les ruines d’une « Grande Muraille, » que les Assyriens avaient élevée pour défendre leur pays des incursions du dehors. À cet endroit, l’Euphrate, disent Ammien et Zosime, se divise en deux bras, dont l’un fait une courbe dans la direction de Ctésiphon, dont l’autre se dirige en ligne droite vers Babylone : ce dernier devait être, non un bras naturel du fleuve, mais le canal parallèle à celui-ci, et attribué à Nabuchodonosor, qui descend jusqu’à la mer, sur un parcours de huit cents kilomètres, et « n’a été dépassé, ditun géographe, par aucun travail moderne du même genre ?. » C'est le premier de ces deux bras, dominé par une haute tour en forme de phare, que devait traverser l’armée romaine pour continuer sa route dans la direc-

2. Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. IX, P. 405.

tion du Tigre. L’infanterie le passa assez aisément sur des ponts : une partie de la cavalerie aborda la rive à la nage; mais plusieurs escadrons furent criblés de flèches, et eussent péri dans les eaux, si des auxiliaires légèrement armés et prompts à Ja course n'avaient mis en fuite les archers persans. La résistance commençait. Quand l’armée fut arrivée sous les murs de Pirisabora, on vit plus clairement encore que le temps des succès faciles était passé. C’était une ville grande et populeuse, dont presque tous les habitants avaient fui; mais il y restait près de trois mille hommes, décidés à vendre chèrement leurs vies. Julien fit, à cheval, le tour de ses remparts, interpellant ses défenseurs, leur promettant la vie sauve ou les menaçant des plus cruels traitements; mais ils refusèrent de l’entendre. A Hormisdas, qui revendiquait près d'eux sa qualité de compatriote et sa prérogative de prince royal, ils répondirent en l'appelant traître et déserteur. Ils avaient tendu le long des créneaux des étoffes de poil de chèvre, contre lesquelles s’'émoussaient les traits ; eux-mêmes, vêtus de peaux de bêtes, que recouvraient des lames de fer, paraissaient invulnérables. Julien dut faire avancer l'artillerie de siège, et combler de fascines les fossés. Ce fut seulement quand, pendant la nuit, une des tours d'angle eut été ébranlée par un violent coup de bélier, que les assiégés se décidèrent à évacuer l’une après l’autre les deux enceintes de la ville; mais ils se retirèrent dans la citadelle, vaste édifice circulaire dominant la cité et l’Euphrate. Ses murs, dit Ammien, étaient construits de briques et de bitume, avec une solidité que rien n’égale 1.

De là, les Perses accablaient de traits les soldats romains, qui s’avançaient à découvert dans les rues désertes. Cette seconde journée de siège fut terrible. D'un côté, les catapultes et les balistes faisaient pleuvoir les projectiles, de l’autre, les grands ares persans lançaient avec une sûreté effrayante les flèches de roseau garnies de fer. Depuis l’aurore jusqu’au soir on lutta de la sorte, avec un égal acharnement. Quand le troisième jour se leva, rien n’était changé dans la situation des combattants. N'écoutant que son courage, Julien essaya une attaque de vive force. Il s’avança jusqu’à l’une des portes de la citadelle, entouré de soldats qui tenaient leurs boucliers au-dessus de leurs têtes afin de se préserver des flèches. Sous une grêle de traits, de pierres, de balles de plomb, les Romains essayèrent d’enfoncer ou de démolir la porte, dont les ais massifs revêtus de fer défiaient tous leurs efforts. Ils ne se retirèrent, entraînant l’empereur, qu'au moment d'être accablés par les projectiles de toute sorte et de tout poids, jusqu’à des fragments de rochers, que jetaient les assiégés.

Devant une telle résistance, les machines ordinaires, mantelets, échafaudages, restaient sans effet. Julien se résolut à un dernier effort. II commanda de construire en toute hâte un ouvrage immense, connu sous le nom d'hélopolis. L'effet fut plus prompt qu'on n’eût osé l’attendre. À la vue de la tour mobile à plusieurs étages, recouverte de peaux de bœufs nouvellement écorchés et de claies d'osier enduites d'argile, qui s'avançcait vers eux, Chargée d’hommes et dépassant de son faite les plus hautes tours de la citadelle, les défenseurs de celleei se sentirent tout à coup glacés d’effroi. Leur courage les abandonna en un instant. Ils cessèrent de tirer : on

les vit courir sans armes sur les remparts, tendant les mains, et demandant la permission de conférer avec Hormisdas. Julien accorda à leur chef un sauf-conduit. Celui-ci, descendu par une corde, fut amené devant l’empereur. Julien lui promit, pour luiet pour tous ses compagnons d'armes, la vie et l'impunité. Rentré dans la citadelle, le chef persan annonça à ceux qui y étaient renfermés la grâce obtenue. Les portes alors s’ouvrirent : hommes, femmes et enfants, au nombre de deux mille cinq cents, sortirent en invoquant les dieux et en criant: « Vive le grand et bon César, auteur de notre salut !! »

Ce siège est le premier auquel assista Julien, puisque les guerres contre les tribus barbares de la Germanie ne comportaient point d'opérations de ce genre. Il y montra de la vaillance, de la décision et de l'humanité. C'est un des épisodes de sa vie militaire qui lui font le plus d'honneur. Mais la victoire avait coûté cher, et le soldat ne gardait plus tout son entrain. Si le chef avait gagné aux yeux des connaisseurs et peut-être à ses propres yeux, en faisant montre de qualités nouvelles, il avait perdu à ceux de ses soldats un peu de ce prestige que lui avaient donné les trop faciles et trop heureux commencements de la campagne. On sentait que la marche triomphale était finie, que les villes n’ouvriraient plus leurs portes, et qu'il n’y aurait plus de victoires sans adversaires. Le lendemain de la reddition de Pirisabora, comme Julien prenait son repas, on vint lui annoncer que trois escadrons de cavalerie légère, faisant office d’éclaireurs, avaient été surpris par les troupes du suréna : quelques Romains avaient été tués, et

les Perses s'étaient emparés d’un drapeau, après avoir massacré le tribun qui le portait. Julien, ne pouvant contenir sa colère, prit une escorte, et courut au lieu de l’escarmouche : il repoussa les assaïllants, destitua les deux tribuns qui avaient survécu, et, « selon les anciennes lois, » dit Ammien, fit décimer les fuyards. Il donna ensuite l’ordre d’incendier la ville et la citadelle de Pirisabora, puis promit aux soldats, pour les encourager, cent pièces d'argent par tête.

On a pu le remarquer à plusieurs reprises en lisant nos récits, l’argent était nécessaire pour exciter ou entretenir le dévouement des soldats romains. Un des reproches les plus graves adressés par Julien à Constance, c'était de l'avoir privé de ce moyen de s'attacher les troupes qui servaient en Gaule. Devenu maitre absolu, il multiplia les distributions, faisant d’elles, parfois, des pièges tendus aux soldats chrétiens. C’est là un des côtés par où les armées antiques, toujours plus ou moins mercenaires, se distinguent des armées modernes, où le culte du drapeau ne se mêle d’aucun sentiment sordide, et où les officiers et mème les soldats rougiraient de recevoir une gralification en argent. Les armées romaines n'avaient pas honte même de la marchander. La jugeaient-elles trop faible, elles le faisaient sentir à leurs chefs. Il en fut ainsi au lendemain de la prise de Pirisabora. Les soldats de Julien, déjà aigris par l'effort, ne se trouvèrent pas suffisamment payés de leur peine. Le présent de l'empereur — qui‘ne devait même pas être payé sur-le-champ — leur parut mesquin. Julien les vit sur le point de se mutiner !.

1. « Cum eos parvitate promissi percitos tumultuari sensisset, » Ammien Marcellin, XXIV, 3.

Il lui fallut quelque énergie pour les maintenir dans l’ordre. Debout sur son tribunal, il les harangua d’un ton sévère. Avec un accent où perçait l’indignation, il s'efforca de relever leurs âmes, sans négliger de faire vibrer chez eux la corde de l'intérêt. « Voici, leur dit-il, les Perses, chez qui tout abonde : leur opulence vous enrichira, si d’un effort unanime vous savez la conquérir. L'État romain a possédé, lui aussi, des biens immenses : il a été ruiné par ceux qui, pour augmenter leur propre richesse, ont persuadé aux princes d'acheter la paix aux Barbares. Aujourd’hui le trésor est à sec, les villes épuisées, les provinces dépeuplées. Ni ma fortune personnelle, ni cellé de ma famille ne sauraient y suppléer, bien que je sois de race illustre et de cœur intrépide. Mais un empereur habitué à estimer les seules richesses de l’âme ne rougira pas d’avouer une honnête pauvreté. Les Fabricius étaient pauvres : ils ont conduit de grandes guerres et amassé de la gloire. Vous pourrez tout gagner en abondance, si, obéissant à Dieu et à moi qui, autant que le permet l’humaine raison, m’efforce de vous conduire sagement, vous rentrez dans le calme; mais si vous vous rebellez, si vous renouvelez d'anciennes et déshonorantes séditions, à votre aise! Comme il convient à un empereur, moi, après avoir rempli seul tout mon devoir, je saurai mourir debout, méprisant la vie, qu’aussi bien un petit accès de fièvre pourrait me ravir. Ou bien simplement je m'en irai : Je n'ai pas vécu de telle sorte que je ne puisse rentrer aisément dans la condition privée. Je me console et me réjouis par la pensée que vous pourrez trouver, à défaut de moi, des chefs éprouvés, qui ne Le cèdent à personne dans la science de la guerre. » Ce langage touchant et bizarre émut les soldats. Ammien

Marcellin, qui connait si bien la psychologie de l’armée romaine, nous les montre « provisoirement apaisésf, » reprenant confiance par l'espoir de temps meilleurs, promettant de se laisser conduire, puis s’échauffant par degrés, et finissant par exalter dans les termes les plus élogieux « l'autorité et la grandeur d'âme » de l’empereur. Dans ce langage symbolique des armes, qui était encore un de leurs traits caractéristiques, ils ne heurtèrent pas bruyamment leurs boucliers contre leurs genoux, en signe d'approbation enthousiaste ?; mais ils firent entendre un léger cliquetis du fer, pour marquer la sincérité et la cordialité de leur consentement à. L'armée rentra sous ses tentes, et passa une nuit tranquille. Puis elle reprit sa route. Julien animait ses soldats par son ardeur. On l’entendait s’écrier avec impatience : « Puissé-je soumettre la Perse au joug, et raffermir le monde romain ébranlé ! » Mais, après quatorze milles, la marche devint malaisée. On était arrivé dans une plaine fertile, plantée de vignes, d’arbres fruitiers de toute sorte, et de grands bois de palmiers. Sa fertilité était due en partie à de nombreux canaux d'irrigation, ouvrages admirables des Assyriens, dont profitait encore le pays. Les Perses, avertis par leurs espions du chemin que suivaient les Romains, avaient submergé la plaine, par l'enlèvement des barrages qui retenaient les eaux; ce n’était plus qu'un immense marais, d'où émergeaient les arbres. L'armée dut s'arrêter. Pendant plusieurs jours elle campa dans l’eau et dans la boue.

1. « Miles pro tempore delenitus. » Ammien Marcellin, XXIV, 3. 2. Voir t. I, p. 357.

3. ( Quod cum vere atque ex animo dicitur, solet armorum crepitu leni monstrari. » Ammien Marcellin, XXIV, 8.

On employa ce repos forcé à construire des radeaux, soit avec des outres liées ensemble, soit avec des troncs de palmiers; on saisit quelques-uns de ces bateaux de cuir, dont se servaient les habitants!, on combla certains canaux, on jeta des ponts sur d’autres; on parvint enfin à vaincre pour la seconde fois cet auxiliaire puissant des Perses, l'inondation. Rassasiés de dattes, mais épuisés par ces efforts, et harcelés par l’attaque incessante des archers persans, les Romains, longeant toujours l'Euphrate, parvinrent en un point où le fleuve se divise en bras nombreux ?.

On y brûla, en passant, la ville de Blithra #, dont les habitants avaient pris la fuite. C'était la résidence d’une de ces colonies juives, si nombreuses encore au quatrième siècle dans les environs de Babylone, qui s'étaient formées de familles juives restées dans le pays après la captivité, et d’autres réfugiées en Perse, lors de la dévastation de la Judée par Vespasien et par Hadrien#. On passa ensuite, sans l’attaquer, en vue de la ville de Fissine 5. Puis on s'arrêta devant la grande et populeuse cité de Maogamalcha. Celle-ci était très forte. Construite dans une plaine que bordait un bras de l’Euphrate, et que des canaux intérieurs divisaient en deux îles, elle était défendue par de solides remparts, et dominée

1. il est de même question de radeaux faits de peaux dans l’Anabase, UT, 4.

3. Zosime l'appelle ainsi; Ammien Marcellin ne la nomme pas. « Les archéologues croient en retrouver les débris dans le village persan d'Akar- Kuf. » Jurien de la Gravière, l'Empereur Julien et sa flottille de l'Euphrate, dans Revue des Deux Mondes, 1* avril 1890, p. 594.

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