Ammien Marcellin, XXIV, 5; Zosime, III
route. Selon sa coutume, il en faisait Le tour, avec une faible escorte, quand, aperçu par la garnison, il fut assailli par une grèle de flèches : son écuyer fut blessé à ses côtés : lui-même ne dut son salut qu’au bouclier dont il s’abrita. Il fallut commencer un siège en règle. Mais, pendant qu’on plaçait devant les murs les machines destinées à les battre, la garnison, qui suivait à la clarté de la lune tous les mouvements des Romains, fit de nuit une sortie victorieuse : de nombreux assiégeants, dont un tribun, y périrent. En même temps un parti de Persans, ayant traversé le fleuve, fondit sur une troupe de cavalerie romaine, y tua beaucoup de monde, et y fit des prisonniers. Les soldats, persuadés que toute l’armée des Perses allait arriver, ne combattaient plus que mollement, et résistaient à peine : il fallut que Julien fit sonner le clairon, et mit toutes ses troupes sur pied, pour repousser l’attaque d’un petit nombre d’ennemis. Dans sa colère, il relégua parmi les fantassins, ce qui était une sorte de disgrâce, les restes de l’escadron qui avait mal soutenu l'honneur des armes romaines. Puis il pressa le siège, se montrant partout au premier rang, comme un soldat. Malgré l'énergie de ses défenseurs, la forteresse, que les Perses, se dérobant toujours à une bataille rangée, ne secoururent pas davantage, ne put | résister à l'effort de toute l’armée romaine. Elle fut prise etincendiée. Julien donna un jour de repos à ses troupes, qui étaient épuisées : on fit une abondante distribution de vivres : mais on eut soin d’entourer le camp de palissades, de fossés, selon les règles de la castramétation antique. Julien avait souvent négligé ces précautions, qui, au quatrième siècle, semblent être tombées en désuétude : les Perses, par leurs incursions subites, leurs ruses
et leurs embuscades, l’obligeaient à s’en souvenir !.
Cependant un problème se posait à l'esprit de Julien. L'armée avait passé divers bras de l’Euphrate, et la flotte qui contenait ses approvisionnements et son artillerie évoluait sur le fleuve. Si petite que fût maintenant la distance entre l’Euphrate et le Tigre, puisqu'on était arrivé au point où les deux fleuves se rapprochent le plus dans leur cours parallèle, il était impossible de transporter par terre de l’un à l’autre onze cents navires. Julien avait lu, dit Libanius, qu'il existait, un peu audessus de Coché et de Ctésiphon, un canal, autrefois ouvert par Trajan, qui faisait communiquer l’Euphrate avec le Tigre. Ammien ajoute que Septime Sévère s’en était aussi servi, lors de l’expédition de 198. Ce canal, d’une origine beaucoup plus ancienne, puisque Pline l’attribue à Seleucus Nicator*, et qu'il portait le nom de Nabr-el-Malek, « courant du Roi, » avait, à l’origine, été creusé assez profondément pour que le flot y passât en toute saison, et nettoyât son lit par sa force d’érosiont. C'était une grande voie navigable, longue de cinq kilomètres5. Elle avait été comblée par les Perses, depuis que les Romains s’en étaient servis comme d’un moyen d’invasion. Des gens du pays, faits prisonniers, en indiquèrent à Julien l'emplacement. Julien le fit rouvrir. À première vue, on se demande comment un travail aussi considérable put être accompli en si peu de temps :
. Ammien Marcellin, XXIV, 5.
. Libanius, Epitaphios Juliani; Reiske, t. I, p. 604.
Pline, Nat. Hist., V, 26.
. Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. IX, p. 405. . Trente stades, exactement 5.550 mètres.
. Libanius, /. c.
JULIEN L'APOSTAT, — JT. 16
D A ww D m
mais il est probable que les deux extrémités du canal avaient été murées avec de grosses pierres !; son lit, plus ou moins envahi par la végétation, n'avait besoin que d’être nettoyé ?. Quand la double digue eut été démolie*, l’eau de l’Euphrate, plus élevée de cinq mètres, se précipita, et, remplissant le lit desséché, arriva jusqu’au Tigre. Portée par ce flot puissant, la flotte passa, ou, pour employer l'expression d’Ammien, « fut jetée » d’un fleuve à l’autre 5, comme, deux cent cinquante ans plus tôt, celle de Trajan.
Quand cette opération eut été heureusement accomplie, l’armée franchit sur des ponts le même canal, et marcha dans la direction de Coché, place très forte, probablement identique à Séleucie 8, et située en face de Ctésiphon, sur la rive droite du Tigre. À peu de distance elle rencontra un autre de ces jardins de plaisance, ou « paradis, » que les rois et les grands de la Perse multipliaient autour des grandes villes. Parmi les vignes, les cyprès, les arbustes en fleurs, s'élevait un
. « Mole saxorum, » Ammien Marcellin, XXIV, 6. . « Valle purgata. » Ibid, . « Avulsis cataractis. » Ibid.
. Élisée Reclus, t. IX, p. 398.
5. « Undarum magnitudine classis secura stadiis triginta decursis, in alveum ejecta est Tigridis. » Ammien Marcellin, XXIV, 6.