Voir plus haut, p
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Procope descend le Tigre et va se joindre à Julien. « Puissent maintenant, lui répond Libanius, l’empereur ne pas cesser de vaincre, toi ne pas cesser de nous donner des nouvelles de ses victoires, et nous ne pas cesser de les entendre !! » Cependant une dernière lettre montre Libanius, quand toute nouvelle, vraie ou fausse, a cessé de parvenir, essayant de ranimer ses espérances comme si le doute ou la crainte commencçaient à le tourmenter. « L'empereur est vaillant, dit-il, il conduit vaillamment la guerre, et il la mènera jusqu’au point où il doit rencontrer la récompense. C’est pourquoi l’on doit avoir confiance qu'il reviendra, après qu’il aura glorieusement atteint ou même entièrement renversé la domination persane ?. » Il semble que, dans cette série de lettres du sophiste, se retrouvent les phases diverses par où doit passer l'esprit des amis de Julien : d’abord on reçoit des nouvelles favorables, que l’on amplifie sans mesure; puis les bulletins cessent d'arriver directement de l’armée, mais on a encore des renseignements par les prisonniers; puis les faux bruits commencent à courir, créés ou propagés par l’optimisme officiel; enfin ceux qui ont le plus compté sur le succès de Julien en sont réduits à faire effort pour espérer, à parler d’un retour victorieux de l’empereur comme d’une chose probable, non plus comme d’une certitude 5.
3. Un des oracles reproduits par Eunape (Continuation de l'Histoire de Dexippe, fr. 27; Müller, Fragm. hist. græc., t. IV, p. 25) annonce l’arrivée de Julien devant Ctésiphon, et dit que « l’empereur des Romains, semblable à un dieu, » a dévasté le pays des Perses comme il dévasta et conquit celui des Alemans. Mais il est probable que cet oracle fut rendu au début de la campagne, alors qu'on pouvait prévoir le succès; il n’in-
Puisque Julien venait de refuser la paix que lui offrait Sapor, et cependant avait résolu de ne point faire le siège de Ctésiphon, il lui fallait prendre un parti. S'enfoncerait-il dans l’est, sur les traces d’Alexandre, et essaierait-il de s'emparer, après lui, de Suse et de Persépolis? remonterait-il le long de l'Euphrate, par le chemin déjà parcouru? ou remonterait-il, au contraire, à travers l’Assyrie, dans la direction soit de Ninive, soit même de la Médie et d’Echatane, avec l'espoir de rencontrer en route l’armée de secours commandée par Arsace, Procope et Sébastien?
La marche vers la Susiane eût été bien aventureuse. Suns doute, elle eût répondu au sentiment publie. On \ient de voir par le Philopatris que les amis de Julien s'attendaient à apprendre la prise de Suse. Prononcant son discours sur le consulat de Julien, Libanius avait annoncé presque officiellement que les Romains souperaient bientôt dans Suse !. Mais une tentative dans cette direction était aussi l'entrée dans l'inconnu, en laissant derrière soi Ctésiphon intact et toute voie de retour coupée.
La retraite par l'Euphrate, à travers les contrées mésopotamiennes que les armes de Julien avaient déjà soumises, passant près de places fortes qui lui avaient promis obéissance ou qui avaient été détruites, semblait le parti le plus prudent. Il était désiré par les généraux. Mais il avait contre lui plusieurs raisons : d’abord, c'était une retraite, et le mot sonnaïit mal aux oreilles de Julien : ensuite, tout le parcours venait d’être dévasté, avec une
dique pas que les nouvelles de l'armée de Julien parvinssent encore en terre romaine quand elle campa devant Ctésiphon. 1. Voir plus haut, p. 150.
inexplicable imprévoyance, et l'armée ne trouverait plus à se nourrir dans des plaines d’une admirable fertilité, où l’on avait saccagé moissons et troupeaux.
Restait la montée vers le nord, la traversée de l’Assyrie par la vallée du Tigre, en se réservant la possibilité de se replier, quand on le voudrait, sur la Corduène romaine et sur l’Arménie alliée, et en ayant la perspective d’être prochainement rejoint par l’armée de secours. A ce dernier parti se décida Julien. Cette route tendait vers Arbèles, et Julien qui, en dépit de tous les revers, se croyait toujours l'âme d'Alexandre !, voulait vaincre à son tour sur le champ de bataille où s'était illustré le héros macédonien. Septime Sévère avait d’ailleurs remonté victorieusement ainsi la vallée du Tigre. Mais il avait auparavant conquis Ctésiphon, et ne laissait pas derrière lui cette place intacte et pleine de troupes, base naturelle de toutes les opérations des Perses. Aussi les officiers de Julien, que le souvenir d’Alexandre laissait indifférents, étaient-ils d’un avis contraire : ils préféraient le mouvement en arrière, le retour en pays romain par l'Euphrate et la Mésopotamie, malgré ses difficultés, à une expédition nouvelle dont la gloire ne les séduisait pas, et qu’ils entrevoyaient pleine de périls ?.
Après leur avoir reproché en termes très vifs leur
i. Socrate, III, 21, dit que Maxime avait persuadé à Julien qu’en vertu des lois de la métempsycose, l'âme d’Alexandre habitait en lui. Si crédule que fût Julien, et si audacieux charlatan que fût Maxime, on hésite à admettre que l’un ait été capable de croire et l'autre d'inventer une telle fable. Mais Libanius, Epitaphios Juliani (Reiske, t. I, p. 609), dit aussi qu’il se proposait d’imiter Alexandre, de soumettre tout l'Empire des Perses, et d'aller, comme le conquérant macédonien, jusqu'aux Indes, xpès rodc LvÔ&v totagoc.
2. Ammien Marcellin, XXIV, 7. Rufus, Breviarium, 28, dit aussi : « Cum de reditu a militibus admoneretur, intentioni suæ magis credidit. »
timidité!, Julien donna l’ordre du départ. L'armée côtoya d'abord le Tigre, que la flotte remontait de conserve. Soudain, un avis inattendu vint tout changer. On ne peut raconter sans un extrême étonnement cet épisode de l’histoire de Julien. Lui qui venait de repousser l’opinion de ses conseillers naturels, commit l'imprudence vraiment inexplicable d'accorder sa confiance aux gens les moins qualifiés pour lui offrir leurs lumières. Ammien nomme ici, d'un mot un peu vague, « des transfuges?. » Saint Grégoire de Nazianze donne plus de détails. D’après son récit, l'un de ces transfuges aurait été un vieillard, persan de naissance, qui s'était volontairement rendu aux soldats romains, en se prétendant victime de la tyrannie de Sapori. Il se serait fait admettre dans l'intimité de Julien. De lui, et d’autres qui agissaient de complicité avec lui, Julien reçut l'avis de s’éloigner du fleuve et de prendre à travers terres un chemin plus court, qu'ils s’offraient à montrer. On arriverait par là, disaient-ils, beaucoup plus vite au but de l'expédition“. Mais, si l’armée devait laisser ainsi le Tigre derrière elle, une question se posait d’elle-mème : que ferait-on de la flotte? Les nouveaux conseillers de Julien avaient réponse à tout. La flotte n’était pas utile, la certitude d’avoir toujours, convoyés par elle, du blé et des vivres à portée, ne pouvait qu’entretenir la mollesse des soldats. Comme l’armée n'aurait à traverser que des contrées fertiles, coupées par un seul canton stérile et désert, 1l lui suffirait d’emporter avec elle trois ou quatre
1. « Increpitis optimatibus. » Ammien Marcellin, XXIV, 7. 2. « Perfugæ. » Ibid.