‹ julien l'apostatChapitre 154 sur 229 · bid.; et Sozomène, VI · texte numérisé non relu

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L'INCENDIE DE LA FLOTTE. 257 jours de vivres! : un approvisionnement plus complet né ferait qu'alourdir sa marche et lui enlever l'esprit d'initiative. « Si tu veux m'en croire, tu abandonneras tä flotte, dont le voisinage nuit à la vaillance de ton armée ?. » Julien se laissa convaincre par ces raisonnements. L'opinion des transfuges, jointe à la crainte de voir, après son départ, ses navires tomber aux mains de l'ennemi, le détermina à sacrifier ceux-ci. On ne nous dit point qu'il ait pris, en une matière aussi grave, d’autre avis que celui que nous venons de rapporter ?. Il ne parait (chose étrange de sa part) avoir songé ni à consulter les présages, ni à interroger les haruspices, ni même, s'il se défiait de la prudence de ces derniers, à demander le sentiment de ses amis les philosophes #. Brusquement, il donna l’ordre d’incendier les onze cents navires qui avaient suivi l’armée depuis Callinicum?. Pour soustraire à l'ennemi les approvisionnements dont

{. Sozomène, VI, 1.

3. Cependant Zonare {Ann., XIII, 13) affirme qu'Hormisdas connut le conseil donné à Julien par « deux » transfuges, et supplia l’empereur de ne pas tomber dans le piège.

4, Ammien, qui note toujours avec le plus grand soin les consultations de ce genre, et les avis souvent divergents auxquels elles donnaient lieu, n'aurait pas manqué d’en faire mention. Saint Ambroise (£p. 18) dit à propos de l'incendie de la flotte par l’ordre de Julien : « Cum responsis haruspicum male eredulus esset, ademit sibi subsidia revertendi. » Ce texte montre que le témoignage même d’un contemporain ne doit pas toujours étre accepté, quand il n’a pas été témoin du fait, et ne s’est pas trouvé à la source des renseignements. Julien, dans la campagne de Perse, fut toujours incrédule aux avis des haruspices, et ceux-ci, s'ils avaient été consultés au sujet de la flotte, auraient de toutes leurs forces dissuadé Julien de se priver de ce moyen de retraite.

5. Peut-être se souvint-il d'Alexandre donnant, avant de s'enfoncer dans l'Asie Mineure, l'ordre de brüler la flotte sur laquelle il avait traversé l'Hellespont.

ils étaient chargés, ceux-ci seraient brülés avec eux, à l'exception de vingt jours de vivres, que les soldats emporteraient. Seule serait mise à part, pour l’établissement des ponts sur les affluents du Tigre que l’on aurait à traverser, une douzaine des embarcations les plus solides et les plus petites; l’armée les trainerait à sa suite dans des chariots!,

Cette résolution a été diversement jugée. Malgré les conseils suspects qui l'avaient déterminée, les uns l'ont approuvée comme une mesure sage et nécessaire. D’autres y ont vu un acte d’imprévoyance touchant presque à la folie.

En faveur de la conduite de Julien, on a fait valoir les raisons suivantes. La flotte n’eût probablement pas tardé à devenir plus gênante qu’utile. De l’aveu de ceux qui connaissent le Tigre, ce fleuve ne peut être remonté que jusqu’à mille kilomètres de son embouchure ?, c’est-àdire à mi-chemin entre Ctésiphon et Ninive : encore, un peu après Ctésiphon les bas-fonds dont son lit est semé rendent-ils la navigation très difficile. Puisque l’on renonçait à la route de l’Euphrate, il eût fallu, tôt ou tard, se séparer de la flotte. En la sacrifiant résolument, Julien obtenait tout de suite un grand avantage : il augmentait son armée de vingt mille hommes qui, depuis le commencement de l'expédition, avaient été employés à conduire ou à tirer les navires #, A la fois il se débar-

1. Ammien Marcellin, XXIV, 7. Libanius, Æpilaphios, parle de quinze, et Zosime de vingt-deux embarcations, au lieu de douze qu’indique Ammien.

2. Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. IX, p. 391.

. Dieulafoy, cité par Duruy, Histoire des Romains, t. VII, p. 384, note 2,

4. « Idque putabat utiliter ordinasse, ne relicta classis usui hostibus

rassait d’un poids mort et il acquérait une force nou- “vellef,

Cependant, si plausibles qu’elles paraissent, ces raisons n'étaient probablement pas suffisantes, puisqu'elles n’ont pu persuader les généraux de Julien, et en particulier Ammien Marcellin, si expérimenté aux choses de la guerre. Celui-ci ne cesse de déplorer la perte de la flotte. C’est à ses yeux une faute capitale. « Funestes torches de Bellone ?! » s’écrie-t-il. Telle était l’impression unanime de l’armée. En voyant brûler la flotte, chefs et soldats crurent voir s’évanouir tout espoir de retour dans la patrie. Il leur sembla que le dernier lien qui les rattachaïit au sol romain flambât avec ces planches, ces poutres, ces mâts qui craquaient dans le feu. « Si nous sommes, par l’aridité des déserts ou la hauteur des montagnes, contraints à battre en retraite, nous ne pourrons plus revenir au fleuve, » disaient-ils avec désespoir 5. Ils jugeaient tous que « la mesure commandée par le bon sens et par l'évidence # » eût été de laisser la flotte sous bonne garde, dans la partie navigable du Tigre, comme dernière ressource en cas d’échec, et comme magasin d’approvisionnements. Mais on peut même supposer que cette flotte eüt aisément dépassé, en remontant le cours du Tigre, le point où s’arrêtent les

foret, aut certe,. ut ab expeditionis primordio factum est, armatorum fere viginti millia in trahendis occuparentur iisdem navibus et regendis. » Ammien Marcellin, XXIV, 7.

1. Voir dans ce sens Jurien de la Gravière, l’Empereur Julien et la flottille de l’'Euphrate, dans Revue des Deux Mondes, 1% avril 1890, P. 593.

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