Ibid. — Voir plus haut, p
Les Perses les avaient suivis, et les entouraient. Si les troupes de Julien essayaient de se remettre en marche, de tous côtés ils fondaient sur elles : si elles s’arrêtaient pour leur livrer bataille, ils reculaient lentement, et se dérobaient au combat. Fatiguée, exaspérée, l’armée romaine n'avait plus qu’un désir : s'échapper en traversant le Tigre. On était tout près du fleuve, et les soldats s’imaginaient que de l’autre côté ils atteindraient vite les contrées soumises à l'Empire. A grands cris, ils demandèrent qu'on tentât le passage. Jovien et les généraux, effrayés par le cours impétueux et rapide du fleuve, résistèrent tant qu'ils purent aux désirs de leurs troupes, leur montrant les deux rives gardées par les Perses, les suppliant de ne pas exposer des milliers d'hommes, dont la plupart ne savaient pas nager, à être engloutis faute de bateaux et de ponts. Mais le soldat était parvenu à ce degré d’exaspération où il ne veut plus rien entendre. L'empereur dut céder à regret. Il permit que cinq cents hommes, choisis parmi les Sarmates et les Gaulois, excellents nageurs habitués à se jouer dans les eaux du Danube ou du Rhin, tentassent la traversée : s'ils y périssaient, leurs camarades n’insisteraient pas pour renouveler une aussi périlleuse épreuve; s'ils réussissaient, ils auraient peut-être ouvert une voie de salut. Profitant du silence et des ténèbres de la nuit, ces braves se jetèrent à l’eau, sur une même ligne, et, avec une facilité inattendue, parvinrent à la rive opposée : ils égorgèrent les soldats persans chargés de la garder, qui, ne croyant pas pouvoir être attaqués, dormaient tranquillement; puis, levant les mains, secouant leurs manteaux d’uniforme, ils annoncèrent de loin leur succès à leurs camarades. Ceuxei n'eurent plus dès lors qu'une pensée : passer à leur
tour le fleuve; mais il leur fallut attendre que, à défaut d'un autre matériel, les ingénieurs eussent préparé le poni flottant qu'ils se faisaient forts de construire avec des outres faites de peaux écorchées!.
Malheureusement, ceux-ci n'y purent réussir : pendant « deux tristes jours, » ils essayèrent d'établir des ponts : à chaque essai le flot, rapide et gonflé comme un torrent, emportait ou dispersait les frêles matériaux. Acculée à la rive infranchissable, l'armée souffrait du manque de vivres : son impuissance et sa misère la mettaient en fureur : elle aspirait maintenant à reprendre sa marche, aimant mieux mourir par le fer que de succomber honteusement à la famine ?. C’est à ce moment, dit Ammien lui-même, que « l'éternel Dieu du ciel se déclara enfin pour nous, en permettant que, contre toute espérance, les Perses envoyassent les premiers le suréna et un autre de leurs grands nous offrir la paix°. »
Malgré les souffrances et l’affaiblissement des Romains, le prudent Sapor craignait, dans son intérêt, de pousser les choses à l'extrême. Les récits de ses lieutenants, confirmés par le témoignage des espions et des transfuges, luiavaient fait connaître les hauts faits deses adversaires. Il avait été frappé du grand nombre de ses soldats tués, et plus encore, peut-être, d’avoir perdu dans les divers combats plus d’éléphants que n’en avait jamais perdu aucun de ses prédécesseurs‘. Il se disait que l’armée
2. «.… Exacto miserabiliter biduo : furebat inedia iraque percitus miles, ferro properans, quam fame ignavissimo genere mortis, assumi. » Jbid., 7.
3. « Erat tamen pro nobis æternum Dei cœlestis numen : et Persæ, præter sperata priores, super fundanda pace oratores surenam et optimatem alium mittunt.… » Ibid.