‹ julien l'apostatChapitre 195 sur 229 · RÉSUMÉ ET CONCLUSION. — LA PSYCHOLOGIE DE JULIEN · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ET CONCLUSION. — LA PSYCHOLOGIE DE JULIEN

Avant de clore un récit, auquel l'importance des événements et la singularité du héros ont peut-être donné quelque intérêt, il reste, si je ne me trompe, à nous reculer un peu, afin d’embrasser d'un seul coup d’æil toute la perspective de cette histoire. Au risque d’employer une expression trop ambitieuse, je dirai que mon dessein, dans ces dernières pages, est non seulement de résumer rapidement le règne, mais encore et surtout d’esquisser la psychologie de Julien. C’est elle sans doute, plus que tout autre chose, qui donnera le sens des faits auxquels celui-ci fut mêlé. L'homme aidera, dans une large mesure, à expliquer l’œuvre.

Définir cette œuvre par le dehors est facile. Pour une partie, elle a survécu à Julien; pour une autre, elle est morte avec lui, sans avoir même un court lendemain.

La partie durable correspond aux années passées en Gaule. Les exploits qu'y accomplit le César ne demeurèrent pas stériles. Non seulement Julien préserva, pour le moment, l’ouest de l'Empire des invasions germaniques; mais encore, en arrêtant l'élan des hordes barbares, en les brisant à plusieurs reprises sous ses coups,

en leur imprimant de nouveau le salutaire effroi du nom romain, il à probablement facilité à ses successeurs la défense du Rhin et des Alpes, et, par là, contribué pour sa part à retarder l'heure du triomphe définitif de la barbarie en Occident.

Mais tout ce qu'il à tenté depuis qu’il échangea la situation subordonnée du César contre le pouvoir absolu de l’Auguste a complètement échoué. C’est d’abord sa politique intérieure, qui tendit surtout à deux choses : la restauration du culte des dieux, le renversement de la religion chrétienne. De ses essais, si curieux, de réforme morale de paganisme, de constitution d’une Église païenne, rien n'est demeuré, ou plutôt il n’a réussi à construire qu’une vainefacade, derrière laquellen’avaient été jetés les fondements solides d’aucun édifice. Ses efforts pour abaisser les chrétiens, et, par l’exclusion de la vie publique et de l’enseignement, faire d’eux comme une société inférieure, dont l'ombre servirait de repoussoir à la splendeur restaurée de l’hellénisme, n’eurent pas plus desuccès : Julien ne parvint ni à faire taire dans l’Église une seule voix éloquente, ni à susciter une étincelle de vie au sein de la décadence païenne. Il y eut de ce côté avortement complet de son œuvre, faillite intégrale de ses espérances. Mème s'il avait plus longtemps vécu, le résultat n’eût sans doute pas été différent. Quand on lit avec soin les écrits et les lettres de Julien, on s’aperçoit que lui-même se rend compte, avec une visible souffrance, de l’insuccès de ses efforts.

Sa politique extérieure, dans cette seconde phase de son règne, ne fut pas plus heureuse. Elle se résume toute

-à l'expédition contre les Perses, longuement et passionnément rêvée. Quand des conseillers prévoyants enga-

gèrent Julien à prendre les armes contre les Goths massés sur la rive gauche du Danube, et à rétablir dans ces contrées, devenues un réservoir menaçant de peuples barbares, l'ancienne domination de Rome, il repoussa avec dédain la pensée d’une guerre aussi mesquine, et, fasciné par le souvenir de l’hellénisme vainqueur de Darius et de Xercès, d'Alexandre portant ses armes à travers la Perse jusqu'aux Indes, ilne voulut plus regarder que l'Orient. Moitié par désir de gloire, moitié parce que, à tort ou à raison, la puissance persane lui paraissait une menace plus dangereuse que toutes Les autres pour la sécurité de l’Empire, il envahit les États du roi de Perse. On vient de voir à quel désastre aboutit cette malheureuse expédition, qui fit perdre à Rome plusieurs provinces. Le règne de Julien avait commencé en fermant aux peuples germaniques les contrées les plus florissantes de l'Occident; il se termine en laissant la frontière de l’est ouverte aux Perses.

Cet aperçu rapide serait peut-être suffisant, si Julien était un de ces hommes célèbres, souverains, législateurs ou généraux, dont les actes importent seuls, mais dont la personne même, l'être intime, n'offre pas de relief suffisant pour donner prise à l’histoire. On sait qu'il en va tout autrement. En Julien, ce qui intéresse, c’est moins encore ce qu'il a fait que ce qu’il a été. Son histoire est, avant tout, un drame intérieur. Les événements les plus tragiques s’y passent au dedans, comme chez les héros de Corneille. C’est donc Julien lui-même qu’il convient de regarder une dernière fois. Cherchons à nous représenter, dans la mesure du possible, ce que fut sa physionomie morale, et, rassemblant les traits épars d’une figure devant laquelie nul ne peut demeurer indiffé-

rent, essayons de porter sur ses qualités et ses défauts, sur ses grandeurs ou ses misères, un jugement équitable, sine tra et studio.

Il convient de se demander d’abord si la qualification d’apostat, qui depuis tant de siècles s’est unie à son nom, convient vraiment à Julien. J'estime qu’en la lui donnant, l'instinct populaire ne s'est pas trompé. Pour être un apostat, au sens habituellement prêté à ce mot, ilne suffit pas d’avoir cessé de croire, il faut s'être tourné, avec une sorte de colère, contre ses anciennes croyances, comme si on les voulait anéantir chez les autres après s’en être détaché soi-même. C’est bien ce qu'a fait Julien. Une fois hors du christianisme, il n’a plus pour cette religion, et pour ceux qui la pratiquent, que des paroles de haine ou de mépris. La détruire est devenu pour lui un dessein arrêté. Il la combat par ses actes, comme empereur, par ses livres, comme écrivain. On pourrait dire que, depuis qu'il est maître absolu de l’Empire, la plus grande partie de son règne s’est passée à gouverner contre elle. Maïs, cette constatation faite, — et il est impossible à quiconque a étudié Julien de près de ne pas la faire, — il reste à chercher les causes de l'apostasie, et l’on est conduit à se demander si quelque. chose n’atténue pas, dans une certaine mesure, la faute de l’apostat.

Cette circonstance atténuante se rencontre dans l'éducation de Julien. Du côté de ses instituteurs chrétiens, comme de celui de ses maitres païens, tout semble conspirer pour l'éloigner du christianisme. — La formation religieuse de Julien enfant avait été confiée par l'empereur Constance à l'évêque courtisan Eusèbe de Nicomédie. Elle commença, par conséquent, dans un milieu

arien. Durant son séjour d’exil et d'étude en Cappadoce, Julien compléta son éducation chrétienne, sous la direction de prètres imbus des mêmes doctrines. L'un d’eux nous est connu, Georges, le futur évêque intrus d’Alexandrie, lettré, intelligent, violent et sans scrupules. Julien le vit beaucoup, et lui emprunta des livres. Mais il ne semble point qu'une religion apprise sous de tels guides ait dû laisser de bons souvenirs à un enfant observateur, et déjà aigri. Entrevu dans ce milieu, le christianisme lui apparut probablement sous la forme d’une doctrine sèche et contentieuse. Il ne connut guère, pendant les années où les impressions sont les plus vives et les plus durables, d’autres chrétiens que des disputeurs et des ambitieux, serviles envers les pouvoirs, durs pour leurs adversaires, poursuivant à la fois le triomphe de leurs idées et celui de leurs intérêts. Personne ne parait lui avoir révélé la religion sincère et désintéressée, le simple, doux et intime christianisme, avoir fait jaillir devant ses lèvres altérées « la source d’eau vive, après laquelle celui qui a eu le bonheur d'y boire n'aura plus jamais soiff. » — Au sortir de cette étude aride, Julien rencontrait des maitres d’un tout autre esprit. Ceux-ci étaient imbus jusqu'aux moelles des choses qu’ils enseignaient. On sait quel helléniste accompli fut Mardonius. Avec un art merveilleux, il initia Julien aux grands classiques, et lui inspira la dévotion qu'il professait luimême pour Homère et pour Hésiode. Commentés par une bouche éloquente, ces écrivains de génie devinrent pour Julien les vrais auteurs sacrés. Avant même de croire aux dieux d'Homère, il fut, d'inslinct, de la reli-

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