‹ julien l'apostatChapitre 213 sur 229 · Ep · texte numérisé non relu

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imperturbable, produit à la fois d'affection et d’illusion, mais dénotant surtout le manque le plus complet d'esprit critique. Pour ce qu’il n’a pas vu, Libanius est un écho, qui vaut seulement ce que valent les bruits qu’il répète; pour ce qu’il a vu, il est le plus superficiel des témoins, dupe des apparences ou trompé par ses sentiments personnels, mais incapable de pénétrer le fond des choses, soit pour discuter les faits, soit pour discerner les caractères {.

Né à Antioche comme Libanius, mais devenu tout latin de langue et d’esprit, Ammien Marcellin se montre très supérieur à son compatriote ?. Historien de profession, il est accoutumé à consulter les sources; soldat, il a le regard clair et l'intelligence rapide de l’homme d'action. Il sait se rendre compte des événements, discerner le fort et le faible d’un caractère. Au lieu de se laisser entraîner, comme le sophiste, par ses affections et ses préférences, il est capable de réagir contre elles, et de se hausser jusqu’au vrai jugement de l’histoire. Pour toutes les parties extérieures du règne de Julien, on ne saurait trouver de guide plus sûr et de meilleur témoin.

On sait que l’ouvrage d'Ammien nous est venu incomplet. Les treize premiers livres sont malheureusement perdus. Mais dès le XIV°, il est question de Gallus, frère de Julien. L'histoire de ce dernier commence au XV°, pour se conti-

1. Éditions de Libanius : les lettres ont été publiées par Wolf, Amsterdam, 1738, 1 vol. in-folio; le reste des Œuvres par Morell, Paris, 1606, . 2 vol. in-folio; Reiske, Altenburg, 1791-1797, 4 vol. in-8; R. Fürster, Leipzig, 1903-1904, 2 vol. contenant les Discours I-XXV. — Sur Libanius, consulter Sievers, Das Leben des Libanius, Berlin, 1868 ; sur le classement de ses lettres, voir Seeck, Die Briefe des Libanius zeitlich geordnet, Leipzig, 1906. — 2. Sur les relations d’Ammien aveg Libanius, voir Sievers, Appendice BB, p. 271.

nuer jusqu’au XXV*, interrompue seulement par le XIX!°, consacré à d’autres sujets. C’est toute la vie politique et militaire du prince, depuis son élévation au rang de César jusqu’à sa mort en Perse. Pour mesurer le degré d’autorité que présente cet ample récit d’Ammien, il faut rechercher comment et dans quelle mesure il à pu être renseigné.

Par lui-même d’abord, pour le commencement du règne. Ammien Marcellin avait été attaché, en qualité de protector domesticus, à la personne du maître de la cavalerie Ursicin. Il demeura avec celui-ci en Gaule jusqu’au milieu de 351. Il fut donc bien placé pour connaître les premières campagnes de Julien. Cependant il ne paraît pas y avoir pris part. Quand Julien se mit en route peur marcher à l’ennemi, Ursicin venait d’être remplacé par Marcel, avec l’ordre de rester en Gaule à la tête des troupes de réserve jusqu’à la fin de l'expédition. Mais comme Ursicin ne fut rappelé définitivement en Orient qu'au milieu de 357, Ammien put recueillir les échos de la campagne de 356, qui se termina par la délivrance de Cologne, et des combats de 357, siège soutenu par Jutien dans Sens, défaite par le César des Lètes indépendants qui avaient attaqué Lyon. Ammien ne quitta la Gaule, accompagnant Ursicin, qu’au milieu de 357, c’està-dire au moment où Julien marchait pour la seconde fois vers l’est, et se préparait à vaincre l'invasion germanique à Strasbourg.

Pour la dernière partie du règne, Ammien est un témoin encore plus direct. I était à Constantinople quand Julien fit son entrée, en décembre 361, dans cette seconde capitale de l'Empire. Depuis ce moment, il ne paraît pas s'être éloigné du prince. Il l’accompagna en 363 dans l'expédition contre les Perses. Il avait dès lors un grade élevé et une importance véritable à l’armée, puisqu'il est probablement l’honoratior miles qui, dans le conseil tenu par les chefs militaires après la mort de Julien, proposa d’ajourner l'élection de son successeur.

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C’est donc pour la partie intermédiaire du règne, c’est-àdire pour les guerres de 357-360 et pour la guerre civile de 361, qu'Ammien cesse d’être renseigné par lui-même et dépend nécessairement de témoignages étrangers.

Il convient de rechercher ceux-ci. Malheureusement Ammien ne nous les fait pas connaître. A l’exemple des historiens de l’antiquité, il néglige d'indiquer ses sources. Il affirme seulement que celles qu’il consulta étaient bonnes. Pour « les grandes choses accomplies par Julien en Gaule, » dit-il, il ne racontera que « des faits exacts, appuyés sur des documents authentiques !. » On peut l’en croire sur parole : mais cela ne suffit pas à contenter notre curiosité. Il est probable qu’elle ne sera jamais qu’à demi satisfaite. Nous demeurerons toujours réduits aux conjectures. L'une des plus plausibles est que, pour la partie de la campagne de Gaule qui se termine par la victoire de Strasbourg, Ammien se servit de la relation qu'en avait faite Julien dans le B6Atdtov dont parle Eunape. On admettra volontiers que pour les autres campagnes contre les Germains il eut pour guide la lettre également perdue à Cyllenius, à laquelle fait allusion le même historien. Mais on sera plus embarrassé pour découvrir la source du récit qu'Ammien nous donne du pronunciamiento de Paris. Il semble bien n'avoir pas connu les Mémoires que rédigea probablement Oribase, le médecin de Julien et l’un des principaux instigateurs du mouvement. Ammien s’inspira-t-il d’une relation de Julien lui-même, plus détaillée que celle que contient la lettre aux Athéniens? On l’a supposé, mais rien n’établit l’existence d’une telle relation. Nous sommes dans le même embarras pour déterminer la source à laquelle fut emprunté le récit, d’ailleurs

1. € Quidquid autem narrabitur, quod non falsitas arguta concinnat, sed fides integra rerum absolvit, documentis evidentibus fulta, ad laudationem pæne materiam pertinebit. » Ammien Marcellin, XVI, 1.

assez confus, fait par Ammien de l'expédition de 361 contre Constance. Le panégyrique de Mamertin, qui la raconte, est tout oratoire, et ne concorde pas complètement avec Ammien. Faut-il faire intervenir encore ici une relation de Julien? Peut-être : mais ce n’est toujours qu’une hypothèse.

Il en est une autre, sur laquelle il me semble qu’on n’a pas assez insisté. Ammien passa la fin de sa vie à Rome. Il y composa son Histoire après 385, et se plut à en faire des lectures publiques. Il connut certainement alors, s’il ne l'avait rencontré auparavant, l’ancien chambellan de Julien, l’eunuque Euthère, qui s'était retiré aussi dans la ville éternelle, et y voyait le meilleur monde. La manière dont Ammien parle de lui (XVI, 7) fait croire qu’ils étaient liés d’amitié. Euthère avait été l’un des plus fidèles serviteurs et des plus sûrs confidents de Julien. On doit supposer qu’Ammien, qui aimait à interroger (XV, 1), eut de lui beaucoup de détails sur les mœurs du prince, particulièrement sur ce qu’il n’avait pu observer lui-même, sa manière de vivre à Paris. Par Eu thère aussi, et dans un sens certainement favorable, il put être renseigné sur la révolution de Paris. Euthère avait été très avant dans les intrigues et les négociations de cette époque : on se souvient qu'il fut l’un des députés envoyés alors par Julien à Constance. Peut-être encore est-ce lui qui donna des renseignements à Ammien sur l'expédition vers la Thrace à travers les provinces danubiennes. Du portrait que l’historien trace de Julien au livre XVI de son ouvrage, et qu'il complète au livre XXV, bien des couleurs peuvent avoir été fournies par Euthère. Même les ombres discrètes qui se . rencontrent çà et là peuvent venir de la même main, car nous savons par Ammien encore que la fidélité d'Euthère ne l’aveuglait pas sur les défauts de son maitre.

Ammien fait allusion à six lettres, messages ou discours . de Julien, qui n’ont pas été recueillis dans les œuvres de ce prince : 4° une lettre à Constance, pour lui expliquer ses

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démélés en matière fiscale avec le préfet Florentius (XVIL, 3); 2 une lettre au même Florentius pour mander ce magistrat à Paris (XX, 4); 3° une lettre à Constance pour inviter celuici à lui reconnaitre le titre d’Auguste conféré par les soldats (XX, 8); 4° une autre lettre à Constance (ibid.) ; 5° un message au sénat romain, relatif à ses démêlés avec cet empereur (XXI, 40); 6° un discours sur Constantin (ibid.).

A l'exception du n° 4, Ammien eut tous ces textes sous les yeux. Mais il résume très brièvement la plupart d’entre eux. D'un seul, le n° 3, il donne une reproduction in extenso. Bien que précédée d’une phrase un peu amphibologique : « Erat autem litterarum sensus hujusmodi, » cette reproduction est très vraisemblablement autre chose qu'une restitution approxi mative du « sens » de la lettre. Il faut y reconnaître le texte lui-même. Le fait que la lettre donnée par Ammien ne figure dans aucun des recueils de la correspondance de Julien ne va pas contre cette opinion : on vient de voir qu'il cite un nombre relativement considérable de pièces de même importance qui n'ont point été insérées. Quant à la source à laquelle Ammien à emprunté la lettre, elle est difficile à déterminer. M. Koch pense que l'historien a copié ici les Commentaires de Julien !. Mais l'existence de Commentaires où seraient relatés les événements de 360 est, je le répète, bien hypothétique. Même en dehors d’eux, Ammien peut avoir eu le moyen de se procurer une pièce qui, de sa nature, n’était pas destinée à rester secrète. Il en est autrement du n° 4. Cette pièce, elle, n’était point faite pour être divulguée. Elle ne faisait honneur ni au prince qui l’écrivit, ni au prince qui la reçut. «Il ne m'a pas été permis de la connaître, dit Ammien, et, l’eussé-je connue, il n’eût pas été convenable de la publier, » Nous verrons bientôt que Zonare, plus heureux qu’Ammien, a connu la lettre injurieuse, peut-

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