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SECONDE PARTIE. — SOURCES CHRÉTIENNES

Parmi les chrétiens, le témoin contemporain le plus considérable est saint Grégoire de Nazianze.

Les points de contact étaient nombreux entre Grégoire et Julien. De quelques années plus âgé que celui-ci, Grégoire était né en Cappadoce, dans la province même où Julien passa une partie de son enfance. Il le connut étudiant à Athènes, et eut avec lui, à ce moment, des rapports personnels. Après que Julien fut devenu empereur, Grégoire parvint, non sans peine, à empêcher son frère Césaire de demeurer à la cour. Il était en Cappadoce, quand Julien punit la métropole de la province, Césarée, parce que des temples y avaient été détruits. Probablement se trouvait-il à Nazianze, près de son père, évêque de cette ville, quand celui-ci résista au gouverneur de Cappadoce chargé par Julien de confisquer certains biens ecclésiastiques. Il eut, par conséquent, tous les moyens d’être renseigné, et sur l’enfance de Julien, et sur sa vie d'étudiant, et sur son séjour en Orient, et sur les actes de persécution commis par son ordre. C’est non seulement un contemporain qui a recueilli facilement les bruits en cours, mais c’est aussi, dans bien des cas, un témoin oculaire.

Grégoire de Nazianze a parlé de Julien dans quelques-unes de ses œuvres oratoires : dans l’oraison funèbre de son frère Césaire (Oratio VII), dans l’oraison funèbre de son père (Oratio XVII), dans l'éloge de Maxime (Oratio XXV). Mais il lui a, de plus, consacré entièrement deux discours (Oratio IV et V), composés au lendemain de la mort du prince aposlat,

Que l'orateur ait mis de la passion dans ces deux discours, c’est ce que laisse voir déjà leur titre, Zrnkireutxds, invective. Mais il semble que les critiques se soient laissé souvent abuser par ce mot, par la vivacité parfois violente de la forme, et n'aient point toujours reconnu suffisamment la valeur historique du fond. « On y sent, dit Bardenhever, bien plus le souffle de la passion que l'accent profond d’une émotion vraiment chrétienne !. » Le mot n’est pas juste. Il y a, certes, de l'émotion chrétienne dans des paroles telles que celle-ci : « Je ne pleure pas seulement sur les souffrances que les fidèles ont endurées par le fait de Julien, mais je pleure encore sur son âme, GAAà xat Ümép adtñc ts ëxetvou dy, et sur celle de tous ceux qu’il a entraînés dans sa ruine (Oratio IV, 49). » Et rien n’égale l’accent chrétien des recommandations que Grégoire adresse à ses coreligionnaires, redevenus libres et puissants par la mort de Julien, quand il les supplie de ne pas étaler une joie bruyante, et de ne pas venger sur les païens vaincus les maux que ceuxci leur ont fait souffrir (Oratio V, 34-37). Quant aux faits rapportés par l’orateur, il y a lieu de distinguer : quelquesuns peuvent être suspects ou mal fondés; beaucoup sont confirmés par les récits des historiens païens; il en est d’autres, que rien n'autorise à suspecter, et dont nous avons connaissance par Grégoire seul. |

Sur les rapports de Constance avec Julien enfant, Grégoire est, soit mal informé, soit d’une partialité excessive en faveur du premier. On jugera ainsi ce qu’il rapporte de la tragédie qui fit Julien orphelin, et dont il retire toute la responsabilité à Constance (Oratio IV, 21); ce qu'il dit de Julien sauvé par celui-ci (22); ce qu'il raconte de l'éducation religieuse reçue par Julien à Macellum (22). Le portrait de

1. Bardenhever, les Pères de l'Église, traduction Godet et Verschaffel, {. Il, p. 95.

Constance paraîtra, chez un orthodoxe, d’une indulgence extraordinaire (33-34), et, même ce point de vue mis de côté, marquera peu de sens historique. Cependant, pour apprécier avec une entière équité les jugements de Grégoire sur Constance, il convient de se souvenir que, même parmi les païens, tout le monde n’a pas pour ce fils de Constantin le regard sévère d’Ammien : malgré quelques réserves, Eutrope (Breviarium, X, 15) ne parle pas durement de ce vir egregiæ tranquillitatis. Mais là où il paraîtra impossible d’accorder créance à Grégoire, c’est quand il raconte que Julien, avant de marcher contre Constance, avait fait donner à celui-ci un poison lent, dont l'effet devait coïncider avec le terme de l'expédition (Orafio IV, 47). Au contraire, l'appréciation de celle-ci par Grégoire paraît exacte, lorsqu'il dit que, si Constance n'était pas mort au moment opportun, la position de Julien, menacé sur son front par les troupes massées en Thrace, et sur ses derrières par les légions soulevées à Aquilée, pouvait devenir extrêmement critique (48); ici, il est d'accord, au fond, avec Ammien Marcellin, et s’il contraste avec l’optimisme de Libanius, c’est au détriment de ce dernier. On n’acceptera pas sans résistance ce que dit Grégoire des cadavres trouvés dans l’Oronte ou au palais, après que Julien fut sorti d’Antioche (71) : tout n’est peutêtre pas faux dans ce fait; mais, ainsi que je l’ai expliqué ailleurs, rien n’autorise à mêler personnellement Julien aux crimes mystérieux qui peuvent avoir été commis par son entourage. Du reste, dans beaucoup de cas, Grégoire n'énonce des faits extraordinaires, présages, évocations, qu'avec hésitation, comme des on-dit, au besoin comme des choses vraisemblables, mais dont il ne se porte pas garant : xal yàp adroc tahavrebomar,.… ro Ô oùv Aeyowevov,.… à à héyerur dd mXetdvov, xal ruoreberv oùx mo tporou….. (53, 54). Quand il se croit sûr de ce qu’il raconte, comme pour le fait de la basilique que Julien adolescent avait entrepris de construire en l’hon-

neur d’un martyr, et dont les murs ne purent s'élever, ou pour le fait des croix imprimées sur les vêtements des spectateurs, lors de la tentative de reconstruction du temple de Jérusalem (Oratio V, 1), il parle tout autrement, et offre de produire des témoins.

Sur bien des points, les critiques faites par Grégoire du caractère et de l’œuvre de Julien trouvent leur confirmation dans ce qu'ont écrit les partisans de‘celui-ci, ou Julien lui-même. Quand il parle de la cruauté de Julien envers les serviteurs de Constance (Oratio IV, 64), il ne dit que ce que dira Ammien Marcellin (XXII, 4). Quand il dépeint la persécution insidieuse, cachée sous des dehors modérés, dont les chrétiens furent victimes (Oratio IV, 57, 58, 61, 62), il se rencontre avec Eutrope (Breviarium, X, 16). S’il indique l'affectation de Julien à désigner les adorateurs du Christ par le nom de Galiléens (Oratio IV, 74, 76, 78), il énonce un fait évident pour tout lecteur des écrits du prince. Ce qu'il dit, en longs paragraphes, de la législation de Julien contre l’enseignement chrétien est l’équivalent de la petite phrase si dure deux fois écrite à ce sujet par Ammien Marcellin (XXII, 10; XXV, 4). La manière dont il parle des renégats qui «couraient spontanément » à l’apostasie (Oratio IV, 11, 51) est identique à une expression employée par Julien luimême (ÆEp. 78). Les détails qu’il donne sur les plans de réforme religieuse de Julien, sur ses velléités d'organiser la charité païenne (Oratio IV, 111-114), concordent avec les intentions manifestées par Julien en divers écrits (Ep. 62, 63; fragment d'une lettre). Les renseignements que fournit Grégoire sur les rapports de l’empereur avec les Juifs, sur la tentative manquée de relever le temple de Jérusalem (Oratio V, 3-7), sont conformes à ceux d’Ammien (XXII, À) et aussi de Julien (Ep. 25; fragment d'une lettre). Si Grégoire raille la superstition de Julien, ses pratiques divinatoires, l’étrange | personnel dont il s’entourait dans l'exercice du culte (Oratio V,

8,-22), Ammien Marcellin, raillerie à part, parle de même (XXIE, 44; XXV, 4). Sur plusieurs autres points de détail, la rencontre est frappante : portrait de Gallus, presque identique dans Grégoire (Oratio IV, 22) et dans Julien (Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 350); il parle de la sobriété de Julien en campagne (Oratio IV, 61) comme font Ammien et Libanius; ce qu'il dit du martyre de Mare d’Aréthuse (88-90) est confirmé par Libanius (Ep. 730). Toute une partie du second discours de Grégoire contre Julien est intéressante à comparer avec le récit correspondant des contemporains païens : c’est celle qui a trait à la guerre de Perse. Grégoire, qui, ici, ne fut pas témoin, qui n’eut même probablement pas de renseignements directs, écrit d’après des rumeurs plus ou moins sûres, et traduit les impressions d’une partie de la population chrétienne, les bruits qui y avaient cours, plutôt qu’il ne raconte avec exactitude. De là un mélange curieux de vrai et de faux. Ainsi, il est vrai quand il dit que l'expédition, jusqu’à l’arrivée devant Ctésiphon, fut un succès continuel (Oratio V, 9), mais il est inexact quand il ajoute que Julien n'avait rencontré sur sa route que des forteresses presque dégarnies de défenseurs. Il est vrai encore quand il dépeint (10) la manière de combattre des Perses, évitant, autant que possible, les batailles rangées, mais profitant de tous les accidents de terrain pour attaquer les Romains par surprise. Ce qu'il raconte (11) des transfuges qui persuadèrent à Julien d’incendier la flotte est d’accord, pour le fond, avec Le témoignage d’Ammien Marcellin et de Rufus, mais probablement amplifié dans les détails. Il se fait l’écho d'une fable évidemment inventée, quand il rapporte que Julien, blessé à mort, voulait se faire jeter dans une rivière (14). Il apprécie avec justesse, et peu différemment d’Eutrope, le traité de paix signé par Jovien (15). Il est le seul à donner des détails sur la pompe païenne des obsèques de Julien à

Tarse (18), et la description qu'il fait de son tombeau, en JULIEN L'AFOSTAT. — JUL. 25

employant des termes techniques, est la plus précise que nous ayons.

Beaucoup de traits de la vie de Julien nous sont connus par les seuls récits de Grégoire. Ses souvenirs personnels sur le séjour du futur empereur à luniversité d'Athènes ont la

‘valeur d’un document (Oratio V, 23-24). C’est par lui encore que nous connaissons les efforts de Julien pour rendre païenne son armée, la défection de beaucoup de chefs, la résistance de beaucoup de soldats (Oratio IV, 64-66, 80-84). Il est le premier à parler d’une loi (vouolerñoac) ordonnant de donner désormais aux chrétiens l’appellation de galiléens (76). C’est par lui que nous connaissons la profanation d’églises à Alexandrie, à Héliopolis, à Gaza, à Aréthuse, les attentats populaires contre des vierges chrétiennes (86-87). Par lui encore nous savons que Marc d’Aréthuse passait pour être un de ceux qui sauvèrent Julien enfant, lors du massacre de sa famille (91). Il nous fait connaître le châtiment infligé à la ville de Césarée pour la punir de la démolition de temples (92). Il fait allusion aux remontrances de certains magistrats païens, plus tolérants que Julien, et à la manière défavorable dont ces remontrances furent reçues (91, 93). Il nous a conservé une phrase d’une loi rendue par Julien contre l’enseignement chrétien (1092).

On voit par ces divers traits — et nous sommes loin de les avoir rappelés tous — quelle est l'importance historique des deux discours de Grégoire contre Julien. Même là où non la sincérité, mais la véracité de l’orateur peut être prise en défaut, le renseignement reste d’un grand intérêt, puisqu'il nous fait connaître les bruits qui couraient dans les milieux chrétiens. Si l’on ajoute que, malgré la prolixité du langage et l'abondance trop touffue des développements, les « Invectives » l’emportent de beaucoup, et par la clarté, et par l’6 loquence, sur n'importe quel discours de Libanius ou de Julien, on devra reconnaitre que le discrédit qui s'attache à

cette partie de l’œuvre oratoire de Grégoire de Nazianze est, à tout point de vue, immérité !.

Vers la fin de son second discours, Grégoire semble associer son ami Basile aux paroles qu’il vient d'écrire. « Voilà ce que t’envoient Grégoire et Basile, ceux que tu dénonçais comme les adversaires de ton œuvre, les honorant par tes menaces, les excitant davantage par elles à la piété, eux que tu savais célèbres dans tout le monde grec à cause de leur vie, de leur éloquence, de leur concorde, et que tu réservais les derniers aux coups de la persécution, afin de faire d’eux un sacrifice triomphal à tes divinités, si tu revenais de la Perse (Oratio V, 39). » Il se peut que les « Invectives » aient été communiquées à Basile; mais la différence entre le style de Grégoire et celui du futur évêque de Césarée ne permet pas de croire qu’il y ait collaboré. On n’a de Basile aucun écrit sur Julien. Il avait été cependant, comme Grégoire, son condisciple à Athènes : il était en Cappadoce quand Julien frappa d'amende la ville de Césarée. Il fut vraisemblablement

: très attentif aux attaques de Julien contre le christianisme ; on peut conjecturer qu’un exemplaire du Contra Christianos, qui se trouvait encore au dixième siècle dans la bibliothèque épiscopale de Césarée, provenait de la sienne ?. Mais il n’entreprit point de le réfuter. La seule allusion indirecte qui se rencontre, sous sa plume, à la persécution de Julien est dans les lettres écrites par lui pour inviter à célébrer l’anniversaire des martyrs Eupsyque et Damas, mis à mort pour les faits de Césarée [Ep. 142, 200, 252; cf. saint Grégoire de Nazianze, Ep. 26, 27). Une seule fois, et assez dédaigneusement, il nomme Julien dans une autre de ses lettres (Ep. 17).

1. Saint Grégoire de Nazianze, éd. Migne, Pair. græc., t. XXXV- XXX VIII, Paris, 1857-1858. Les discours les plus intéressants pour l'histoire de Julien sont dans le tome XXXV.

2. Cf. Bidez et Cumont, Recherches sur la tradition manuscrite des lettres de l'empereur Julien, p. 132.

De bonne heure, cependant, s'est établie la tradition d’une correspondance suivie entre Julien et Basile. La Chronique d'Alexandrie en parle en termes qui portent avec eux-mêmes leur réfutation : elle prétend que Julien, qui honorait (ërtuæ) Basile, comme un éloquent collaborateur (&ç &khoyimov xat ds suurodxropa aùrod), lui écrivait fréquemment (ouwzyüs). Il se peut qu'ils aient parfois correspondu, dans de tout autres sentiments, et que le débris de lettre cité par Sozomène (V, 18) soit un reste de cette correspondance : mais dans le recueil des épîtres de Julien l'£p. 75 adressée à Basile est certainement apocryphe, et l’£p. 12 a pour destinataire un homonyme de l’évêque ‘.

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