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II. — Saint Jean Chrysostome

Il n’y a donc rien à tirer de saint Basile pour la connaissance de Julien. On est plus heureux avec saint Jean Chrysositome. Celui-ci peut être considéré comme un contemporain de Julien, puisque, né en 344 ou 347, il avait seize ou dix-neuf ans quand l’empereur mourut. Sans doute, à cause de l’âge relativement jeune qu’il avait alors, Chrysostome ne peut que dans une assez faible mesure passer pour un témoin. Cependant son autorité est réelle, quand il traite de quelque épisode du règne de Julien : car, parlant à Antioche, où celui-ci résida en 362 pendant huit mois, il lui fut facile de recueillir, à défaut de souvenirs très éclairés et très précis, au moins des traditions encore toutes récentes, et il n'eût pu sans danger raconter inexactement les faits, devant des auditeurs dont beaucoup en avaient la connaissance directe. IL fait même, dans l’un de ses discours, appel à leur mémoire.

1. Saint Basile, éd. Migne, Patr. græc., t. XXIX-XXXII, Paris, 1857.

« Pour les survivants de cette époque, il n’y a pas besoin de paroles; mais ceux qui étaient alors présents vont entendre de ma bouche ce qu'ils ont vu. J'écris donc sous le regard de témoins encore vivants, afin que personne ne m’accuse de mentir à ceux qui ont ignoré ce que je raconte. Parmi ceux qui ont vu, il en survit encore, vieillards et jeunes gens : si j'ajoute quelque chose à la vérité, je les prie de se lever et de me reprendre (/n sanctum Babylam, 14). »

Saint Jean Chrysostome a caractérisé d’une façon générale les actes de persécution imputables à Julien, a fait allusion à ses efforts pour reconstruire le temple de Jérusalem, a narré particulièrement les événements qui ont trait à l’incendie du temple de Daphné et à la translation, par ordre de Julien, des reliques de saint Babylas : deux homélies (De S. Babyla martyre et Liber in S. Babylam contra Julianum et Gentiles) sont consacrées à ces’sujets. Il à raconté, dans son homélie 7n Juventinum et Maximinum martyres, un épisode de la persécution insidieuse dirigée contre les soldats chrétiens : relation d’autant plus intéressante que l’exécution de ces deux saints eut lieu à Antioche, et que c’est à Antioche que ce discours fut prononcé. Dans deux de ses homélies sur saint Matthieu (/n Matth. homilia IV, 1, et XLIII, 3) et dans son traité Adversus Judæos (V, 11), saint Jean Chrysostome a parlé de l'intimité de Julien avec les Juifs, est revenu sur l'affaire du temple de Jérusalem, a fait allusion à la famine qui sévit en Orient en 362, a raconté la mort tragique, du surintendant Félix et du comte Julien, oncle de l’empereur ‘.

III. — Saint Éphrem, Rufin, Philostorge, Socrate, Sozomène, Théodoret.

Les contemporains chrétiens de Julien, qui ont parlé de

1. Saint Jean Chrysostome, éd. Migne, Patr, græc., t. XL\II-LXIV.

lui, sont des orateurs, comme Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, ou des poètes, comme le diacre Éphrem, qui, retiré à Édesse après la reddition de Nisibe aux Perses, consacra à la mémoire de l’empereur apostat cinq hymnes!, dans lesquels on peut recueillir, parmi l'abondance toute syriaque des paroles, quelques traits historiques ?. Il faut descendre chronologiquement un peu plus bas pour trouver chez les chrétiens des ouvrages d'histoire proprement dite s’occu- pant de Julien.

Le premier est l'Histoire ecclésiastique de Rufin, ou plutôt les deux livres, allant de l’année 324 à l’année 395, par lesquels il continue l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, dont il avait fait une traduction latine. Rufin, né en 345, est encore un contemporain de Julien; mais sa jeunesse se passa en Occident, et il ne put recueillir des renseignements sur le prince apostat qu'après son départ pour l'Orient, en 374. Comme il séjourna en Palestine pendant près de vingt ans, de 377 ou 379 à 399, il lui fut possible de connaître les récits déjà plus ou moins amplifiés qui couraient alors sur la persécution de Julien. Il parle de celui-ci dans le premier livre de sa continuation de l'Histoire ecclésiastique, aux chapitres 27-39. Ce qui donne surtout de l'intérêt à ces chapitres, c’est que Rufin ne paraît point avoir connu les deux discours de saint Grégoire. Sa narralion, si cela est vrai, dérive de sources ou de traditions indépendantes. L'accord de son jugement avec celui de l’orateur de Nazianze n’en à que plus de valeur ÿ.

La plus ancienne Histoire ecclésiastique, après celle de Rufin, où il soit question de Julien a été écrite par l’arien Philostorge. Celui-ci, né probablement dans l’année qui suivit la mort de Julien, entreprit de raconter en douze livres les

1. Publiés par Bickel, Zeitschrift für katotische Theologie, 1878. 2. Voir particulièrement, recueil cité, p. 338, 339, 341, 343, 345, 347, 349, 352. — 8. Éd. Migne, Pair. lal., t. XXI, Paris, 1849.

événements religieux arrivés de 315 à 495. Il n’est resté de son Âistoire que des fragments !, empreints de la partialité la plus visible pour l’arianisme. Julien y est nommé au livre HI, au livre IV, au livre VI, et surtout au livre VIL où sa persécution est racontée avec détails. Ce que Philostorge dit, au livre IX, des relations établies entre l’évêque apostat et lhérétique Aétius est un précieux commentaire de la lettre 31 de Julien. Parmi les sources de cet historien, il en est une qui lui est commune avec la Chronique d’ Alexandrie. C’est un historiographe anonyme arien du 1v° siècle, dont M. Gwatkin à montré l'influence sur cette Chronique ?, et en qui M5 Batiffol a fait voir aussi l’un des auteurs consultés par Philostorge ?.

Dans le cours de dix années, de 438 à 449, parurent coup sur coup les trois Histoires ecclésiastiques synoptiques, c’està-dire embrassant à peu près la même période detemps, tout le sièch des controverses ariennes : les Histoires de Socrate, de Sozomène, de Théodoret.

Dans celles de Socrate et de Sozomène abondent les renseignements sur Julien, à qui l’un et l’autre réservent un livre entier. Les deux historiens naquirent à la fin du 1v° siècle, le premier à Constantinople, le second en Palestine. Tous deux furent, par conséquent, en état de recueillir des souvenirs relatifs soit à l’enfance de Julien, dont une partie s’écoula à Constantinople, une autre en Asie, soit à la seconde moitié de sa carrière impériale, qui eut, elle aussi, pour théâtre Constantinople d’abord, puis l'Orient. Bien qu'ayant écrit l’un et l’autre une Histoire de l’Église, ils ‘étaient laïques, et suivirent la carrière du barreau. On a souvent recherché lequel des deux historiens a fait des emprunts

à lautre. La priorité appartient certainement à So-

1. Migne, Patr. græc., t. LXV, col. 459-638. — 2. Gwalkin, Studies of arianism, p. 216-218. — 3. Batiffol, Quæsliones Philostorgianæ, p. 21-25.

crate !. La question offre d’ailleurs peu d'intérêt : il yena davantage à examiner leur valeur critique et à déterminer les sources où ils ont puisé.

Socrate a beaucoup des qualités de l'historien. Il est assez scrupuleux sur l’exactitude pour récrire deux livres de son ouvrage, parce que la connaissance de sources nouvelles lui a montré que, dans une première rédaction, il s’était trompé sur l'ordre chronologique des faits (livre Il, proæmium). Il a en même temps l'esprit assez large pour sentir la nécessité d'éclairer l’histoire ecclésiastique par l’histoire générale, afin de mettre les événements religieux en pleine lumière, et de les placer dans leur vrai cadre (préface du livre V). Il a le soin de s’entourer de tous les documents, soit oraux, soit écrits, qui importent à son sujet. « J'ai rapporté diverses choses que m'ont racontées des témoins oculaires encore vivants, » dit-il dans une de ses préfaces. Le livre IIT, consacré à Julien, a été composé à peu près comme le ferait un historien moderne. Socrate déclare qu'il s’abstiendra de toute déclamation : « Nous continuerons, dit-il, à nous servir d’un style simple, et à chercher surtout à être clair. » Aussi a-t-il grand soin d'indiquer ses sources. Parmi les païens, c’est d’abord Libanius : Socrate se sert souvent de son oraison funèbre (Epitaphios) de Julien, et cite ses deux discours sur les affaires d’Antioche. De Julien lui-même il cite les lettres 40 (His. eccl., IL, 3), 25 (LL, 20), 42 (III, 12, 16), une lettre perdue aux habitants de Cyzique (III, 41) et une autre (III, 45) également perdue. Il analyse, en le réfutant avec beaucoup d'intelligence, le livre Contre Les Chrétiens, mentionne le traité Contre le cynique Héraclius, le Misopogon, les Césars. Sur la mort de Julien, à propos de laquelle il rapporte, sans nommer les auteurs, diverses versions, il cite le poète Calliste, un des gardes du corps, auteur d’un poème épique

1. Voir Batiffol, Études d'histoire et de théologie posilive, 1902, p. 151, Cf. deux mémoires publiés par lui dans le Byzantinische Zeitschrift, t. VII, 1898, p. 265 et suiv.; t. X, 1899, p. 128 et suiv.

aujourd’hui perdu. Parmi les chrétiens, Socrate nomme saint Grégoire de Nazianze, auquel il emprunte un long passage de sa seconde Jnvective, et Rufin, à qui il renvoie pour l’histoire du confesseur Théodore.

Beaucoup des faits racontés par Socrate se rencontrent, avec plus ou moins de détails, dans ses devanciers. D’autres ne sont relatés que par lui et par Sozomène. Quelques-uns se trouvent dans Socrate seul, quelques-uns seulement dans Sozomène. Ce que dit, par exemple, ce dernier de l’inconstance religieuse d’un des anciens professeurs de Julien, le sophiste Ecebole, doit provenir de témoignages directement reçus par l'historien à Constantinople. De même, des détails irès circonstanciés donnés par Sozomène sur des événements qui se passèrent en Orient du temps de Julien, furent probablement recueillis par lui sur place. En général, Sozomène n’a ni la largeur d’esprit, ni la méthode de Socrate : bien qu’il aime à faire précéder les diverses parties de son Histoire de longs et pompeux prologues, on chercherait vainement sous sa plume soit ces excellentes petites préfaces que j'ai signalées chez Socrate, soit des morceaux de grande envergure, comme la dissertation de celui-ci sur l’utilité pour les chrétiens des études classiques, à propos de l’édit de Julien sur l’enseignement. Mais chez Sozomène, qui aussi est plus crédule et plus ami du merveilleux, le détail offre plus d’abondance et de relief. IL est parfois mieux ordonné : le chapitre sur la jeunesse de Julien est meilleur, à ce point de vue, que le chapitre correspondant de Socrate : de même le chapitre sur les événements de Perse et la mort de l’empereur a mieux les allures d’un récit historique. Sozomène est aussi quelquefois mieux informé : ainsi, les détails qu'il donne sur le meurtre de Georges d'Alexandrie sont bien meilleurs que le récit fait par Socraie du même événement; d’une part, Sozomène omet la circonstance invraisemblable de crânes provenant de sacrifices humains, donnée par So-

crate; d’autre part, il laisse entendre que le meurire de Georges ne suivit pas immédiatement l'émeute, ce qui est conforme à l’Historia acephala. M5 Batiftol, qui étudie d’une manière si pénétrante les historiens ecclésiastiques du 1v° siècle, a montré que Sozomène avait, en général, complété Socrate à l’aide de la grande compilation formée apparemment entre 378 et 375 par l’évêque Sabinus !.

Sozomène a, comme Socrate, la volonté évidente d’être sincère. « Un historien, dit-il, doit à toute chose préférer la vérité. » Aussi: montre-t-il, à son tour, un grand souci des sources. Il les a eues, autant qu’il a pu, de première main. « Pour ce qui précède mon temps, j'ai étudié les événements en partie à l’aide des lois rendues sur les matières religieuses et des synodes qui se sont tenus, en partie au moyen des lettres des empereurs et des évêques : lettres dont les unes sont conservées aujourd’hui dans les archives des palais et des églises, dont les autres se trouvent dispersées dans les collections des érudits ? (Hist. eccl., I, 4). » Celles qu'il cite de Julien sont les lettres 40 (His. eccl., V, 8), 25 (V, 22), 42 (V, 48), 49 (V, 16), 52 (V, 15), 66 (VI, 1), 75 (V, 18), et la lettre perdue aux habitants de Cyzique (V, 15). Il cite aussi le Misopogon, qu’il appelle (avec quelque excès d’impartialité) « un livre très élégant et très spirituel. » Après Julien, sa principale source païenne pour l’histoire de ce prince est Libanius. Parmi les chrétiens qui s’en sont occupés, il ne nomme personne, mais il s’est visiblement servi de saint Grégoire de Nazianze, et probablement aussi de saint Jean Chrysostome, de Rufin et de Philostorge.

Mais la valeur originale de son livre V, consacré presque entièrement à Julien, est surlout dans les renseignements

1. Batiffol, Le Synodicon de saint Athanase, dans Byzantinische Zeilschrifl, 1899, p. 133, 142.

2. "Qv ai pèv eiç Ere vüv èv vois Baotheloic ua Taie xx nolœtc cuwCovra, a dÈ onopAdnv ap Toi; puokéyots gépovrat.

qu'on y trouve sur les événements arrivés en Palestine et en Syrie. Sozomène naquit à Gaza, d’une famille convertie au christianisme par le moine Hilarion, contemporain de Constance ei de Julien. Ii fut élevé dans cette ville, puis professa le droit à l’université de Beyrouth, qui était la grande école juridique de l'Orient romain. Les détails très précis donnés par lui (V, 3, 9, 10) sur ce qui se passa en 362 et 363 dans les villes de la côte syro-phénicienne, à Anthédon, à Héliopolis, à Panéas, à Aréthuse, surtout à Gaza, ont done une importance particulière. Il les tient d’une tradition conservée dans sa famille ou dans les monastères du pays. Lui-même a connu dans son enfance des vieillards qui avaient vécu à cetie époque (V, 15). Il put interroger aussi les témoins des événements arrivés dans des villes un peu plus éloignées, comme Antioche et Jérusalem : la description pittoresque qu'il trace du bois de Daphné (V, 19) montre qu'il avait visité la première; pour la seconde, il paraît avoir recueilli de la bouche de personnes qui y avaient assisté les détails qu’il donne sur l’essai de reconstruction du temple (V, 22).

Dans une des « Positiones » de sa thèse de 1890 De Juliano imperatore, M. Koch affirme que Socrate et Sozomène sont « nullius pretii » pour une connaissance exacte de la jeunesse de Julien. La question ne me semble pas de celles qu'on puisse trancher d’un mot : et l’on admettra au moins que Socrate et Sozomène, dans leur récit de la jeunesse de Julien, dépendent beaucoup de saint Grégoire de Nazianze. Mais pour l’ensemble de la vie du prince, il n’est douteux pour personne qu’ils aient possédé de nombreux documents. Dans un double tableau, MM. Bidez et Cumont! ont dressé la liste de ceux que nous possédons ou que nous ne possédons plus, et qui ont été mis en œuvre par Socrate et Sozo-

1. Recherches sur la tradition manuscrile des lettres de l’empereur Julien, p. 16-17.

mène : les deux érudits belges ont eu soin d'indiquer qu'une des lettres les plus importantes de Julien, l’Ep. 49 au grand prêtre Arsace, manque dans les manuscrits, et n’est connue que par Sozomène !. Mais les documents aujourd’hui perdus, qu'ont employés les deux historiens, sont les plus nombreux : édit relatif aux temples de Cyzique et à l'évêque Eleusius (Socrate, III, 41; Sozomène, V, 45); édit sur l’adoration des images impériales (Sozomène V, 17); édit ordonnant la reconstruction du temple de Jérusalem (Socrate, IT, 20; Sozomène, V, 22); loi excluant les chrétiens de l’armée (Socrate, IV, 13; Sozomène, V, 17); lettre aux évêques à propos des poésies d’Apollinaire (Sozomène, V, 18); lettre au gouverneur de Syrie concernant le temple de Didyme (Sozomène, V, 20); loi enlevant ses privilèges et immunités au clergé chrétien (Sozomène, V, 3); loi restituant leurs privi- . lèges aux prêtres païens (Socrate, III, 11; Sozomène, V, 3); rescrit relatif au Sérapeum (Sozomène, V, 3); lettres diverses aux villes, xoivé rüv réAeüiv (Sozomène, V, 3); lettre à la ville de Nisibe (Sozomène, V, 3); édit punissant la ville de Césarée (Sozomène, V, 4); loi autorisant le retour dans leur patrie des prêtres exilés par Constance (Socrate, III, 1,5; Sozomène, V, 5); loi ordonnant la reconstruction des temples détruits (Sozomène, V, 5, 10); à quoi il faut ajouter une autre loi omise dans ce tableau, la Loi (distincte de l’Ep. 42) qui défend aux chrétiens la fréquentation des écoles païennes, et dont un fragment est cité par Socrate (TII, 12) et Sozomène (V, 18). Quelques-uns de ces documents ont été connus aussi de Philostorge et de Théodoret; la plupart ont été cités par Socrate et Sozomène seuls, et un plus grand nombre par Sozomène que par Socrate ?.

Le troisième des « synoptiques, » Théodoret, évêque de

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