Saint Jean Chrysostome, In Ep. I ad Cor. hom. XXXIX
‘aux pauvres !. Saint Jean Chrysostome raconte l’histoire d’un véritable accapareur de blé, qui, en un moment où la récolte future paraissait compromise par la sécheresse, conservait en magasin d'énormes quantités de froment, prêt à les jeter sur le marché quand tout espoir de moisson aurait été perdu. Une pluie inattendue vient tout à coup ranimer les champs et rendre la confiance à tous. Le spéculateur ne craignit pas de se lamenter publiquement. « Que ferai-je, disait-il, de tout le blé que j'ai en réserve? » « Cet homme plus cruel qu'une bête, cet ennemi commun, aurait mérité d’être écrasé sous les pierres! » s’écrie dans un élan d'indignation l’orateur chrétien ?,.
On ne saurait donc blâmer Julien d’avoir prêté l’oreille aux plaintes de la population d’Antioche. Son tort fut de prendre parti tout de suite, avant de s'être renseigné, au risque de dénoncer aux haines ou même aux
| vengeances populaires tous les riches de la cité. Il semblait d'autant moins urgent d'agir ainsi, qu’Antioche était une des villes de l’Empire où l’on souffrait le moins de la différence des conditions, et où, entre un assez petit nombre de riches et un nombre heureusement restreint de pauvres, il y avait le plus de fortunes moyennes %. Mais Julien suivait toujours son premier mouvement. Ayant durement tancé les principaux citoyens, il laissa, dit-il, l'affaire en oubli; puis, rien, après trois mois, ne paraissant changé, il se décida enfin à agir #.
1. Saint Jean Chrysostome, 1n Ep. 1 ad Cor., hom. XXXIX, 8. 2. Ibid. 7.
3. Saint Jean Chrysostome, In Matth. hom.LX VI, 3. 4, Julien, Misopogon; Hertlein, p. 476.
La situation était celle-ci. La sécheresse de l’année précédente ayant fait manquer la récolte, le blé était rare et cher. En revanche, le vin, l'huile, les fruits, toutes les autres denrées agricoles abondaïent : maïs les producteurs réussissaient à les vendre à un prix élevé. Pour suppléer au manque de blé, Julien prit une mesure ne dépassant probablement pas le droit qui appartient à l'État dans les moments de disette. Il fit venir, aux frais du trésor public, du blé d’abord des contrées voisines, puis de cet inépuisable grenier d’abondance qu'était l'Égypte : cela lui permit, non de le donner à vil prix, mais de le vendre au peuple d’Antioche un tiers moins cher que celui-ci ne le payait auparavant. On se procurait ainsi quinze mesures pour la somme avec laquelle, jusque-là, on en avait acheté dix, et l'on croyait n'avoir plus à craindre l'énorme hausse que l'hiver menaçait d'amener. Malheureusement, si légitimes qu’elles paraissent, ces interventions officielles dans le jeu délicat des ressorts économiques arrivent promptement à les fausser. Ne pouvant soutenir la concurrence de l’État, qui s’inquiétait peu de vendre à perte, les grands propriétaires achetèrent, eux aussi, du blé importé sur le marché d’Antioche, au prix fixé par Julien, et en même temps exportèrent secrètement en d’autres provinces celui qu'ils ne pouvaient plus vendre dans leur ville à des prix rémunérateurs. Comme, en tout, pour nourrir une population de cent cinquante à deux cent mille personnes !, Julien avait fait venir qua-
1. 150.000, d’après Libanius, £p.1139 (écrite vraisemblablement en 363); 200.000, d’après saint Jean Chrysostome, Homil. én Ignalium, 5. Voir Puech, Saint Jean Chrysostome et les mœurs de son temps, p. 17.
tre cent vingt-deux mille mesures ou boisseaux 1, cette provision, si considérable qu’elle parût, se trouva bientôt épuisée. La disette de blé recommenca plus dure encore, puisque les réserves des agriculteurs du pays avaient été fortement entamées par l'exportation. Julien, irrité, menaça de la prison les principaux curiales : mais Libanius parvint à lui faire comprendre l'inutihité d'une telle peine, qui irriterait les esprits sans remédier au mal ?. Cependant la colère de Julien avait gagné les gens de son entourage : en dépit de la faveur dont jouissait le sophiste, un des officiers de l’empereur le menaca de le jeter dans l’'Oronte, pour le punir de s'être fait l’avocat de la curie ÿ.
Malgré le mauvais succès de la mesure, Julien était “excusable d’avoir tenté, par un moyen empirique, de remédier à la disette du blé. IL ne le fut pas, quand il essaya de combattre, par un moyen encore plus mauvais, le haut prix des denrées.
Celles-ci, nous l’avons dit, étaient en abondance, mais on les vendait cher. Cependant, remarque un historien, les causes de cette cherté étaient en partie imputables à Julien lui-mème. Il séjournait à Antioche avec une armée chaque jour plus nombreuse, puisque là était le point de concentration des forces qu'il rassemblait pour la guerre contre les Perses. Se sentant nécessaires, les sol-
1. D'abord 400.000, puis 5.000, puis 7.000 ; enfin 10.000 ; Misopogon; Hertlein, p. 476. D'après Libanius, Legatio ad Julianum (Reiske, t. I, p. 475), il aurait d’abord donné gratuitement, sans doute aux plus pauvres (é5{èov), 10.000 mesures, puis 3.000.
2. Julien, Misopogon ; Hertlein, p.478. — Libanius, De Vita ; Reiske, t.I, p. 84.
4, Socrate, III, 17.
dats ne reculaient devant aucun excès, et exigeaient une abondance inaccoutumée de nourriture!. Saint Jean Chrysostome parle du luxe des repas militaires, et des abus de vin qui s’y commettaient?. Aussi ne s’étonnerat-on pas de voir Socrate attribuer en partie la hausse du vin, de l'huile et des vivres, dont se plaignaient les habitants d’Antioche, au « séjour dans leur ville de troupes nombreuses, qui nécessairement disputaient aux provinciaux les denrées mises sur le marché. » La cherté existait déjà, quand Julien entra dans Antioche : sa présence ne put que l’'augmenter. Il crut y mettre une limite par le plus détestable de tous les procédés, un édit de maxi-
mum. - Plusieurs fois déjà, les empereurs romains avaient eu recours à cet expédient, — que renouvellera chez nous
la Convention. Toujours il avait tourné à mal; mais, dans l'absence où l’on était de toute sérieuse notion économique, les leçons de l’expérience ne corrigeaient point l'empirisme des princes. Un seul, Alexandre Sévère, auquel un édit de ce genre, limité à certaines denrées, avait été proposé, eut le bon sens de le rejeter : sur plusieurs points ce jeune prince, qui fut montré plutôt que donné à l'Empire, devançait les idées de son tempsÿ. La dernière taxe mise sur les denrées l'avait été par Dioclétien 6 : elle avait eu ce résultat, raconté par Lactance,