CHAPITRE II LA PERSÉCUTION
A deux heures environ d’Antioche s’étendait le faubourg de Daphné, embelli successivement par les rois Séleucides et par les empereurs romains. Là se donnaient, selon les saisons, des courses de chevaux renommées dans toute la Syrie, et des jeux imités de ceux d'Olympie. Des temples superbes décoraient le faubourg; celui de Némésis, qui s'élevait près de l’hippodrome comme une menace pour les coureurs frauduleux, celui de Jupiter, construit par Antiochus Épiphane, celui d’Apollon, fondé par Seleucus Nicator. Autour du temple d’Apollon croissait un bois sacré, célèbre par la beauté de ses cyprès séculaires, le mystère de ses sentiers ombreux, la grâce de ses gazons fleuris, où d’innombrables sources, consacrées aux Nymphes, entretenaient une éternelle fraicheur. C'était à la fois un lieu de culte et un rendez-vous de plaisir. Apollon n’y inspirait point de pensées austères, puisque, là où l'œil découvrait, à travers les noires ramures des cyprès, la blancheur des colonnades marmoréennes de son temple, il avait, racontait sa légende, serré dans ses bras la
nymphe fugitive, qui sous son étreinte s'était transformée en laurier. Aussi les ombrages du bois sacré servaient-ils d'abri aux promenades amoureuses : il eût été de mauvais goût, dit un historien antique, d'y pénétrer sans emmener une femme avec soi!. Daphné était le digne prolongement de la grande ville dissolue, que menait vers ses délices une route bordée de maisons de
campagnes, de parterres de roses ?, de vignes courant
en guirlandes le long des arbres, et sans cesse parcourue par des groupes joyeux. Le voluptueux et mystique faubourg avait fini par donner son nom à la cité : Antioche sur Daphné, disaient les anciens?. « Si les dieux descendaient sur la terre, ajoutaient-ils, c’est Daphné qu'ils choisiraient pour séjour #. » « Il n’est pas, disait-on encore, de douleur si tenace et si violente que ne chasse la vue de Daphné. »
Cependant, à l’époque de Julien, le bois sacré avait déjà subi un commencement de déchéance. Gallus, qui, malgré toutes les fautes que lui reprochait Constance, avait bien servi au moins la politique religieuse de cet empereur, s'occupa, pendant son court règne, et durant son séjour à Antioche, de purifier des lieux souillés par une religion sensuelle. Il ne détruisit pas le temple, ce qui eût ameuté certainement la population païenne ; mais il négligea de le réparer, et, quand Julien monta sur le trône, plusieurs colonnes y manquaient?. De même
1. Sozomène, V, 19. — 2, Podwviat. Libanius, Antiochicus. — 3. « Antiochia Epidaphnes cognominata. » Pline, Naf. Hist., V, 21. —4. Libanius, Antiochicus. — 5. Ibid. — 6. Libanius, dans son écrit de 385 Iepi tov äyyapeuwv (Reiske, t. II), parle d'un prince qui abolit à Daphné une fête de débauche. Tillemont (Histoire des empereurs, t. IV, p. 390) pense qu'il fait allusion à Gallus. — 7. Voir Julien, Ep. 1*, dans Rivista di filologia, 1889, p. 292; cf. ibid., p. 312.
Gallus ne défricha pas le bois, pour ne pas priver les habitants d'une promenade favorite. Mais, en face du sanctuaire d’Apollon, il construisit une église, dans laquelle il fit porter les reliques d'un ancien évêque d’Antioche, saint Babylas!, martyrisé sous Dèce, et cé- .lèbre par la pénitence qu'il avait imposée à l’empereur Philippe *.
On assure que, dès que le corps du saint eut-été mis en cet endroit, toute pratique divinatoire devint impossible dans le temple voisin ?. La présence des reliques eut un effet meilleur encore. Si Daphné continua d’être fréquenté par les païens et par les gens de plaisir, des visiteurs tout différents commencèrent à y venir. Les pèlerins, laissant de côté le temple et les retraites voluptueuses qui s’ouvraient de toutes parts, allaient s'agenouiller dans l’église et prier au tombeau du martyr. Les honnêtes gens apprirent le chemin de Daphné. On vit même des natures faibles, hésitant entre la pratique des vertus chrétiennes et l'attrait persistant des joies immorales, venir incertaines à Daphné : puis, abandonnant les mauvaises compagnies, aller demander au saint la force de surmonter des passions coupables. Alors « une divine rosée, dit un orateur du quatrième siècle, semblait quelquefois descendre dans les âmes que l’ardeur de la jeunesse, l'ivresse du vin et du plaisir avaient jusque-là possédées : elle éteignait les feux impurs, brisait la tyrannie