‹ julien l'apostatChapitre 9 sur 229 · Libanius, De Vita ; Reiske, t. I, p · texte numérisé non relu

Libanius, De Vita ; Reiske, t. I, p

faveur que celle de son amitié, et refusa toute offre d’argent et d’honneurs. Aussi Julien disait-il : « Les autres aiment ma fortune; Libanius aime ma personne. » Le seul bienfait que le sophiste ait sollicité pour lui-même de l’empereur fut la légitimation d’un enfant naturel*. Il se servit, cependant, de sa faveur pour aider les autres : témoin son discours pour Aristophane?. Celui-ci était un Grec de Corinthe, fils d’un sénateur qui avait fait preuve de zèle .pour le culte des dieux, et neveu par sa mère de deux philosophes renommés. Après la mort de son père, Aristophane s'était vu, paraît-il, dépouillé de son héritage par un certain Eugenius, qui était l’un des serviteurs favoris de Constance. Désespéré, il avait quitté sa patrie, abandonnant femme et enfants. Dès lors, sa vie ne fut plus qu'une suite de tribulations. 11 se réfugia d’abord en Syrie, où il accepta un emploi de police, qui l’entraina à de nombreux voyages sur tous les points de l’Empire romain. Attaché plus tard au cabinet de Parnassius, préfet d'Égypte, il fut compromis, en même temps que ce dernier, dans les poursuites intentées en 359 contre ceux qui avaient consulté l’oracle d'Abydosi. On l’accusa d'avoir favorisé les desseins ambitieux de Parnassius, en lui amenant un astrologue; et comme il irrita par des mots vifs le célèbre Paul la Chaîne, qui dirigeait les poursuites, celui-ci le fit presque assommer à coups de fouets, garnis de balles de plombô, Sauvé de

. Libanius, Epilaphios Juliani ; Reiske, t. I, p. 520.

. De Vila; Reiske, t. I, p. 84,

+ Yèp ’Aptoropdvous, Pro Aristophane; Reiske, t. I, p. 424-459. . Cf. Ammien Marcellin, XIX, 12.

. Voirt. I, p. 340.

Le supplice des plumbatæ fut souvent employé contre les martyrs.

O à © D nm

la mort par l'intervention du comte d'Orient, Modestus, Aristophane fut aussitôt l'objet d’une autre inculpation : on lui reprocha d’avoir trafiqué de son influence auprès du gouverneur. Après avoir été, de ce chef, l’objet d’une longue enquête, qui n'amena point contre lui de preuve positive, 1l fut condamné à la relégation. Il était encore en exil au moment où Julien entra à Antioche!. Libanius fit en faveur de ce malheureux le premier essai de son influence. Il plaida, dans une longue oraison, la cause d’Aristophane, s’efforçcant de démontrer son innocence, d’apitoyer Julien sur ses malheurs, d’exalter sa fidélité envers les dieux, et de le défendre (en termes d'une étrange indulgence) contre une insinualion défavorable à ses mœurs. Libanius conclut en demandant pour Aristophane sa grâce d’abord, puis l’exemption des charges municipales, et enfin un nouvel emploi, réparation due à des souffrances imméritées. Julien accueillit bien la requête, dans laquelle la plume du sophiste avait déployé toutes ses grâces; mais, tout ense déclarant convaincu de l'innocence d’Aristophane, il n’octroya à celuici qu'une fonction assez modeste?. Néanmoins Libanius s’'applaudit d’un résultat dû, dit-il, non à son influence personnelle, mais à son éloquence ?.

1. Parnassius ét d’autres qui avaient été bannis lors du procès relatif à l'oracle d'Abydos oblinrent leur grâce en 361 (Ammien Marcellin, XIX, 12). Le fait qu’Aristophane était encore exilé en juillet 362 semble indiquer que les actes de concussion pour lesquels il avait été condamné paraissaient alors établis. Julien avait eu au commencement de son règne à s'occuper déjà d’affaires de cette nature; voir £. II, p. 107 : cf. Code Théodosien, IS b Sd

2. Peut-être parce que, malgré le plaidoyer de Libanius, il ne croyait encore qu'à demi à l’innocence d’Aristophane.

3. To 0ë doûèv éneïvo To puxpov ‘ApuoTopavet Épyov 71 2GyoU TLyÉc, oÙx Sénots. Libanius, Æp. 1039. — Libanius était si fier de celte « éloquence, »

Cependant l'heure d’ « entendre » Libanius était arrivée. Dans le courant de juillet, le sophiste prononcça en public l'éloge de Julien. C’est le discours publié dans ses OEuvres sous le titre de Prosphoneticus!, Nul doute que ce morceau oratoire, d'une prolixité qui nous parait aujourd'hui peu supportable, mais dont les longues périodes, les harmonieuses cadences, durent toucher délicieusement les oreilles de Grecs plus sensibles que nous ne saurions l’être à la musique des mots, n’ait eu près de Julien et de son entourage de lettrés un vif succès. Mais l'historien moderne, qui cherche surtout dans le discours de Libanius des faits précis, en trouvera moins que dans le panégyrique prononcé l’année précédente par le rhéteur gaulois Mamertin. Libanius n’a été le témoin d’aucun des événements qu'il raconte. Cependant ce qu'il dit des dispositions jadis montrées à l'égard de Julien adolescent par les païens d’Antioche, et des espérances que dès lors les fauteurs de l’ancien culte fondaient sur celui dont ils avaient deviné de loin les secrets sentiments, apporte une contribution précieuse à l’histoire de la jeunesse du prince comme à celle du parti païen?.

C'est ainsi que Libanius devint l’un des rares intimes avec lesquels vivra familièrement Julien, durant les huit mois de son séjour à Antioche. « Nous sommes ici sept étrangers, auxquels il faut joindre l’un de vos concitoyens, cher à Mercure et à moi-même, habile artisan

que, quand il publia le discours pour Aristophane, il y réunit la lettre d’éloges reçue de Julien à cette occasion (Julien, Zp. 74), et sa propre réponse (Ep. 70). Voir Bidez et Cumont, Recherches sur la tradition manuscrile des lettres de l'empereur Julien, p. 78-79 et 126-198.

Page 1