Voir à la fia du volume
— m — l'homme d'État, le médecin, le laboureur, le bourgeois^ le prêtre appartient au romancier : c'est un fait accompli.
Gela veut-il dire que le prêtre se soit présenté à notre esprit comme un héros ordinaire, et que nous n'ayons pas senti à quels ménagements particuliers a droit celui qui^ par le fait de son dévouement unique, a accepté la redoutable mission de relever l'âme humaine de ses défaillances quotidiennes? Nullement. Le prêtre nous apparut environné de toutes sortes de prestiges et de mystères; mais comme ses actes ne tardèrent pas à nous déceler l'homme, toutes réserves faites pour le caractère sacerdotal, nous nous emparâmes de l'homme et le soumîmes, sans faiblesse comme sans animosite, au procédé d'analyse comnlun.
C'est dans ce sentiment, à la fois de haute convenance et de complet désintéressement, qu'ont été écrites nos Scènes de la vie cléricale.
M. Sainte-Beuve, à propos de nps vaillants essais, de nos consciencieuses et fermes études, comme il a bien voulu s'exprimer sur les Courbezon, a prononcé le grand nom de l'auteur de la Comédie humaine. Certes, nous sommes très-honoré que le maître il-
lustre de la critique nous ait appelé, quand nous le méritons si peu, un fort élève de Balzac. Il nous permettra néanmoins de confesser que, quelque admiration que nous ayons vouée à Timmortel analyste des mœurs du dix-neuvième siècle, ce n'est ni Balzac, ni son précurseur Stendhal, qui nous ont guidé dans nos observations sur la vie cléricale. L'auteur de Rouge et Noir déteste le prêtre, l'auteur du Curé de Tours incline à l'aimer. Ne nous sentant ni la force qui entretient les haines vivaces, ni le génie qui allume les sublimes enthousiasmes, nous avons visé au seul but que nos faibles moyens nous laissassent l'espoir d'atteindre, à l'impartialité.
Qu'on nous permette maintenant un mot sur ce . nouveau volume.
Qui connaît, en France, le nom de George Eliot? M. Forgues, M. Montégut, M. Scherer, peut-être. George Eliot n'en est pas moins un des romanciers les plus remarquables de l'Angleterre. George Eliot, est-ce un homme, est-ce une femme? A celte question indiscrète, les Anglais qui savent leur Shakespeare par cœur, répondent : « That û the question.... » Ce qui n'est douteux pour aucun de ses
lecteurs, c'est que George Eliot est un observateur de la grande école, et qu'il a montré autant de puissance dans Adam Bede qu'il a révélé de délicatesse et de grâce dans le Moulin sur la Floss, une de ses dernières productions.
Avant d'écrire tant d'œuvres tour à tour charmantes et profondes, et qui, dès le début, placèrent son nom obscur à côté des noms rayonnants de Thaçkeray et de Dickens, George Eliot avait publié une série d'études sur la vie cléricale de son pays, et nous connaissons, dans la littérature anglaise, peu de récits plus attachants, d'un sentiment plus exquis, que le Repentir de Janetei Amos Bartan, Goldsmith seul posséda cette onction et cette bonhomie admirables.
Quand, il y a quelques années, nous lûmes pour la première fois les nouvelles cléricales de George Eliot, nous fûmes particulièrement séduit par les peintures qu'y fait le romancier de l'intérieur du ministre anglican. Nous reportant alors par la pensée aux Cévennes natales, le presbytère catholique, perché sur un roc solitaire ou assis au milieu des tombes de la paroisse, habité par un homme veuf des plus douces affections, nous parut triste, com-
paré au cottage où le pasteur anglais vit entouré de sa femme et de ses enfants. Nous nous promimes, ce jour-là, si le moment venait jamais pour nous de manifester notre existence artistique, d'égayer par la présence d'enfants la vieille cure de nos montagnes où, tout jeune, notre mère nous avait mené au catéchisme, et où nous avions reçu des impressions que ni le temps, ni Paris, ce terrible désenchanteur, n'ont pu encore effacer.
* Julien Savignac est Taccomplissement du vœu que nous formâmes.
Ferdinand Pabre.
Paris, ce 1^'juin 1863.
JULIEN SAVIGNAG
JULIEN SAVIGNAG.
Au mois de septembre 1855, après une excursion dans les bois de la Celle-Saint-Gloud, deux amis, Julien Savignac et Louis Vernier, s'étaient assis dans les belles, châtaigneraies qui s'étendent entre le nouveau village de la Jonchère et Bougival. Le soleil s'inclinait vers le couchant, et ses derniers rayons, pénétrant comme des flèches à travers les arbres encore feuillus, zébraient le sol de toutes sortes de rayures éclatantes. Le silenceétait profond; de temps à autre seulement, un cri d'oiseau ou l'aboiement lointain d'un chien de chasse attardé sur quelque piste, venait l'interrompre. La Seine, si bruyante aux environs de l'île d'Aligre, se taisait, et son miroir, pacifique et calme, que ne troublait plus le passage des bateaux à vapeur, apparaissait à travers les ramures fauves des châtaigniers dans
toute la sérénité d'un lac. Julien, qui toute la journée avait été d'une mélancolie noire — premier symptôme de la maladie inentale à laquelle il devait succomber quelques mois plus tard — se tourna soudainement vers son ami avec un visage souriant. « N'est-il pas vrai, lui dit- il, que, si ce n'était le mont Valérien qui vous poursuit comme un cauchemar, on se croirait ici à cent lieues de Paris ?
— Vous en voulez donc bien à cet honnête mont Valérien 1 répondit Vernier.
— J'en veux à tout ce qui me rappelle ma prison.
— Vous n'aimez pas Paris?
•^ Je le hais I fit'^il avec un geste de dégoûta... . Ah ! ii le vers de Virgile n'avait pas été si souvent ré'p6(él»^t«
— fortumtos nimium agricolas n'est-il pas
vrai 1
•—Ne vous moquez pas^ mon ami : j'étais fait pour connaître le bonheur dont parle le poëte. Malheureusement, les champs que j'aime, ceux où j'eusse pu vivre de la pleine vie de mon esprit et de mon cœur, une horrible fatalité me les a pour jamais interdits.... Pourquoi m'a^t-il fallu quitter Octon....
— Octonî
— C'est un des plus jolis villages de l'Hérault. J'ai passé là quelques mois, des mois radieux!... Qu'il vous suffise de savoir que c'est à Octon que je connus réellement Méniquette.
-^ Voilà encore ce nom qui vous revient sur les lèvres, et que vous ne savez prononcer sans un frémissement de tout votre être. Voyons, mon ami, parlez-moi de Méniquette, épanchez-vous; une con«> fession vous fera du bien. L'amitié fraternelle qui nous unit ne nous fait-elle pas un devoir de nous révéler Tun à l'autre avec toutes nos souffrances comme avec toutes nos joies ? D*ailleurs, quel en* droit plus propice que celui-* ci pour conter les peines d'amour î »
Savignac pencha la tôte dans ses mains et se re« cueillit un moment.
« J'hésite, dit-il enfln, à vous raconter cette histoire ; non que je voie dans votre insistance l€s sentiments d'une curiosité vulgaire^ et que je ne vous trouve à tous égards digne de pénétrer dans Tinlimité de mon cœur, mais uniquement parce que j'ai quelque crainte que mon aventure ne vous paraisse tout à fait incroyable. Vous êtes du Nord, et je suis du Midi : c'en est assez pour que notre appréciation de certains phénomènes de l'âme diffère complètement, pour que vous trouviez inintelligible ce qui pour moi est éclatant comme le soleil, et qu'à mon tour je n'entende rien à ce qui vous aura profondément remué. Que penseriez- vous , par exemple, vous chez qui les sens et le cœur ne s'éveilièrent guère avant la vingtième année, d'un enfant de quinze ans qui aurait été amoureux, éperdument
amoureux d'une jeune fille de dix-huit, et qui aurait apporté dans sa passion toutes les rages, les jalousies, les enthousiasmes et les tristesses amères de la jeunesse? Vous vous refuseriez à croire, ou vous ririez peut-être. Eh bien I c'est là mon fait, mon ami. Je n'avais guère plus de quinze ans quand j'aimai Méniquette, et je l'aimai comme on aime à vingtcinq ans, comme on aime à trente, avec Tâpreté terrible de l'homme arrivé au plus haut point de son développement physique et moral.... Tous me permettrez, au début de mon récit, d'insister un peu sur les instincts violents de ma nature....
— Parlez, mon ami, parlez! interrompit Vernier, vivemient intéressé; je me souviendrai, en vous écoutant, que Dante, le méridional passionné par excellence, aima Béatrix à neuf ans ;
Car Vamour n'attend pas le nombre des années. »
Au nom de Dante, un sourire triste, où se mêlait une pointe d'ironie, effleura les lèvres de Julien Savignac, qui commença en ces termes :
Tel que vous me voyez avec mon air de douceur résignée, j'étais, à treize ans^ ce qu'on appelle un franc mauvais sujet. Déjà, dès ma première enfance, j'avais donné les marques d'un caractère obstiné, sournois, violent; mais à treize ans, mes camarades de collège me surnommaient Tempête, et j'avoue que, moi présent, les amusements dégénéraient vite en querelles. Le passage à l'adolescence ne corrigea pas mes abominables travers ; au contraire, l'inquiétude causée par le travail de la nature en train de préparer Thomme, leur donna tout à coup plus de consistance et d'irritabilité. Harcelé par un malaise inexplicable, je devins, à quatorze ans, un véritable chien enragé. Je m'en pris, de mes involontaires tristesses, à tous les enfants de ma division, aux grands comme aux petits. Les grands me battaient, me roulaient dans la poussière pour me réduire au silence , car ma bouche les injuriait encore quand mon bras ne pouvait plus les at-
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teindre ; mais les petits me restaient, et je me jetais sur eux sans pitié. Que de larmes coûtait chacune de mes larmes ! A la fin, les victimes de ma brutalité féroce se plaignirent à Teurs mères, et la ville n'eut qu'une voix pour me maudire. Cette malédiction fut le signal d'une défection générale de la part de mes condisciples ; je les vis s'éloigner de moi Tun après l'autre, et bientôt je me trouvai seul. Plût au ciel qu'on m'eût laissé dans cet isolement! j'y eusse peut-être fait des réflexions capables d'étouffer mes mauvais instincts. Malheureusement, il me vint à celte époque un ami, un ennemi, devrais-je dire.
Mon oncle, l'abbé François Savignac, qui aimait à fréquenter les marchés de Lodève, dînait tous les mercredis à la maison. Un matin du mois d'avril 1840, il amena avec lui d'Octon, paroisse qu'il desservait à l'entrée de la vallée de Salagou, un grand jeune homme de dix-sept ans, maigre et blond, qu'il fit asseoir à table à côté de moi.
« Ma belle-sœur, dit-il, s'adressant à ma mère, voici le garçon dont je vous ai parlé, c'est le fils du maire de ma commune. Adrien Sauvageol prendra ses repas ici, comme il en a été convenu, et ira au collège avec Julien. M. le Principal est averti. »
Puis se tournant vers moi :
« N'est-ce pas, Julien, que tu ne seras pas fâché d'avoir un camarade? »
Je crus mon isolement deviné.
« Certainement, mon oncle, balbutiai-je, certai* nement.... »
Le repas fini, je poussai Adrien du coude pour le presser de se lever de table, et nous sortîmes.
En enfant naïf, Sauvageol crut que je le conduisais au collège. Il est certain que nous allâmes jusqu'à la porte, mais nous n'entrâmes point. A peine eûmes-nous vu les externes qui, sur le coup de deux heures, venaient par groupes bruyants se suspendre à la sonnette du portier, que, tournant derrïÉfre Saint-Pulcrand, je menai mon nouveau compagnon au Parc.
Le Parc est Tancien jardin des évêques de Lodève; il a été transformé, depuis la Révolution, en promenade publique. Situé derrière la cathédrale, dans un quartier isolé, le Parc est le fendez-vous forcé de tous les collégiens en rupture de ban. La surveillance étant exercée non-seulement par la famille, mais à peu près par tout le monde, l'école buissonnière devient fort difficile à pratiquer en province. Il faut infiniment dé ruse aux enfants résolus à voler à leurs maîtres quelques heures de bonne et franche liberté ; il leur est surtout indispensable de trouver un endroit assez éloigné du centre de la ville pour ne pas risquer d'être découverts à toute heure, et pourtant assez voisin du collège pour le gagner en moins d'une minute , si par malheur on avisait
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quelque visage suspect. Le Parc réunissait ces deux conditions; je Je savais par expérience.
Adrien, quoique un peu bien surpris de ce détour tout à fait inattendu, ne hasarda pas la moindre observation. J'étais pour lui le neveu de M. le curé d'Octon, et ce que je faisais était probablement bien fait. Comme il avait de l'argent, je l'invitai à acheter quelques friandises à une vieille femme établie à l'une des extrémités du Parc, et nous fîmes ample connaissance en mangeant des pralines et des macarons.
Je m'épanchai dans le sein de ce nouvel ami ; je lui racontai mes luttes, mes combats avec mes camarades ; la rage dans le cœur, je lui nommai ceux qui m'avaient humilié, battu, foulé aux pieds.
« Vois-tu, lui dis-je, si je t'ai fait manquer le collège cette après-midi, c'est parce que j'avais à te parler de tout cela. Imagine-toi qu'ils m'ont mis en quarantaine, . de sorte que maintenant je ne suis d'aucun jeu. Ah ! que mon oncle a bien fait de t'amener chez nous î Sais-tu pourquoi, tout à l'heure, nous sommes restés plantés tout debout devant la porte du collège? parce que je voulais qu'ils te vissent, qu'ils vissent tes bras longs et forts, et qu'ils sussent que j'ai un ami.... Voyons, te battrais - tu pour moi, Adrien?
— Certainement, si l'on t'attaquait.
— Oh I merci, Adrien ! m'écriai-je ; on m'atta-
quera, on m'attaquera, je te le promets!... Je les forcerai bien à m'attaquer! »
Je l'embrassai avec une effusion convulsive.
Tout ravi des dispositions de Sauvageol et impatient d'en profiter, vers quatre heures, je l'engageai à quitter le Parc, et nous nous dirigeâmes, par la Promenade-Basse, vers la route de Soubès. C'était par là que devaient passer, en rentrant chez eux après la classe, mes ennemis les plus redoutés. Nous attendîmes longtemps : Adrien assis sur le parapet de la promenade, insouciant, tranquille, ne se doutant de rien^ moi debout, l'œil au guet, le corps frémissant, l'esprit violemment agité. Enfin, un grand parut, puis deux petits, puis encore un grand....
« Adrien, m'écriai-je, les voici ! »
Et le saisissant avec force, je l'entraînai dans la direction des arrivants.
Je ne me souviens plus de quels mots je me servis 'pour provoquer mes condisciples, ni comment s'engagea la lutte; ce que je n'ai pas oublié toutefois, c'est le heurt violent de ma tète contre une des quilles de pierre de taille qui défendent l'entrée de la Promenade-Basse aux charrettes. Je fus étourdi du coup. Je me relevai ivre de rage, prêt à user de mes ongles et de mes dents; mais Sauvageol, trèsexpéditif, avait achevé la besogne. De mes quatre ennemis, deux avaient pris la fuite, un grand et un
petit. Les deux autres étaient couchés dans la poussière du chemin; le premier étanchait avec son mouchoir le sang qui coulait de son nez démesurément gonflé; le second tâchait d'agglutiner la peau d'une énorme entaille au genou droit.
Et le combat fimt faute de combattants.
Cependant^ fripés et poussiéreux comme nous Tétions, il ne fallait pas songer à rentrer au logis. Qu'aurait dit ma mère? Adrien eût peut-être pu (enter l'épreuve, car ses longs bras et sa force naturelle l'avaient protégé contre toute égratignure; puis, n'ayant pas été jeté à terre, ses habits n'étaient point trop endommagés. Quant à moi, je me trouvais dans un état à ne pouvoir absolument pas me produire. Non^seulement, dans mes efforts désespérés, ma veste avait craqué aux coudes, et mon pantalon, en un certain endroit, avait été affligé d'une solution de continuité ; mais ma figure souillée de sang, marbrée de coups, affichait tous les ravages d'une lutte récente acharnée, terrible.
« Allons à la rivière! » dis-je à Sauvageol.
Nous descendîmes à l'Ergue par des ruelles détournées, et, malgré Tair encore assez vif, nous nous mîmes à barboter dans l'eau comme des caniches.
La poussière et le sang une fois enlevés par des ablutions réitérées, nous battîmes nos habits avec
une branche d'osier; puis Adrien, de l'épingle de sa chemise, ayant assujetti certaines lèvres de mon pantalon qui riaient trop gaillardement, nous gagnâmes la maison Toreille basse et la mine allongée.
Ma mère n'eut pas un mot de reproche. Elle s'aperçut bien de tout le désordre de ma toilette ; mais Sauvageol étant encore tout nouveau chez nous, je crois qu'elle ne voulut pas^n'humilier devant lui. Le soir seulement, comme je me couchais, elle vînt me demander ma veste et mon pantalon pour les raccommoder, et me répéta cette phrase, que je n'avais jamais entendue sans trembler :
« Prends garde, enfant, ton père arrivera bientôt. »
Je craignais mon père; je me souvenais de maintes corrections un peu dures de mon enfance, et la certitude qu'il allait revenir bientôt de Lyon, où le retenaient depuis plus de deux ans de vastes entreprises, me remplissait de terreurs secrètes indicibles. Que dirait-il, que ferait-il, quand il apprendrait ma conduite ? En quittant Lodève, il m'avait placé au collège, confiant dans mes promesses de sagesse et de travail. Comment les avais-je tenues, ces promesses? Mon père était violent, emporté, terrible ; il pourrait bien me tuer peut-être 1 Cette pensée me faisait courir le froid par tout le corps. Alors j'.accusais ma mère : pourquoi, au lieu
de les réprimer, avait-elle cédé à tous mes caprices? pourquoi, quand il m'était arrivé de manquer le collège, ne m'y avait-elle pas reconduit à coups de houssine? pourquoi s'était-elle montrée constamment trop faible, trop aimante?.. •
Bourré de ces réflexions inquiétantes, le lendemain matin, je pris résolument mes livres de classe sous le bras , Adrien en fit autant, et tous deux nous nous acheminâmes vers le collège. En me voyant entrer dans la cour doublé de mon robuste OctonaiSjCeuxde mes condisciples qui me détestaient le plus, informés sans doute de ma victoire de la veille, vinrent tourner autour de moi, et m'invitèrent à une partie de barres déjà ouverte. Les enfants sont comme les hommes, lâches et plats : ils adorent la force. Je fus bon prince, et ne me laissai point trop prier. Je me mis aux barres sans gêne ; puis, grâce à l'intervention de Sauvageol, après quelques tours, ma réconciliation avec mes camaradesfutpleinementet entièrement opérée.
Quinze jours se passèrent sans événement fâcheux; pas la moindre bataille, pas la moindre envie de vagabondage. Lesté par Tidée obsédante de l'approche de mon père et par le sentiment de ma force — Sauvageol me prêtait ses bras et au besoin revoyait ma copie — pour la première fois de ma vie je m'étais mis sérieusement au travail. Moi, dont on avait raillé la débilité physique, déclaré les devoirs illisibles, ineptes, absurdes, j'avais eu mon Austerlitz sur le chemin de Soubès, et je commençais, sans les trop faire erier, à marier le nom avec l'adjectif, le verbe avec son régime. Quelle superbe vengeance je tirais de mon humiliation! Un profasseur obligeant, surpris de ces progrès inespérés, en dit un mot à ma mère. La pauvre femme en pleura de joie, et, après m'avoir embrassé dix fois au retour du collège, elle embrassa aussi Sauvageol, le remerciant de la salutaire influence qu'il avait su prendre sur moi, le
14 JULIEN SAVI6NAC.
suppliant de me continuer ses bons conseils. Malheureusement, Adrien n*était pas sans avoir quelques faiblesses^ et sa conduite prouva bientôt qu'on s'était un peu pressé de le mettre en niche comme un saint.
Un matin, en m'éveillant, je fus fort étonné de ne pas trouver Sauvageol dans la chambre où Ton avait placé nos deux lits côte à côte. Qu'élait-il devenu? N'ayant obtenu aucun renseignement de la domestique, et ne voulant pas dénoncer à ma mère l'absence de mon ami, je regagnais, triste et seul, le collège, quand, arrivé devant le portail de Saint-Fulcrand, je vis tout à coup mon homme se dégager du milieu des contre-forts de la cathédrale et courir à moi, tenant à la main plusieurs petites branches d'osier et un pot aux parois duquel était collée une matière gluante et blanchâtre.
«Julien, je t'attendais, me dit-il; veux-tu venir avec moi à l'Escandorgue ?
— Que faire à TEscàndorgue?
— Tendre des gluaux à la Mare-auX'-Ghardonnerets, près de Grangelourde.
— Quelle idée t'a donc poussé dans la cervelloi Adrien? Et le collège?
— Il y a si longtemps que nous ne l'avons manqué!
— Au fait, c'est vrai,
— J'ai acheté du pain, du fromage» des oignons.
igouta rimpitoyable tentateuri me montrant les poches de sa veste farcies de victuailles.
— Partons! » dis-je.
KEscandorgue fait partie de cette portion des Gévennes méridionales désignée par les géographes sous le nom de monts Garrigues. C'est un vaste plateau graveleux, pauvre de végétation, grisâtre d*aspect et d'une navrante mélancolie. Quelques bou* quets d'yeuses, quelques lavandes, quelques genévriers, ont seuls poussé dans ces steppes cévenols, éternellement balayés par le vent du nord, et sont l'unique pâture offerte aux innombrables troupeaux qui y campent, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre.
En partant de Lodève, plusieurs chemins mènent à ces hautes plaines, aux plos^ comme on dit dans le pays. La crainte de nous égarer nous fit prendre le plus long. Nous passâmes par Campestre, et huit heures sonnaient à Saint^Fulcrand comme nous gravissions la roide montée de Lunas. Nous arrivâmes enfin à la Baraque-des-Pous, auberge juchée tout en haut de la côte, en plein Escandorgue. Peu habitué à de pareilles excursions, je demandai à respirer un moment : j'étais rendu de fatigue. Adrien me partagea un morceau de pain, un fromage de chèvre, et pria l'hôtesse de la Baraque-des- Pqus de nous faire l'aumône d'un verre de vin. Réconfortés par cette dînette frugale, nous nous enfonçâmes dans la lande.
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Rien ue saurait traduire l'inquiétude dont je fus saisi dans ces immenses espaces, où ne résonnait aucune voix, où tout était triste, nu, dévasté. Moi, qui n'avais jamais quitté les rues de Lodève, fourmillantes d'ouvriers, j'eus peur en me trouvant dans ce désert. Il me sembla qu'une fois engagés dans ces solitudes où mille sentiers étroits se croisaienti se mêlaient, se perdaient les uns dans les autres, nous ne saurions plus retrouver notre chemin et retourner à la maison. Alors je me voyais errant, la nuit, à travers la lande, appelant du secours, invoquant Dieu, courant comme un désespéré pour fuir les loups acharnés après moi.... Oh 1 pourquoi n'étais-je pas allé au collège ! . . .
Cependant je marchais d*un bon pas; j'avais un tel orgueil que je fusse mort plutôt que de laisser deviner à Sauvageol les terreurs secrètes qui m'obsédaient. S'il se tournait vers moi pour m'encourager du regard, car, essoufflés par la marche, nous ne parlions plus guère, malgré'mon accablante inquiétude, je lui souriais.
Du reste, il faut le dire, mon courage, je ne le puisais pas tout entier dans mon amour-propre; j'en tirais bien la moitié de l'attitude d'Adrien. Mon compagnon allait si droit devant lui, il hésitait si peu à choisir son chemin aux carrefours les plus compliqués, il paraissait si convaincu à tous égards, qu'il était impossible de douter de sa parfaite connais-
sance de la lande. Enfin, nous entendîmes les aboiements d'un chien. Tout mon corps tressaillit involontairement, et je regardai Sauvageol.
« Voilà le bétail de Grangelourde, me dit-il; dans dix minutes, nous serons à la Mare-aux-Chardonnerets. Hardi, Julien, nous arrivons I >
J'aperçus, en effet, à deux portées de fusil, sur un mamelon gazonné, un long troupeau de moutons gardé par plusieurs chiens-loups et un grand pâtre déguenillé. Je sentis se dilater ma poitrine.
« Tu es donc bien familier avec ce pays, toi? dis-je à Sauvageol.
— Pardi I j'y suis venu plus de vingt fois avec des camarades.
— Comment I d'Octon , vous veniez engluer à TEscandorgue?
— Mais, Julien, la Mare-aux-Chardonnerets est connue dix lieues à la ronde. Tu verras, nous allons remplir la cage, j'en suis sûr. Oh ! Méniquette sera contente I
— Méniquette ! qui est-ce Méniquette?
— Méniquette Ortios, ma cousine, tu sais bien?...
— Cette fille que mon oncle le curé a placée chez les dames Pangeaud, à la Grand'Rue, pour apprendre la couture?
— Celle-là même. Méniquette adore les oiseaux; elle avait à Octon des chardonnerets, des pinçons ; mais ton oncle, qui l'a élevée à la cure et la regarde
comme son enfant, n'a pas voulu lui laisser emporter sa cage à Lodève, prétextant qu'elle la distrairait trop de la couture. Ma cousine s'ennuie maintenant loin de ses pauvres petites bêtes, et je lui ai promis de venir lui en attraper d'autres ici.. .. Tiens, voici Grangelourde ! »
Je vis devant moi une grande maison carrée, massive et noirâtre. Le cadran solaire, blanchi à la chaux depuis peu, faisait tache sur la façade de la ferme, d'un brun uniforme et doux à l'œil. L'aiguille marquait onze heures. Nous tournâmes à gauche, et, après trois cents pas environ, nous nous arrêtâmes : nous étions aux bords de la Mare-aux- Ghardonnerets.
Le vaste plateau de VEscmàorgue referme dans ;ses couches géologiques, entne ses Urgas b^ncs d^ sable et de gravi^ar, de nombreuses ooiassies de basalte. Ces blocs, partis des entrailles mèm^ de lu moutagoe, YÎeimeDt s'épanouir à sa surfcM^e» affectant mille formes capricieuses et bizarres. On less voit tantôt monter droit yer« le ciel en s^ denUsiwt comme des flèche* gothiques, tantôt se 4res$er lourdement comme 4ejs pyramld^a d'Egypte. Le plus souvent, cependant, ils s'aplatissent au jiiveau du sol, s'évident en entonnoir vers le milieu^ et forment de vastes conques, «oy^des ou rondes , ou «'amassent les eaux de pluie.
G*est dans le vojsiipage de p^ bassins plus oii moins profonds que swt bâties les qiuelques fermes de l'Escandorgue. La l«de étant dune aridité afri* caine , les paysans se umi groupés autour de ces eiternes naturelles, où se d^f^itère le béiftil> .teur •eule riches^ pASj^ible.
Dès le matin, les troupeaux de Grangelourde viennent boire à la Mare-aux-Chardonnerets ; puis on les pousse au large, et Teau, un moment troublée, vaseuse, redevient calme et d'une limpidité de cristal. Alors arrivent, des potagers de la ferme et des profondeurs de la lande, en chantonnant, en voletant, en décrivant toutes sortes de courbes gracieuses , des bandes d'oiseaux. Chardonnerets , linottes, verdiers, boivent, se becquettent, se baignent, s'en vont, reviennent, repartent et reparaissent encore. C'est jusqu'au soir, autour de la mare, des pépiements, des chants, des cris d'amour, des bruits d'ailes.
Nous arrivions juste au moment propice pour faire une bonne chasse : il allait être midi, heure où les oiseaux, épuisés de fatigue et accablés de chaleur, aiment à folâtrer autour de l'eau. Pour les empêcher de -boire, nous nous mîmes à former au bord de la mare un rempart des grosses pierres abandonnées par d'autres oiseleurs, laissant çà et là comme de petites portes, où nous affermîmes nos gluaux. Cela fait, nous courûmes nous cacher à trente pas dans un taillis de jeunes châtaigniers, et nous attendîmes, le regard fixe et l'oreille en éveil.
Je me souviens de l'incroyable contentement que j'éprouvais, couché à côté de mon ami dans cette lande sauvage. Certainement, jamais au Parc, les jours même où j'avais triomphé dans quelque lutte,
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je n'avais rien senti de pareil. Malgré le soleil* qui dardait d'aplomb et me faisait bouillir la cervelle dans la tête, j'avais des tressaillements de joie que je n'étais pas maître de réprimer. L'air de la liberté me grisait!
c Qu'as-tu donc? me demanda Sauvageol à voix basse.
— Rien ; je suis heureux I
— Reste tranquille, tes mouvements empêchent les oiseaux d'approcher.... Oh! voici une alouette.... Chut! »
Il disait vrai : une belle alouette huppée, de celles qu'on appelle dans le pays coquillades^ était arrivée tout d'un vol au bord de la mare. Je me roidis comme un pieu, et ne bougeai plus. Cependant rien ne nous assurait que» pour boire, cette pimpante petite béte allât passer par nos portes étroites. L'aloutte a une finesse extrême pour deviner les pièges, et des ruses merveilleuses pour les éviter. Certainement, c'est de tous les oiseaux le plus difficile à engluer. Tandis que le chardonneret se jette étourdiment sur les gluaux, que le verdier se prend bêfement les ailes en voulant tourner Tobstacle, que la linotte perd la tête et cabriole dans l'eau, les pattes collées au bec ; l'alouette qui a vu le danger, boit en rasant l'eau comme l'hirondelle, et s'en va, jetant à l'oiseleur penaud quelques notes perlées d'une suprême ironie. C'est un des moyens ordi-
M JUUEN SAVIGNAG.
naif es dont elle use pour éviter la glu ; mais elle en a de plus spirituels encore, et, cette fois, notre alouette mit en œuvre, pour nous échapper, toute une série d*idées bien capables d'humilier l'homme, cet autocrate superbe et naïf de l'intelligence.
Du premier conpd'œil, elle jugea la situation : on voulait l'empêcher de boire. Elle fit le tour de la mare pour s'assurer si tous les abords en étaient défendus. Convaincue qu'il ne restait aucune autre brèche que les brèches dangereuses, elle se retira sur un petit tas de sable à deux pas de l'eau. Elle resta là quelques minutes, chauffant son ventre au soleil, silencieuse, méditative, se battant de temps à autre la léte du bout de. l'aile, comme un philosophe aux abois qui se donnerait des coups de poing pour faire jaillir des idées de son cerveau. EnGn, elle' revint à la mare, se dirigeant droit sur nos gluaux. Je retins mon haleine pour faire moins de bruit. L'alouette avançait toujours, redressant sa petite huppe et grésillant. Dieu 1 elle était arrivée à l'endroit fatal ; pour peu qu'elle inclinât sa jolie tête, elle était perdue I La fine bête le comprit, et, par un léger battement d'ailes, fit un saut en arrière. Elle fut un instant immobile et sembla hésiter. Pourtant elle ne pouvait partir sans avoir bu 1 Elle revint vers l'eau; cette fois, lentement, posément. Elle marcha de ce pas réfléchi jusqu'à Tune de nos petites ouvertures; puis, là, par une pirouette rapide,
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tournant la tête vers la lande et jetant la queue sur le gluau, elle eniratoa celui-ci à travers le sable, ayant soin de ne pas déployer ses ailes de peur de les embarrasser. Tant qu'elle sentit les plumes de sa queue alourdies par le fardeau qu'elles traînaient aprèa elles, l'alouette alla à travers le sable sans repos et sans trêve. Enfin, le gluau, terreux, chargé de brindilles de genévriers, se détacha. L'ois^u, libre, but et s'envola.
Cette manœuvre rosée avait eu tout l'intérêt d'un drame; mais le denoûment ayant tourné contre nous, Sauvageol traduisit son désappointement par un juron énergique. Il se leva de mauvaise humeur, alla fixer un nouveau gluau à la porte si adroitement forcée par l'alouette, et revint se coucher dans le taillis, marmottant entre ses dents :
« Quel tour cette coquine nous a joué ! quel tour ! »
Nous fûmes dédommagés de sa perte. Les char»
donnerets et les linottes, qui s'étaient fait attendre, s'abattirent bientôt en foule autour de la mare. Ces pauvres oiseaux, pressés de boire, tombèrent sur nos gluaux dru comme grêle. Six linottes et quatre chardonnerets furent attrapés d'un seul coup. Sauvageol était aux anges !
« Méniquette sera bien heureuse! » me répétait-il.
Cependant, si notre cage à demi pleine me réjouissait, je commençais aussi à me préoccuper beaucoup de notre retour à la ville. Bien que le so-
leil me parût haut encore, j'aurais voulu partir. Je manifestai à plusieurs reprises mon impatience à Sauvageol; mais l'Octonais, qui n'était jamais plus heureux qu'en rase campagne, ne m'entendait guère. Pour avoir raison de lui, je me mis à m'agiter sous les châtaigniers de façon à effrayer les oiseaux. Adrien me comprit, se leva, et, tout en dévorant ce qui nous restait de provisions, nous nous mtmes en route. Le cadran de Grangelourde indiquait deux heures; nous accélérâmes le pas et perdîmes bientôt la ferme de vue.
Malgré les craintes de toute sorte qu'amenait dans mon esprit notre retour à la maison, mes impressions du soir, en traversant les éternelles friches de l'Escandorgue, furent plus douces, plus sereines que celles du matin. D'abord je n'avais plus peur d'être traqué par les loups, puis la lande me paraissait belle avec le grand soleil rouge qui la chauffait et la faisait resplendir. Maintenant les pyramides et les hauts clochers de basalte, croisant leurs grandes ombres de tous côtés, me rappelaient Saint-Pulcrand avec ses gargouilles, ses arcs-boutants, ses tours, et le chant monotone de mes pauvres oiseaux captifs m'emplissait l'âme de poésie.
En arrivant à la ville, Adrien m'invita à le suivre chez les dames Fangeaud; il voulait voir Méniquette tout de suite. Les dames Fangeaud étaient sorties, et, par un bonheur tout à fait inespéré, nous trouvâmes Méniquette seule. Sauvageol enleva le mouchoir qui recouvrait la cage et montra avec orgueil notre chasse à sa cousine. Méniquette resta ébahie, puis elle demanda naïvement s'il y avait là quelques oiseaux pour elle.
« Mais tous sont pour toi, tous I lui répondit Sauvageol.
— Oh! merci, Adrien, » dit la jeune paysanne prenant la cage sur ses genoux et l'enveloppant de ses deux bras par un mouvement de tendre sollicitude.
Nous quittâmes Méniquette, Adrien ayant parlé beaucoup, moi n'ayant pas dit un mot. Je crois pourtant que j'avais eu le courage de répondre un oui à la cousine de mon ami, qui me demandait
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si j'étais le neveu de M. Savignac, curé d'Octon. N'étant jamais resté interdit devant personne, pas même devant mon père, je fus bien étonné de mon embarras auprès de Méniquette ; je rattribuai à Tefifroi que me causait, après notre escapade, ma rentrée à la maison, et je n'y pensai plus.
Les reproches de ma mère épouvantèrent Sauvageol ; il eut peur d'être renvoyé à Octon, et les larmes lui vinrent aux yeux. Gomme il paraissait tenir beaucoup à rester à Lodève, je le rassurai, lui répétant que ma mère était bonne, tout à fait incapable de le dénoncer à mon oncle Savignac.
Cependant, comme, démon côté, je n'étais pas sans éprouver quelque inquiétude — le retour de mon père était toujours suspendu sur ma tête — je l'engageai le lendemain à me suivre au collège, où, contre notre habitude, nous arrivâmes des pre* miers.
Quelques jours se passèrent dans un travail as* sidu, une régularité admirable.... Malheureusement, Adrien m'avait donné le goût des grandes aventures, et, malgré moi, je rêvais sans cesse de l'Ëscandorgue. La grande lande avec ses espaces nus, ses blocs de rochers, ses lavandes et ses genévriers, me bouleversait l'imagination. Penché sur mon pupitre, je ne détachais plus mes yeux du cadran de Grangelourde, et j'entendais incessamment le gazouillement des oiseaux de la Mare-aux-
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Chardonnerets. Tout utt monde nouveau m'avait été révélé^ et ce monde m'obsédait. Ohl quand rêver* rais-je les hautes plaines l pourquoi n*étais-je pas berger à Grangelourde ou dans quelque ferme des environs*? Enfin je n'y tins plus, et je formai le dessein, coûte que coûte, d'aller à TEscandorgue. J'inviterai Adrien à me suivre, mais je partirais seul s'il refusait. Sauvageol, dévoré secrètement des mêmes désirs, n'eut garde de se faire tirer loreille, et nous allâmes passer une nouvelle journée en plein air, en pleine nature, au bord de la Mare-aux- Chardonnerets.
Notre vie désormais devint un véritable vagabon • dage. Nous paraissions bien quelquefois au collège, mais le plus souvent nous récitions nos leçons aux merles de Gourgas, aux verdiers du ruisseau de la Soulondre, aux linottes de l'Escandorgue. Sauvageol avait pesé les menaces de ma pauvre mère, et, sachant ce qu'elles valaient au juste, ne s'en préoccupait plus. Moi-même, j'avais fini par croire, à force de m'entendre redire que mon père arrivait, qu'il ne reviendrait jamais. Nous étions libres!
Cependant, le moment approchait où notre dissipation éclaterait aux yeux de tous. Le temps fuyait rapide au milieu de nos joies, et nous touchions déjà au mois d'août. Encore quelques excursions aux montagnes prochaines, et nous accrochions le 10, jour fixé pour la distribution solennelle des prix.
Que deviendrions-nous ce jour-là ? Où cacher notre confusion, notre honte? Le principal du collège ne nous dénoncerait-il pas lui-même à noi^ parents? Qu'arriverait-il si, par malheur, mon père, mon impitoyable père, survenait tout à coup?...
Ne pouvant reculer le 10 août jusqu'au bout de l'année, nous l'attendtmes avec une impatience inquiète, nous abstenant de toute expédition lointaine. Nous n'allâmes plus même chez les dames Fangeaud, où Sauvageol me menait chaque jour un peu malgré moi, je l'avoue, car le trouble inexplicable qui m'envahissait en présence de Méniquette m'humiliait et m'empêchait d'éprouver à la voir le même plaisir que mon ami.
EnGn, le soleil du 10 août se leva : il était magnifique. Mon oncle Savignac et les parents de Sauvageol, en habits de fête — le maire avait ceint l'écharpe aux trois couleurs — arrivèrent de bonne heure à Lodève. Ils étaient suivis du père de Méniquette, qui, jugeant un apprentissage de six mois suffisant, venait chercher sa fille pour la ramener à Octon. A midi, tout ce monde s'assit à notre table. Le dtner fut bruyant; mais ma gaieté, à moi, se tint dans les bornes d'une stricte complaisance. C'est à peine si les plaisanteries au gros sel dont Antoine Sauvageol et Dominique Ortios, les deux plus fins paysans de la vallée de Salagou, saupoudraient le repas, parvinrent à me dérider une ou deux fois.
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Certainement, mon plus vif sujet de craintes s'était évanoui, car il était évident pour tous que mon père n'arriverait pas; mais enfin mon oncle Savignac serait témoin de ma honte, entendrait peut-être les rapports du principal sur mon compte, et en préviendrait très-probablement son frère. Puis, pourquoi ne pas Tàvouer, si j'étais un enfant paresseux, querelleur, désordonné, indomptable, j'étais aussi un enfant plein de cœur, et le départ simultané d'Adrien et deMéniquette contribuait plus que tout à me rendre triste. Que 4teviendrais-je à Lodève sans amis? Aurais-je désormais le courage d'aller seul à l'Ëscandorgue, à Gourgas, au ruisseau de la Soulondre ? Et, si je retournais jamais tendre des gluaux en ces endroits pleins de souvenirs rayonnants, que ferais-je des oiseaux capturés, maintenant que Méniquette ne serait plus là pour les recueillir et les aimer? J'essayais bien de secouer mes lourds ennuis; mais, en dépit de mes efforts, je restais noyé dans une mer de cruelles appréhensions, de chagrins poignants.
Pourtant trois heures s'avançaient. Ma mère servit le café, et on se. leva de table. A ma grande surprise, je vis mon oncle soucieux : il avait remarqué mon abattement. Mon oncle est un homme froid; il ne m'avait peut-être pas embrassé deux fois dans ma vie. Il vint à moi, me prit affectueusement les mains, et, m'attirant dans l'embrasure de la fenêtre :
c £h bien, Julien, me dit-il, <iue signifie c^ air morne et découragé? Est-ee que tu es malade?
— Non, mon oncle.
— Est*ce la peur de ne pas avoir de prix qui te donne cette figure piteuse ?
— Peut-être bien, mon onde.
— Mais, cher enfant, il ne faut pas te désoler p<Maf si peu; voyons, pre&dsune autre mine, tu fais de la peine à ta mère. »
Il m'embrassa.
De grosses larmes rondes et brillantes jaillirent de mes yeux, et ma mère entra dans sa chambre, sans doute pour qu'on ne la vtt pas pleurer. Mais mon cœur, entr'ouvert par une caresse, devait se refermer presque aussitM. Tout à coup, un grand bruit se (it dans la rue : une voiture s^arrétait à notre porte. Un homme, que mes yeux tmublés m'empêchèrent de reconnaître, sauta sur le trottoir, puis un pas pesant et dur résoniia dans Tescalier. fe fus saisi d'un tremblement involontaire de tous mes membres. La ^orte s'ouvrit : c'était mon père î
Mon père embrassa ma mère du bout des lèvres, serra la main à son frère, murmura un bonjour et, sans me regarder, s'assit. Sa physionomie crispée trahissait une extraordinaire irriiaiion. J'aurais dû peut-être lui sauter au cou dès son entrée et conjurer par des caresses sa colère prêle à déborder : une terreur invincible m'avait tenu cloué contre la fe^
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nétre. J'étais resté là immobile, respiraot à peine, pétriGé.
Tout le monde se taisait , dans Tattente de qud* que épouvantable éclat.
« Yous faites fort bien, monsieur, dit enfln mon père se tournant vers moi, de vous tenir à distance, car vous eussiez peut-être reçu la correction que vous méritez. Mais ce qui est différé n'est point perdu, et vous aurez de mes nouvelles, je vous le promets. Le principal m'a écrit, monsieur; je sais comment vous avez travaillé depuis deux ans, et je viens tout exprès de Lyon pour régler mes comptes atec vous. Ah I vous ne voulez rien faire ! Ah! vous préférez TEscandorgue, Gourgas, la Sou* londre, aux salles d'étude du collège! Eh bien, soyez tranquille, vous n'y reviendrez plus au collège, et, puisque vous êtes amoureux du grand air, vous serez satisfait. Tout à l'heure, j*ai rencontré l'entrepreneur Brunet, fui bâtit une manufacturesur l'Ergue ; je lui ai demandé une place pour vous* Vous n'avez pas voulu devenir avocat, prêtre, médecin ; vous serez maçon. Demain matin, je vous mènerai moi-même au chantier de Brunet. En attendant, comme je n'entends pas que vous paraissiez au collège, où vous n'avez que faire aujourd'hui surtout, vous allez rester enfermé dans le grenier d'en haut. Vous pourrez y réfléchir jusqu'à ce soir sur votre situation nouvelle.
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— Mais, mon ami, hasarda ma mère toute pâle, Julien m'a promis de travailler à l'avenir ; pardonnelui cette fois encore.
— Donnez-moi la clef du grenier et ne gâtez pas tant ce mauvais sujet.
— Aie pitié de notre unique enfant, Auguste, supplia ma pauvre mère les mains jointes; tu sais qu'il est très-nerveux, il peut avoir peur tout seul là-haut.
— Je vous répète de me donner la clef du grenier! » reprit mon père d'un accent de voix formidable.
La clef lui ayant été livrée, il se tourna de nouveau vers moi :
« Suivez-moi, monsieur! » me dit-il.
QQO^
Tant de brutalité m'ayant rempli le cœur de rage, je trouvai la force de monter l'escalier d'un pas ferme, décidé. Mon père entra dans le grenier avec moi, s'y assit, et essaya, par des questions insidieuses, de connaître mes dispositions; mais je me retranchai dans un silence absolu. Les enfants sont doués d'un merveilleux sens d'observation, et je devinais que mon père, tout à coup honteux de son rôle, cherchait à capituler. Son attitude inquiète, décontenancée, ne me laissait aucun doute sur ses secrètes pepsées. Évidemment, après l'explosion de sa fureur, il n'attendait qu'une parole pour me dire d*aller retrouver Sauvageol et mes condisciples. Certes, je n'aurais pas eu besoin de tomber à genoux et d'implorer mon pardon avec larmes; un mot, un seul mot, et j'étais libre! Mais je crois qu'en ce moment on m'eût coupé en morceaux avant de m'arracher un cri. Je restai muet. Je ne sais quel atroce plaisir je pris à voir les remords de mon
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père, à les aiguillonner par un sang-froid tout à fait incroyable si Ton songe à mon âge. Je le considérais en face de moi, pâle, immobile, ne sachant de quel côté se tourner pour éviter mon regard chargé d'une haine intense. Il n'osait descendre, et cependant il ne pouvait rester plus longtemps dans le grenier. Oh ! comme son embarras me vengeait bien de sa cruauté! Je m'en souviens, je le savourai avec d'indicibles délices.
Mon père se leva brusquement, et m'adressa cette question, où éclatait tout le désordre de ses idées.
« Eh bien, Julien, que comptes*tu faire?
: — Je compte rester ici , puisque vous m'y avez amené.
— Jusqu'à demain matin?
— Jusqu'à l'année prochaine, si cela vous plaît!
— Soit! » s'écria mon père, chez qui la colère, un instant comprimée, reparut plus violente.
Il ouvrit la porte du grenier, la referma à double tour, et je l'entendis descendre rapidement l'escalier.
Cette brusque retraite me laissa quelque peu troublé : peut-être avais-je eu tort d'exaspérer mon père à ce point ; car enfin, s'il me prenait au mot et qu'en effet il me tînt enfermé dans le grenier jusqu'à l'année prochaine....
Les éclats lointains du tambour du collège battant
le rappel m'arrachèrent au tourbillon de craintes où ma tête commençait à se perdre. Je montai sur une vieille table, ouvris le vasistas de la lucarne, et plongeai du regard dans la rue. Le quartier offrait le spectacle de Tanimation la plus vive. En attendant le tambour, qui parcourait la ville, ramassant sur son passage élèves et professeurs pour aller quérir le sous-préfet et le mener à la Distribution des prix, les bourgeois, comme le dimanche après vêpres, étaient plantés au seuil de leur porte, jasant, chuchotant déjà les noms des triomphateurs de la journée. Çà et là,, dans les groupes, éclataient le pantalon blanc et le képi à filets dorés de quelques-uns de mes condisciples, impatients de se joindre au cortège. Enfin, le tambour déboucha à Textré* mité de la rue. Les collégiens disséminés coururent renforcer la colonne, qtii s'avançait longue et majestueuse, précédée du corps des professeurs et suivie de Timmense foule des parents. Au risque d'aile donner de la tète sur le trottoir, je me penchai en avant de la lucarne pour me convaincre si Sauvageol et son père étaient, comme tout le monde, à leur poste. Non-seulement je vis les deuxOctonais devant notre porte, mais autour d'eux se tenaient debout, causant et riant, — ils riaient les infâmes!— Dominique Orlios, Méniquette, nr.on oncle Savignac et mon père. Adrien alla boucher un trou dans la colonne, et ses parents comme les miens, j'en excepte toute-
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fois ma mère, mon adorable mère, se mêlèrent à la sohue des invités.
Je laissai retomber violemment le vasistas de la lucarne; j'étais furieux ! Eh! quoi, on accompagnait Sauvageol, et moi on me laissait enfermé! Mais c'était à Sauvageol que je devais d'avoir fait des escapades à l'Ëscandorgue, à Gourgas, au ruisseau de la Soulondre, où je ne fusse jamais allé sans lui ! L'injustice qu'on mettait à ne punir que moi me révolta, et je me sentis capable de la plus noire des lâchetés : celle de dénoncer mon ami à son père au retour de la Distribution. —Je ne cacherais rien ; je raconterais en détail par quels arguments Adrien avait combattu mes irrésolutions, le jour où je m'étais laissé conduire par lui à la Mare-aux-Chardonnerets.
^ g « Nous verrons, murmurai-je, les dents serrées et arpentant le grenier de long en large, nous verrons ' »
Une chose surtout me blessait dans cette sorte d'hommage rendu à la sagesse apocryphe de Sauvageol : c'était de voir Méniquette s'y mêler. Que mon père assistât à la Distribution des prix, je le comprenais : il poursuivait sa vengeance. Mais qu'avait à faire au collège Méniquette? Pourquoi n'était-elle pas restée à la maison avec ma mère? Elle ne compatissait donc pas à ma peine ? Sauvageol était donc tout pour elle? A cette pensée, toute mon irritation tomba, et je fondis en larmes. Pour la
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première fois de la vie, je me sentis réellement malheureux. M'expliquer mon malheur à moimême, en bien pénétrer le motif secret, m'était impossible; mais je souffrais à la fols mille tortures. Il me semblait que, sauf ma mère, personne ne m'aimait au monde, et j'aurais voulu, sans savoir pourquoi, que Méniquette m'aimât. Comment cette jeune fiile, — il est vrai que je n'avais jamais pu la voir avec indifférence, — venait-elle de s'emparer de mon esprit au point de le bouleverser tout entier? Je ne saurais le dire. Seulement, je me sentais tout à coup lié à elle par mille liens intimes de l'âme, et certainement ce ne serait pas sans douleur que ces liens seraient rompus.
Je ne sais combien de temps je restai plongé dans cette espèce d'atonie que cause une trop grande accumulation d'émotions et de pensées. Je fus tiré de cet état violent par la voix bien connue de ma mère qui m'appelait.
Je courus à la porte du grenier.
« Que voulez-vous, ma mère? que voulez-vous?
dis-je.
— Que tu ne pleures pas ainsi, enfant, dit-elle; tu me fais mal.
— Vous étiez donc là ?
— Oui.
— Je ne pleurerai plus, ma bonne mère, je vous le promets.
— Si ton père n'avait emporté la clef du grenier, je prendrais sur moi de l'ouvrir ; mais il reviendra bientôt, et jeté ferai délivrer.
— Oh! merci, ma mère, merci, m'écriai -je, je vous aime! »
Le tambour se fit entendre de nouveau : la Distribution des prix était terminée ; on reconduisait le sous-préfet.
Ma mère me quitta brusquement.
Je me replaçai à la lucarne.
La colonne s'était débandée à partir de la sous* préfecture, et mes condisciples arrivaient en désor* dre, les uns les mains chargées de livres et la tête ceinte de lauriers, les autres les mains vides et la mine attrapée. Mais j'eus beau chercher Sauvageol dans celte turbulente cohue, je ne pus l'y découvrir. Où était'il? Qu'était devenue Méniquette? Que ne rentraient-ils à la maison, puisque tout était lîni?
Enfin, à force de braquer mes yeux dans toutes les directions, j'aperçus Adrien! Il marchait entre son père et mon oncle Savignac dans un petit groupe isolé. Mon oncle le curé, tout roidi dans sa soutane des dimanches, s'avançait grave et morne; tandis qu'Antoine Sauvageol, sans respect pour ses nobles insignes de maire, montrait les poings à son fils et 'paraissait lui parler avec une extrême animation. Évidemment, le principal n'avait pas plus épargné Adrien auprès de son père qu'il ne m'avait épargné
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auprès du mien. J'éprouvai un mouvement de satisfaction intime indicible : il est si doux, quand une accbsation pèse sur nous, de ne pas nous sentir seul criminel 1 Lâche subtilité de noire égoïsme^ on dirait que la faute dont nous sommes coupables perd de sa gravité pour avoir été commise par un plus grand nombre.
Je ne quittai pas Adrien des yeux , et , pouvant mieux, d'un instant à l'autre Juger de son attitude, je fus confondu de l'air calme, presque insouciant, avec lequel il essuyait la colère paternelle. Que se passait-il donc dans cette têle dure, ouverte seule* ment aux idées de vagabondage et de vie en plein air?...
Derrière les Sauvageol et mon oncle venaient Dominique Ortios, sa fille et mon père. Méniquette causait avec mo4i père, dont le visage paraissait moins sévère, moins rembruni. Je ne sais pourquoi j*eus ridée que la jeune fille demandait ma grâce. De qui en effet pouvait-elle parler en ce moment, sinon de moi ? Je la vis tout à coup lever la main : peut-être élait-ce simplement pour indiquer qu'on était arrivé à la porte, mais son geste me parut une supplication. « Oh! pensai-je, mon père ne résistera pas aux prières de Méniquette, et bientôt je serai libre ! » On entrait dans la maison. Le cœur gonflé d'espérance, je quittai la lucarne et allai vers la porte du grenier, ra'attendant à la voir s'ouvrir à
chaque instant.... Pourtant l'escalier restait silencieux. Quoi I Méniquette n'avait pu obtenir mon pardon! Mais alors que faisait ma mère?...
Avec la nuit, qui commençait à envahir le grenier, déjà très-chétivement éclairé par son unique lucarne, je sentis sourdre en moi mille pensées mauvaises. Ma rage, apaisée par les purifiantes émotions de l'amour naissant, regagnait son niveau et allait bientôt déborder. Que ferais-je? tout pour fuir ma prison. Du reste, qui sait si Méniquette ne profiterait pas de la fraîcheur du soir pour retourner à Octon? Elle allait peut-être partir, et je ne la verrais pas ! Malgré une irritation nerveuse toujours croissante, je me morfondis encore pendant plus d'une heure à la porte, tantôt collant mon oreille à la serrure, tantôt regardant avec efi'roMes grandes ombres qui s'allongeaient dans le* grenier de plus en plus noir. Enfin, ma bouillante nature n'y tint plus. Aussi vivement stimulé par la peur que harcelé par la pensée de mon abandon, j'appelai ma mère :
« Ma mère ! m'écriai-je d'une voix étranglée par le désespoir, ma mère I »
Gomme personne ne bougeait dans la maison, par un mouvement dont j'eus à peine conscience, je décrochetai l'arc-boutant qui bandait la porte, me disposant à faire céder la serrure ou à la faire sauter. La porte, vivement secouée , s'ouvrit, mais je me trouvai nez à nez avec mon père.
« Eh bien, monsieur, que signifie tout ce vacarmie ? demanda-t-il.
— Je veux sortir d'ici !
— Attendez que je vous y autorise , s'il vous plaît. »
Il me repoussa rudement dans l'intérieur du grenier, au moment où je cherchais à me couler entre le jambage de la porte et lui pour m'échapper.
« Je m'en irai tout de mêmel » m'écriai-je exaspéré.
Et, par un élan d'une audace et d'une rapidité inouïes, je passai la tète et les épaules par la lucarne toute grande ouverte, prêt à me précipiter dans la rue.
En cet instant horrible, la main de mon père s'abattit sur moi, me saisit et m'enleva.
Nous n'échangeâmes pas une parole; nous descendîmes l'escalier du grenier sans même nous regarder, mon père me tenant toujours étroitement serré au collet. - ■
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« mon Dieul que l'arrive-t-il, Augusle? s'écria ma mère en nous voyant paraître.
— Cet enfant nous fera mourir de chagrin ! dit mon père.... Tiens, je te l'abandonne, je ne veux plus m'aviser de lui.»
Il me lâcha.
« QuVt-il donc fait? parle!
— Le malheureux a essayé tout à Theure de se jeter par la lucarne 1 »
En articulant ces mots, il se laissa tomber sur une chaise. Je le regardai; il était liorriblement pâle. On s'empressa autour de lui.
J'ai honte de l'avouer, mais la scène altendrissanle qui se passa entre mon père terrassé î ar ma résolution et ma mère tout en larmes me laissa froid. Mon cœur était trop déchiré, trop méconnu, pour qu'il lui fût possible de s'émouvoir. Debout contre la porte, je restai là, voyant tout d'un œil indifférent, entendant tout, jusqu'aux sanglols de ma mère,
avec les oreilles d'un étranger. Rien ne rend sourd aux sentiments comme une.trop grande rigueur; et Ton avait élé cruel envers moi. Que mon père, en arrivant de Lyon, m'eût fait des reproches, il le devait ; qu'il m'eût puni môme avec mesure, c'était son droit et son devoir. Mais il est des tempéraments nerveux, maladifs, qu'il ne faut jamais pousser à bout, et mon père, nature sanguine et fougueuse, en m'enfermant dans le grenier, en menaçant de faire de moi un manœuvre, avait dépassé le but. Bans l'état de surexcitation où sa brutalité m'avait mis, moi, enfant délicat et sensible, qu'une parole tombée du cœur eût dompté, vaincu, fait pleurer, je devenais tin enfant dénaturé.
Enfin, ma mère s'approcha de moi toute tremblante.
« Julien! me dit-elle d'un air navré, quelle peine tu nous fais à tous !
— La faute n'en est pas à moi, répondis-je sèchement.
— Tais-toi, mauvais 1 et viens demander pardon à ton père.
— Pourquoi voulez-vous que je lui demande pardon ?
—• Yiens ! te dis-je.
— Jamais!
— Méchant enfant! murmura ma mère dépitée.
— Ce n'est pas moi qui suis méchant, répliquai-je avec sang-froid, vous le savez bien.
— C'est moi, alors ! -dit mon père, me regardant avec des yeux où la fureur s'allumait de nouveau.
— Oui, c'est vous! j
Je n'avais pas prononcé ces trois mots, que mon père m'avait terrassé à ses pieds.
« Tuez-moi ! m'écriai-je dans le paroxysme de la rage, tuez-moi 1 mais ne comptez pas que je vous demande jamais pardon ! ^
Avant qu'il eût levé la main, mon oncle Savignac, redoutant pour moi les effets de son emportement vraiment formidable, l'avait saisi à bras le corps, et, par une étreinte énergique, le rendait incapable de tout mouvement.
« Ma belle-sœur, dit mon oncle, emmenez ce petit misérable. Désormais, il réglera ses comptes avec moi, non plus avec son père. »
Je m'esquivai vivement sans attendre ma mère, dont je n'eusse pas supporté les réprimandes.
J'errai longtemps à travers les rues, sans but, marchant devant moi pour marcher. J'avais la tête perdue. Le hasard m'ayant conduit du côté de Campestre, l'idée folle me traversa l'esprit d'aller à TEscandorgue. « Le pâtre de Grangelourde me permettra bien de coucher dans une de ses élables, » pensai-je. Heureusement j'étais peureux, et l'obscurité, qui bientôt allait êlre complète, m'empêcha de
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donner une suite immédiate à mon dessein. Ëvidemment, il ferait nuit noire avant que je fusse arrivé à. la Baraque-des-Pous. Mais que devenir?...
N'osant regagner la maison, où ma brusque disparition et mon absence trop prolongée constituaient contre moi denouveaux griefs, j'entrai dans le Parc, déterminé à y attendre le lever du jour, couché sous quelque arbre, et à gagner le lendemain les hautes plaines. « Bahl je me louerai comme aide-berger dans quelque ferme, » me dis-je.
Tant que mes yeux , que le sommeil avait une peine infinie à fermer, aperçurent quelques promeneurs dans les allées très-assombries du Parc, je mis un certain courage à demeurer parfaitement immobile au pied du marropnier que je m'étais choisi pour abri. Mais quand, avec le dernier coup de neuf heures, qui s'envola tristement des vieilles tours de la cathédrale, le pas du dernier Lbdévois oisif eut franchi la porte du Parc, je ne pus m'empécher de me hisser sur la pointe des pieds et de regarder de tous côtés. Décidément, j'étais bien seul. Au lieu de me recoucher sous le marronnier, je m'assis sur un des larges perrons de la promenade, troublé, inquiet, palpitant. Malgré moi, l'idée de l'isolement où je me trouvais m'épouvantait. Je luttai vaillamment contrôla peur qui m'envahissait de plus en plus intense, et longtemps encore j'eus assez de force pour promener mes regards dans
toutes les directions." Mais bientôt, effrayé par les formes bizarres que la lune donnait à toutes choses autour de moi, je n'osai plus lever les yeux. Pétrifié, je restai vissé au banc de pierre de la promenade, le front bas et les membres roides. Le cœur me battait dans la poitrine au point d'en étouffer la respiration. Un ramier qui s'agita soudainement dans les arbres me fit dresser les cheveux sur la tôte. Encore une heure de cette accablante solitude, et je deviendrais fou certainement. Tout mon corps était engourdi; je ne pensais pas. De temps à autre seulement, avec la rapidité de l'éclair, cette idée illuminait mon cerveau : Il faut fuir ! Mais, sentant mes jambes comme paralysées, je ne pouvais songer à faire un pas. D'ailleurs, pour m'en aller, je n'avais que deux chemins, tous deux également effrayants. Si je suivais la grande allée, je pouvais être appréhendé au collet par cette bande de voleurs que je voyais accroupis auprès du jet d'eau, et jeté dans le grand bassin; si, au contraire, pour gagner la porte du Parc, je m'enfonçais sous les massifs de marronniers, que ne pouvait-il pas m'arriver de funeste dans des ténèbres aussi noires? Des deux côtés mon imagination, qui voyait des voleurs dans d'innocents groseilliers, me montrait le passage comme formidable. Enfin, harcelé par d'inimaginables terreurs, n'y tenant plus, j'étais au moment de tomber peut-être évanoui, peut-être mort, le long du perron
auquel mes mains crispées par la fièvre me retenaient fortement accroché, quand, dans le silence de celte effroyable nuit , s'éleva tout à coup une voix. Je tressaillis : c'était la voix de ma mère!
« Julien! Julien ! criait la pauvre femme, courant de tous côtés comme folle.
— Ma mère! ma mère! » répondis-je.
Elle vola vers moi.
« Oma mère! » balhutiai-je.
Je Tétreignis avec la rage du noyé saisissant au fond .de Teau le bras sauveur.
« Qu'as-tu, mon enfant ? qu'as-tu ? murmura-l-elle à cet embrassement désespéré.
— J'ai peur! allons-nous-en, j'ai peur ! »
Nous quittâmes le Parc, ma mère presque lieureuse, me couvrant le visage de baisers et de larmes, — elle m'avait cru perdu, — moi tout frémissant encore à la pensée du danger que j'avais couru; car les voleurs restaient toujours étendus autour du grand bassin.
Nous arrivâmes à la maison; elle était vide. Ma mère m'apprit que tout le monde était sorti pour me chercher, que mon père, mon oncle, les Sauvageol et xMéniquette même parcouraient la ville dans tous les sens. Comme ndus nous disposions à envoyer des voisins à leur rencontre pour leur annoncer mon retour, Adrien parut; il était dépêché
par tous les chercheurs, réunis devant la cathédrale. Adrien repartit, porteur de la bonne nouvelle.
Malgré les vives instances de ma mère, qui me pressait d'attendre mon père, me répétant qu'il m'avait pardonné, qu'il ne me ferait aucun reproche en rentrant, je demandai à aller me coucher tout de suite.
c Gomment, sans souper? me dit-elle.
— Je n'ai pas faim, » répondis-je.
Elle me bourra les poches de friandises, et je montai dans ma chambre.
J'étais depuis un instant dans mon lit, croquant mes provisions le plus tranquillement du monde, quand j'entendis un pas lourd gravir l'escalier. Je ramenai mon drap, fermai les yeux et me mis à ronfler.
« Tu dors déjà, Julien? demanda la voix de Sauvageol.
— Comme toi à peu près, lui dis-je, ouvrant des yeux démesurés.
— Sapristi! ça ne tourne pas bien pour nous aujourd'hui.
— Tu veux dire pour moi, je suppose, murmurai-je avec amertume.
— Crois-tu donc que mon. père m'ait épargné?
Tu ne sais donc pas qu'il m'a pour jamais retiré dy collège, qu'il va me mettre à la charrue en arrivant
JULIEN SAVIGNAG. 49
à Octon? C'était bien la peine de m'envoyer à Lodève pour quatre moisi...
— Cependant, en revenant delà Distribution, tu n'avais guère l'air ému de ses reproches.
— C'est que, maintenant, j'aime mieux demeurer à Octon que revenir à Lodève après les vacances.
— Pourquoi donc?
— Tu es un enfant encore; je te conflerai cela plus tard, quand ta moustache piquera comme la mienne.
— Et moi, je veux le savoir tout de suite! m'éeriai-je, bondissant hors du lit et saisissant rudement Adrien au collet.
— Tu es donc enragé aujourd'hui ? dit l'Octonais, se débarrassant de moi. A quoi pourra te servir de savoir que je ne désire pas revenir à Lodève parce que Méniquelte n'y revient pas?
— Cela pourra me servir à te haïr, car je te déteste déjà !
— Tu aimes donc Ménîquette, toi?
— Oui, je l'aime! »
Sauvageol partit d'un gros éclat de rire. Je me sentis blessé, et m'élançai contre lui les poings serrés. Mais avant que j'eusse pu lui assener le moindre coup, il m'avait passé l'un de ses bras robustes autour du corps et couché sur mon lit.
« Julien, me dit-il, si tu ne restes tranquille, j'appelle ton père. »
50 JULIEN SÀVIGNAG.
Cette menace détendit mes nerfs à Tinstaot Je me replongeai dans les draps; mais je ne sais combien de fois» avant de m'endormir, je me retournai vers mon riTal, lui criant :
« LAchel làchei tu es un lAche ! >
QC^o::^
JOLIEN SAVIGNAC. 51
Je dormais peut-être depuis une heure, quand je m'éveillai en sursaut : j'avais eûtendu une porte s'ouvrir et se refermer violemment. Je m'assis sur mon séant pour me convaincre que je ne révais pas. A mon grand étonnement, je vis im long jet de lumière se profiler^ brillant et joyeux, sur le carreau de ma chambre. Ce rayon perdu, que je crus un moment projeté par la lune à travers mes rideaux, partait d'une porte légèrement enlre-bàillée à côté du lit de Sauvageol, et donnant accès à une petite pièce où couchait mon oncle Savignac quand il passait la nuit à Lodève. Je reconnus mon oncle, arpentant, selon son habitude, sa chambre en récitant le chapelet; mais il më sembla, ce soir-là, que son pas était moins régulier, plus saccadé. Évidemment les émotions de la journée bouleversaient le pauvre homme. 11 s'arrêta brusquement.
« Je te répète, Auguste, dit-il, qirè ce n'çst pas
par la violence que tu auras raison du caractère de Julien. »
Quoi I mon père était avec lui, et ils s'entretenaient demoilJe retins mon souffle et devins tout oreilles.
« Je ne partage pas ta conviction, répondit mon père.
— Si tu persistes à mener cet enfant au chantier de Brunet, avec la nature que j^ lui connais, et qui vient d'éclater tout entière à nos yeux, il est capable de se précipiter du haut des échafaudages dans l'Ergue.
— Mais si je né lui tiens pas parole, Julien va se moquer de moi, et n'en deviendra que plus ingouvernable.
— Je crois, au contraire, que ton enfant te saura gré d'oublier tes menaces. As-tu jamais essayé de l'indulgence avec lui? »
Mon père ne répondit pas.
« Essayes-en. Julien a du cœur.
— Je ne m'en suis pas aperçu tantôt.
— Demande à ta femme.
— Ohl elle le gâte, elle.
— Elle l'aime!
— Et tu crois donc que je ne l'aime pas, moi ? s'écria mon père, faisant explosion.
— Je crois que tu ne sais pas Taimer, »
Il y eut un long moment de silence ; mon oncle reprit sa promenade.
c Hélas ! dit enfia mon père, dont la voix avait soudain perdu toute son âprelé, il est bien possible, en effet, que j'aie la main un peu rude pour élever Julien. Je le reconnais, François, je suis trop violent. Mais que faire devant un entêté pareil?.... Comme cet enfant a changé pourtant! Qui eût dit, à le voir si caressant, si doux, quand il était petit, qu'un jour il aurait ce caractère indisciplinable?
— C'est ton caractère qui a fait le sien. Tu t'es toujours montré à lui comme un Jupiter armé de ses foudres.
— Comment alors avoir raison de cette nature sans cesse en révolte? murmura mon père, chez qui l'émotion allait croissant.
— Il y a un moyen. Demain, au lieu de parler de Brunet et de son chantier, tu diras à Julien que, malgré ses torts énormes, tu n'as pas perdu toute confiance en lui; que tu le sais vif, emporté, mais que tu le sais bon aussi et que tu lui pardonnes le passé. Là-dessus, tu l'embrasseras. L'œuvre ainsi commencée, je la terminerai moi-même à Octon.
— AOctonî
— N'ai-je pas dit à Julien que, désormais, c'est avec moi qu'il réglerait ses comptes? Je l'emmène à Octon.
— Pour l'y garder?
— A moins que tu ne t'y opposes.
— Et tu rélèveras, toi?
— ressayerai ma méthode, je la crois meilleure que la tienne.
— Cher ami I » dit mon père d*une voix profondé-" ment altérée.
Je n'entendis plus une parole. La porte de la chambre de mon oncle s'ouvrit, se referma, et tout autour de moi rentra dans le silence habituel.
Cependant la résolution de mon oncle ayant incliné ma pensée vers Méniquette, je m'abandonnai tout entier à la joie de partir pour Oclon. Je ne pus me rendormir. Jusqu'au matin, je savourai l'idée délicieuse de ne pas être séparé de Méniquette. — Certainement je n'eusse pas vécu sans elle, me disais-je tout enivré. — Oh ! que de remerdments, de mon cœur débordant, s'envolèrent vers mon oncle Savîgnacl Une parole de lui avait changé toutes les conditions de mon existence. A Lodève, je fusse mort d'ennui; à Octon, je vivrais de ma pleine vie. Ma tête se perdit dans mille projets admirables : — Chez mon oncle, je travaillerais, je serais obéissant, docile, je ferais des miracles! Ni lui, ni sa gouvernante, la vieille Zabeth, n'auraient jamais à se plaindre de moi. Je devais les étonner par des qualités inconnues. Je me sentais déjà pour eux des trésors de tendresse Quel heureux revirement de ma destinée !
Les draps me brûlant le dos, je me levai avant
Adrien. Je descendis. Mon père, ma mère et mon oncle étaient seuls. Je balbutiai un bonjour.
« Bonjour, Julien, » me répondit mon père.
11 me tendit affectueusement la main.
Je tombai à ses genoux.
« Mon père, lui dis-je, je vous ai gravement offensé hier, je vous en demande pardon, et je vous promets »
Je ne pus ajouter un mot de plus, j'éclatai en sanglots. Mon père, confondu de ma soumission, me releva et m'étreîgnît dans ses bras à m*étouffer. Ma mère pleurait.
« Julien, me dit mon oncle dont l'émotion était visible, ce que tu viens de faire est bien ; tu es un noble enfant. »
Il m'embrassa.
« Maintenant, ajouta-t-il, il faut tout à fait changer de vie. Voyons, y es-tu résolu?
— Oh! oui, mon oncle, j'y suis bien résolu I
— Si tu me promettais d'être moins dissipé, plus studieux, peut-être t'emmènerais-je à Octon. Tu ferais ton éducation au presbytère.
— Ohl emmenez-moi, mon oncle, m'écriai-je les mains jointes, emmenez-moi ! je travaillerai, je vous le jure I
— Allons, ma belle-sœur, faites le pacpiet de ce garçon, » dit-il.
En ce moment, entrèrent Antoine Sauvageol, Or-
tios et Méniquette; ils étaient prêts à partir. Les mules, bâtées et bridées, stationnaient à la porte.
On n'attendait plus qu'Adrien. Son père alla l'arracher vigoureusement du lit. Il parut enfln; ses joues suintantes et ses cheveux hérissés attestaient l'impatience d'Antoine Sauvageol, qui n'avait laissé à son fils ni le temps de se laver, ni celui de se peigner, deux opérations fort insignifiantes aux yeux des paysans de la plaine de Salagou. Orties prit sa fille en croupe, Adrien se hissa derrière son père, mon oncle m'assit commodément sur les coussinets d'une vaste selle, enfourcha, et la caravane se mit en marche.
La cure est située tout au fond du village, au bord du petit ruisseau clair du Salagou. C'est un vaste bâtinoent neirâtre, au toit recouvert d'ardoises lourdes et grossières. La vigne vierge, la clématite, le lierre, dont les desservants, dans nos contrées méridionales, tirent un si intelligent parti pour égayer leurs demeures ou cacher des crevasses que Tadministration est toujours trop lente à fermer, ne suspendirent jamais leurs rameaux verts audessus des vieilles portes à plein cintre du presbytère d'Octon. N'ayant trouvé aucune plante en prenant possession de la paroisse, mon oncle ne songea pas à en faire semer. La grande muraille nue, avec ses mille lézardes, ses taches de moisissure, ses verrues de mousse, convenait du reste à sa nature sévère et méditative. Les fleurs eussent été un luxe que son humeur austère n'eût pu tolérer longtemps.
On arrive à la cure par un étroit passage pratiqué
58 JUUEN SAVIGNACe
entre Téglise et le cimetière, et on y entre par le premier étage; car, n'ayant pas été bâtie sur un plan de terrain uniforme, tout le côté nord de la maison reste profondément «nfoui. Devant la porte principale, se développe une large allée, où mon oncle lit journellement son bréviaire, et au bout de laquelle verdoie une petite prairie artiflcielle appelée les Barres. Cette prairie et un potager, le long du ruisseau, constituent tous les biens*fonds de la cure.
Zabeth attendait mon oncle avec impatience.
« Vous auriez pu, il me semble, rentrer à Octon hier au soir, lui dit-elle d'un air de reproche.
— Non,-Zabeth; mon frère était à Lodève, et j'ai eu à causer longuement avec lui.
— Et pourquoi amenez-vous cet enfant par ici ? ■—Pour le garder chez nous.
— Pour le garder chez nous ! Jésus-Maria, nous sommes si riches, en Vérité!.... Vous croyez donc que je vais soigner Julien, moi?
— Certainement, je le crois.
— Et ma chèvre, monsieur le curé, ma pauvre Bly!
— Vous la vendrez.
— Que je la vende I Dieu du ciel, une chèvre qui nous a fait trois chevreaux cette année, et qui donne du lait comme une vache, la vendre!.... *
— Voyons, Zabeth, interrompît mon oncle, faites
déjeirner cet enfant, il doit avoir faim ; voilà neuf heures qui sonnent, je vais dire la messe. »
Il sortit.
« Il doit avoir faim, cet enfant, il doit avoir faim, marmotta Zabeth se parlant à elle-même en allumant un sarment dans le foyer; pourquoi alors ne pas le laisser à Lodève, où sa mère Tauraîl fait déjeuner? Pardi! je n'avais pas assez de besogne ici peut-être, il me fallait encore ce surcroît. — Est-ce que tu aimes la saucisse, Julien? me demanda-t-elle brusquement.
— Donnez-moi ce que vous voudrez, Zabeth, répondis-je tout tremblant.
— Mais, cher petit, dit-elle, me prenant les mains dans les siennes par un mouvement tout affectueux, je veux que tu manges ce que tu aimes.
—J'aime tout.
— Il aime tout, ce garçonnet, il aime tout, reprit Zabeth monologuant de nouveau, et puis, si je ne lui s^ers pas quelque chose à son goût, il me le
plantera au fond de l'assiette Ah! mon Dieu,
mon Dieu! quelle idée a eue M. Savignac d'amener cet enfant à la cure I J'étais si tranquille avec ma chèvre, moi!.... Allons, bon, voilà que maintenant j'aurai trois lits à faire 1. ... »
Elle me regarda.
« C'est égal, continua-t-elle, il est gentil. »
Elle posasur le gril un long morceau de saucisse.
< Eq auras -tu assez» Julien? me demandat-elle.
—Oh ! beaucoup trop, Zabeth.
— Comment, beaucoup trop! Est-ce que tu crois que je veux te voir maigrir chez nous? Ne commence pas à faire la petite bouche, entends-tu, Julien, car nous nous brouillerions.
— Nous sommes alors amis, Zabeth ? dis-je, sentant tout mon cœur délicieusement s'épanouir.
— Tu crois donc qu'il n'y aura, ici, que ton oncle pour t'aimer?
— bonne Zabeth I » m'écriai-je.
Je lui sautai au cou.
« Va-t'en, va-t'en 1 murmura-t-elle toute honteuse de laisser voir les larmes dont ses yeux étaient pleins.
— Excellente Zabeth! insistai-je avec celte adorable càlinerie de la voix et du geste seule connue des enfants.
— Je n'exige pas que tu me caresses tant que ça, car je te gâterais trop, moi, et ton oncle pourrait se fâcher.
— Est-ce qu'il est méchant, mon oncle?
— Il est sévère, et voudra que tu sois obéissant et appliqué à tes devoirs.
— Mais il ne m'empêchera pas de vous aimer, Zabeth? dis-je, sentant déjà que ma mère me manquait.
— Aime-le, lui d'abord; moi, je serai toujours contente. »
Elle disait vrai; pourvu que mon oncle fût honoré, glorifié, aimé, elle se déclarait satisfaite. Jamais on ne vit dévouement plus entier, abnégation plus absolue. Ge qui ne touchait qu'elle était toujours insignifiant aux yeux de Zabeth ; mais, s'il s'agissait de M. le curé, le moindre fait acquérait aussitôt la plus énorme importance. Depuis plus de vingt ans qu'elle était au service de mon oncle, Elisabeth Preillon n'avait cessé de s'immoler non-seulement à sa volonté, mais à son moindre désir, et, dans cette immolation volontaire, on le voyait, elle puisait d'indicibles jouissances. Un geste de son maître eût fait marcher, comme les martyrs, cette sublime créature à travers les flammes. Zabeth avait soixante ans, et dans son attachement pour mon oncle, âgé de quarante-cinq seulement, respirait quelque chose ir de maternel. La femme est toujours la même, en haut comme en bas de l'échelle sociale, protectrice, aimante, consolatrice. Aussi il fallait voir avec quelle bonté, quelle douceur, mon oncle parlait à sa gouvernante! Cette vieille femme seule possédait le secret de le dérider, car mon oncle Savignac ne riait jamais.
En peu de jours, je devins tout à fait l'enfant gâté de Zabeth. Elle ne pouvait pas plus se passer de moi que je ne pouvais me passer d'elle Mon oncle
62 JUUËN SAVIQNAG.
m'ayant aoocNrdé un mois de yacances pour faire, disait-il, la connaissance du pays et me remettre les esprits, je suivis, toutes les après-midi, Zabeth dans les bois de diÂtaigniers où elle allait garder Bly. L'enfant a besoin des caresses de la femme pour grandir moralement, et les recherche avec avidité. Du reste, chaque jour, je voyais Méniquette, dont la maison était attenante au presbytère. Quand elle ne passait pas la soirée à la cure avec son père, elle y passait sûrement la journée, soit pour aider la vieille Zabeth, accablée de besogne depuis mon arrivée, soit pour raccommoder le linge de Téglise, car, dès le lendemain de son retour d'apprentissage, mon oncle l'avait pri^osée à la sacristie. Quant à Sauvageol, ses visites au presbyte étaient rares, et je n'en étais pas fâché. Me croyant l'uniqifê préoc*cupation de la jeune sacristine, je n'eusse jamais invité Adrien à venir chez nous^ de crainte que sa présence ne (Avertit Méniquette de ma pensée. Dans les excursions même que je faisais à travers champs, — j'aimais à vagabonder dans la campagne, — je me gardais fort de m'aventurer du côté des terres de mon ancien ami : j'aurais pu le rencontrer, et peut-être m'eût-il suivi jusqu'à la cure.
Mon oncle, qui, pour mieux étudier mes véritables instincts, m'avait jeté la bride sur le cou, et me laissait folâtrer librement aux alentours du village, en compagnie de Zabeth, comme un poulain en cùm^
JULtËK SAVIGNAG. 63
pagnie de sa pouliche» remarqua le peu de soin que je meUais i attirer Adrien à la maison, et n^ demanda si utous étions brouillés. J*eus Thypocrisie de répondre que j'en voulais à Sauvageol de tout le chagrin que j'avais causé à mon père, car c'était lui, lui seul, qui, après m'avoir autrefois attiré à l'Escandorgue, avait fini par faire de moi l'élève le plus dissipé du coUége. Ge mensonge donnait un solennel démenti à la sagesse des nations, entêtée à croire que la v^ilë sort de la bouche des enfants ; mon oncle, néanmoins, parut satisfait de mes raisons et ne me reparla plus d'Adrien.
Entre Zabeth, qui me gâtait en maugréant toujo(urs, et Méniquette, qui, devenue moins timide par des rapports quotidiens, riait maintenant et s'amusait avec ii»>i, ma vie s'écoulait douce et rayonnante comme un rêve. Dans ce bonheur pénétrant je n avais pas oublié ma mère; mais Zsr beth, malgré des rebuffades où son cœur n'enti^t pour rien, la remplaçait si bien auprès de moi, qu'involontairemeiQt ma pensée restait presque tout entière à Octon. Malheureusement la destinée de Teafant est la même que celle de l'homme. Ils peuyent bien, l'un et l'autre, dans ce morne désert de la vie, poser un instant le pied dans le Jardin des Délices, ils n'y séjourneront pas. A quelque âge qu'on la prenne, la pauvre créature humaine est vouée à la peine, au travail, au chagrin. Elle portii
bien le ciel dans son âme, mais elle porte l'enfer dans son corps, et c'est le corps, ici-bas, avec ses ignobles appétits, qui triomphe toujours des aspirations divines de l'esprit!
Mon oncle fut l'ange implacable qui me chassa du Paradis terrestre. Il vint un soir dans la petite alcôve où Zabeth avait dressé mon lit de sangle, et m'annonça que, mon mois de vacances étant expiré, je commencerais à travailler dès le lendemain... Travailler! Pourquoi travailler?... En proie à mille préoccupations, je ne m'endormis que bien avant dans la nuit.
A cinq heures, mon oncle me réveilla. Jamais on ne m'avait tiré du lit si matin. Je m'habillai de mauvaise grâce et suivis mon bourreau. A mon grand étonnement, sur la table du salon, où jusque-là je n'avais vu que d'énormes in-folio de théologie, avaient été déposés tous mes livres classiques du cqjlége. Comment et quand étaient-ils arrivés de Lodève, où je ne les avais pas vu emballer le jour de mon départ ? je ne pus me l'expliquer. Le fait est qu'ils étaient tous là, ces tristes compagnons' de ma paresse, montrant leurs pages maculées d'encre, leurs couvertures recoquevillées et écornées en maints endroits.
Mon oncle me fit signe de me mettre à genoux; j'obéis, et il récita la prière. Nous nous assîmes enfin. Il me dit :
« Julien, il te fâche un peu de te lever à cinq heures Je le comprends et ne t'en veux pas du visage refrogné que tu me montres ; mais je ne pouvais, sans manquer à tous mes devoirs, laisser plus longtemps fa vie livrée au hasard de tes caprices. J*ai eu besoin de te voir complètement libre pour te juger, pour faire la connaissance intime de ton âme, et, durant un mois, tu n'as obéi qu'à ta fantaisie. Maintenant, je te connais tout entier, et le moment est venu d'obéir à la discipline. Du reste, ne t'effraye pas de ce mot, mon enfant ; la discipline d'Octon sera moins rude pour toi que celle de Lodève, parce qu'elle sera plus conforme à ta nature. Dans un collège, — tu es trop raisonnable pour ne pas le comprendre, — on ne peut faire une règle pour chaque élève; quelque différence, quelque incompatibilité qui existent entre les caractères, les intelligences, la même règle abaisse nécessairement son niveau sur toutes les tètes. Mais, ici, tu es seul, et, m' occupant d'un plan d'éducation pour toi, je devais l'approprier à tes instincts particuliers. C'est ce que j'ai fait. Je sais, par exemple, tout le plaisir que tu éprouves à courir les champs ; je ne songe pas à t'en priver. Le grand air vivifie le corps, repose l'âme, et tes études ne t'empêcheront point d'aller le respirer à loisir. Y compris le temps des classes que je te ferai régulièrement, tu ne travailleras jamais plus de trois heures le matin et trois 420 5
heures l'après-midi ; le reste de la journée t'appartiendra, et tu en disposeras à ta guise. Le jeudi même, jour exceptionnel pour les enfants, tu travailleras seulement jusqu'à midi. Je ne parle pas du dimanche; une fois la messe et vêpres entendues, tu seras libre. Voyons, es- tu satisfait de ce programme ?
— Oui, mon oncle, répondis-je tout ému, et je suis prêt à vous obéir en toutes choses.
— C'est bien parler, mon enfant... Maintenant, songe qu'il est deux points du- règlement à l'observation desquels je tiens avant tout : ce sont ceux du coucher et du lever. Sur tous les autres, tu pourras me trouver tolérant ; mais sur ceux-là je me montrerai toujours implacable. Celui qui ne sait ni à quelle heure il se couche, ni à quelle heure il se lève, n'est bon à rien, ne fait rien, n'arrive à rien.-. Prends tes livres. »
Il me marqua mon travail*
Certes, je ne sais pas jusqu'à quel poinl était recevable la traduction que je fls d'un paragraphe de la vie de Thémistocle, de Cornélius Népos. Je n'hésite pas à croire qu'elle était, comme toujours, bourrée de contre-sens. Mais mon oncle, différant en cela des pédants de collège, lesquels répondent à l'ineptie de Télève par une absence complète de dignité, ne se troubla pas. Il écouta attentivement mes platitudes, et ne m'appela ni butor, ni croûton, ni âne bdté. Tout au contraire, quand il fallut relever mes fautes, il fit des efforts pour donner à sa voix, naturellement âpre et dure, des inflexions plus douces, et, finalement, me persuada que ma ver* sion n'était point mauvaise.
Du reste^ quelque absurde et niaise que, dans ma traduction, j'eusse rendue la conduite de Thémistocle à Salamine, il y eût eu de l'injustice à mécon- Dattre mes efforts. Stimulé par les paroles de mon oncle, j'avais ouvert mes livres avec un incroyable
68 ' JULIEN SAVJGNAG.
courage. Certainement, jamais je n'avais lu une phrase latine avec Tattention soutenue que je venais d'y apporter dans cette matinée mémorable ; jamais je ne m'étais senti un aussi vif désir d'en deviner le vrai sens. Si mon oncle, observateur moins pénétrant, au lieu de traiter mes faiblesses avec cette cordiale indulgence, eût, comme 'mon professeur de sixième, crié, tempêté, juré, j'eusse fait à Octon ce que j'avais fait à Lodève, c'est-à-dire je n'eusse absolument rien fait. Au moindre mot qui m'eût prouvé qu'on méconnaissait mon application, mon cœurl je serais retombé dans mes anciennes violences; Tempête eût reparu. Il fallait ne fournir aucun aliment à mon caractère Irritable, et le dominer tout entier par l'affection. C'est ce que nion oncle comprit admirablement durant cette première leçon, qui pouvait tout sauver comme tout perdre.
La classe finie, mon mattre m'annonça que j'étais libre jusqu'à midi, heure du dîner.
« Va courir où tu voudras, dit-il, mais sois ici à V Angélus.... Pourtant, ajouta-t-il finement, si tu voulais, avant ta promenade, me servir la messe, outre que tu ferais une œuvre agréable à Dieu, je ne serais pas obligé de déranger un enfant de l'école. »
Ne rien exiger de moi était le moyen de tout obtenir, et je répondis à mon oncle que ce me serait un véritable bonheur de remplir chaque jour à l'autel ce léger office.
JUUBN SAVIGNAC. 69
« Je puis donc compter sur toiî
— Oui, mon oncle, comptez sur moi. »
li sortit, et une minute après sonna le premier coup de la messe.
< Allons, déjeune, petiot, puisque tu as travaillé, » me dit Zabeth m'oflrant une côtelette préparée tout exprès pour moi. '
Je ne me fis pas répéter l'invitation. Je m'assis et me mis à dévorer comme un loup.
« Ce pauvre petit 1 se dit Zabetlv, qui, plantée debout devant moi^ suivait avec une sorte de plaisir contenu le jeu énergique de mes mâchoires, comme il a faim, comme il a faim I Je disais bien, hier, à M. le curé que faire lever notre enfant à cinq heures et ne lui servir son déjeuner qu'à neuf, c'était vouloir exposer sa santé.... Mais quand il a une idée en tête, M. Savignac, il ne l'a pas au talon. Enfin, nous verrons si Julien pourra supporter longtemps cette vie.... Oui, mais s'il tombe malade? Ahl pour ça, si M. le curé croit que je le souffrirai, il se trompe joliment, joliment il se trompe ! Il ne devait pas mener son neveu chez nous, si c'était pour l'y voir dépérir.... »
Elle s'interrompit, alla ouvrir toute grande l'armoire de la cuisine, et revint vers moi tenant à la main un long rouleau de papier.
t Julien, me dit-elle, voici un saucisson que je vais placer sur l'étagère de ta chambre ; je mettrai
70 JUUEN SAVIGNAC.
un couteau à côté, et, tous les matins, tu en mangeras une rouelle avant de commencer ton travail. Ton oncle ne s'apercevra de rien, sois tranquille. De cinq à neuf heures, la séance est trop longue pour toi ; je ne veux pas que tu restes à jeun si longtemps.
— Mais Zabetb, mon oncle ne mange jamais avant midi, lui.
— Ton oncle a quarante-cinq ans. D'ailleurs sa santé n'est pas des meilleures, il s'en faut bien. »
La cloche résonna de nouveau.
« Allons, bon, continua Zabeth, après avoir fait jeûner notre garçcm pendant quatre longues heures, voilà qu'il ne lui donne pas le temps de déjeuner maintenant. Mais aussi quelle idée de faire de Julien un acolyte ! Les garnements de Técole avaient bien servi la messe jusqu'au jour d'aujourd'hui, et personne ne s'en plaignait. D'ailleurs, pourquoi ne pas laisser Tiennet de Birot venir à Téglise tous les ma* tins? il ne demande pas mieux, ce petit; puis ça
pourrait lui servir, puisqu'il veut être curé Va,
Julien, prends-en à ton aise de la langue; si tu n'as pas fini au dernier coup, j'aurai bientôt fait d'aller quérir Tiennet à. l'école, moi.
— Mais, Zabeth, que pensera mon oncle si je ne tiens pas ma promesse?
— Je lui dirai qu'il te fallait déjeuner.
— Il VOUS répliquera qu« je devais feire d'abord ce que j'avais promis.
— S'il me répond sur ce ton-là, moi je monterai sur mes ergots, et gare!.... »
Le troisième coup de la messe lui coupa la parole. Je vidai mon verre à la hâte et ouvris la porte.
« Tu fais bien d'aller vitement à l'église, Julien, dit-elle; moi je ne sais ce que je dis ; obéis toujours à ton oncle. »
Ma surprise fut grande, en entrant dans la sacris* tie, d y rencontrer Méniquette. Assise devant la fenêtre, elle reprisait l'aube de mousseline blanche que mon oncle allait revêtir pour la messe. Absorbée tout entière dans ce travail compliqué, et me prenant sans doute pour l'acolyte ordinaire, elle ne se retourna pas même pour regarder de mon côté.
Enfin, la reprise terminée, par un petit mouvement sec, elle cassa le fil de son aiguille et se leva.
« Tiens, que viens-tu faire ici, toi, Julien î » me demanda -t-elle étonnée. •
Je lui communiquai les intentions de mon oncle.
c Oh I je suis bien contente d'avoir affaire à toi désormais, dit-elle ravie. Je ne pouvais rien obtenir de ces mauvais sujets de l'école. Non-seulement ils me salissaient tout ici, mais ils ne m'auraient jamais aidée à ouvrir un des lourds tiroirs du vestiaire. Quand j'avais besoin, pour les offices, d'une cbappe ou d'une chasuble, j'étais obligée de recourir à M. le
curé. Et puis, dans quel état ils mettaient l'encensoir f Je ne parle pas des burettes, qu'ils ont vidées mille fois à mon nez. Sauf le petit Tiennet, qui est doux et gentil, ce sont des enfants de sac et de corde tous ces écoliers de M. le Maître^ malpropres, insolentSy sans religion et pillards.
— Moi, Héniquette, je ferai ici tout ce que tu voudras, rien que ce que tu voudras, et f aiderai en toutes choses. »
Mon oncle entra et, après lui, Tiennet Birot. Il accourait tout essouHJé pour servir la messe, ne sachant pas qu'un nouvel acolyte était arrivé dans la paroisse.
c Tu as bien fait de venir, Etienne, lui dit mon oncle, tu instruiras Julien, car, désormais, il te remplacera ici. J'avais du regret d'interrompre tous les matins tes études. A partir de demain donc, tu resteras à l'école. »
Mon oncle noua les cordons de la chasuble autour de sa taille; se coiffa du bonnet carré, prit le calice des deux mains, et nous marchâmes processionnellement vers le maître-autel. Tiennet se mit à genoux à la droite de l'officiant, se réservant de changer le missel de place, de verser l'eau et le vin ; moi je restai prosterné à gauche, ne détachant pas les yeux de mon paroissien pour être toujours prêt à donner la réplique. Jusqu'à la communion, sauf quelques syllabes latines que j'avais avalées par trop de pré-
cipitation, tout s'était passé pour le mieux ; mais, quand mon oncle eut communié, il surgit une complication imprévue qui me remplit d*un inexprimable trouble. Au point avancé de la messe où nous étions arrivés, mon livre disait : « Ici, V acolyte présente deux fois les burettes, » et Tiennet allumait des cierges. Pourquoi allumait-il des cierges ? Tout à coup il se jeta aux pieds de l'officiaut en récitant le Confiteor. Pourquoi récitait-il le Confileor?..,, Ne comprenant rien à ce que je voyais, je m'approchai de lui en marchant sur mes genoux.
< Que faut-il que je fasse ? lui demandai-je.
— - Prends le ciergeque je viens d'allumer àgauChe de Tautel, moi je prendrai celui de droite.
— Pourquoi cela ?
— •Pour accompagner le bon Dieu; Méniquette communie. >
Au même instant, en effet, mon oncle, qui venait d'ouvrir le tabernacle et d'en tirer le saint ciboire, se retournait vers les assistants, donnant l'absolution publique à Méniquette penchée sur la sainte table.
Je saisis mon cierge, et j'accompagnai le bon Dieu, comme me l'avait prescrit Tiennet.
Je n'oublierai de ma vie la pâleur de tout le visage de Méniquette enveloppée dans un grand voile de mousseline blanche. Si elle n'eût relevé légèrement la tête pour recevoir l'hostie, certainement je
reusse crue morte. Je sentis comme si on m'eût donné un coup sur le cœur en la voyant ainsi dé&gurée. Je ne comprends pas comment je parvins à replacer mon cierge sur l'autel, car j'avais des éblouissements qui mettaient toutes choses en danse autour de moi. Malgré Tiennet, qui me faisait toutes sortes de signes d'intelligence, je restai, jusqu'à la fin de la messe, immobile à ma place, n'obéissant à rien, n'entendant rien, préoccupé seulement de Méniquette, de sa santé, de sa vie. Enfin, mon oncle prononça Vite missa est; nous le reconduisîmes h la sacristie, et nous nous esquivâmes aussitôt, Tiennet par la porte du clocher, moi par l'église, où je voulais, en passant, revoir Méniquette.
La jeune sacristine avait déjà quitté sa chaise. Chargée de veiller au linge de l'église, la messe à peine finie, elle était en train de recouvrir la nappe brodée du maître-autel d'un vaste tapis d'indienne qu'elle avait confectionné elie-méme depuis son retour à Octon. Mais ce qui m'importait pour le moment, c'était de voir Méniquette moins pâle, et ses couleurs naturelles lui étaient revenues. Je sortis heureux, satisfait, rayonnant.
Je rencoDtrai Zabeth avec sa chèvre dans l'allée qui longe le presbytère. Ne pouvant guère s'éloigner de la maison, à cause de Theure avancée, — il était dix heures, et mon oncle aimait à se mettre à table à midi précis, — au lieu d'aller promener Bly dans le haut de la plaine de Salagou, elle se contentait de la mener pattre aux Barres.
Dégagé pour le moment de toute occupation, libre, je proposai à Zabeth de garder la chèvre, si elle avait à veiller au dtner.
« Et tu crois qu'elle t'obéira, Julien?
— Certainement, Zabeth Tenez, voyez si
elle ne me connaît pas. — Bly 1 Bly 1 m'écriai-je, viens! >
. La chèvre releva sa tête à moitié enfouie dans les jupes de la vieille fille, aspira l'air niaisement, fixa sur moi ses grands yeux bruns et fit quelques pas dans ma direction.
« Viens donc I viens ! »
Bly 8*approcha timidement, avec circonspection, puis lécha du bout de sa langue Gne la main que je lui tendais.
< Puisqu'elle te connaît comme ça, dit Zabeth, je te la laisse, et je rentre à la maison, où ne manque pas la besogne; Seulement, veille bien à ce qu'elle n'entre pas dans le potager de Tiennet : elle y ravagerait tout.
— Soyez tranquille, Zabeth,» répondis -je tout gonflé d'orgueil par la confiance qu'on me montrait.
La vieille gouvernante remonta l'allée.
rouvris la porte à claire* voie des Barres, où la chèvre se précipita avec mille bondissements pleins de grâce et de bizarrerie.
Rien n'est comparable à l'espèce d'enivrement intérieur que j'éprouvai, assis aux Barres, sous un grand frêne, avec Bly, qui paissait goulûment à quelques pas de moi. Oh ! depuis ma fameuse première escapade à TEscandorgue, je n'avais rien senti de pareil. Ce qui peut- être rendait mon bonheur complet, c'était de savoir Méniquette bien portante. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens pas d'avoir passé d'heure plus délicieuse. Certes, depuis mon arrivée à Octon, amoureux comme je Tétais d*air libre et de soleil, je n'avais guère ménagé mes jambes, et il était peu de villages dans la plaine de Salagou que je n'eusse visités durant mon mois de
vacances. Mais aucune de ces excursions lointaines n*avait eu pour moi le charme indicible que me procurait, à cette heure, ma station aux Barres avec Bly. C'est que Tégoïsme est difficile aux enfants, impossible aux natures comme la mienne. Mes pérégrinations dans le pays avaient été stériles pour les autres comme pour moi, tandis que garder la chèvre de Zabeth éiait œuvre utile et féconde. Par mes promenades solitaires, j'étais resté, comme toujours, en dehors du monde; maintenant j'y entrais par un service. Moi qui, à Lodève, n'avais jamais été bon à rien, je comptais désormais à Oclon. Évidemment, ce n'était pas de ces arguments subtils et trop au-dessus de mon âge que naissait l'épanouissement incroyable de tout mon être ; mais l'instinct a sa logique cachée, et, sans m'en rendre compte, mon humeur dépendait de cette logique.
Mon nom apporté par le vent à mon oreille aie tira de l'espèce d'engourdissement extatique où j'étais plongé. Je me levai vivement. Je vis le petit Tiennet gesticulant et criant au milieu de son potager pour en chasser Bly, qui avait franchi la haie d'épines- Je volai, et, prenant la chèvre par les cornes, avec l'aide de l'acolyte qui la poussait par derrière, je parvins à la ramener aux Barres, où je ne la quittai plus des yeux.
« Tu dormais donc là-bas sous le frêne? me dit le petit paysan.
78 JUUEN SAVIGNAC.
— Non, je ne dormais point.
— Mais alors pourquoi n'es-tu pas venu la première fois que je t'ai appelé? Si tu étais accouru tout de suite, ta chèvre n'aurait pas eu le temps de dévaster toute une planche de salade.
— Que ne la chassais-tu, pardi I
— Comme c'est facile d'avoir raison de la chèvre de M. le curé ! C'est la plus entêtée du village ; puis elle est forte comme un bœuf. »
Tiennet ne se trompait pas : Bly possédait une force surprenante. Ce n'était pas la chèvre mignonne et délicate de la plaine, aux articulations fines, à la voix grêle, aux pieds à peine fendus : c'était la chèvre robuste des Cévennes, aux attaches noueuses, auiç vertèbres saillantes, à l'encolure nerveuse et puissante. Sa voix, stridente et métallique, avait une ampleur extraordinaire bien faite pour réveiller l'écho des montagnes natales. Ses pieds, largement fourchus, n'avaient pas été conformés pour fouler la poussière ou le sable des pays bas» mais pour marcher sur les hautes cimes et s'agripper aux rochers glissants au bord des précipices.
Cependant, malgré ces remarques déjà très-caractéristiques, ce qui faisait de Bly une béte tout à fait originale, c'était son ventre. Au lieu de tenir de la nature ce ventre obèse et pesant, qui dépare toute la grâce des chèvres des bas-fonds, Bly était évidée commeun lévrier. A considérer les proportions mes-
quines de cette partie du corps, où s'opère le grand travail de la gestation, on aurait pu douter que la chèvre deZabeth eût jaaiais mis bas trois chevreaux, si l'ampleur véritablement monumentale des longues mamelles qui lui ballaient entre les jambes n'eût attesté toutes ses vertus nourricières. Du reste, si je n'ai pas vu de chèvre plus forte, je n'en vis jamais ni de plus belle ni de plus intelligente. Bly bondissait, se cabrait^ ruait, cabriolait, avec une grâce, une souplesse indescriptibles. Elle, elle seule, portait sa tête, au milieu de laquelle éclatait une étoile blanche, d'une certaine façon coquette et charmante.
Il fallait voir, quand avec Zabeth nous allions la garder un peu haut dans les montagnes, du côté de Levas, quelles attitudes superbes elle prenait sur les rochers à pic! avec quelle sûreté elle marchait au bord des abtmes profonds! Quelque isolé que fût un bourgeon dans les ronces au milieu des abîmes, il le lui fallait aussitôt aperçu> et elle courait le chercher. Zabeth et moi^ assis sous les chênesverts, nous la suivions des yeux dans ses voyages, étonnés et ravis à la fois de ne la voir jamais trébucher en route. En ces moments d'incroyable audace, ce n'est ni Rosa Bonheur ni Troyon, parmi les peintres contemporains, qui eussent traduit Bly sur la toile; Decamps seul eût pu peindre la chèvre de Zabeth avec la vraie couleur de son poil roux, ses
flancs creux, la vigueur de son encolure et l'énergie sauvage de ses jarrets.
< Tout de même, je ne sais pas ce qu'on dira à la maison quand on verra encore une planche de salade perdue, reprit le petit Bif ot.
— Que veux- tu? Bly est mauvaise; tu viens de me le répéter toi-même.
— Ne parlons plus de ça; je dirai quej'ignore qui a fait le coup, si on m'interroge. >
Les trois coups de YAngehis s'envolèrent bruyamment du clocher. A mon grand ébahissement, je vis Tiennet tirer sa casquette, se mettre à genoux dans rherbe et se signer.
« Gomment! tu récites VAngelitSj toi? lui demandai-je.
— Certainement. Et toi donc?
— Cela me serait difficile, je n'en sais pas le premier mot. »
Le petit Octonais ouvrit de grands yeux, où se lisait la plus extrême surprise. « Tu sais bien Y Ave Maria? me demanda-t-il.
— Oui.
— Eh bien, mets- toi à genoux et écoute-moi; tu diras Y Ave Maria quand je lèverai la main. »
Je lui obéis, et nous récitâmes Y Angélus. Mais, on le comprend, nous fûmes lents dans notre prière. Mon oncle, qui revenait de sonner la cloche, parut aux Barres comme hqus finissions; il n'eut pas
Tair de .nous apercevoir; il caressa Bly, puis m'appela.
« Allons, mon enfant, me dit-il d'une voix de plus en plus douce, viens dîner : le grand air doit t'avoir creusé Testomac. »
QjC^OlP
JULIEN SAVIGNAG.
Cependant l'hiver s'avançait impitoyable et froid. Après les grands jours tempérés de septembre et les soleils si mélancoliques d'octobre, novembre, ce sombre destructeur de toutes les magnificences de l'automne, était venu. D'abord ses ravages furent insensibles : les feuilles avaient bien jauni aux arbres, mais tant qu'elles restaient attachées à leurs rameaux, on pouvait croire la nature encore vivante. On était d'autant mieux disposé à se bercer de ce doux rêve que le gazon, malgré des teintes fortement bronzées, n'avait pas perdu toutes ses fleurs. Certes le coquelicot de pourpre n'éclatait plus, comme une tache de sang vermeil, au milieu des blés depuis longtemps coupés, et le bluet frileux s'était tristement effeuillé dans les haies d'épines noires; mais la pâquerette, cette royale dominatrice des prairies, élevait encore sa tête orgueilleuse au-dessus de l'herbe menue, et, le long des sentiers, où le fruit rouge de l'églantier avait
remplacé les roses sauvages, plus d'une violette timide ouvrait encore son grand œil d*azur dans la mousse.
En arrivant, novembre parut un moment respecter ce dernier luxe de l'automne, et l'été de la Saint-Martin me reporta tout à fait aux premiers jours de septembre. Par un phénomène inexplicable, l'air était redevenu tiède, et le soleil, terni, semblait avoir repris sa primitive splendeur. Gomme en été, il émergeait tous les matins dans le bleu profond du ciel, radieux, magnifique, puis se couchait royalement le soir dans un lit de nuages de pourpre et d'or. Mais une nuit suffit à dépouillcir la nature, à lui donner l'aspecfje plus sinistre, le plus menaçant.
Un jeudi, profitant de mon congé, j'étais allé avec Méniquette et son père à leur petite ferme de Roumégoux. La journée avait été des plus belles pour la saison; Méniquette et moi, tandis qu'Ortios surveillait ses semailles, nous avions pu courir le long des sentiers ronceux, cueillant les dernières violettes. Mais le soir, quand nous revînmes vers Octon, le ciel était zébré de larges raies rouges, et il s'était levé un petit vent sec très-piquant. A la tombée de la nuit, comme nous entrions au village, ce vent naguère sans force était devenu d'une âpreté et d'une violence extrêmes ; on l'entendait gronder au loin dans la plaine de Salagou comme un formidable ouragan.
« Mes enfants, dit \e pèrè Ortios, l'hiver mangera Tautomne cette nuit. »
Le lendemain, en effet, le -sol était partout jonché de feuilles. Le ruisseau du Salagou disparaissait tout entier sous les brindilles et les rameaux qu'il charriait. Le vent s'était calmé, mais le ciel avait perdu la divine mollesse des beaux jours ; il était d'un bleu dur et sans transparence. Au lieu des grands nuages voyageurs, çà et là quelques flocons d'un blanc d'acier clair-semaient seuls l'espace infini. Le soleil était pâle et sans rayonnements. Il faisait froid. Zabeth alluma la grille du salon, et mon oncle, plein de sollicitude pour sa vieille gouvernante, la pressa de confier Bly à Ortios.
« Comment ! vous voulez que celte pauvre bête parte déjà pour Roumégoux?
— Certainement ; voici l'hiver, Zabeth, et je n'entends pas que, pour garder votre chèvre, vous allez courir les champs par le froid et le givre.
— Mais , monsieur le curé, elle est restée à la maison jusqu'au dix décembre, Tannée passée, Ahl mon Dieu, ça me bouleverse, voyez-vous, quand je pense qu'il faut me séparer de ma belle Blyl... Il est vrai de dire qu'elle n'a plus guère de lait à présent. »
Le jour même, le père de Méniquette emmenait la chèvre- « Au moins , Ortios , lui dit Zabeth en pleurni-
chant, recommandez à votre chevrier d*en avoir bien soin. » ,
Elle fouilla dans sa poche et en retira une pièce de vingt sous.
« Tenez 9 donnez4ui ça de ma part, à ce garçon; puis dites-lui qu'il en recevra autant, au mois de février, s'il me ramène Bly bien vaillante et bien grasse. »
La chèvre de la cure faisait le voyage de Roumégoux tous les ans. Non-seulement, aux environs de la ferme , elle trouvait de Therbe encore fraîche et quelques arbustes h ététer de leurs bourgeons verts; mais elle trouvait surtout, dans les étables, les caresses d'un jeune bouc appelé Mirliflor, le plus intrépide compère dont on ait gardé le souvenir dans le pays.
Désormais, je ne m'aventurai guère hors de la cure. Après le grand vent, étaient venus le frcid, la glace et la neige. Adieu les longues excursions, adieu les promenades dans les bois de châtaigniers ! A peine si je sortais quelques minutes chaque jour pour inspecter les nombreux trébuchets que j'avais tendus dans les oseraies, le long du ruisseau de Salagou, aux rouges-gorges et aux bouvreuils. Zabelh, veuve de Bly, ne désertait guère le coin du feu, où elle filait sa quenouille chargée de gros chanvre de genêt, et mon oncle ne quittait plus la maison que pour visiter ses malades.
Cette vie d'intérieur, calme et douce, qui contrastait si brusquement avec ma vie turbulente et vagabonde, ne me fut ni lourde ni ennuyeuse. En laissant à mon caractère son libre essor, mon oncle en avait usé la fantaisie et les caprices. Mes nerfs n'ayant, depuis trois mois, trouvé aucun motif à s'irriter, en avaient perdu l'habitude. Maintenant j'étais l'enfant docile et obéissant par excellence. Ceux qui m'avaient vu autrefois à Lodève ne m'eussent certainement pas reconnu à Octon. Ma mère, venue pour me voir, était repartie ivre d'étonnement et de joie. L'impitoyable régularité d'action dans laquelle mon oncle m'avait poussé, en me persuadant habilement que j'étais libre d'accepter ou non sa volonté, m'avait en peu de temps transformé malgré moi. Certes, dans les commencements, je m'étais récrié plus d'une fois contre les exigences d'une discipline qui matait brusquement et sans merci toutes les pétulances de ma nature sauvage; mais mon maître, profond politique, m'avait ramené au devoir par ces simples paroles :
« Si le règlement te gêne , tu peux en secouer le joug, mon enfant; tu es libre! Songe seulement que, fêtant prescrit une ligne de conduite, le jour où tu t'en éloignes, tu commets une faute grave, car tu te donnes à toi-même un solennel démenti. >
Cependant, si l'inflexible règle à laquelle on m'avait soumis, comme cette terrible machine appelée
JUUBN SAVIGNAG. Bl
laminoii' qui vous broie tout le corps dès que vous avez le malheur de lui confier la main, avait» en si peu de temps, aplati les angles innombrables de ma nature, à elle seule ne revenait pas le mérite de ce brusque revirement de mon être. Certainement la politique quelque peu machiavélique de mon oncle aurait fini par triompher de la fougue de mon caractère ; mais il est évident que je ne me fusse pas ainsi rendu sans combat, si la présence de Mé^ niquettè à la cure ne m'eût constamment dominé. Au-dessus des ordres de mon oncle, de sa douceur calculée, au-dessus des caresses, des gâteries de Zabeth, brillait le regard approbateur et encourageant de la jeune sacristine. Malgré son habileté, j'eusse résisté peut-être à mon oncle; j'étais sans force contre Méniquette.
Pour me rendre compte de l'influence exercée sur moi par la fille du paysan Ortios, je n'ai qu'à ouvrir mes vieux cahiers de classe , que j'ai conservés intacts. Les jours où Méniquette cousait devant la fenêtre du salon , raccommodant tantôt le linge de l'église, tantôt celui du presbytère, j'avais l'habitude de marquer d'une petite croix le haut des pages où j'écrivais mes devoirs. Quelle différence entre les feuillets frappés de ce signe distinctif et ceux qui ne le reçurent pas ! Tandis que les premiers, d'une blancheur immaculée, offrent une écriture nette, franche, élégante, et portent au bas la griffe de mon
oncle avec ce simple mot plein d*éloquence : o. Trèsbien! » les seconds^ sales, maculés de taches d'encre, surchargés de ratures, d'une écriture presque illisible, n'ont d'autres notes que ce monosyllabe : « Mal I » C'est qu'en effet je me souviens avec quel dégoût, quel suprême ennuj de l'âme et du corps, je prenais mes livres, quand par malheur quelque affaire retenait Méniquette chez elle ou $i'e\le avait suivi son père à Roumégoux. Je devenais franchement stupide, et les héros de Cornélius, que je faisais parler tout de travers, n'avaient plus le sens commun. Mais aussi comme mon esprit, troublé, paresseux en son absence, redevenait actif et lucide dès qu'elle reprenait sa place auprès de la fenêtre ! Je me sentais un courage de lion pour aborder ma besogne. 11 fallait voir, avant de me mettre au travail, comme je disposais bien toutes choses* sur la table I Mes cahiers, mes livres, ma plume, mon encrier, mes crayons , tous ces objets si dédaigneusement jetés en tas la veille, je les arrangeais avec symétrie, soigneusement, amoureusement. Je voulais qu'en se dirigeant de mon côté, le regard de Méniquette se reposât avec plaisir sur moi et sur ce qui m'entourait. Oh ! alors quelle écriture magnifique sur mies belles pages blanches ! Avec quelle incroyable ardeur je fouillais mon rudiment pour y trouver là règle qui devait me donner la clef de telle ou telle phrase de ma version I Gomme je bou-
JUUEN SAVJGNAC. 89
leversais mon pauvre dictionnaire, habitué à de si doux traitements 1
Maintenant, comment mon oncle Savignac, observateur si fin, si ingénieux, dès qu'il s'agissait d'apprécier les nuances si diverses de mon caractère, ne remarqua-t-il pas l'espèce de fascination exercée sur mes facultés intellectuelles par la jeune 611e ? Là gît un mystère difficile à expliquer. Si l'on songe pourtant à l'éducation donnée dans les séminaires aux jeunes gens qui , de bonne foi , se destinent à ' l'état ecclésiastique, il ne sera pas absolument impossible de se rendre compte de ce singulier phénomène moral. Dans ces grandes maisons mornes et froides, l'homme tout entier est sacrifié à sa lête; on arme l'esprit de toutes pièces pour le mettre à même de défendre l'Église contre le siècle, mais ce travail de textes et d'arguments se fait toujours dans le silence du cœur, corde tacente, comme dit rÉcriture. On craindrait, en éveillant le. cœur, d'éveiller les sens qui^ lui tiennent de si près, et la. chasteté doit être la première vertu du prêtre. Si celte méthode a le tort d'irriter les tempéraments inquiets, violents, chercheurs, par l'ignorance où elle les laisse de tout un monde de sensations et d'idées, en retour elle satisfait les âmes naïves, qui sont venues au séminaire pour y apprendre simplement le sacrifice et l'immolation.
Vingt ans de ministère sacerdotal n'avaient rien
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dévoilé à mon oncle des choses du cœur. Si> jeune, il eût été placé par son évoque dans quelqu'une des villes du département, il n'est pas douteux que, mis en contact avec des passions plus compliquées, la perspicacité native de son esprit ne lui eût à la longue révélé ce qu'on avait mis au séminaire tant de soin à lui cacher. Mais, nommé desservant après six mois de vicariat dans une misérable bourgade des Montagnes-Noires, il n'avait pu faire de découvertes. Les paysans, chez qui l'intérêt prime toujours le sentiment, à leur lit de mort comme au confessionnal, ne lui avaient ouvert aucune échappée sur le monde inconnu des affections ardentes, irrésistibles. Dans sa persévérante innocence, le verbe aimer était pour lui vide de sens, s'il n'avait Dieu pour régime direct. Évidemment, comme le lui prêchaient les livres de sa bibliothèque. Dieu seul était grand, bon, généreux et digne de notre éternel amour. Quant à la femme, cet abtme de misère et de grandeur, lemoustre exécrable et charmant du poète, mon oncle Savignac ne la comprit jamais.
Du reste, je dois l'avouer, si mon oncle était au salon assis devant son large pupitre, où reposait tout grand ouvert quelque vaste infolio, je ne détachais guère les yeux de mes livres. Trop préoccupé de Méniquette, j'aurais craint qu'un seul regard ne me trahit, et je restais le front baissé, m'enivrant de
la pensée que la jeune paysanne me voyait, qu'elle entendait courir ma plume sur le papier, qu'elle ne perdait aucun de mes mouvements. En admettant donc que mon oncle eût pu, par ses propres moyens, deviner ma passion naissante, qu'il eût moins d'ingénuité, mon hypocrisie aurait-elle encore suffi à la lui cacher. Sans m'y trop étudier, j'avais trouvé des airs de tète et des façons de parler tout à fait capables de donner le change aux plus habiles. Puis mon oncle, tyrannisé, lui aussi, par une règle inflexible, ne passait au salon que la matinée ; il s'enfermait l'après-midi dans son atelier.
Avant d'aller plus loin dans mon récit, je veux m'arréter un instant devant cet atelier plein de souvenirs tristes et rayonnants. Aussi bien la description de ce pittoresque capharnaûm jeltera-t-elle une lueur de plus sur le caractère si complexe de mon oncle Savignac. .
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Une des choses qui, après la Somme théologique de saint Thomas, avaient, au séminaire, procuré à mon oncle les plus vives délices, c'était l'étude de la musique religieuse. Encouragé par le maître de chapelle, qui lui avait reconnu une belle voix, il s'était adonné au plain -chant avec furie. Le ton grave, solennel du chant grégorien le transportait. Mais son ravissement tint deTextase quand, sorti le dimanche du séminaire pour aller assister Tévêque à la cathédrale, il entendit les orgues accompagner une prose de Pergolèse ou un Magnificat de Palestrina. Le jeune abbé Savignac ne s'appartenait plus dès que les orgues éclataient au fond de la grande basilique de Saint-Pierre; il se sentait soulevé de terre, et quelquefois ses yeux laissaient échapper des larmes.
Pendant son vicariat de six mois dans les Montagnes-Noires, mon oncle, sous la férule d'un doyen inquiet et revéche, ne put guère donner cours à
son goût déterminé pour la musique; et, quoique les oreilles lui saignassent en entendant les voix incultes, glapissantes, des paysans qui s'escrimaient au lutrin, il ne songea à opérer aucune espèce de réformes. Mais sa première pensée en arrivante Octon fut d'y former des chantres. Il fit un choix des plus belles voix parmi les enfants du caté* chisme, ajouta à ce groupe les membres de l'ancien lutrin et s'institua leur professeur.
Pendant trois mois, le presbytère retentit des cris les plus discordants, les plus bizarres, les plus étranges. Malgré sa vcix forte et juste, mon oncle, qui avait beaucoup de peine à dominer l'orage vocal , fut obligé de recourir à un accordéon pour ramener au ton ses forcenés chanteurs.
Ce ne fut qu'après un an d'études conduites avec un courage, une patience admirables, que le nouveau lutrin fut appelé à une épreuve publique. C'était le jour de Pâques; on chanta la 3ïesse de Bordeaux avec un ensemble qui dépassa les espérances de mon oncle. Ce résultat, auquel il était loin de s'attendre, l'encouragea. Les leçons si fatigantes de tous les soirs furent, il est vrai, suspendues; mais ne voulant pas laisser ses chanteurs s'endormir, et pour en créer incessamment de nouveaux, iin dimanche, en chaire, il annonça qu'un cours de plain-chant serait ouvert, tous les ans, à la cure, du 15 décembre au 15 mars.
Cependant le chant du lutrin, quoique plus correct qu'autrefois, parut à la longue Insuffisant à mon oncle pour donner aux cérémonies du culte toute la splendeur, toute la majesté nécessaires. Maintenant qu'il possédait des chantres, il eût voulu posséder des orgues pour les accompagner. Les oreilles sont insatiables. Un instrument, dont les notes graves combleraient les intervalles que les voix sèches des paysans laissaient muets entre les divers tons, devenait indispensable. Bientôt, mon oncle, ne résistant plus à Tardeur secrète qui le brûlait, décida qu'il irait à Montpellier pour acheter un orgue; malheureusement, au moment de partir, trouvant la caisse de la fabrique et sa propre bourse à peu près vides, il se vit contraint de rester à Octon. Toutefois, il ne renonça pas à ses projets ; au contraire, il s'en préoccupa constamment, et crut enfin avoir trouvé le moyen de les réaliser.
Son accordéon s'étant un jour dérangé, mon oncle, dont les doigts étaient fiils, déliés, l'intelligence active, pénétrante, essaya de l'arranger luimême. Il apporta de Lodève des feuilles de cuivre très-minces, les fit battre sur l'enclume par le maréchal du village pour les réduire encore, et renouvela à tout hasard une gamme entière de son in* strument. Mais la réparation opérée, il frémit de son audace, et ne porta qu'en tremblant les doigts aux touches de l'accordéon. Jamais les vibrations
n*en avaient été plus limpides, plus sonores, les notes plus nettes, plus justes. Enhardi par le succès, mon oncle pensa à mettre immédiatement la main au grand-œuvre des orgues. Dès le lendemain, il partit pour Lbdève et y acquit un fonds d'horlogerie composé de limes, de marteaux, d'étaux, d'enclumes de toutes formes et de toutes dimensions. C'est alors que la petite pièce à côté du salon, jusquMci cabinet d'étude, fut transformée en atelier, et que mon oncle y passa désormais ses après-midi, travaillant à l'accomplissement de son grand dessein.
Il ne fallut pas moins de trois ans au pauvre curé pour mener à bout son entreprise. Un dimanche, enfin, les chantres, au moment d'entonner Vlntroït de la grand*messe, entendirent une voix grave, large, magnifique, qui, du fond de l'église, venait se joindre à leurs voix : c'était celle de l'orgue ! Les paysans, ébahis, se retournèrent vers la tribune, dévisageantle maître d'école, qui, planté devant une énorme caisse, en tirait des chants si nouveaux pour eux. Mon oncle tressaillit à Tautel!.
Mais l'instrument, auquel on confectionna bientôt la robe dé tuyaux blancs, sur le modèle de celle qui revêt l'orgue de Saint-Fulcrand, n'avait pas atteint du premier coup toute la perfection désirable. Quelques notes encore étaient criardes, discordantes. Mon oncle reprit les gammes, amincit ou épaissit
les languettes, selon qu'il voulait obtenir des vibrations aiguës ou profondes, et, pendant plusieurs mois encore, avec Tentêtement de l'artiste qui ne comprend pas les à peu près et ne sait rien faire à demi, il s'acharna au parachèvement de son œuvre.
Hélas! en dépit de tant d'efforts, soit qu'il péchât par les conditions générales de sa construction, soit que quelque détail indispensable eût été négligé, Torgue n'allait jamais trois dimanches de suite sans se détraquer; Un jour, les notes s'en dégageaient pures , claires ; puis , le lendemain , mon oncle posant les doigts sur les touches de l'instrument, il ne rendait plus que des sons lourds et caverneux. Quelquefois, revenant tout h coup de ces tons graves, l'orgue partait en effluves; nasillardes ou aiguës à vous briser le tympan.
Ces alternatives , dont il cherchait en vain le secret, désespéraient mon pauvre oncle. 11 écrivit à Paris pour demander à un libraire le traité de Dom Bédos sur la fabrication des orgues. Dom Bédos ne lui apprit rien. Que faire? Ne pouvant se résigner à anéantir son œuvre, espérant d'ailleurs que son industrie, perpétuellement en éveil, lui en révélerait le défaut capital, il se condamna i d'in. cessantes réparations. Un jour» on inspectait le grand coffre de bois pour en boucher la moindre fendille, puis on examinait minutieusement le soufflet, les soupapes, les touches. Enfin mon oncle parvint, à
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force de soins assidus, à tenir son instrument malade dans un ton à peu près normal, et, satisfait de ce maigre résultat, n'essaya désormais rien au delà.
On comprend ce que la confection d'une pareille machine dut amener de bouleversement au presbytère. L'atelier, qui regorgeait d'outils, d'engins de toute sorte, vomissait incessamment son trop-plein au dehors. Ce n'étaient partout que planchettes, feuilles de laiton, cuivres enroulés, tuyaux de bois, clous, tenailles et marteaux. Cet encombrement, occasionné par la présence d'objets dont elle ne pouvait reconnaître l'utilité, exaspérait Zabeth. La vieille fille, jalouse de la propreté de la maison, auparavant toujours reluisante à l'œil, enrageait de voir toutes ces ferrailles autour d'elle. Elle avait beau cirer les meubles du salon, les frotter avec des chiffons de laine pour leur donner plus de lustre, en quelques heures tout leur éclat se trouvait de nouveau terni par la poussière fine et pénétrante de limaille de cuivre ou de fer qui pleuvait incessamment sur eux. Enfin, pressée par mon oncle, qu'agaçait l'éternelle gratterie du balai sur le carreau, Zabeth se résigna à voir d'un œil calme le désordre intérieur de la cure, et attendit, avec une patience héroïque, l'achèvement des orgues commencées. Elle se promettait pour cette époque un nettoyage général, de la cave au grenier.
Malheureusement, le lendemain de l'installation
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de l'orgue à l'église, mon oncle, qui avait pris goût à la mécanique, ne ferma pas son atelier, comme l'avait pensé sa servante naïve. Non-seulement il le laissa ouvert et fit à son instrument souffreteux toutes les réparations qu'il réclamait, mais, ces réparations finies, à la barbe de la vieille fille, il entreprit d'autres travaux.
La montre du père de Héniquette battait depuis longtemps la breloque; mon oncle la démonta pièce à pièce, et parvint à lui imprimer un mouvement régulier. Ortios, ivre de joie, raconta la chose en plein conseil municipal,
« Notre curé sait tous les métiers, dit^-il; il a des doigts qui valent leur pesant d'or. »
Il n'en fallait pas davantage pour faire pleuvoir au presbytère toutes les montres poussives ou folles du village. En huit jours, mon oncle en reçut dix. Puis vinrent les pendules rouillées, les coucous écloppés, les.... Mais Zabeth n'y tint plus.
« Est-ce qu'ils vous prennent pour un horloger, par exemple? dit-elle.
— Que voulez-vous, Zabeth, il m'en coûte si peu de leur rendre ces petits services.
— Ah! monsieur le curé, vous ne savez pas combien sont exigeants les paysans; ils ne vous laissent plus une heure de tranquillité,
— Ce travail est une distraction pour moi.
— Vous ne voyez donc pas quels aria leurs pen-
dules amènent dans la maison? Sans compter la poussière qui nous dévore tout, rien n*est à sa place ici, depuis que vous vous êtes mis vos inventions en tète.
^ M qu'est-ce que cela fait, ma bonne Zabeth? dit-il avec insouciance.
— Je comprends que cela ne vous fasse rien h vous, qui n'avez les yeux ouverts que pour vos livres et vos machines, dit la servante piquée au vif; mais à moi, qui suis obligée de veiller aux meubles, au linge, cela me fait quelque chose. Vous croyezvous assez riche pour renouveler votre mobilier tous les cinq ans?
— Non certes !
— Eh bien, si vous continuez à poser vos cuivres sur les buffets, à scier vos planches sur les tables, à charger vos chaises de toutes sortes de ferrailles, vous pourrez bientôt préparer des écus. Tenez, pour commencer, voilà un fauteuil qui boîte.
— La faute n'en est pas à moi.
— Et à qui donc ?... Vous verrez qu'avant la fin, ce sera moi qui aurai fait tout le mal ici! Ah! mon Dieu, que je suis malheureuse I,..
~ Zabeth, dit mon oncle comprimant un sourire, ne vous désolez pas ainsi. C'est moi, en effet, qui dois avoir cassé ce fauteuil en y déposant, l'autre jour, un gros rouleau de laiton ; je l'arrangerai, et, pour vous faire plaisir, je tâcherai d'être moins
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maladroit une autre fois. Quant à la poussière, vous en aurez moins dans le salon désormais, car lorsque Je travaillerai dans l'atelier, j'en fermerai soigneusement la porte.
— Et vos soutanes, monsieur le curé, vos soutanes, que vous couvrez de taches d'huile et de rouille?
— Je ne puis pourtant pas endosser une blouse comme un ouvrier.
— Mais vous pourriez mettre un tablier au moins.
— Donnez-m'en un, je le veux bien. »
Elle courut à l'armoire, en tira un large tablier de grosse toile rousse que mon oncle noua autour de sa taille.
« Eh bien, implacable Zabeth, êtes-vous enfin satisfaite ? demanda-t-il, souriant franchement cette fois.
— Non pas tant que vous ferez de la serrurerie; ce n'est pas le métier d'un curé, cela.
— La serrurerie est pourtant une noble profession. Vous ne savez donc pas, brave Zabeth, que Louis XVI, le roi martyr, était serrurier à ses moments perdus? »
La vieille servante, maugréant, entra dans sa cuisine et mon oncle dans son atelier.
L'année de mon séjour à Octon, le 15 décembre était un jeudi. Je partis, aussitôt après le dîner, pour Roumégoux. Je devais visiter les nombreux trébuchets que j'avais tendus aux grives dans la genévrière de la ferme, puis m'informer de Méniquette que je n'avais pas vue depuis deux jours, et dont l'absence inexpliquable me mettait, sans que je laissasse rien paraître, dans la plus cruelle anxiété. Je trouvai Orlios en train, dans la grange, de mesurer du blé.
« Bonjour Orlios, lui dis-je, promenant curieusement mes yeux de tous côtés.
— Ah I te voilà, petit ; bonjour, bonjour! Eh bieii I avons-nous ramassé quelques grives sous les cadres^ aujourd'hui?
— Je ne suis pas encore allé à mes trébuchets, Ortios; je voulais d'abord vous voir, ainsi que Méniquetle.
•^ C'est bien gentil, cela, Julien; moi, je te re-
mercie de ton honnêteté, mais Méniquette ne peut
en faire autant, elle n'est pas à Roumégoux.
— Où est-elle?
— Elle est chez sa tante, qui, ces jours-ci, récolte le miel et a de la besogne par- dessus la tête.
— Et pourquoi n'est-elle pas descendue au presbytère hier soir, après la journée finie?
— Est-ce que M. le curé a eu besoin d'elle, Julien?
— Zabeth a demandé Méniquette. »
Sans attendre la réponse du vieux paysan, je dégringcdai l'escalier de la grange, me dirigeant au pas de course vers le Pain-de^-Sucre, petit monticule tout planté de genévriers. Quatre grives s'étaient prises à mes pièges. Cette capture, qui m*eût, en tout autre moment, comblé de joie, après la nouvelle que je venais d'apprendre, me laissa presque indifférent. J'empochai maussadement mon gibier, remis en position les trébuchets abattus, et repris tristement le chemin d'Octon. Deux idées surtout me martelaient le cerveau : pourquoi Méniquette allait-elle chez ce grand niais d'Adrien, qui l'aimait moins que moi î que penserait-elle de moi, en apprenant que Zabeth ne l'avait pas demandée?
M*étant assis plusieurs fois le long du chemin, car je sentais mes jambes se dérober, j'entrai au village avec la nuit. UAngelus sonna comme je traversais la place de la Mairie. Dans la crainte de faire attendre mon oncle, habitué à souper inflexiblement
à six heures, je doublai le pas, et en quelques enjambées j'arrivai à la cure. Mais je demeurai ahuri en trouvant la vaste cuisine envahie par les enfants du catéchisme et par une foule de paysans de tout âge, de toute mine. Que se passait-il d'extraordinaire?
« Âhl voilà Julien, voilà Julien! crièrent les en* fants en m'apercevant.
— Bonsoir, Julien, me dit Tiennet qui se leva de la vieille stalle de hêtre où il s'était blotti sous la haute cheminée.
— Que viens-tu faire ici ce soir avec tout ce monde?
— Tiens, tu ne le sais pas? C'est aujourd'hui le 15 décembre, jour de l'ouverture de la classe de plain-chant.
— Où est Zabeth? demandai- je au petit acolyte en enfermant mes quatre grives dans un placard.
— Au salon, avec M. le curé.
— Julien! Julien 1 » cria tout à coup la voix solennelle de mon oncle.
Je frissonnai malgré moi. J'ouvris la porte du salon.
« Vous êtes en retard de vingt minutes, me dit mon oncle, dont le visage prit un air de sévérité . que je ne lui avais jamais vu. Vous avez donc oublié que votre règlement vous ordonne d'être rentré à la maison à six heures ?
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— Excusez-moi, mon oncle, balbutiai-je; je suis allé à Roumégouz, et....
— Tâchez, interrompit-il, de vous montrer désormais un peu plus soucieux de votre règlement et un peu moins de vos trébuchets de Roumégoux.
SoDgez qu'aujourd'hui il m'a fallu vous attendre^ quand d'autres devoirs me réclament. »
Puis, comme Zabeth, dont la langue était toujours armée pour ma défense, ouvrait déjà la bouche^ mon oncle la lui ferma par ces paroles brèves, prononcées d'un ton qui n'admettait pas de réplique :
« Et vous, servez-nous à souper tout de suite. » . Le cœur me battait fortement. Depuis mon arrivée à Octon, c'était la première fois que mon oncle m'adressait un reproche sérieux, qu'il m'appelait « Monsieur f » au lieu d'employer l'expression si douce et qui lui était habituelle : « Mon enfant. » Je me mis à table, la tête baissée, de peur de laisser voir les larmes dont je sentais mes yeux inondés.
Je me trouvais dans un état d'abattement véritablement incroyable. Ortios, en m'annonçant que Méniquelte était depuis deux jours chez Sauvageol, m'avait porté un coup terrible, mais mon oncle venait de m'achever. Ce fut en vain que j'essayai de mordre à Yestoiiffat, espèce de daube dont j'étais très-friand, et que Zabeth, par dévotion pour mes goûts, imposait régulièrement une fois par semaine à mon oncle ; mon estomac, malgré des efforts
inouïs, se refusa à en avaler deux bouchées. J'étais là, assis vis-à-vis de mon oncle, mal à Taise, suant et pourtant transi de froid, ne sachant que faire de mes mains qui évitaient la fourchette, de ma tête qui s'égarait, de tout mon corps qui s'affaissait sur lui-même.
« Vous voyez, monsieur le curé, dit Zabeth, qui depuis un instant tournait en grommelant autour de mon oncle, voUà ce que c'est que de lui molester comme ça l'esprit au moment de se mettre à table. Si, pour lui faire vos reproches, vous eussiez du moins attendu qu'il eût soupe, ce pauvre enfant ne serait point là planté devant «vous comme un bâton vêtu, sans mouvement et sans appétit. Et moi qui m'étais dit ce matin : — C'est aujourd'hui jeudi, le petiot ira courir, il rentrera avec une faim enragée; régalons-le d'un bon estouffat, puisqu'il l'aime. — Voyez-vous, monsieur le curé, c'est moi qui vous le dis, avec tous vos règlements, qui déjà ne vous font pas bien vaillant vous-même, vous rendrez notre Julien malade, et alors....
— Zabeth ! interrompit mon oncle avec un accent où perçait quelque humeur.
— Oui, monsieur le curé, vous le rendrez malade, je maintiens mon dire, répliqua courageusement la vieille fille.
— Zabeth I
— Tenez, regardez la mine à ce pauvre petit.
106 JULIEN SAVIGNAG.
Bonté divine ! il est aussi blanc que sa ser* viette. »
Mon oncle leva involontairement la tète.
c Julien, est-ce que vous êtes soufDrant, me demanda*t*iL
— Non, mon oncle.
-*- Qu'avez-vous alors? vous étiez moins pâle tout à rheure.
— J'ai du regret.... balbutiai-je» ne sachant trop que dire.
— Viens m*embrasser, mon enfant. »
Je me jetai dans ses bras; mais les larmes que, depuis le commencement du souper, je retenais par un effort héroïque de volonté, jaillirent en ce moment avec abondance de mes yeux. Mon oncle ^ ne pouvant soupçonner mes tortures secrètes , se crut la cause unique de ma douleur et en parut affligé.
< Voyons, mon bon Julien, me dit-il de sa voix la plus caressante, la faute n'est pas grave et ne vaut pas la peine que tu te désoles à ce point.
— Oiii, oui, bredouilla Zabeth, dont les sanglots bruyants étaient certainement entendus de la cuisine, c'est facile à dire à cet enfant de se consoler, après lui avoir crevé le cœur par vos méchantes paroles.... Si vous aviez retenu votre langue quand il est arrivé de Roumégoux, il ne pleurerait pas à cette heure comme une Madeleine.... Et qu'est-ce
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que cela fait, après tout, que Julien rentre à la maison un peu plus tôt, un peu plus tard? Ah ! bon Dieu du ciel l qu*on ne puisse jamais être tranquille icil... Moi, j'irai ces jours-ci à Roumégoux »pour voir comment on y soigne ma pauvre Bly, et il se peut bien que je ne sois pas là à l'heure juste où il vous faut la becquée. Eh bienl est-ce que vous me traiterez aussi durement que le petit?... Ahl prenez-»y garde, monsieur le curé; voyez-vous, j'ai mauvaise tête, moi!...
— Vous m'en fournissez en ce moment une preuve irrécusable, Zabeth, riposta sévèrement mon oncle, et je vous conseille de ne pas me rom* pre la tète plus longtemps avec vos bavardages; finissons, et à l'inftant ! »
La vieille gouvernante, intimidée cette fois , se rassit auprès du feu et s'y tint silencieuse. Moi je repris ma place à table, et, le cœur un peu allégé, j'eus le courage, de porter la fourchette au gros morceau d'estouffat que mon oncle m'avait servi. « Julien, je constate avec satisfaction , me dit-il tout à coup, que tu n'es pas un de ces enfants endurcis, indifférents aux reproches, comme on en rencontre tant dans les collèges. Le chagrin que tu me montres pour avoir sacrifié le règlement à tes caprices, m'est un sûr garant que non-seulement tu ne me mettras jamais dans la nécessité de te punir, mais que désormais je n'aurai pas à t'adresser
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la plus légère réprimancle. Avant de t'emmener à Octon, je disais à ton père que tu étais un enfant plein de cœur : je ne me suis pas trompé, et je t'en fécilite. Habitue-toi donc , pour éviter tout désaccord entre nous, à être Tesclave absolu de ta règle. Je te le répète, à quelque situation que ton travail puisse f élever plus tard, tu devras toujours obéir. Tous les hommes, mon enfant, obéissent sur la terre, c*est une condition de leur faiblesse; Dieu seul commande, parce que, seul, il est puissant. Et ne crois pas que cette obéissance doive s'appliquer seulement aux grandes choses; elle doit s'étendre à tous les actes de notre vie, aux plus insigniflants comme aux plus considérables. Dès Tinstant où nous rompons en visière à la disÉpline, peu importe que le motif de notre révolte ait été de plus ou moins d'importance ; nous nous sommes révoltés ! Certainement ta faute d'aujourd'hui n'a pas par elle-même beaucoup de gravité, cependant je devais, par quelques paroles sévères, te faire sentir que, depuis trois mois, tu manquais pour k première fois à ton devoir. Qui me dit, si je ne t'eusse prévenu, que demain, entraîné par la légèreté de ton âge, tu ne serais pas rentré à sept heures, et qu'après-demain l'économie de ta journée n'eût pas été bouleversée de fond en comble? »
Depuis un instant, mon oncle attendait que Zabeth lui changeât son assiette, et la vieille fille,
boudeuse et morne , restait accroupie devant le feu.
« Eh bieU) Zabeth, est-ce que vous dormez?
lui demanda-t-il.
— Peut-être bien, répondît-elle.
— Voyons, prenez-moi cette assiette et donnez le dessert.
— Le dessert, le dessert!... Vous mériteriez bien de ne pas en manger, du dessert, marmotta-t-elle en se hissant enfin sur ses genoux cagneux.
— Par exemple! je voudrais bien voir que vous me missiez en pénitence, fit mon oncle, qui ne put s'empêcher de sourire.
— Et vous ne l'auriez pas volé, pardi ! riposta la vieille avec un sérieux comique.
— Alors je me résigne. »
Il fit signe de plier sa serviette.
Zabeth déposa sur la table un fromage de chèvre durci dans des feuilles de noyer, comme je les aimais, et une petite corbeille en osier pleine de pommes, de noisettes, de figues sèches et de sorbes.
En ce moment, un coup sec retentit à la porte du salon.
c Entrez ! » cria mon oncle.
no JUUBN SAVIGNAC.
. Antoine Sauvageol et Adrien, qui tenait Méniquette par la main, parurent.
« Gomment, vous aussi, monsieur le maire, vous venez chanter? dit mon oncle.
-«- Ma foi, monsieur le curé, il ne faut pas oublier tout à fait le peu de plain-chant que vous m'avez enseigné avec tant de peine. M'est avis cependant que j'aurai beau monter des gammes, les rossignols du Salagou en sauront toujours plus long que moi sur ce chapitre,
— C'est faire beaucoup d'honneur aux rossignols, monsieur le maire, car vous êtes un des meilleurs sujets de mon lutrin ; vous êtes celui du moins qui procède avec le plus de méthode.
— Monsieur le curé, monsieur le curé, vous vous moquez, vous en direz trop, gare! dit le paysan dont on venait de chatouiller délicieusement l'amour-propre.
— Ah I çà, je voudrais bien savoir, poursuivit
JULIEN SAVIGNAC. lll
mon oncle plus grave, pourquoi votre fils ne vous suit pas au lutrin tous les dimanches, comme c'était son habitude avant son départ pour Lodève. On ne le voit plus ni à lagrand'messe ni aux vêpres. Est-ce qu'il aurait pris le goût du cabaret, par hasard?... Sauvageol, tout le village sait que j'aime votre enfant, que je Tai élevé, et son absence des offices de la paroisse est un scandale public. D'ailleurs Adrien a une belle voix, que je me suis plu à développer ; pourquoi me priverait-il d'entendre sa voix, qui est mon ouvrage?
~ Mon Dieu, monsieur le curé, dit Adrien, c'est justement parce que Tenvie me brûle de reparaître au lutrin que je viens assister et que j'assisterai tous les soirs, si vous le permettez, à la leçon de plain-chant. Mon séjour à Lodève, où je n'ai pas chanté une fois en quatre mois, n'ayant pas été très-favorable à ma voix, en rentrant à Octon, je n'ai pas osé reprendre à l'église ma place accoutumée, craignant des éclats ridicules. Quelques leçons, je l'espère, remettront ma voix dans le ton, et alors vous m'entendrez au lutrin tous les dimanches comme autrefois.
— J'accepte tes excuses, mon cher enfant, à la condition que tu te souviendras de tes promesses.
— Je me charge de les lui rappeler, s'il les oubliait, monsieur le curé, dit Antoine Sauvageol.
— Zabeth, avancez le pupitre et faites entrer les chanteurs. >
La foule, qui depuis six heures s'entassait dans la cuisine, se rua au salon dans un effroyable pêlemêle. C'était une cinquantaine de paysans de toute taille et de tout ftge. Les derniers arrivés tenaient encore tout allumée à la main la lanterne aux vitres de corne dont la lueur pâle les avait guidés à travers les ruelles étroites et boueuses du village. Tous, depuis l'enfant de chœur de dix ans jusqu'au marguillier de soixante, étaient indistinctement habillés de serge verte. Ce drap grossier, qui parcourt en vieillissant toute la gamme des couleurs, soumis aux rayons obliques de la lampe, faisait de cette multitude compacte un ensemble extraordinairement pittoresque. Claire et légèrement veloutée aux flancs d'Antoine Sauvageol, dont Thabillement était neuf, la serge, élimée par la brosse et la grande usure, offrait des tons bruns, jaunâtres, indéfinissables, aux bras et aux jambes des chanteurs moins riches que le maire. Chez le3 enfants, l'étoffe, fripée, présentait des teintes sales, terreuses, brusquement interrompues par de jolies bouffettes blanches que formait çà et là la chemise en passant par les trous, comme chez le Mendiant de Murillo. Puis il fallait voir les faces larges, brûlées par le soleil, creusées de rides profondes des vieux paysans, à côté des minois frais, ronds, malicieux des écoliers et des
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jeunes pâtres. Comme la tête sévère de mon oncle se détachait harmonieusement au-dessus de ces têtes blondes et chenues l
Pendant que mon oncle étalait sur le pupitre Ténorme Graduel de Téglise, et faisait filer quelques sons à son accordéon pour le mettre en train^ Adrien s'approcha de moi.
« Eh quoi! Julien, me dit-il, est-ce que nous ne sommes plus deux amis, que tu me reçoives si froidement quand je viens te voir? Tu me détestes donc toujours?
— Plus que jamais.
— Et pourquoi ?
— Laisse-moi ; chante !
— Allons, qu'on se mette sur trois rangs! dit mon oncle, lies petits devant.... Voyons, Tiennet, taisons-nous!... Monsieur le maire, attention 1... Gomme c'est la Noël dans quelques jours, nous commençons par la messe de minuit.... Adrien, les solos te regardent; nous verrons si tu as laissé ton gosier à Lodève.... Une, -deux, trois, quatre.... »
A cette quatrième mesure, les chanteurs partirent avec un ensemble admirable. Je tendis Toreille. A Saint-Pulcrand, on était loin d'exécuter la musique religieuse avec cette perfection. Mais mon étonnement devint de l'enthousiasme quand, après les phrases de Vlntroïtj l'un des chantres entonna le
psaume qui le termine dans le rituel romain. Jamais je n'avais entendu voix comparable à cette voix : elle était grave, douce et sonore à la fois ; quand elle s'élevait surtout, elle avait comme des éclats fulgurants qui éblouissaient.
En moins d'une seconde, je compris la passion de mon oncle pour la musique, car j'étais enivré. Qui donc chantait ainsi? Était-ce Tiennet? Était-ce Antoine Sauvageol? Était-ce.... Adrien? Certainement ce n'était pas mon oncle, le quel avait déjà fort à faire avec son accordéon, et dont la voix, d'ailleurs, était plus forte que belle et suave.
N'y tenant plus, j'allais me hisser sur une chaise pour distinguer, au milieu du groupe des paysans, celui dont le chant me causait des sensations jusqu'alors inconnues, quand Méniquette> qui depuis son entrée dans le salon était restée assise à côté de Zabeth, se leva brusquement et vint à moi, les yeux brillants et humides.
« Comment trouves-tu qu'il chante ? me demandat*elle avec vivacité.
— Quoi ! c'est Adrien?
— Certainement, fit-elle, hochant orgueilleusement sa jolie tête blonde.
— Cela n'est pas possible !
— Alors regarde, regarde! »
Vlntroit finissait juste au môme moment; les trois ûlës de chanteurs se débandèrent, et on entoura
Adrien pour le féliciter. Sa cousine me quitta pour aller, elle aussi, le complimenter.
J'aurais dû céder à l'entraînement général et remercier Sauvageol du plaisir qu'il m'avait procuré; mais J'aimais trop Méniquette pour ne pas être jaloux de tous les avantages de mon rival. Je restai cloué à ma chaise, sombre, préoccupé, inquiet.
c Adrien, dit enfin mon oncle, ta voix n'a rien perdu de sa sonorité ni de sa puissance; elle est toujours la même, c'est-à-dire fort belle. Mais le défaut d'exercice où tu Tas laissée durant quatre mois lui a communiqué quelque chose de roide, de dur, de heurté, qu'un travail quotidien seul pourra lui enlever complètement. Il serait grand dommage qu'une émission si nette, si franche, perdit de sa souplesse et de sa grâce. Viens chanter ici tous les soirs, mon enfant ; puis, dans la journée, tâche de trouver quelques minutes pour t'exercer un peu toi-même* Ne monterais-tu qu'une gamme, ne fileraîs-tu que quelques notes, avec cette attention soutenue de l'oreille que je t'ai si vivement recommandée et sans laquelle il ne saurait y avoir de chanteur digne de ce nom, que ta voix reprendrait peu à peu son ancienne flexibilité, son ancienne douceur. Chante, chante encore, chante toujours, mais modérément chaque fois, tout l'art est là!.... Maintenant, ajouta-t-il, attaquons le Gloria,
Les lignes se reformèrent, et Sauvageol entonna
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le Gloria in excelsis. Sa voix, qui s'était trouvée gênée dans l'exécution du psaume de Vlntroït par la préoccupation de la note , et avait en effet émis quelques sons durs, comme venait de le lui reprocher mon oncle^ éclata ici dans toute sa beauté. Adrien avait peut-être chanté cent fois le Gloria et se jouait des difficultés. Il descendait des tons les plus aigus aux tons les plus graves avec la sûreté d'un maître. Du commencement à la fin de cette admirable prière, ses intonations furent constamment égales, sans effort, sans soubresauts, sans le moindre écart.
Depuis cette fameuse soirée, que de musique n'ai-je pas entendue! que d'opéras, de symphonies, d'oratorios n'ont pas charmé mes oreilles, bercé mon âme, surexcité mes sens! Eh bien, je l'avoue sans honte, ni Beethoven, ni Mozart, ni Haydn, exécutés par des chanteurs merveilleux, par de grands virtuoses, n'ont pu me faire éprouver des émotions comparables à celles que mon cœur jaloux ressentit dans le presbytère d'Octon, en entendant Adrien Sauvageol accompagné par l'accordéon nasillard de mon oncle et les voix incultes des paysans. Oégoïsme!....
« Très-bien! admirable! ne put s'empêcher de crier mon oncle.
— Continue! mon garçon, continuel dit Antoine Sauvageol.
— Eli bien! Julien, me demanda Méniquette, me diras-tu nàaintenant que ce n'est pas lui?
— Oh 1 répliquai-je, domptant mon émotion, qui que ce puisse être qui chante avec cette grosse voix, cela m'est bien égal.- •
Méniquette, boudeuse, alla se poster près du pu* pitre pour ne pas perdre une note.
rétais hors de moi. Ne pouvant plus tenir en place, je me levai et fis plusieurs fois le tour du salon. La voix d'Adrien, qui dominait toujours les autres et me contraignait à l'admiration, finissait par me communiquer des crispations nerveuses intolérables.
Humilié dans mon orgueil , dans mon amour, je vaguai longtemps à travers les groupes, la tête en feu et me mordant les doigts de rage. Mais je m'arrêtai tout à coup fasciné : Adrien chantait à pleine voix la dernière phrase du Gloria : Cum Sancto Spiritu. C'était sublime I J'allai vers le pupitre, déterminé à le renverser pour interrompre mon rival.
« Mes amis, dit mon oncle fermant brusquement le Graduel, huit heures sonnent ; à demain la fin de la messe. — Adrien, n'oublie pas ma recommandation, vocalise souvent dans la journée, c'est le seul moyen d'égaliser ta voix. »
Chaque paysan prit sa lanterne, l'alluma avec un brin de genêt enflammé qu'on se passa de main en
main, murmura un < Bonsoir, M. le curé^ » et s'en alla.
Méniquette suivit les Sauvageol, qui devaient la mettre à sa porte en passant.
En un instant, le presbytère, si bruyant tout à l'heure, fut rentré dans son morne et trisle silence.
OQ^ niO
Le lendemain, je n*eus pas grand cœur à la besogne. Le succès d'Adrien m'avait empêché de dormir et m'empêcha de traduire Cornélius avec mon application habituelle. Le Gloria me remplissait encore les oreilles. Mon oncle, s'étant'montré trop sévère la veille , ne voulut pas m'accabler et ne m'adressa pas un mot de reproche ; mais, à son attitude froide, à certains mouvements d'irritation qu'il ne fut pas maître de contenir, je compris combien il était peu satisfait de moi.
J'étais bien malheureux! Dans l'état de bouleversement intérieur où je me trouvais, il me semblait que je n'aurais plus au travail le même courage qu'autrefois. Il me montait au nez des bouffées d'un immense ennui, comme j'en avais connu à Lodève, quand, accroupi sur mon pupitre au collège, je rêvais de l'Escandorgue, de la Mare-aux- Chardonnerets, de la liberté. Mes livres, feuilletés ardemment durant trois mois, je les eusse déchirés
avec plaisir : leur vue me harcelait! Pourquoi d'ailleurs les rouvrir, ces livres, les étudier avec amour? Ma copie la mieux écrite, ma version la mieux tournée, mes leçons les mieux sues, procureraientelles jamais à Méniquette les mêmes délices que la voix d'Adrien? A quoi bon travailler alors, si tous les applaudissements , tous les regards , devaient fatalement revenir à mon rival ! Comme elle l'avait écouté de toute son âme, la veille 1...
Les passions, dans l'adolescence, peut-être parce qu'elles s'exercent sans but bien défini et sans l'impitoyable contre-poids de la raison, acquièrent tout d'un coup, fhez certaines natures, un caractère de violence extrême. J'aimais Méniquette et j'étais jaloux. La veille encore, quand je partais pour Roumégoux, ne redoutant plus rien de Sauvageol, que j'avais cru éloigner de sa cousine en l'éloignant du presbytère, j'étais confiant et tranquille; mais après son solennel triomphe, que pouvais-je espérer? D'ailleurs Méniquette venait de passer deux jours chez son cousin, et que ne devaient-ils pas s'être dit pendant ces deux jours!.,. Qui sait si la jeune sacristine reviendrait à la cure aujourd'hui?
Après la messe , je me postai sous le porche de l'église pour bien constater quelle direction prendrait Méniquette. Si elle retournait chez sa tante, j'étais déterminé à l'y suivre, préférant l'ennui d'un
JDLIEN SAVIGNAC. 121
raccommodement avec Adrien au malheur de ne plus voir celle que j'aimais.
Elle parut, et s'engagea dans l'allée du presbytère.
Tout haletant d'une indicible joie, je courus après elle.
« Ah! tu viens donc nous revoir, Méniquette?
lui demandai-je.
— Sans doute, Julien ; n'as-tu pas dit à mon père hier que Zabeth avait besoin de nioi ?
-- C'est vrai, c'est vrai, elle te verra avec plaisir ainsi que je te vois.... Oh ! tu es si belle ! »
Je lui saisis la main droite, et, sans trop me rendre compte de ce que je faisais , je la couvris de baisers.
Méniquette devint pourpre et s'esquiva. Je crus l'avoir fâchée, et, n'osant rentrer tout de suite à la cure, j'allai respirer le grand air aux Barres.
Harassé de fatigue morale, je m'assis sous les frênes , entre les ruches d'abeilles qui ne bourdonnaient plus, et laissai glisser ma tète dans mes mains. Mes yeux se fermèrent insensiblement. Mon âme, épuisée par d'incessantes émotions , se reposa délicieusement dans les ténèbres factices qui m'enveloppaient. Mais cette halte dans une lutte où toutes mes forces vives étaient en jeu fut de courte durée. Soudainement, dans la nuit noire où je sentais peu à peu ma pensée s'engourdir, éclata un point lumineux! Ce' point, d'abord imperceptible, s'agrandit
122 JUUEN SAVIGNAG.
démesurément en une seconde, et bientôt eut accaparé toute, l'ombre. Alors, sur ce fond d'or, de vermillon et d'azur, tout à fait comparable au fluide céleste où baignent les vierges de Murillo , évoquée par l'ardeur latente de ma passion, se détacha brusquement en saillie l'image vivante de celle que j'aimais. Tout à l'heure, sans savoir pourquoi, dominé seulement par l'irrésistible nature qui veut qu'éternellement l'homme trouve la femme belle, j'avais dit à Méniquette : « Tu es belle l » mais maintenant mes yeux étaient dessillés et je sortais des limbes du mystère. La beauté féminine que j'adorais sans la connaître , m'apparut tout entière dans sa divine, son immortelle splendeur. J'étais ébloui. Jamais je n'avais remarqué la longue chevelure blonde de Méniquette , ses grands yeux d'un bleu profond , son nez fin aux ailes roses et palpitantes, sa bouche mignonne, son menton arrondi par une courbe d'une suavité idéale ; mais, dans cet étrange portrait peint par mon imagination enflammée, toutes ces choses me frappèrent à la fois. Je ne pus me rassasier de voir Méniquette , de faire la connaissance intime de ses perfections. Cent fois mon regard éperdu s'égara dans les sinuosités lumineuses de son visage, de son cou, de ses épaules; puis ils y revenaient encore et toujours.
Cette contemplation enthousiaste, acharnée, fit sourdre en moi la pensée de la possession. Certes,
innocent comme je Tétais , cette idée n'éclata pas dans mon cerveau avec une netteté bien franche, bien accusée. Cependant ,. éprouvant à la longue quelque amertume à repaître mes yeux seulement des charmes de Méniquette, et l'admiration ne suffisant plus au dévorant appétit de mon âme et de mes sens, il me sembla qu'il devait exister quelque chose au delà, et que tous les secrets ne m'avaient pas été dévoilés.
En proie à ces décevantes pensées, j'ouvris involontairement les yeux. Je fus surpris de me trouver aux Barres, et surtout de ne pas y voir Méniquette, avec qui, me semblait-il, je venais de causer. Je baissai de nouveau les paupières, espérant revoir l'image adorable de ma maîtresse : quelques r^ies bizarrement lumineuses zébrèrent seules l'ombre autour de moi. Je me levai, fis le tour des frênes et des ruches, cherchant obstinément Méniquette malgré moi. J'étais bien seul!
Je m'élançai vers la cure.
La jeune fille était assise dans le salon à sa place habituelle, ourlant un corporal, et Zabeth, jacassant comme toujours, filait auprès d'elle sa quenouille ébouriffée.
« Te voilà enfin ! me dit la vieille gouvernante, tournant vers moi de petits yeux malins. Jésus ! d'où viens-tu donc, avec cette mine renversée? »
— Des Barres.
— Est-ce que tu as vu passer la louve blanche, par exemple? tu as Tair comme ça tout épeuré, mon enfant.
— Je n'ai vu passer que Méniquette.
— Aux Barres?
— Certainement, et....
— Mais, Julien, interrompit la jeune Octonaise, je ne suis pas allée aux Barres aujourd'hui. Tu veux dire que tu m'as vue tout à l'heure traverser Vallée près du cimetière.
— Oui, je veux dire cela, » bredouillai-je penaud et me mordant la langue.
Méniquette paraissait toute troublée.
Zabeth porta les doigts à sa bouche, les humecta de-ealive, égalisa le chanvre de la quenouille, puis lança dans l'espace son lourd fuseau, qui se mit à ronfler comme une toupie allemande.
« Ah çàl mais, Julien, reprit-elle, pourquoi hier, à Roumégoux, as-tu dit à Orlios que j'avais besoin de Méniquette, moi?
— Je n'ai pas dit cela ; j'ai dit seulement que vous auriez beaucoup de plaisir à la voir si elle venait à la cure aujourd'hui.
-- Et comment sais-tu cela, toi?
— Parce que j'ai remarqué que vous êtes triste quand Méniquette vous manque.
— Je suis triste, je suis triste, comme ci, comme ça....
— Est-ce que vous n'aimez pas Méniquelte, voyons? m'écriai-je.
— Ce garçon vous pousse toujours des questions de l'autre monde, > dit Zabeth s'adressant à la jeune fille.
Puis se retournant vers moi :
« Si je l'aime, Méniquette! dit-elle, et comment ferais-je pour ne pas l'aimer, moi qui l'ai vue naître, qui l'ai élevée comme mon enfant? Quand sa pauvre mère fut morte, sa tante Sauvageol voulait la retirer chez elle, mais Ortios, qui savait combien nous gâtions sa petite à la cure, préféra me la confier. « Tenez, Zabeth, me dit-il, puisque M. le curé y consent, prenez-la !» Je ne me le fis pas répéter ; j'emmenai Méniquette, qui n'avait pour lors que cinq ans, et lui dressai un petit lit dans ma chambre, tout à côté du mien. Dans les commencements, la venue d'un enfant à la cure y causa beaucoup de dérangement. M. le curé qui, en ce moment, travaillait à son grand orgue de l'église, trouvant les affaires de l'atelier sens dessus dessous, menaçait vingt fois par jour de la renvoyer chez son père. Mais la petite rusée avait à sa disposition de si tendres caresses, disait : « Serai bien saze^ » avec une voix si douce, si apitoyante, que M. le curé finissait par l'embrasser et lui pardonner tous ses remue-ménage. Puis il fallait la voir, le dimanche, à l'église, assise sur un tabouret près de moi ! Elle se
126 JUUEN SAVIGNAG.
tenait comme une grande personne. Ah! comme elle était gentille avec sa petite coiffé blanche, son fichu rouge, sa jolie robe d'indienne fraîchement repassée ! Tout le monde la regardait, et Ortios plus que tout le monde, car il jouissait, le brave et digne homme, de penser que c'était là sa fille, sa propre fille. A six ans, M. le curé lui enseigna lui-même à lire, et moi, quand elle avait fini sa classe, je l'emmenais garder la chèvre dans les champs, lui montrant à coudre, à tricoter, à filer.... Oh! comme elle entendait bien toutes choses, cette petite tète!... Enfin, l'année passée, comme personne n'était capable, ici, de raccommoder le linge de l'église, qui s'en allait en filasse, M. le curé eut la pensée delà placer en apprentissage à Lodève, chez les dames Fangeaud, pour la perfectionner dans la couture. Quelle misère quand il fallut nous séparer 1... Mais ne parlons pas de ce temps si pénible à tous. Une seule chose me plaisait quand je ne la vis plus, elle : c'étaient ses oiseaux. Moi qui n'avais jamais donné à boire ni à manger à ses chardonnerets, je ne l'oubliai pas un seul jour. Ces oiseaux n'étaient ils pas les amis de ma fille, ne regrettaient-ils pas ma fille comme moi î...
— Zabeth! Zabeth, ma seconde mère! balbutia la jeune sacristine, qui ne put retenir plus longtemps ses larmes.
— Et tu demandes si j'aime Méniquette ! s'écria
la vieille avec exaltation. Où y a-t-il donc de fille plus belle, plus douce, plus vaillante?...
— Nulle part, Zabeth, nulle part! » interrompis-je.
La vieille gouvernante avait laissé tomber la quenouille de ses mains pour étreindre Méniquette, qu'elle dévorait de bons gros baisers maternels.
Je ne sais quelle irrésistible envie me prit d'em* brasser, moi aussi, la jeune fille. Déjà, quand j'avais baisé sa main, dans l'allée de la cure, j'avais éprouvé de délicieuses sensations. Mais que serait-ce si maintenant mes lèvres pouvaient effleurer la peau si blanche, si fine, si parfumée de ses joues l Je ne sus résister à la violence de mes désirs, et Zabelh s'était à peine rassise que, m'élançant à mon tour, je couvris de baisers ardents le visage de Méniquette, tout imprégné de larmes. Une telle audace ahurit la jeune fille aii point qu'elle ne put ni me repousser ni articuler un mot de reproche. Mais Zabelh, me tirant rudement par le bras :
« Ah çà ! mais que fais-tu ? que fais-tu donc ? ditelle ; on n'embrasse pas ainsi les jeunes filles, Julien, quand on porte un pantalon;
— Ah! Zabeth, m'écriai-je la tête perdue, j'aime Méniquette aussi, moi! je l'aime plus que tout au monde ! »
Le pas de mon oncle se fit entendre au dehors.
128 JULIEN SAVIGNAG.
Redoutant quelque explication, car mon trouble, comme celui de Méniquette et de Zabeth, était visible, je m'esquivai vivement par l'escalier des caves, et sortis du presbytère par la porte du potager.
•ep»
JUU£N SAVIGNAG. 129
Quand je rentrai pour dîner, je fus surpris et efifrayé à la fois de ne plus voir Méniquette dans le salon. Que s'était-il passé ? Mon oncle, devinant, à rembarras de Zabeth et au visage encore mal essuyé de la jeune sacristine, qu'il était survenu quelque événement extraordinaire, les avait-il interrogées ? Que lui avaient-elles répondu? Avaient-elles trahi mon amour? Alors que devait penser de moi mon oncle? Oh ! s'il allait me renvoyer à Lodève!....
Après avoir cherché vainement à lire de mes deux grands yeux démesurément ouverts sur la physionomie de Zabeth, je me mis à table. Je tremblais de tous mes membres, et, si j'en jugeàTimpression de froid que j'éprouvais au front, je devais être fort pâle.
Mon oncle, qui jeûnait jusqu'à midi, prit la soupe sans lever la tête ; mais, à la dernière cuillerée, ayant fait un haut-le-corps pour reprendre haleine, il remarqua ma piteuse mine,
130 JDUBN SAVIGNAC.
c Eh bien! Julien» dit-il, que signifie cet air triste et tout préoccupé ? Qu'as-tu ?
— Je n'ai rien, mon oncle, répondis-je promenant ma cuiller dans mon assiette et essayant de la porter à mes lèvres.
—Tu ne dis pas la vérité, mon enfant.
— Moi, je suis sûre qu'il t'est arrivé quelque chose, petiot, dit Zabeth.
— Et que voulez-vous qu'il me soit arrivé? balbutiaî-je, sentant des gouttes, de sueur froide me perler au visage et dans le dos.
— Pardi, reprit la vieille et bonne servante, inventant toute une histoire pour me sauver, en courant par là-bas après tes trébuchets, dans les oseraiesjdu Salagou, tu te seras fait mal, juste comme l'autre jour quand tu as buté contre les racines d'un saule et que tu es allé bel et bien baiser la terre. •••
— Gomment, Julien est tombé, et je n'en ai rien su 1 interrompit mon onde.
— Pourquoi vous dire qu'il s'était un peu écorché le bras gauche ? Tous vous seriez tourmenté, et la chose n'en valait pas la peine.
(La vérité est que, depuis mon arrivée à Octon, je n'avais fait de faux pas ni dans les oseraies ni ailleurs.)
— Zabeth, quand il arrivera le moindre accident à mon neveu, j'entends en être immédiatement prévenu, dit sévèrement mon oncle.
— Jésus Seigneur! on vous préviendra, on vous préviendra. Mais, à la fin des fins, je suis pour quelque chose ici, moi, et c'est à moi aussi bien qu'à vous de soigner Julien.
— Où t'es-tu fait mal aujourd'hui, mon enfant? demanda mon oncle, rejetant sa serviette ei me prenant la main avec une soUicitudfi bien embarras* santé pour moi.
— Je crois m'étre un peu foulé le bras droit, murmurai-je, enchanté de trouver un prétexte à mon malaise trop manifeste.
— Tu t'es donc laissé encore tomber?
— Mon pied a glissé dans les roseaux du Salagou. . . .
— Malheureux enfant!.... Aussi pourquoi rôder toujours dans les oseraies ? N'as'-tu pas assez de tes trébuchets de Roumégoux? »
Il me prit délicatement le bras^ et le fit jouer avec précaution.
« Est-ce que tu ne souffres pas, quand je te touche l'articulation?
— Très-peu, mon oncle.
— Allons, dit-il avec un contentement qui lui épanouit toute la face^ la peur a été plus grande que le mal. Pourtant, comme tu pourrais éprouver quelque gène à écrire, tu ne travailleras pas cette après-midi. Le temps est beau, tu pourras te promener. Tâche seulement, si tu vas à Roumégoux, de ne point te fatiguer. »
11 reprit sa place à table , et mangea de bon appétit.
Quant à moi^ le sentiment de mon audace me remplissait d'une confusion telle qu'il me fut impossible de dîner. Pour ne pas inquiéter mon oncle, dont le cœur s'alarmait si facilement, je parus avaler ma soupe, et je grignotai encore les friandises du dessert.
Enfin mon oncle se leva, me questionna encore sur mon bras foulé, prit sa canne et sortit pour aller faire sa visite quotidienne aux malades de la paroisse.
« Tu vois, Julien, me dit la vieille gouvernante, quand on commet des sottises , on est quelquefois obligé de les réparer par des mensonges. Que ceci te serve de leçon au moins.
— Zabeth, vous êtes bonne! »
Je me suspendis à son cou.
« Tu n'as donc plus mal au bras ? dit-elle avec un gros rire.
— Vous savez bien, menteuse, qu'il en est de la foulure de mon bras comme de son égratignure.
— Quel polisson !
— Moi, Zabeth? fis-je la câlinant.
— A-t-on jamais vu embrasser les jeunesses avec ce front !
— Il n'est pas défendu d'embrasser sa sœur, je crois.
— Mais Méniquette n'est pas ta sœur, je pense, petit mauvais sujet.
— Alors qu'est-elle, si elle n'est pas ma sœur?
— Elle est... elle est... elle est Méniquette Ortios, pardi I
— Puisque mon oncle et vous avez élevé Méniquette autrefois et que vous m'élevez maintenant, Je suis bien son frère ?
— Cet enfant me rendra folle, se dit Zabeth dans un nouvel aparté; il a tant d'esprit, tant d'esprit, que je ne sais lui répondre, moi simple que je suis.... Au fait, ce qu'il dit est vrai : c'est bien nous qui avons élevé la petite et qui relevons, lui, à présent. Enfin il croit qu'elle est sa sœur, et il l'embrasse ; quel mal y a-t-il là? Aucun, aucun.... Au contraire, je vois ça avec plaisir, qu'ils s'aiment bien, mes deux enfants, car ce sont mes enfants : si je n'ai pas pondu de si jolis œufs, n'est-ce pas moi qui les ai couvés ?»
Je lui tirai brusquement le bras.
« Où est Méniquette ? lui demandai-je.
— Chez sa tante. »
Je sautai sur ma casquette et ouvris la porte. « Mais où cours-tu, prompt comme le vent?
— A Roumégoux ! »
Au lieu de prendre, en remontant le long du Salagou, le chemin qui mène à la ferme d'Ortios, préoccupé de Méniquette, non de mes trébuchets à
grive», fescaladai le yillage, me dirigeant à grands pas vers son point le plus élevé. C'était là qu'au fond d'une vaste cour encombrée de charrues, de râteaux, de pioches, s'élevait la maison de M. le maire. J'étais décidé à rompre la glace avec Adrien et à redevenir son ami pour savoir jusqu'à quel point j'avais aie redouter. Je sentais bien que je le haïssais de tout mon cœur, mais en redevenant son compagnon, je parviendrais à connaître ses véritables desseins sur Méniquette, et, peut-être, réussirais-je à les déjouer. D'ailleurs, il était indispensable pour mon repos que la maison d'Adrien , où U*avaitlait sa cousine, quand elle était absente do presbytère, me fût ouverte comme à un familier.
Au moment où j'entrai chez Sauvageol, on finissait de dîner.
« Tiens, dit Adrien d'un air étonné, qu'y a-t-il de nouveau, Julien?
— Il n'y a rien de nouveau , sinon que je viens vous voir.
— Il est de fait que la chose n'est pas ordinaire, dit Antoine Sauvageol ; on ne te rencontre guère chez nous, mon petiot.
— Vous savez bien, monsieur le maire, que mon oncle me tient très-serré, et que si j'étais libre de mes quatre volontés, je ne resterais pas des mois entiers sans venir vous dire bonjour.
— Enfin tu as eu une bonne idée de venir au-
JUUEN SAVIGNAC. 135
jourd'hui tout de même» reprit Adrien, car to ne t'ennuieras pas trop, je Tespère. Nous partons à rinstant pour Roumégoux avec la charrette. Tu viendras avec nous, n'est-ce pas ?
— Certainement ; je n'ai pas de leçon cette aprèsmidi.
— Du reste, nous y allons tous, même Méniquette, ajouta-t-il naïvement.
— La carriole est attelée, notre maître, » dit un journalier.
Le maire vida son verre encore à moitié plein, et se leva.
Quelques minutes après, installés tous quatre à la turque sur les planches rudement cahotées de notre véhicule rustique, Adrien à côté de son père, notre automédon, moi tout près de Méniquette, nous cheminions bruyamment vers Roumégoux.
Sauvageol fut charmant pour moi ; il paraissait tenir beaucoup à regagner mon amitié, et m'accabla de prévenances. Non-seulement il m'avait cédé la meilleure place sur la charrette , mais en arrivant à la ferme, devinant qu'il ne pourrait rien faire qui me touchât davantage, il pressa lui-même sa cousine de m'accompagner jusqu'à la genévrière, où j'allais reconnaître mes trébuchets et en tendre de nouveaux. Il devait lui-même nous rejoindre en cet endroit, quand il aurait aidé son père et son oncle à empiler quelques sacs deblé sur la charrette.
Des attentions si délicates , si désintéressées renversèrent toutes mes données sur les prétentions d'Adrien, et me remplirent ^e confiance. N'établissant aucune distinction entre le caractère placide du jeune paysan et ma nature passionnée à outrance, je crus reconnaître à ces indices que Sauyageol n'aimait pas sa cousine. « S'il l'aimait véritablement, pensai-je, il serait jaloux, et ne la laisserait pas courir la campagne seule avec un autre. » Alors Adrien, qui le matin encore m'était odieux, me sembla le plus noble, le plus généreux des amis. Je me reprochai d'avoir été injuste à son égard , et mon affection , qiie d'absurdes soupçons lui avaient fait perdre, je la lui rendis tout entière à l'instant. Désormais, il ne s'élèverait plus entre nous la moindre querelle, nous vivrions en frères, comme quand, un beau matin, aux pimpantes clartés du soleil de mai, nous étions partis pour la Mareaux-Chardonnerets, et que le nom de Méniquette n'avait pas encore été prononcé entre nous. Oubliant obstinément la soirée orageuse de Lodève, où Sauvageol m'avait avoué son amour pour sa cousine, je ne me souvins que de nos parties de plaisir à Gourgas, au ruisseau de la Salondre, à TEscandorgue! bonheur inespéré, il n'aimait pas celle que j'aimais !
J'avais fait toutes ces réflexions au bas du perron de la ferme , attendant Méniquette qui s'entretenait
JDLrEN SAVIGNAC. 137
avec son père. Elle parut enlin. Adrien descendit derrière elle.
« Je m'en vais vitement donner un coup de main au vieux, dit-il, et je viendrai vous retrouver.... Tes trébuchets sont tendus tout à fait au bas de la genévrière, près du Salagou, n'est-ce pas, Julien?... Ne vous éloignez pas de là.
— Tu entonneras le Gloria d'hier, si tu ne nous vois pas au bord du ruisseau, Adrien, répondis-je, cherchant à flatter son amour-propre, et nous saurons que c'est toi, car il n'y a pas une voix pareille à la tienne dans le pays.
— C'est cela, tu chanteras, dit Méniquette me prenant joyeusement la main/
— Eh bien, soiti » répondit Adrien avec bonomie.
A dix minutes environ de Roumégoux, en se dirigeant vers le Salagou, le terrain, jusque-là uniformément plat, se renfle soudain et forme une ondulation rocailleuse qui, vue de loin, affecte les allures d'une montagne. A cause de sa forme conique, on appelle ce monticule le Pain-de-Siicre. Le Pain-de-Sucre, dont au printemps des touffes de genêts, de chèvrefeuille, de clématite, mille plantes grimpantes en fleurs, recouvrent les pentes arides, présente en hiver l'aspect le plus sauvage , le plus dévasté. A la base, quelques arbustes, engraissés par rhumus de la plaine, égayent encore l'étroit sentier qui serpente vers les ruches d'abeilles juchées tout en haut , à l'exposition du midi ; mais à mesure que l'on monte, toute trace de végétation s'efface, pas un brin d'herbe ne pousse dans les anfractuosités des rochers, sur une terre rougeâtre, privée d'éléments nourriciers.
Cependant la physionomie du monticule change
JUIJEN SAVIGNAC. 139
dès qu*on en descend le Tersant opposé à la ferme. Favorisé par rhumidité qu'y entretiennent le vent du nord et surtout le voisinage du Salagou, le so), icl^disparatt sous la mousse épaisse, et, çà et là, des bouquets d'yeuses, de bouleaux, déjeunes peupliers, dont l'écorce lisse et luisante annonce la bonne venue, proclame hautement qu'il n'a pas été deshérité de toute puissance végétale. Bientôt, par des détours gazonnés , on arrive à la genévrière toujours verte, toujours parfumée, d'où s'enlèvent à tous moments, avec grand bruit d'ailes et de bec, les grives et les merles effarouchés. La genévrière commence à mi-côte et s'étend jusqu'au Salagou, qui, en cet endroit, se démène comme un forcené pour se frayer un passage à travers les gros quartiers de granit rose détachés par l'orage des plateaux voisins et roulés violemment dans son lit.
A la façon dont Méniquette m'avait saisi la main, je crus deviner qu'elle me pardonnait mes entreprises de la matinée, et mon cœur se gonfla d'espérance. Que de choses n'allais-je pas lui dire maintenant que nous nous trouvions seuls ! combien d'autres baisers ne lui déroberais-je pas! Nous nous séparâmes, vivement de Sauvageol, et, tout grisés comme des oiseaux au retour de la picorée dans les vignes, nous primes notre essor à travers la plaine. Mais notre vol, trop hardi, ne tarda pas à se ralentir; nous n'avions pas fait cent pas que déjà nous bat-
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tions de l'aile, et, quand nous arrivâmes au Painde-Sucre, avant de le gravir, nous songeâmes d'abord à nous asseoir pour respirer.
Rien ne rend le corps plus lourd que l'inquiétude de l'âme, car notre fatigue provenait plutôt de notre embarras mutuel que d'une course de quelques minutes à travers champs. Il est certain que tout le courage superbe que je m'étais senti en quittant Adrien s'était comme évaporé au grand air de la plaine, et que, de la ferme au Pain-de-Sucre, je n'avais pu articuler un mot. En vain j'avais lutté de toutes mes forces contre l'impitoyable timidité qui, me prenant à la gorge, me paralysait tout entier, dans une heure où je m'étais promis tant de joies, j'avais été vaincu honteusement. De son côté, Méniquette, dont la gaieté naïve s'était subitement dissipée , en proie à un combat intérieur acharné, avait laissé aller ma main dès les premiers pas, et était tombée dans la même torpeur morale que je m'efforçais de secouer. Enfin, quand, essoufflés, rendus, nous nous assîmes pour reprendre haleine, la jeune fille et moi, nous osions à peine nous regarder.
Méniquette rompit la première le silence.
« Si nous revenions à la ferme, Julien? dit-elle.
— Revenir à la ferme! Tu ne veux donc plus m'aider à tendre mes nouveaux trébuchets ?
— La genévrière est encore bien loin d'ici, et je me sens déjà si lasse !
— Alors tu m'abandonnes, Méniquette? Il faudra que j'y aille seuil »
Je sentis des larmes me mouiller les yeux.
« Adrien t'accompagnera.
— Et que veux-tu que je fasse de ton Adrien?
— Il est plus habile que moi à dresser des pièges aux oiseaux, tu le sais bien.
— Il s'agit bien d'oiseaux, vraiment! m'écriai-je, m'enhardissant tout à coup.
— Et de quoi s'agit-il alors ?
— Ahl Méniquette, soupirai-je en me rapprochant d'elle, si tu n'étais pas si méchante, je le dirais bien quelque chose....
— Et quelle est cette chose-là ? murmura-t-elle baissant pudiquement les yeux.
— Tu ne te fâcheras pas au moins?
— Je te le promets.
— Méniquette.... »
Les battements précipités de mon cœur m'empêchèrent de poursuivre.
« Eh bien? demanda-t-elle inclinant son joli visage sur sa poitrine pour m'en dissimuler la rougeur. .
— Je t'aime.... Je t'aime comme.... comme une sœur.
— Comme une sœur I s'écria Méniquette relevant son front par un mouvement brusque et me regardant avec des yeux étranges.
— N*es-tu pas en effet ma sœur ? Mon oncle et Zabeth ne font-ils pas élevée ?..•
— Nous pouvons aller à la genévrière, Julien, » interrompit Méniquette, ayant, comme par miracle, retrouvé toute son aisance et sa gaieté perdues.
Sans nous en apercevoir, nous avions commencé à gravir le Pain-de«Sucre. Méniquette allait en avant d'un pas hardi, décidé. J'avais de la peine à la suivre, moins habitué qu'elle aux sentiers pierreux des montagnes. Nous arrivâmes bientôt aux ruches d'abeilles. Matelassées de paille par le prévoyant Ortios, malgré le soleil assez chaud ce jour-là, ces pauvres maisonnettes, où, durant toute Tannée, s'élabore le plus ingénieux des travaux, semblaient grelotter dans les creux des rochers humides et dépouillés de toute végétation.... Méniquette marchait toujours. De temps à autre^ elle se retournait pour me sourire; mais je trouvais son sourire mdns gracieux, moins doux que tout à l'heure. Elle ne se taisait plus en escaladant le Pain-de-Sucre, car elle me parlait de Zabeth, de mon oncle, même de Tiennet, lequel, dans quelques jours, disait-elle^ devait quitter Octon pour aller au séminaire de Montpellier. Mais je ne sais pourquoi j'aurais préféré qu'elle se tût, comme lorsque nous traversions la plaine. Sa voix ne me paraissait plus la même, le timbre en était sec et dur. Mon Dieu 1 que se pas-
sait-il donc en elle? Évidemment, sans m'en rendre compte, je lui avais fait de la peine. La certitude que la brusque métamorphose de Méniquette était mon ouvrage me coupait bras et jambes. Je parvins sur le plateau longtemps après elle.
« Qu'as-tu, Méniquette? articulai-je hors d'haleine.
— Je n'ai rien.
— Oh I avoue-moi que je t'ai contrariée.
— Gomment m'aurais-tu contrariée ?
— Je te le jure, je ne sais comment j'ai pu te causer du chagrin, moi qui t'aime par-dessus tout; mais il faut bien que quelqu'une de mes paroles t'ait fâchée , puisque tu ne me regardes plus avec les mêmes yeux , que tu ne me parles plus avec la même voix, qu'enfin depuis un moment tu n'es plus la même.
— Tu te trompes ) Julien , je suis absolument la même.
— Alors, permets-moi de l'embrasser.
— Je le veux bien. »
Au lieu de se dérober à mes caresses avides, comme le matin au presbytère, Méniquette me tendit d'elle-même sa joue. Le mouvement placide par lequel elle se pencha vers moi me rappela celui de ma mère, quand je l'embrassais le soir, et me déconcerta complètement. Je m'étais attendu à unelutte^ lutte délicieuse ! et l'ennemi se rendait sans corn-
144 JULIEN SAVIGNAG.
bat. Aussi ne trouvai-je pas dans ce baiser banal la saveur enivrante de l'ancien baiser. C'était la rose des Alpes sans épines, mais aussi sans parfum.... Pourquoi Méniquette n'avait-elle pas détourné la tête en me repoussant ? pourquoi n'avait-elle pas crié quand je l'étreignais si vivement? Le matin, je n'avais pu lui serrer seulement la main dans l'allée de la cure sans la voir rougir jusqu'au blanc des yeux ; et, maintenant, je marbrais ses joues de baisers sans que son visage trahit la moindre émotion» le moindre trouble I Que signifiait ce calme implacable ? Je ne pus attribuer tant d'impassibilité qu'à reflet de mes paroles , et, par un effort prodigieux de mémoire, je repassai dans mon esprit, l'une après l'autre, les phrases échangées entre nous pour y découvrir le mot qui l'avait blessée. Mes recherches minutieuses, compliquées, furent sans résultat. Je me sentais devenir furieux....
La jeune fille avait commencé à descendre le versant opposé du Pain-de-Sucre, et moi, comme pétrifié, je restais planté à la cime, philosophe de quinze ans perdu à la recherche de la vérité. Je sortis pourtant de mon immobilité, et, poussé par la passion dont j'étais devenu le jouet, je m'élançai sur les traces de Méniquette.
« Je veux que tu m'avoues sans détour, lui dis-je, pourquoi tu ne m'as pas résisté quand, il y a un moment, j'ai voulu t'embrasser.
— Parce qu'une sœur se laisse embrasser librement par son frère.
— Mais ce matin, à la cure, tu te débattais de toutes tes forces pour éviter mes lèvres ; pourtant, nous étions frère et sœur comme à présent.
— Nous voici au milieu de la genévrière, murmura Méniquette avec embarras ; veux-tu que je l'aide à tendre tes nouveaux trébuchets ?
— Ne pensons plus aux trébuchets ; réponds à ma question : Pourquoi, ce matin, me griffais-tu comme une chatte en colère ? »
La jeune Octonaise ne répondit pas. Elle fit quelques pas pour me dérober son visage, qui s'empourprait de nouveau.
« Méniquette! m'écriai-je, lui saisissant les mains et l'arrêtant au milieu du sentier, dis-moi, je t'en supplie, s'il y a au monde un amour audessus de celui qu'un frère voue à sa sœur?
— Oui, soupira-t-elle avec un frissonnement dé tout son être.
— Quelest-il?
— Celui qu'on voue à sa femme.
— Alors, ma Méniquette, c'est de cet amour que je t'aime.
— Hélas I j'avais prévu ce malheur I
— Que veux-tu dire?
— Je ne pourrai jamais être ta femme.
— Ma femme! m'écriai-je, ma femme! »
Les secrets de la vie se dévoilaient à moi ; le ciel s'ouvrait sur ma tète ; je devenais homme tout à coup.
« Et pourquoi ne serais-tu pas ma femme? demandai-je éperdu,
— Je suis fiancée à un autre.
— El tu seras forcée de Vaimer, cet autre?
— Le devoir d'une femme est d'aimer son mari, Julien.
— Et quel est le nom de ce mari ?
— Chut ! chut! écoute! > dît-elle, portant un doigt à ses lèvres.
JULIEN SAVTGNAG. 147
Au même instant, en effet, un chant que nous n'eûmes pas de peine à reconnaître tombait en notes magnifiques sur la campagne tranquille. Un grand remue-ménage se fit dans la genévrière. Les grives, les geais, les merles, cachés dans les buissons autour de nous, s'envolèrent effrayés, et les pies, en poussant des cris aigus, quittèrent les bouleaux où elles s'étaient perchées.
Avant de courir vers Sauvageol, que nous aperçûmes à la crête du Pain-de-Sucre, gesticulant comme un possédé, nous écoutâmes, Méniquette et moi, les premières phrases du Gloria in excelsis.
Cette scène m'a laissé un souvenir qui ne mourra jamais dans mon cœur. Aujourd'hui, après quinze ans passés, je l'y retrouve encore dans toute sa fraîcheur, dans tout son épanouissement printanier. Oh ! quels admirables poèmes on écrirait, si Ton n'était impuissant à noter de pareilles impressions! Mais l'âme se refuse obstinément à s'étaler tout
148 JULIEN SAVIGNAG.
entière sur le papier. C'est à peine si, par des eflforf s désespérés, Tartiste peut la contraindre à lui livrer la centième partie d'elle-même. L'âme divine, c'est Toiseau du paradis que nous croyons tenir et qui s'enfuit toujours, laissant seulement entre nos doigts quelques misérables brins de plume. On est convenu d'appeler grands hommes ceux dont la main, nerveuse et puissante comme la serre de l'aigle, parVîent à retenir de plus riches dépouilles. Mais, hélas ! ce ne sont jamais que des dépouilles. Triste condition humaine! Toiseau doit éternellement nous échapper.
Il me semblait que la voix déjà si ample d'Adrien avait encore gagné en étendue ; quoique à plus de trois tents pas de lui, nous ne perdions pas une note. L'air, ductile et pur, nous apportait la moindre vibration, en y ajoutant ce velouté, ce moelleux indéfinissable, que donne seule une distance consonnante.
« Appelons-le, dit Ménîquette ; cela doit le fatiguer beaucoup de chanter si fort. »
Elle fit quelques pas vers une clairière au milieu des genévriers, et appela plusieurs fois :
« Adrien! Adrien! »
Le chant cessa brusquement; puis, comme si quelque sanglier furieux se 'fût précipité de notre côté, nous ouïmes des bondissements précédés de craquements de branches. C'était Sauvageol qui, négligeant les sentiers frayés pour nous rejoindre
plus vite, courait vers nous en droite ligne, à travers ronces et broussailles.
« Sais-tu que ta voix produit un merveilleux effet dans la campagne, Adrien ? lui dit sa cousine.
— Elle arrivait jusqu'ici ?
— Je crois bien, nous n'avons pas perdu une syllabe.
— Ça ne m'étonne point, le temps est si clair 1 Quand le vent est au nord, comme aujourd'hui, on m'entendrait, je crois, d'une lieue; mais gare au vent du midi, s'il souffle, bonsoir! on ne m'entend plus à quatre pas. — Voyons, Julien, ajouta-t-il, où vêux-tu tendre tes nouveaux trébuchets? Hâtonsnous, car il est plus de quatre heures. Voilà le chevrier qui regagne déjà les étables. »
En effet, de l'autre côté du Salagou, nous vîmes passer, entre les buissons tout mâchonnés, un long troupeau de chèvres. Un gros chien hérissé marchait seul à leur tète. Je m'accrochai au tronc d'un chênevert et regardai avidement. Elles défilaient par rang de trois, calmes, silencieuses, pesantes. Les rayons du soleil mourant, glissant à travers une forêt de cornes hautes, rayaient de longs filets d'or les peaux blanches, brunes, fauves, de toutes ces bêtes repue3 et les faisaient resplendir. Absorbées dans le travail de la rumination, elles s'avançaient tête basse, sans ruades, sans bondissement, aspirant avec délice l'air chargé d'émanations savoureuses
150 JCUEX SAVIGNAC.
qui lear déopoçaient le yoisinage des étables. Chassées à traTers bois dès l'aurore, elles avaient hâte de retrooTer une litière fraîche pour s'y coucher. De temps à autre, un bêlement strident et joyeux partait des entrailles de la colonne muette et faisait lever le front à tout le troupeau, qui répondait en chœur.
Ne pouvant distinguer Bly dans cette poussiéreuse cohue, j'allais descendre de mon arbre, quand une chèvre, entièrement détachée du troupeau, apparut à la crête d'un rocher. Je n*eus pas besoin de la considérer longtemps pour reconnaître Bly : la façon énergique dont elle se campa sur les pentes du bloc de granit me l'avait décelée tout de suite. Mais pourquoi Bly marchait-elle isolément? que n'ëtait-elle à son rang, elle aussi? Tout à coup, le chevrier sortit d*un taillis de châtaigniers sauvages, retenant, par ses cornes enroulées, un énorme animal barbu qui luttait désespérément pour s'échapper.
« Bly, Bly ! cria lé pâtre, en avant 1 »
En quatre bonds, la chèvre de mon oncle eut dégringolé lu rocher et enfilé au galop le sentier tout embroussaillé où cheminait lentement la colonne. Le chevrier lâcha son prisonnier. Celui-ci, tout étourdi, secoua la tète, puis la releva hardiment, huma l'air et s'élança de toute la vitesse de 9es jarrets à la poursuite de Bly,
« Miriiflor 1 M^liflor ! cria le chevrier, ici ! » Mais, lancé à fond de train, Miriiflor ne pouvait plus s'arrêter; d'ailleurs il avait déjà rejoint Bly, qui, cette fois, ne trouvant aucune roche escarpée où se réfugier, attendit le bouc de pied ferme au milieu du chemin creux.
Alors eut lieu une de ces batteries magnifiques comme il est donné aux bergers eux-mêmes d'en contempler rarement. D'abord Miriiflor et Bly, comme des adversaires qui mesurent leurs armes avant le combat, inclinèrent leur tête aras de terre, et, le museau dans la poussière, mesurèrent leurs cornes. Puis, tous deux, la queue tendue, le poil hérissé sur le dos, ils se dressèrent sur leurs pattes de derrière et fondirent l'un contre l'autre de toute leur rage, de toute l'énergie de leurs muscles singulièrement tendus. Le coup qu'ils s'assenèrent sur le milieu du crâne retentit jusqu'à moi, sourd, prolongé, mêlé au cliquetis bruyant des cornes. Ce jeu formidable, qui risquait à tout instant de faire éclater la cervelle à l'un des deux combattants, se reproduisit dix fois sans que la chèvre de Zabeth lâchât" un pouce de terrain. Évidemment Miriiflor ne s'était pas attendu à tant de vigueur et d'entêtement. Aussi, au moment de tenter la onzième attaque et de se laisser retomber de tout son poids sur sa redoutable rivale, le bouc, qui cherchait à capituler, se contenta-t-il, une fois debout, de
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pirouetter gracieusement sur lui-même. Mais Bly, en Traie chèvre céTénole, soupçonneuse et prévoyante, croyant à quelque manœuvre sournoise, se rabattit lentement sur ses pattes, et, le cou tendu, sous les armes, attendit Tennemi. L'ennemi ne vint pas. Au contraire, Mirliflor, pour enlever à sa robuste mattresse toute trace de soupçon, se mit à parader devant elle, portant sa barbe avec une coquetterie grotesque, étalant avec orgueil toute la richesse de son poil fauve, qui lui pendait long et soyeux sur les jarrets ; puis il se cabrait, cabriolait, et finissait par se redresser de toute sa taille pour s*admirer complaisamment. Par un jeu musculaire d'une souplesse inouïe, il faisait pivoter sa tête sur son cou et plongeait de l'œil le long de sa luiuriante crinière. Bly, dédaignant ses grossières avances, partit brusquement comme un trait, et rejoignit le troupeau, où elle se perdit. Mirliflor allait se précipiter de plus belle; mais le pâtre le saisit aux cornes et le retint énergiquement.
Je me laissai glisser du haut de Tarbre.
« Tu vois, me dit Méniquette, tandis que tu fais le paresseux, nous avons dressé cinq trébuchets sous ces genévriers.
— Je regardais Bly se battre avec Mirliflor; là-bas.
— Quoi! cela t'intéresse? Mais, d'ici, tu n'as pu
JUUEN .SAVIGNAC. 1 53
juger si c'était la chèvre de ton oncle ou une autre qui se battait.
— Ohî j'ai bien reconnu Bly I il n'y a qu'elle pour lutter avec ce courage. Mirliflor n'a pu la faire reculer d'un pas. Quels coups ils se sont donnés sur la tête, grand Dieul
— Et le chevrier n'a pas empêché ce combat?
demanda Sauvageol, relevant sa tête enfouie sous les branchages d'un genévrier.
— Il a fait ce qu'il a pu, le pauvre homme ! mais Mirliflor ne parait pas facile à mener.
— Ce bouc nous vaudra encore des désagréments cette année, Méniquette, dit Adrien. L'an passé, il a éventré deux chèvres, et voilà maintenant qu'il s'en prend à celle de M. le curé. J'ai averti ton père, mais ton père a des entêtements!... Il faut absolument se défaire de cette bête sauvage. Que diable ! il ne manque pas de boucs dans la contrSe ! Si nous gardons encore Mirliflor, nous risquons de perdre nos pratiques. Sais-tu que, cet hiver, au lieu de deux cent trente-neuf chèvres, on ne nous en a confié que cent quatre-vingt-trois? Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'il arrivât malheur à la chèvre de M. le curé. Outre que c'est une excellente bêle, d'un bon rapport, Zabeth y est attachée, et nous tirerait les yeux, s'il était fait le moindre mal à sa chère Bly. Enfin, Roumégoux m'appartiendra bientôt, et alors....
15<i JULIEN SAVIGNAC.
— Voyons, voyons, interronapit Méniquette toute troublée, calme-toi, Adrien ; je déciderai mon père à vendre Mirliflor. »
L'Octonais se pencha de nouveau sous le genévrier, et acheva de tendre un sixième trébuchet.
« Eh bien que faisons-nous maintenant? demanda* t-ril quand il eut fini.
— Rien» répondis-je durement, partons l »
QO^O:^
Évidemment Sauvageol était le fiancé de sa cousine; s'il n'eût pas dû en effet l'épouser, aurait-il prononcé ces mots : « Roumégoux m'appartiendra
bientôt » Cette phrase, si vivement interrompue
par Méniquelte rougissante, me plongea dans toutes sortes de perplexités. La haine qu'instinctivement je portais à Adrien, un moment amortie par de trop radieuses espérances, incendia de nouveau mon cœur. J'en sentis les flammes m'échauffer le cerveau. Toutes les forces vives de ma nature délicate et raffinée se soulevèrent contre ce paysan grossier qui venait brutalement se jeter à la traverse de mon bonheur. La confiance qu'il m'avait marquée tout à l'heure, en laissant Méniquette me suivre jusqu'à la genévrière, me parut la plus sanglante ironie, et je me sentis capable de tout pour me venger.
Nous atteignîmes le sommet du Pain-de-Sucre ; Adrien allait seul en avant, moi je marchais dans le même sentier, à quelques pas de lui, tenant par
la main Méniquette tremblante. Ce n'était pas sans dessein qu'après avoir répondu sèchement à Sauvageol, je m*é(ais despotiquement, à sa barbe, emparé de la main de sa cousine. J'espérais que FOctonais, furieux, essayerait de me l'arracher et qu'une lutte serait engagée. Certainement il était plus fort que moi, mais Bly avait bien résisté à Mirliflor. Qui sait d'ailleurs si, dans le feu de la bataille, je ne réussirais pas à donner à mon adversaire un coup qui m'en délivrerait à jamais.
A ma grande stupéfaction, Sauvageol m'avait tourné le dos et était sorti de la genévrière, gagnant le plateau du Pain-de-Sucre. Exaspéré par son attitude dédaigneuse, je m'étais jeté sur ses derrières.... Enfin quelques pas seulement nous séparaient. Je laissai aller la main de Méniquette, prêt à m'élancer sur son cousin.
« Où vas-tu, Julien? demanda-t-elle me retenant par le bras.
— Je vais donner une leçon à Adrien, répondisje laissant éclater taa rage.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas qu'il soit ton mari, puisque c'est moi qui t'aime ! »
Méniquette, horriblement pâle, s'assit.
« Viens donc, lui dis-je, viens I
— Je n'en puis plus. *»
Elle se prit à pleurer.
JULIEN SAVIGNAG. 157
«c Mon Dieu! m*écriai-je me précipiiant à ses genoux, qu'as-tu, Méniquette, qu'as-tu?
— Je n'ai rien, ça va se passer.
— Mais enfin pourquoi pleures-tu? Est-ce moi qui t'ai fait de la peine ?
— Oui.
— Moîl fis-je atterré et me frappant un grand coup sur le cœur comme pour protester contre tant d'injustice.
— Pourquoi veux-tu te battre avec mon cousin? dit-elle, prenant doucement mes mains dans les siennes.
— Parce que je ne puis souffrir que tu sois aimée par un autre que moi.
— Mais Adrien m'aimait avant que tu m'eusses vue à Lodève.
— Tant pis pour lui î. .. Il faudra bien qu'il renonce à toi!...
— Cependant mon père compte que je l'épouserai.
— Et toi, qu'espères-tu faire?
— Moi, je t'aime! »
Et, laissant mes mains libres, elle se pencha sur moi. J'essuyai d'instinct ses larmes avec mes lèvres.
c Allons-nous-en, dit-elle, je me sens plus vaillante maintenant. »
Nous marchâmes, pendant quelques minutes,
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entière sur le papier. C'est à peine si, par des efforts désespérés, l'artiste peut la contraindre à lui livrer la centième partie d'elle-même. L'âme divine, c'est l'oiseau du paradis que nous croyons tenir et qui s'enfuit toujours, laissant seulement entre nos doigts quelques misérables brins de plume. On est convenu d'appeler grands hommes ceux dont la main, nerveuse et puissante comme la serre de l'aigle, par^^ent à retenir de plus riches dépouilles. Mais, hélas I ce ne sont jamais que des dépouilles. Triste condition humaine! Toiseau doit éternellement nous échapper.
Il me semblait que la voix déjà si ample d'Adrien avait encore gagné en étendue ; quoique à plus de trois tents pas de lui, nous ne perdions pas une note. L'air, ductile et pur, nous apportait la moindre vibration, en y ajoutant ce velouté, ce moelleux indéfinissable, que donne seule une distance consonnante.
«Appelons-le, dit Méniquette; cela doit le fatiguer beaucoup de chanter si fort. »
Elle fit quelques pas vers une clairière au milieu des genévriers, et appela plusieurs fois :
« Adrien! Adrien! »
Le chant cessa brusquement; puis, comme si quelque sanglier furieux se 'fût précipité de notre côté, nous ouïmes des bondissements précédés de craquements de branches. C'était Sauvageol qui, négligeant les sentiers frayés pour nous rejoindre
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plus vite, courait vers nous en droite ligne, à travers ronces et broussailles.
« Sais-tu que ta voix produit un merveilleux effet dans la campagne, Adrien ? lui dit sa cousine.
— Elle arrivait jusqu'ici ?
— Je crois bien, nous n'avons pas perdu une syllabe.
— Ça ne m'étonne point, le temps egt si clair î Quand le vent est au nord, comme aujourd'hui, on m'entendrait, je crois, d'une lieue ; mais gare au vent du midi , s'il souffle, bonsoir ! on ne m'entend plus à quatre pas. — Voyons, Julien, ajouta-t-il, où vèux-tu tendre tes nouveaux trébuchets? Hâtonsnous, car il est plus de quatre heures. Voilà le chevrier qui regagne déjà les étables. »
En effet, de l'autre côté du Salagou, nous vîmes passer, entre les buissons tout mâchonnés, un long troupeau de chèvres. Un gros chien hérissé marchait seul à leur tète. Je m'accrochai au tronc d'un chênevert et regardai avidement. Elles défilaient par rang de trois, calmes, silencieuses, pesantes. Les rayons du soleil mourant, glissant à travers une forêt de cornes hautes, rayaient de longs filets d'or les peaux blanches, brunes, fauves, de toutes ces bêtes repues et les faisaient resplendir. Absorbées dans le travail de la rumination, elles s'avançaient tête basse, sans ruades, sans bondissement, aspirant avec délice l'air chargé d'émanations savoureuses
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entière sur le papier. C'est à peine si, par des efforts désespérés, l'artiste peut la contraindre à lui livrer la centième partie d'elle-même. L'âme divine, c'est l'oiseau du paradis que nous croyons tenir et qui s'enfuit toujours, laissant seulement entre nos doigts quelques misérables brins de plume. On est convenu d'appeler grands hommes ceux dont la main, nerveuse et puissante comme la serre de l'aigle, parvient à retenir de plus riches dépouilles. Mais, hélas I ce ne sont jamais que des dépouilles. Triste condition humaine ! Toiseau doit éternellement nous échapper.
Il me semblait que la voix déjà si ample d'Adrien avait encore gagné en étendue ; quoique à plus de . trois tents pas de lui, nous ne perdions pas une note. L'air, ductile et pur, nous apportait la moindre vibration, en y ajoutant ce velouté, ce moelleux indéfinissable, que donne seule une distance consonnante.
« Appelons-le, dit Méniquette ; cela doit le fatiguer beaucoup de chanter si fort. »
Elle fit quelques pas vers une clairière au milieu des genévriers, et appela plusieurs fois :
« Adrien! Adrien 1 »
Le chant cessa brusquement; puis, comme si quelque sanglier furieux se fût précipité de notre côté, nous ouïmes des bondissements précédés de craquements de branches. C'était Sauvageol qui, négligeant les sentiers frayés pour nous rejoindre
plus vite, courait vers nous en droite ligne, à travers ronces et broussailles.
< Sais-tu que ta voix produit un merveilleux effet dans la campagne, Adrien ? lui dit sa cousine.
— Elle arrivait jusqu'ici ?
— Je crois bien, nous n'avons pas perdu une syllabe.
— Ça ne m'étonne point, le temps egt si clair 1 Quand le vent est au nord, comme aujourd'hui, on m'entendrait, je crois, d'une lieue ; mais gare au vent du midi , s'il souffle, bonsoir ! on ne m'entend plus à quatre pas. — Voyons, Julien, ajouta-t-il, où vêux-tu tendre tes nouveaux trébuchets? Hâtonsnous, car il est plus de quatre heures. Voilà le chevrier qui regagne déjà les étables. »
En effet, de Tautre côté du Salagou, nous vîmes passer, entre les buissons tout mâchonnés, un long troupeau de chèvres. Un gros chien hérissé marchait seul à leur tète. Je m'accrochai au tronc d'un chênevert et regardai avidement. Elles défilaient par rang de trois, calmes, silencieuses, pesantes. Les rayons du soleil mourant, glissant à travers une forêt de cornes hautes, rayaient de longs filets d'or les peaux blanches, brunes, fauves, de toutes ces bêtes repues et les faisaient resplendir. Absorbées dans le travail de la rumination, elles s'avançaient tête basse, sans ruades, sans bondissement, aspirant avec délice l'air chargé d'émanations savoureuses
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Désormais Méniquette vint passer toutes ses journées au presbytère. Mon oncle, qui la regardait comme son enfant^ qui d'ailleurs avait toujours quelque nouveau raccommodage à lui faire faire, ne chercha pas même à s'expliquer ce redoublement d'assiduité ; il en fut heureux , voilà tout. Zabeth seule, — la femme la plus naïve est douée d'une incroyable pénétration dès qu'il s'agit des choses du cœur, — crut comprendre que je n'étais point étranger à l'installation de sa fille à la cure, car ce fut une véritable installation. Mais elle nous aimait trop l'un et l'autre pour trahir jamais nos secrets, en admettant qu'elle les eût connus. Je suis du reste convaincu que, si nous nous étions franchement ouverts de nos sentiments, de nos projets à la vieille gouvernante, elle n'en eût pas été étonnée. Zabeth, avec sa simplesse native, eût donné tête baissée dans nos rêves. Vingt fois l'idée me vint d'avouer que j'aimais Méniquette d'amour, que je ne saurais
consentir à la voir épouser par Sauvageol, el vingt fois la crainte de ne pas être pris au sérieux , de provoquer les rires de Zabeth , déjà encline à une gatté grosse et bruyante, me ferma la bouche.
Dans les longs entretiens qu'à la sortie de la messe 9 pendant les stations de mon oncle au confessionnal, nous avioas ensembie, Méniquelle m'avait souvent répété que j'étais trop jeune pour aimer sérieusement. Cette pensée obsédante dte ma trop grande jeunesse me torturait, et la peur du ridicule me découvrit mille moyens in** génieux de cacher à tous le feu trop prématurément allumé dans mon cœur. Mon oncle eut beau aller, venir, tourner autour de moi, il ne devina rien. Quant à Zabeth, elle resta enfermée dans ses doutes, et n'en sortit que lorsque tout était perdu.
L'afQuence de dévotes que les approches de la Noël avaient amenées au confessionnal ayant peu à peu diminué, mon oncle, impatient de revenir à la discipline de sa vie, avait repris ses occupations régulières. Immédiatement^ Méniquette comprit que, M. le curé étant au salon ou dans l'atelier, nous devions changer ie lien de nos divagations amoureuses, et suivit Zabeth, laquelle, après avoir en^* vahi le salon en l'absence de mon oncle, s'était retirée dans son domaine naturel, la cuisine.
Un homme moins absorbé que mon oncle dans la lecture de saint Thomas ou dans des combinaisons
164 JULIEN SAVIGNAG.
de mécanique musicale se fût demandé la raison de la retraite de la jeune sacristine, dont la chiffonnière n'avait jamais quitté jusque là l'embrasure de la fenêtre du salon ; mais la théologie et la musique l'emportèrent dans son esprit sur toute autre préoccupation. Si une idée traversa son cerveau, ce fut celle-ci : « Méniquette se réfugie à la cuisine parce qu'elle préfère à mon silence les bavardages de Zabeth et de Julien. »
La vieille servante ne s'aveugla pas, elle, sur la pensée intime de la jeune fille, et le prouva par cette question, à laquelle Méniquette ne sut répondre que par une rougeur accusatrice :
c Avoue-moi, mignonne, que ce n'est pas moi que tu viens chercher à la cuiàine.
— Et qui donc alors? » balbutiai-je.
Zabeth nous rit au nez et vaqua à ses occupations ordinaires.
Cette insouciance railleuse me rassurait par la certitude où elle me mettait que ma passion ne serait pas découverte ; mais je dois l'avouer, elle me torturait cruellement. Si, d'une part, la peur d'être renvoyé d'Octon, le jour où mon oncle soupçonnerait seulement mon amour, me faisait trouver charmants les grands éclats de rire de Zabeth, mon amour-propre blessé me les rendait, de l'autre, intolérables. J'eusse voulu qu'on m'appréciât mieux, que, malgré mes quinze ans, on crût à toute la pré-
JULIEN SAVIGNAG. 165
coclté de mon cœur. L'enfant qu'on ne juge pas à sa valeur réelle est plus malheureux que Thomme méconnu : celui-ci peut imposer la foi par un coup de génie, celui-là, quoi qu'il fasse, sera, de par son âge, destitué de toute confiance. J'endurai des tourments inouïs.
Aussi, pour peu que le temps fût beau, ne manquions-nous jamais de prétextes pour courir aux Barres, où nous folâtrions et causions librement. Quelquefois, le soir, en compagnie de mon oncle, plongé dans la lecture du bréviaire, nous nous aventurions sur le chemin de Roumégoux, allant au-devant d'Ortios qui^revenait de la ferme à la tombée de la nuit. Le vieux paysan prenait le bras de mon oncle, et ils gagnaient le village, s'entretenant des affaires de la fabrique, dont Ortios était membre, ou des nouvelles du département, tandis que nous les suivions de loin pas à pas, devisant de l'éternel sujet de nos rêves.
Un mois se passa dans des enthousiasmes indicibles, des extases divines.
J'ai souvent essayé depuis de me rappeler ces entretiens amoureux interminables, incessamment recommencés et jamais unis; mais les efforts les plus persévérants de ma pensée ne m'ont rien découvert. Je conserve le souvenir vague de conversations délicieuses, entrecoupées de serrements de mains, de baisers, de larmes, et ne puis ressaisir
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une parole de oe« admirables poëmes qui jaillissaient de nos cœurs, ardents et magnifiques. Cependant toute la mise en scène de cet amour est encore devant mes yeux. Je rois d'ici le presbytère avec l'atelier de mon oncle encombré de mille objets divers ; je vois les Barres avec leur luzerne rase et leurs grands frênes dépouillés ; je vois Roumégoux avec son Pain-de-Sucre escarpé, ses genévriers aux baies luisantes , ses bouleaux à Fécorce d'argent le long du ruisseau de Salagou. Mais de tant d'hymnes chantés en ces endroits , où toute ma vie se trouve encore circonscrite, je ne puis retrouver une syllabe. Ame humaine, tu nous échapperas donc toujours!...
Un soir, vers la fin de janvier, Méniquette, mon oncle et moi , nous étions sortis , selon notre habitude, allant à la rencontre d*Ortios. Méniquette, sans que je pusse deviner pourquoi, avait été triste durant toute la journée, et sa tristesse m*ayant peu à peu gagné le cœur, nous cheminions derrière mon oncle, silencieux et préoccupés. Tout à coup, à l'un des détours du chemin , nous entendîmes des voix connues. Nous vtmes paraître Antoine Sauvageol, Adrien, puis Orties. Ma stupéfaction fut grande; mais à mon étonnement succéda l'effroi, quand, aux regards prompts et satisfaits qu'Adrien lança à sa cousine, je crus deviner qu'on s'entretenait de Méniquette, par conséquent de moi. Du reste les visages
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des trois paysans brillaient d'une joie inaccoutumée, et le père d'Adrien, comme s'il venait de conclure quelque excellent marché, se frottait les mains, tout guilleret» tout aise. Le bruit sec de son épidorme rude me fit trembler.
<E Eh bien, mes amis» dit mon oncle, quel bon-^ heur vous arrive ? vous rayonnez de contentement.
— N'est-ce pas, monsieur le curé, qu'à nous voir on croirait que nous allons k la nooe? dit Antoine SauvageoU '
— Mais en effet on pourrait penser cela,
— Et on ne se tromperait mie, monsieur le curé.
— Comment? expliquez-vous, Sauvageol,
— L'explication sera courte, mon bon monsieur le curé : Je marie mon garçon, voilà!
— Vous mariez Adrien! Mais au moins il ne quitte pas Octon ? Hélas! mon lutrin serait perdu.
— Rassurez-vous, monsieur le curé, Adrien se marie à Octon et continuera de chanter au lutrin, — à moins que la poule n'enroue le coq... . Eh ! eh ! cela peut arriver en ménage comme à la bassecour.
— Et avec qui mariez-vous votre fils ?
— Avec Méniquette.
— Ma Méniquette! »
Et dans ce cri parti du fond du cœur éclatait l'affection véritablement paternelle de mon oncle pour Tenfant qu'il avait élevée.
On fit quelques pas en silence.
« Est-ce que vous ne trouvez pas Adrien digne de sa cousine? demanda le père Sauvageol inquiet.
— Au contraire, monsieur le maire, répondit tristement mon oncle; à mon avis, Adrien est le seul jeune homme de la paroisse qui mérite d'épouser Méniquette. Il est religieux, il est bon, et sa femme sera certainement heureuse. Mais il me semble qu'avant de conclure ce mariage, on eût pu s'en entretenir avec moi. A-t-on oublié que Méniquette a été élevée au presbytère, qu'elle est presque autant la fille de Zabeth et la mienne que celle d'Ortios? Pourquoi ne m'a-t-on pas consulté? Le coup que vous nous portez, à ma gouvernante et à moi, eût été moins rude, étant moins inattendu. Croyez-vous qu'on se sépare ainsi sans douleur de l'enfant qu'on aime, qu'on a l'habitude de voir autour de soi?
— Mais, monsieur le curé, répondit Ortios avec embarras, rien n'a été encore définitivement conclu. Mon beau-frère et mon neveu, ici présents, vous diront que lorsqu'ils m'ont pressé de terminer cette affaire, je leur ai répondu que je ne le pouvais sans votre consentement.
— Mon consentement, pas plus que celui de Zabeth, ne saurait vous faire défaut, et quelque peine que nous éprouvions à voir Méniquette quitter la cure, nous nous résignons à cette dure nécessité. Mais au moins, Ortios, avez-vous bien sondé les dispositions
de votre enfant? Consent-elle à s'unir à son cousin? L'aime-t-elleî...
— Hier, s'empressa de répondre Antoine Sauvageol, la petite est venue chez nous ; ma femme et moi nous l'avons sondée, et elle nous a avoué qu'elle avait de l'amitié pour son cousin. Du reste, à Octon, comme ailleurs, Méniquetle trouverait-elle un meilleur parti? Je ne le crois point.... Savez-vous, monsieur le curé, que, malgré ses gros sabots de châtaignier et sa veste de serge , Antoine Sauvageol possède pour plus de quarante mille francs de bons biens au soleil, lesquels reviendront francs de toute hypothèque à son fils unique Adrien ?
— Monsieur le maire, dit gravement mon oncle, il s'agit du bonheur de Méniquette, non de l'avoir de votre fils.
— Mais ma cousine m'aime!... » s'écria Adrien sortant tout à coup de son mutisme.
Cette déclaration, que j'attendais dans une inexprimable angoisse, me cloua comme un pieu au milieu du chemin. Je ne pus faire un pas de plus. Une chaleur intolérable me montait à la gorge. J'étouffais. Je restai là un moment, roide, immobile, sans pensée, regardant d'un œil hébété le groupe des paysans qui s'éloignait avec mon oncle gesticulant et pérorant. Méniquette, épouvantée sans doute de mon attitude et de ma pâleur, — je devais être livide, — s'était aussi arrêtée ; mais je fus quelques
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minâtes sans la voir, tant ma tête était perdue* Enfin je Taperçus!... Je bondis vers elle comme la béte fauve vers le chasseur qui Ta blessée.
c Qu'as-tu fait hier, malheureuse? m'écriai-je lui saisissant rudement le bras.
~ Je n'ai rien fait, Julien^ je n*ai rien fait! dit* elle fondant en larmes.
— Qu*as-tu dit à ton cousin f
— Mon père et mon oncle veulent que je réponse. *-* Et tu l'épouseras t
— Pourrai-je faire autrement?
— Tu me mentais donc quand tu me répétais que tu m'aimais?
— Non, Julien, non, je n'aime que toi.
— Eh bien, moi, je te hais ! »
Je la repoussai violemment. Elle alla tomber contre un tas de pierres au bord du chemin.
J'enjambai une haie, pris un petit sentier dé< tourné, et gagnai le presbytère par les oseraies du Salagou.
Le lendemain matin, quand, à cinq heures, après la prière dite, il fallut m'asseoir à ma table et recommencer ma besogne de chaque jour, je me sentis saisie pour mon travail, d'un insunbontable dégoût. J'eusse volontiers jeté tous mes livres au feu et me fusse enfui. Je pensai à ma mère si bonne ; puis, tout enfiévré par une nuit sans sommeil, je me demandai si je ne ferais pas mieux d'aller la rejoindre que de rester à Octon. Mon parti fut pris aussitôt, et, sans prévenir personne, je sortis du presbytère à pas de loup.
Il faisait encore nuit noire; mais j'étais trop malheureux pour avoir peur. Je compris, à l'humidité subite qui m'imbiba les pieds, que je marchais sur de la neige. Malgré cet inconvénient grave, l'idée ne me vint pas de retourner sur mes' pas. Je montai prudemment l'escalier extérieur de la cure et pris l'allée qui longe le cimetière. En ce moment, un coup de vent ayant agité les cyprès sur ma tête, je
fus littéralement couvert de neige. Je me secouai comme un chien qui sort de l'eau et poursuivis hardiment ma course. Il me tardait d'atteindre le grand chemin; une fois là, je serais sauvé ! D'ailleurs, le jour poindrait bientôt....
Mais, en arrivant sur la Place de l'Église, je m'arrêtai glacé d'épouvante. Mes yeux qui, malgré moi, s'étaient portés vers les volets de Méniquette, venaient de voir la fenêtre de sa chambre étinceler de lumière. Certes ce ne pouvait être une lampe qui produisait cet immense éclat lumineux. Chaque vitre resplendissait comme si un incendie eût embrasé intérieurement la maison." Assiégé à la fois par mille inquiétudes poignantes Je fus un moment immobile au milieu de la Place , les yeux attachés sur cette fenêtre flamboyante, dont les reflets rougeâtres éclairaient la neige à mes pieds. Tout à coup une ombre glissa derrière les vitres. Était-ce Méniquette?... Était-ce son père?... Que se passait-il?... Harcelé de terreurs indicibles, par un bond désespéré, je m'élançai vers la porte et frappai violemment, criant à tue-tête :
c Orlios! OrliosI »
La porte s'ouvrit enfin.
« Tiens, c'est toi, Julien 1 me dit le père de Méniquette élevant sa lanterne à la hauteur de mon visage.
— Vous n'avez pas le feu chez vous ?
JUUEN SAVIGNAG. 173
— Le feu chez moi! Qu'est-ce qui a pu te faire croire cela ?
— Je voyais une telle clarté à vos fenêtres que j'ai eu peur....
— Mais toi, où t'en vas-tu, mon petit, comme ça à cette heure matinale?
— A Lodève.
— Ton oncle t'a donc renvoyé?
— Non pas, Ortios ; mon oncle ne sait pas que je pars.
— Alors, pourquoi veux-tu nous quitter ?
— Je suis malheureux, Ortios î »
Le paysan me saisit par un mouvement de tendresse brusque, et m'attira dans sa maison.
« Entre, mon bon Julien, me dit-il; je vois que tu as du chagrin, et je ne veux pas que tu partes avec le cœur gros.
— Laissez-moi, fis-je me débattant.
— Tu ne veux donc point dire adieu à Méniquette î
— Non!
— Elle t'aime bien pourtant, ma pauvre fille!
— Ce n'est pas moi qu'elle aime, c'est Adrien ! » J'essayai de nouveau de me dégager.
« Méniquette! Méniquette ! » cria le paysan.
La j'eune fille parut au haut de l'escalier, à demivétue, les cheveux en désordre et tenant une lampe à la main.
174 JULIEN SÂVIONAG.
« Tiens, lui dit son père, roilà ton ami Julien qui veut partir pour Lodève sans te souhaiter le bonjour; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'il s'en va sans que son oncle le sache.
— U part I » s'écria-t-elle.
Elle descendit rapidement l'escalier et me saisit convulsivement la main.
« Julien, me dit-elle avec un accent de résdution qui ranima soudain toutes mes espérances^ je ne veux pas que tu quittes Octon. Viens 1 »
Nous montâmes tous trois l'escalier.
Le foyer , où flambaient des fagots entiers de sarments secs, éclairait à jour la pièce où nous entrâmes : c'était la chambre de Méniquette*
« Mais, Jésus*Dieu ! que t'est-il donc arrivé, Julien f demanda Ortios qui, dans la lumière répandue par la lampe et les sarments, put me voir de la tête aux pieds. On dirait que tu t'es roulé dans la neige. Est-ce que tu as couché dans la rue^ par exemple ?
— Quitte vite ta veste pour la faire séchop, » me dit Méniquette.
C'est seulement quand je tendis mon habit à la jeune fille que je remarquai sa pâleur horrible; car jusqu'ici, je n'avais vu qu'imparûdtement son visage. En proie d'ailleurs à une sorte de dépit furieux, je regardais fort mal.... Mon Dieu, quel malheur était donc survenu î
Je restai plusieurs minutes contemplant avidement Méniquette et n'osant l'interroger. La crainte d'apprendre qu'en la précipitant la veille contre les pierres du chemin, je lui avais fait quelque blessure grave, me paralysait la langue. Une légère écorchure que je crus découvrir à son bras droit, au moment où elle présentait ma veste à la flamme, m'accabla au point que je sentis le cœur me manquer. Je me laissai tomber sur une chaise, h moitié évanoui»
Tout à coup) une voix se fit entendre sur la Place de l'Ëglise. »
c Julien! Julien 1 criaitK)n.
— Montez, Zabeth» répondit Ortios entre*bâillant la fenêtre.
— Eh bien 1 Julien» que signifie tout ceci? de» manda la vieille servante faisant irruption dans la chambre de Méniquette.
— Ceci signifie que Julien est un bon coeur, dit Ortios. Il a 'appris, hier au soir, par quelque chan» teur, que Méniquette était malade, et il est venu la voir sitôt levé.
— Ma Méniquette est malade I s'écria Zabeth alarmée. Pourquoi donc ne m'aveî-vous pas fait appeler, Ortios? On me prend donc ici pour l'as de pique?
•^ Ma bonne> mon excellente Zabeth! fit Méniquette lui jetant ses bras autour du cou.
^ Oui^ toi, tu es gentille, bredouilla k. vieille
émue, car lu es notre fille à M. le curé et à moi; mais lui, ton père, il ne sait jamais ce qu'il fait le pauvre homme*
— Grand merci, Zabeth, dit Ortios.
— A Totre service, pardi!... A-t-on jamais vu pareille chose : avoir la petite malade et nous laisser dormir tranquillement à la cure! Ma pauvre Méniquette, comme tu dois avoir été soignée!*.. Enfin, que t'est-il arrivé, ma fille î »
Elle s'assit et attira Méniquette sur ses genoux par un admirable mouvement de tendresse maternelle.
« Vous savez, ma bonne Zabeth, répondit la jeune fille d'une voix claire et joyeuse, qu'hier, dans l'après-midi, nous sortîmes, Julien et moi, avec M. le curé. Eh bien, au moment où, sur la route, nous rencontrâmes mon père, qui revenait de Roumégoux avec mon oncle et mon cousin Sauvâgeol, Julien était en train de me conter une histoire fort intéressante. Nous avions tous deux ralenti notre marche, laissant aller notre monde en avant ; mais nous nous attardâmes trop, car, l'histoire finie, M. le curé était déjà bien loin de nous. Un peu déconcertés, nous doublâmes le pas pour regagner le chemin perdu, et nous n'étions plus qu'à quetque distance des nôtres, lorsque Julien, pour voir ses trébuchets des oseraies du Salagou, me quitta brusquement. Certainement, si je me fusse crue poltronne comme je le suis, je l'eusse retenu près de moi. Mais com-
ment penser que j'aurais peur, quand mes parents n'étaient qu'à quelques pas? Cependant Julien avait à peine sauté par-dessus la haie du chemin, que je me sentis toute tremblante. Était-ce l'effet de l'histoire, laquelle était vraiment terrible? Je le crois. EnGn, sans penser à ce que je faisais, pour échapper aux idées noires qui m'effrayaient, je me mis à courir de toutes mes jambes. Par malheur, mon pied heurta contre une pierre, et je m'étendis de tout mon long sur le gravier pointu du chemin...,
— Ma pauvre enfant! soupira Zabeth, serrant plus étroitement Méniquette.
— Oh! reprit-elle riant, je ne m'étais fait aucun mal! et la preuve, c'est que je me relevai tout de suite et rejoignis mon père, qui ne se douta de rien. C'est seulement vers neuf heures, hier au soir, comme je venais de me coucher, que je me sentis accablée dans mon lit par une chaleur intolérable. J'étouffais ! Mon père me prit la main et me dit que j'avais la fièvre. Il me fit de la tisane ; j'en ai bu plusieurs tasses dans la nuit, et, à cette heure, me voilà complètement remise.
— Mais tu t'es blessée au bras en tombant, dit la vieille.
— Oh ! pour cela, c'est une égratignure insignifiante; il en est sorti trois gouttes de sang : un oiseau n'en mourrait pas.
— Voilà ce que c'est, Julien, dit Zabeth d'un ton
178 JULIEN SAVIGNAG.
irrité, de raconter aux filles des histoires effrayantes. Tu as failli tuer Ménlquette, petit polisspn.
— Moi! moi! » balbutiai-je.
Blessé par la brutalité de la vieille gouvernante autant qu*atterré par la générosité de Méniquette, j'éclatai soudainement en sanglots.
« Voyons, Zabeth, laissez donc cet etffant tranquille, dit Ortios; si ma fille est maladroite, ce n'est pas la faute de Julien.
— Mon bon Julien, mon ami! balbutia Ménicyiette, qui avait abandonné les genoux de Zabeth.
— Méniquette ! Méniquette ! soupirai-je d'une voix étouffée qu'elle seule pouvait entendre, pardonne-moi de favoir si cruellement traitée hier au soir.
— Je te pardonne, mon Julien.
— Et m'aimes-tu encore?
— Je t'aime toujours.
— Oh! « m'écriai -je laissant mon cœur faire explosion.
Et, par un mouvement de passion presque inconscient, je passai mes deux bras autour de la taille de Méniquette, que je pressai frénétiquement.
La porte de la chambre s'ouvrit avec fracas. Mon oncle parut.
« Monsieur Julien, me dit-il de sa voix la plus dure, sortez d'ici ! »
Méniquette, confuse, s'échappa de mes bras.
JULIEN SAVIGNAG. 179
Je gagnai la porte, Tair hautain et les poings serrés.
« Prenez garde, monsieur le curé, dit Ortios, si vous n'accompagnez Julien, il est capable de partir pour Lodève, au lieu de rentrer à la cure.
— Partir pour Lodève! et pourquoi partirait-il pour Lodève?
— Je ne sais, mais je vous engage à veiller sur lui.
— Ortios, dit mon oncle, me lançant un regard profond et radoucissant sa voix, mon neveu ne m'a jamais désobéi, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il commencera, j'en suis convaincu. Julien a le caractère loyal, et si, en sortant de chez vous, il me dit qu'il rentre au presbytère, je dois le croire, le sachant incapable de mentir. » •
Il vint vers moi, me posa sa main droite sur Pépaule, et, me regardant fixement :
« Julien, me dit-il, je ne vous reconduis pas à la cure; je ne veux pas môme me mettre à la fenêtre pour constater si vous y allez; j'exige seulement votre parole pour être sûr que vous faites ce que je vous ordonne. Répondez donc : retournez-vous de ce pas au presbytère î
— Oui, mon oncle, j'y retourne, je vous le jure!
— Il ne m'en faut pas davantage, mon enfant; va, je te rejoindrai bientôt. »
Il m'arrêta au moment de franchir la porte.
« N'est-ce pas, me demanda-t-il, que, malgré les
doutes d'Ortios, tu es incapable de tromper la con* fiance de ton oncle qui t'aime?
— Je ne la tromperai de ma vie ! » m'écriai-je.
Je descendis l'escalier quatre à quatre, et traversai Fallée du cimetière en courant pour arriver plus vite à la maison.
QQRQ^
Quel homme habile que mon oncle! comme il savait caresser la fierté native de mon caractère, et m'amener à ne faire en somme que sa volonté 1 J'étais faible, il grondait; je résistais, il faiblissait; et tout cela avec une adresse sérieuse, qui, en me pénétrant de mes torts, me contraignait incessamment à lui céder. Mes colères, mes rages, pas plus que mes découragements, ne pouvaient tenir devant lui. Il me flattait ou m'humiliait selon la circonstance, mais il arrivait toujours à ses fins. Si le curé d'Octoneûtété lancé dans les sphères de la politique, je ne doute pas, à tous les moyens qu'il a développés devant moi, qu'il ne fût devenu un diplomate fort distingué. Sa finesse, sa pénétration, sa ruse, — je prends ce dernier mot dans son acception la plus honnête,— aiguisées par une action incessante, eussent atteint une acuité de perception qu'elles n'acquirent jamais, condamnées à ne s'exercer que rarement et dans un cercle trop étroit, et eussent
18S JULIEN SAVIGNAG.
Utilement servi les gouvernements. Mais que de vocations contrariées par la famille, les circonstances, les mille hasards compliqués de la vie I
A ce propos, je me souviens d'avoir connu , dans les Cévennes, un pâtre qui, avec la simple pointe d'un couteau, avait reproduit, sur des planchettes de chêne toutes les scènes de sa jeunesse. Sur le premier bois, une jeune paysanne, avec une cruche ventrue sur la tête, s'acheminait vers la fontaine du village, suivie d'un garçon qui se penchait gracieusement vers elle, ayant l'air de lui conter sa peine. Sur le second, la jeune fille, qui avait plongé sa cruche dans le bassin de la fontaine, se laissait prendre des baisers par son amant. Le roman se continuait ainsi, de planchette en planchette, jusqu'au dénouement très- vertueux, le mariage. Certes, ces bas-reliefs étranges fourmillaient d'imperfections : le modelé en était généralement brusque, heurté, grossier; les membres des personnages paraissaient souvent disloqués, et aux figures bizarrement grimaçantes, on constatait vite Tignorance absolue de toute anatomie, de tout dessin. Mais aussi, quelle naïveté 1 quel charme pénétrant 1 quelle inspiration sincère! quelle originalité saisissante! Le talent manquait au qpulpteur cévenol qui avait façonné cette splendide idylle, c'était évident ; mais le génie éclatait à chaque page de son œuvre vivante. Eh bien, ce grand artiste, il y a quelques années, a été
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trouvé mort sous la neige, au fond d'un ravin. Aura-t-il été pris de vertige à la pente de quelque précipice, en regagnant le soir les étables à la tête de son troupeau ; ou bien, tourmenté par son génie secret, ce Giotto inconnu se sera-t-il précipité volontairement dans Tablme, lassé d'attendre Cima* buëqui ne venait pas? Nul ne Ta jamais su....
Quand mon oncle rentra à la cure, j'avais depuis longtemps repris mon travail. Je levai furtivement les yeux sur lui; il paraissait soucieux. Il tourna plusieurs fois autour de ma table, s'arrétant à toute minute, comme s*il allait me parler; puis, sans souffler le mot, repartit brusquement.
Je n'augurai rien de bon de son air préoccupé, inquiet. Toutes sortes d'idées me traversèrent l'esprit : qui sait si Zabeth ou Ortios, qui ne pouvaient guère se méprendre aujourd'hui sur la nature du sentiment que j'éprouvais pour Méniquette, ne s'étaient pas ouverts de leurs soupçons à mon oncle ? Qui sait si MéniquQtte elle-même, en proie à des scrupules de conscience, sollicitée d'ailleurs par l'autorité de M. le curé, n'avait pas fini par tout avouer? Mon Dieu, qu'allait-il m'arriver? Me séparerait-on de celle que j'aimais?...
Le troisième coup de la messe i^'arracha à ces réflexions poignantes. Je courus à la sacristie, et j'accompagnai mon oncle à l'autel. Je servis la messe avec plus de courage que je ne l'eusse cru
d*abord : c'est qu'en me retournant pour donner les burettes après rÉvangile , j'avais aperçu Méniquette assise à sa place habituelle. Or, non-seulement la présence de la jeune sacristine à Téglise me réjouissait, en me rassurant sur sa santé, qu'un instant j'avais pu croire compromise; mais elle me donnait la confiance qu'après la messe, je la verrais certainement au presbytère.
Je fus déçu dans mon espoir. Méniquctte ne vint à la cure ni après la messe, ni dans Taprès-midi. ni le soir. Son absence du soir m'effraya d'autant plus que, depuis l'ouverture des leçons de chant, heureuse comme elle l'était d'entendre Adrien, elle se piquait d'exactitude. J*eus le pressentiment que quelque complot odieux avait été ourdi contre notre amour, et j'en acquis la certitude absolue le lendemain, Méniquette ne paraissant pas plus au presbytère que la veille.
A cette découverte, mon humeur s'altéra d'une manière considérable. De communicatif, de joyeux, qu'on m'avait connu jusque-là, je devins subitement taciturne et sombre. Mon oncle et Zabeth, que j'aimais, j'appris à les considérer comme des ennemis. Évidemment, c'étaient eux qui avaient éloigné Méniquette de la maison.
Une pareille blessure faite à mon cœur me fît refluer vers mes anciennes habitudes de violence et de colère indomptable. Ma nature, que mon oncle
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avait mis tant d*habileté à amender, je la sentis tressaillir en moi, la même qu'autrefois, c'est-à-dire prête à toutes les luttes, à toutes les révoltes. Tempête n'était pas mort! .
Je ne sais quelle atroce consolation j e goûtai à voir renaître tous mes mauvais instincts à demiétouffés. C'était en ce moment autant de forces qui m'arrivaient pour livrer la suprême bataille de ma vie, et je les accueillais toutes avec une sorte de joie folle. Il fallait conquérir Méniquette qu'on cherchait hypocritement à m'arracher. Je résolus d'atteindre ce but par tous les moyens: toute ma nature travaillerait à cette œuvre immense, nécessaire; je ne reculerais devant rien.
Malgré ma tête boulversée, je ne quittai pas mes livres. Une pensée me tenait enchaîné à ma besogne : je ne voulais pas que mon oncle pût deviner mes projets, et le moyen de les lui tenir absolument cachés était de ne pas éveiller sa méfiance par un relâchement trop manifeste de mes devoirs. D'ail leurs, je dois le dire, mon orgueil, surexcité par tant de dédains, enlevait à mes heures de travail ce qu'elles auraient eu de trop pénible, et, franchement, je ne m'indignais pas trop, dans des dispositions morales si contraires, de traduire Quinte- CurcCy car, depuis un mois, j^avais abandonné Cornélius. Mon oncle, qui peut-être avait quelques représentations à me faire à propos de mon départ
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projeté^ fut complètement dérouté par mon attitude nouvelle. Il prit pour un redoublement d'application ce qui n'était chez moi que fine politique, et, jugeant que je me repentais, ne m'adressa pas le moindre reproche.
Cependant Méniquette ne paraissait plus à la cure. Ma fureur, contenue par la vague espérance de la voir revenir, déborda de mon cœur comme l'alcool enflammé d'un vase trop plein. LMmpatience de venger tant d'affronts reçus me brûlait le sang. Non, aucun atermoiement à la lutte où toute ma vie se trouvait engagée n'était plus possible. Il fallait me battre sans retard, arracher ma maîtresse des mains de ceux qui me la disputaient ou mourir. Méniquette m'aimait, je Taimais! personne donc, d'après la logique dictée par ma passion, n'avait le droit de nous séparer.
Toutefois, avant d'ouvrir les hostilités, je résolus d'avoir avec elle une explication suprême; il m'importait de bien connaître mes ennemis réelç. Un jour, après la messe, au risque d'être remarqué par Zabeth, d'être vu même par mon oncle, comme la jeune sacristine recouvrait le maître-autel du vaste tapis d'indienne, je remontai les degrés du chœur et l'accostai vivement.
« Méniquette, lui dis-je, j'ai absolument besoin de te parler. Je cours t'attendre aux Barres, près des ruches. Y viendras-tu ?
— Non, Julien, répondit-elle,'je ne puis. »
Je lui saisis la main et l'attirai derrière le maître* autel.
« Puisque tu ne veux pas venir l'expliquer aux Barres, il faudra bien que tu t'expliques ici, car je ne te lâcherai pas que tu n'aies parlé.
— Mon Dieu, Julien, murmura* t-elle tremblante, que veux-tu que je te dise?
— Je veux savoir qui t'a défendu de venir à la cure.
— Personne ne me Ta défendu*
— Alors pourquoi n'y viens-tu pas comme autrefois?
— On m'a fait comprendre que cela n'était pas convenable.
— Est-ce parce que je t'aime?
— Je le crois, soupira-t-elle si bas que j'eus de la peine à l'entendre.
— Et qui t'a appris ces sottises ?
— C'est mon cousin qui a dit cela, l'autre jour, devant mon oncle et mon père.
— Et tu n'as rien répondu, toi?
— J'ai promis de ne pas te revoir. D'ailleurs, Adrien me suit dès que je sors.
— Donc je dois renoncer à toi?
— Julien ! fit-elle, portant avec angoisse une main à son cœur.
— M'aimes-tu? »
Elle resta muette.
« M'aimes-tu î m'écriai -je, la secouant rudement. Réponds, Méniquette; car, si tu m'aimes encore, je te le jure, je te délivrerai de ton gardien ! »
Elle me regarda avec des yeux pleins de larmes, et ne put articuler un mot.
» Tu m'aimes donc toujours ? m'écriai-je ivre de joie.
— Hélas!
— Tu n'épouseras pas Adrien, alors, je le tuerais plutôt?...
— Êtes-vous fous, enfants, de parler si fort derrière l'autel, quand il y a du monde encore dans l'église ! dit Zabeth, qui parut dans le banc du lutrin. On vous entend jacasser comme des pies. Allons, Julien, laisse Méniquette achever tranquillement sa besogne. Aussi bien, je n'aime guère te voir toujours dans les jupes de la petite. Sais-tu qu'on pourrait te prendre pour un galant à la fin des fins? D'ailleurs, ton oncle va sortir de la sacristie, et il ne serait pas satisfait de t'entendre comme ça faire la causette dans le chœur, c'est manquer de respect au bon Dieu. »
JULIEN SAVIGNAG. 189
Zabeth pérorait encore que, laissant Méniquette pétrifiée par mes dernières paroles, j'étais sorti de l'église.
Je voyais clair dans ma situation. Évidemment, je n'avais qu'un ennemi, et cet ennemi, ce n'était ni mon oncle, ni sa gouvernante, ni Ortios, acharnés à ne voir en moi qu'un enfant; c'était Adrien. Adrien seul conspirait réellement contre mon bonheur, car seul il connaissait mon amour. N'était-ce pas lui qui, lorsque personne ne songeait à mal, venait, par des soupçons outrageants, d'interdire à Méniquette l'entrée du presbytère ? Puisqu'il avait pu, en présence de son père, de son oncle Ortios, attaquer sa cousine, un ange ! n'était-il pas capable, par quelque propos insidieux, d'éveiller la méfiance de mon oncle et de me faire chasser d'Octon? Certainement, s'il aimait Méniquette, il agirait ainsi. Cette pensée m'exaspéra. Il fallait d'abord contraindre Adrien à un silence absolu, puis l'empêcher
190 JULIEN SâVIGNàG.
d*épouser Méniquette. Mais comment obtenir ce
double résultat?
Malgré un vent très-froid et le sol détrempé par la neige fondue, ne sachant où me réfugier pour méditer tranquillement sur ce qu'il importait de faire, j'allai me blottir, sombre et pensif, derrière une des hautes murailles des Barres.
Les premiers moyens que mon imagination, exaltée par une haine intense, me fournit d'avoir raison d*Adrien, furent effrayants, terribles; mais ils étaient sûrs^ radicaux... • Pour l'abattage de quelques grands arbres sur les bords du Salagou, Adrien, depuis trois jours, allait, tous les matins, à Roumégoux et n'en revenait qu'à la nuit close, longtemps après ses journaliers. Si je voulais me débarrasser de lui, l'occasion était belle. Il me suffisait de me cacher dans les haies du chemin, et de lui lancer, à son passage, une grosse pierre à la tète. Je pouvais encore me rendre aux bords du Salagou, et, une fois les ouvriers partis, m'emparer d'une hache d'équarrissage et fondre sur lui l'arme haute.
J'eus de la peine à bannir de mon esprit ces idées de meurtre et de sang. Les 'enfants sont d'une logique effroyable ; leur doctrine est celle des grands politiques, la souveraineté du but!
Ces horribles réflexions furent bruyamment interrompues par les trois coups de Y Angélus , qui
m'appelaient à table. Mais après le dtner, elles m'obsédèrent de nouveau, et quand l'heure du travail arriva, il me fut impossible de m'en distraire. Pour le coup, je ne devais pas songer à traduire une ligne de Quinte^Curce. Il m'importait bien, en effet, qu'Alexandre entrftt ou n'entrât pointà^bylonel Désormais je ne pouvais m'intéresser qu'à Méniquette, qu'à mon amour, qu'à moi-même. Mon esprit était dans un état de trouble inexprimable; les idées les plus contraires s'y croisaient avec la rapidité sinistre des éclairs dans un ciel orageux. Mes cahiers étaient ouverts devant moi, mais je l'eusse voulu, que certainement je n'eusse pu écrire un mot.
On ne saurait imaginer un pareil bouleversement moral; ma pensée errait incessamment de Sauvageol à Méniquette, de Méniquette à Sauvageol, et ne savait rien résoudre de définitif. Elle flottait folle, exaspérée, haletante, puis elle flottait encore. Quand mon oncle s'assit à la table pour me donner ma leçon, je demeurai saisi de stupeur.
« Allons, Julien, récite, me dit-il.
— Je ne suis pas encore prêt, mon oncle.
— Voyons ta version alors.
— Moi! oncle, je vous demande pardon, je ne l'ai pas encore faite, balbutiai-je atterré.
— Est-ce que tu es malade?
— Non, mon oncle.
192 JUUEN SAVIGNAC.
— Et pour quelle raison n'as -tu pas travaillé cette après-midi ?
— Je n'en ai aucune, mon oncle, je n*en ai aucune, je vous le jure 1 insistai-je, tremblant que la vraie raison ne fût découverte.
— JuliQp, dit-il gravement, plus je t'observe et moins je devine ce qui se passe en toi ; mais, cela éclate aux yeux, depuis quelque temps, tu n'es plus le même. Certes, je ne l'ignore pas, malgré des efforts constants, je n'ai pu parvenir encore à donner à ton caractère une parfaite égalité d'humeur. Cependant ta vivace nature, domptée par mon indulgence, par ma bonté, semblait se modifier de jour en jour, et j'espérais en venir à bout. Aujourd'hui, je te l'avoue, je ne sais plus que penser de toi, et devant des difficultés inconnues, le découragement me saisit. Tu as, dans tes études, des hauts et des bas tout à fait inexplicables. Avant-hier, ton travail était pitoyable; hier, il était satisfaisant; aujourd'hui, il est nul. Que dois-je faire?... Si tu étais un de ces enfants mous ou idiots, comme il s'en rencontre tant, ou je te punirais pour t'aider à surmonter ton apathie, ou je m'attristerais peu de te voir perdre ton temps, te sachant incapable de le mettre à profit. Mais tu n'es ni paresseuk ni inintelligent; au contraire, ta nature nerveuse et passionnée demande sans cesse à agir, et tu as été doué par Dieu d'un esprit dont la vivacité, la péné-
tralion, la profondeur, m'ont souvent étonné. Que signifie donc ce relâchement de tous tes devoirs? où en est la cause? Cent fois je me suis adressé ces questions, et j'attends encore une réponse plausible. »
Mon oncle fit une pause ; je n'osai lever les yeux sur lui ; j'étais anéanti.
« Julien, reprit-il d'un ton sévère, j'entends que ces irrégularités de conduite et d'humeur cessent; elles m'affligent trop. Il faut absolument rentrer dans la pratique de la règle, dont tu t'éloignes chaque jour davantage, ou quitter Octon. Je ne saurais supporter plus longtemps ton air effaré, sombre, préoccupé. Franchement, j'aime mieux te renvoyer dans ta famille que de me résigner à te punir. Te punir, toi ! je ne le pourrai jamais. Quand, dans les premiers jours de ton arrivée, je te menaçai des rigueurs du règlement, je ne te connaissais point encore. Je sais maintenant que te priver de récréation ou de dîner, comme cela se pratique dans les collèges, ne te toucherait guère; ces punitions vulgaires ont été inventées pour d'autres que toi. Tu es un enfant plein de cœur, et c'est ton cœur qu'il faut émouvoir. C'est ce que j'essaye de faire en ce moment : je reproche à ton cœur de méconnaître mon affection, ma tendresse, ma
— mon oncle! interrompis-je , n'y tenant plus, ajez pitié de moi, ne m'accablez pas; je
trayailleraj , je travaOlerai tant que vous ydodrez! >
Je me jetai dans ses bras; il me serra avec force contre sa poitrine et sortit précipitamment.
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Je me trouvais dans une situation horrible. Si je voulais rester à Octon„ il fallait travailler comme autrefois, avec la même applicalion^ la même suite» et je m'en sentais absolument incapable. Pourtant mon oncle, qui peut-être avait deviné quelque chose de mon amour , ne me garderait pas chez lui si, par un accomplissement rigoureux de mes devoirs^ je ne parvenais à lui donner le change sur mes véritables sentiments. Ses dernières paroles, malgré Tembrassement qui les avait accompagnées» avaient été menaçantes....
Mais comment traduire du latin ^ apprendre des leçons avec un esprit bouleversé comme l'était le mien? Pouvais- je désormais, quand Méniquette n'était plus là, que la plus âpre jalousie me mordait aux entrailles, m'inléresser à tout le fatras qu'on voulait me mettre en tête ? À quoi boa étudier d'ailleurs ? Si je triomphais dans la lutte qui allait s'engager, de plus en plus acharnée, entre Sauvageol et
moi 9 Méniquette ne me tiendrait-elle pas lieu de tout? Et si je devais être vaincu, à quoi me servirait d'avoir tenté des efforts sans résultats; carpourrais-je vivre une fois Méniquette perdue? Dans les deux cas, il fallait fermer les livres et précipiter les choses vers un dénoûment En me Mtant d'attaquer Adrien, peut-être me serais-je débarrassé de lui ou Taurais-je contraint à renoncer à Méniquette, avant que mon oncle se fût tout à fait décidé à me renvoyer, Ohl alors, quand Méniquette ne pourrait aimer que moi , n'appartenir qu'à moi , comme je travaillerais, si, pour obtenir le droit de demeurer h Octon, je devais travailler encore !
Après ma classe du soir, je partis pour Roumégoux. J'étais bien résolu à en finir avec mes indécisions et à agir tout de suite. J'avais la tête farcie de projets absurdes et terribles. Ce fut en vain que je ralentis le pas pour mettre quelque ordre dans toutes les idées qui me bouillonnaient dans l'esprit; j'étais arrivé au pied du Pain-de-Sucre , qu'aucun rayon de lumière n'avait encore pénétré cet effroyable chaos moral. Je trouvais vingt moyens de me délivrer à jamais de Sauvageol ; mais quel était le meilleur de ces moyens ? A cette question je ne pouvais répondre. Une chose seule était certaine, c'est que, n'importe de quelle façon je m'y prendrais, j'attaquerais l'ennemi.
Stimulé par la pensée d'une vengeance prochaine,
JUUEN SAVIGKA€. 197
je gravis en quelques minutes le sentier âpre et rude du Pain-de-Sucre. Arrivé au sommet, je m'assis. Je rçgardai de tous côtés , cherchant l'endroit où l'on abattait les arbres. Enfin, de l'autre côté du Salagou, je vis de longues poutres blanches couchées sur un lit de gros copeaux, mais pas un journalier. Je descendis vers la genévrièrepour observer de plus près les bords du ruisseau. Je n'avais pas fait trente pas que je tressaillis de la tête aux pieds : je venais d'apercevoir, négligemment abandonnée sur le sol, non loin des chênes-verts équarris, une grande hache luisante ! Je ne saurais dire pendant combien de temp^mes yeux restèrent attachés sur ce morceau de fer emmanché d'un morceau de bois , outil si vulgaire dans la main de l'ouvrier , instrument si terrible dans celle du bourreau....
Soudain, les coups réitérés d'un marteau retentirent ; puis, en allongeant les oreilles, je crus percevoir des sons de voix. Je me hissai sur un roc et vis Sauvageol ; il était accroupi aux bords du Salagou, effroyablement grossi par la fonte des neiges, essayant, avec le secours du maréchal d'Octon, de sceller une chaînette de fer à l'énorme poutre qui servait de passerelle sur le ruisseau.
Je me replongeais dans les genévriers, pour concerter définitivement mon plan d'attaque, quand je m'entendis appeler.
« Julien ! Julien î » criait Sauvageol.
Je fus contraint de me montrer.
« Viens donc nous aider un peu ; tu chasseras plus tard tes grives. »
II s'agissait, après avoir enchainé la passerelle, de la rouler sur un gros quartier de rocher et de l'y fixer. Sans dire un mot à Adrien, ]e pris au bout de la poutre la place que m'indiquait le maréchal, et, de concert avec eux, je m'escrimai de mes bras. En quelques minutes, nous eûmes poussé la passerelle jusqu'à l'entaille profonde creusée dans le roc pour la recevoir.
« Voili tout, dit le maréchal entassant ses outils dans son havre-sac de cuir.
— Vous êtes sûr au moins, demanda Sauvageol sautant sur la passerelle, que l'eau ne l'emportera pas cette fois ?
— C'est impossible, à moins que le Salagou ne déracine cette roche. >
Le maréchal passa le havre-sac sur son dos, et fit mine de partir. Un frisson de joie féroce me parcourut tous les membres : j'allais. donc me trouver seul avec mon rival !
« Est-ce que tu ne reviens pas à Octon à cette heure, Adrien? demanda le maréchal.
— Mais, oui, j'y reviens. Donnez-moi seulement le temps de ramasser les outils que j'ai laissés par là-bas.»
Il franchit la passerelle en deux enjambées, se
dirigeant vers Tendroit où reluisait dans Therbe le tranchant aiguisé de la hache.
Mon ennemi m'échappait.
Harcelé par une haine intraitable, j'al]^i me planter au beau milieu de la passerelle, déterminé à arrêter Adrien à son passage et à le précipiter dans le Salagou, qui grondait formidablement sous mes pieds.... Pitoyable fanfaronnade ! Quand je vis Sauvageol,la hache sur l'épaule, les bras nus, dans toute J'attitude de la force, marcher à moi, tranquille et calme, je fus épouvanté, et battis prudemment retraite.
« Adrien, balbutiai-je , quand il fut devant moi, je ne suis pas venu à Roumégoux aujourd'hui pour y chasser les grives. Mon oncle m'a envoyé ici pour te prier de demander au chevrier quel jour il ramènera Bly à la maison.. Zabeth la réclame, car nous voici au mois de février.
— Alors, il faudrait monter jusqu'aux étables, làhaut? fit-il indiquant du doigt les bergeries, de l'autre côté du Salagou.
— Si cela t'ennuie, j'irai seul, dis-je d'un air piqué.
— Au contraire, Julien, je ne demande pas mieux que d'être agréable à Zabelh. Allons trouver le chevrier tout de suite. — Tenez , maréchal , prenezmoi cette hache, vous la laisserez à la ferme en passant.
— Je la porterai bien , moi , Adrien , si elle te pèse. •
Et, tout frémissant, j'allongeais le bras pour saisir la hache, njais le maréchal la tenait déjà.
« En route, en roule! s'écria Sauvageol traversant la passerelle, hâtons-nous, il fera bientôt nuit l •
CCQ^OIP
Au milieu de mes préoccupations infernales, je ne m'étais pas aperçu qu'en effet le jour baissait. Aussi, au moment de suivre Adrien dans le sentier pierreux où il venait de s'engager, m'arrêtai«je tout à coup plein d'hésitation. Ma pensée me reporta malgré moi vers la cure, où mon oncle et Zabeth devaient m'attendre déjà pour souper. Je songeai au règlement inflexible.... Mais mon irrésolution ne fut que de quelques secondes. Emporté par une indomptable frénésie, je m'élançai sur les traces de mon rival.
Sauvageol, dont toutes mes injustices n'avaient pu altérer en rien la nature placide et conflante, me demanda ce qu'il m'avait demandé cent fois, pourquoi je n'allais pas le voir plus souvent chez lui, pourquoi je vivais ainsi à l'écart, au lieu de continuer à Octon notre ancienne vie de Lodève, intime, fraternelle. Il m'eût été facile de lui répondre, de lui expliquer clairement mes répugnances : mais, pour
cela, il fallait parler de MéDÎquette, et prononcer ce nom, c'était devancer Theure d'une lutte que je ne pouvais engager qu'avec la certitude de la victoire. Je balbutiai quelques mots vides de sens.
« Véritablement, continua Sauvageol, je suis affligé de te voir si triste, Julien. Que signifie ce changement absolu d'humeur? A Lodève, tu riais, tu t'amusais, tu te battais....
— Et je me battrai encore quand il faudra, sois tranquille! interrompis-je les dents serrées.
— Oh ! oh! ta me fais peur 1 Contre qui en as-tu donc?
— Contre qui j'en ai? m'écriai-je. »
Et par un mouvement que je ne fus pas mattre de réprimer, je levai mon poing fermé sur Sauvageol.
« Ah ! je suis charmé de voir que c'est à moi que tu en veux, dit-il rabattant mon bras avec calme mais que le diable m'emporte si je devine pourquoi, par exemple!
— Tu l'apprendras pourquoi. Marchons I
— Marchons ! » répéta-t-il avec un éclat de rire moqueur.
Tandis que le fils du maire allait en avant, la veste négligemment rejetée sur l'épaule, chantonnant, je marchais dans le même sentier, à une trentaine de pas de lui, ruminant mille pensées criminelles : — Adrien ne devait plus revenir à Octon, revoir Méniquette; il fallait qu'il mourût de mes mains ou que
je me fisse tuer par lui. Si je ne découvrais pas d'autre moyen d*en finir, en regagnant la ferme, à la nuit tombante, je lèverais une grosse pierre et le terrasserais à mes pieds....
Nous arrivâmes aux bergeries avant le retour des chèvres. Sauvageol s'assit sur un bloc creux qui servait d'abreuvoir aux bêtes, moi je restai debout, adossé au tronc rugueux d'une yeuseet tourné vers le Salagou, dont on entendait les ondes grossies se briser avec fracas contre les quartiers de granit. Du point où j'étais placé, j'embrassais toute la vallée : à droite, je voyais les maisonnettes d'Octon estompées par la brume ; vis-à-vis, les monts de Valquières et de Carlincas encore tout blancs de neige; à gauche, le Pain-de-Sucre aux flancs duquel éclataient çà et là quelques amandiers en fleurs.
Mes yeux s'égarèrent quelques temps à travers l'horizon, mais ils revinrent vers le Salagou et ne s'en détachèrent plus. Une sorte de ruban large et blanc, qui semblait flotter sur l'eau, les tenait fascinés. C'était la passerelle I Je tressaillis en apercevant la longue poutre se détachant en vigueur sur le fond du ruisseau rougeâtre et grondant. L'idée me traversa involontairement le cerveau que la passerelle serait le théâtre du drame terrible que je cherchais à nouer. Au lieu de lancer une pierre à Sauvageol, de m'exposer à le manquer et de devenir alors sa victime, n'e valait- il pas mieux le laisser s'avancer sur la
204 JDLTEN SAVIGNAC.
passerelle, puis fondre sur lui à Timproviste et le précipiter dans le ruisseau, qui l'entraînerait et le briserait à l'angle de quelque rocher? En un instant tout fut décidé: Adrien périraitnoyédansleSalagou!
La sécurité que j'éprouvai, une fois cette résolution prise, me gonfla le cœur d'espérance. Enfin Méniquette allait m'appartenir sans partage ! Impatient d'en arriver à mes fins, je me retournai vivement vers rOctonais, avec l'intention de le presser de repartir, puisque les chèvres ne rentraient pas, et que la nuit s'avançait. Hais, au même instant, le cor du chevrier fendit l'air de ses sons aigus, prolongés, sauvages.
« Voici le troupeau, Julien, » médit Sauvageol.
En effet, les chèvres, débouchant au détour du sentier, venaient vers nous deux à deux, calmes et silencieuses. Le pâtre, que j'avais surpris autrefois à la poursuite de Mirliflor, marchait aujourd'hui d'un pas égal à la tète de la colonne, dont les chiens suffisaient à maintenir l'ordre parfait. En quelques minutes, le troupeau assiégea les portes à claire-voie des étables. Le chevrier s'accota contre la muraille et compta les bétes qui entraient. Je vis défiler Bly. Elle me reconnut, car elle bêla trois fois, me regardant avec ses grands yeux mélancoliques.
« Chariot, dit Adrien au chevrier, eri venant à la messe, dimanche, tu emmèneras Bly à la cure, enlends-tu?
JUUEN SAVIGNAG. 205
— Oui , notre maître , soyez tranquille, on n'y manquera pas.
— A propos, et le nouveau bouc Bacchoî...
— 11 travaille, notre maître, il travaille I Je l'entends toutes les nuits qui fait dans les étables un sabbat d'enfer. Oh! c'est un bon ouvrier, Baccho! et puis c'est un animal très -doux. Il ne ressemble pas à cet enragé Mirliflor qui mordait tout le monde, gens et bêles, et duquel vous avez bien fait de me délivrer. Je crois que si j'avais continué à garder Mirliflor, il m'aurait éventré quelque jour.... C'est égal, ajouta le chevrier en branlant la tête, ça doit avoir fait tout de même de la peine à votre oncle Ortios de se défaire de cette bête sauvage. Je ne sais pourquoi il tenait tant à Mirliflor^ mais il y tenait si bien que jamais on n'avait pu le décider à le vendre. C'est là une preuve, monsieur. Adrien, qtie c'est vous qui allez être le maître de tout à présent. Aussi bien votre cousine est jolie, puis elle apporte quelque chose dans le tablier, la petite I Enfin, je vous souhaite bien du bonheur dans votre mariage, notre maître, et à Mlle Méniquette pareillement....
— Et comment sais-tu que je me marie, bavard? demanda Sauvageol.
— Pardi, notre maître, je le sais par votre père qui, dimanche passé, à Octon, me dit comme ça sur la Place : « Enfant, dans une quinzaine de jours,
nous avons la noce d'Adrien, garde-noas des chevreaux pour le rôti. » Vous comprenez.... »
Nous nous éloignâmes.
Adrien donc était à la veille d'épouser Méniquette.
Je n'étais plus maître de moi. En descendant vers le Salagou, je sentais mes poings se crisper, et j'étais toujours au moment de ramasser quelque pierre pour en écraser la tète de mon ennemi. Dieu!
quand arriverions-nous à la passerelle I...
La nuit tombait noire et pluvieuse, et tandis que Sauvageol^ familiarisé avec ces sentiers perdus, marchait en avant d'un pa» rapide, j'étais obligé de m'arrèter à chaque minute pour dégager mes pieds des trous glaiseux où ils s'embourbaient incessamment. Ces obstacles d'un nouveau genre m'exaspéraient. Tout à coup ridée me vint qu'Adrien pourrait bien profiter de l'avance qu'il avait sur moi pour m'échapper. Parvenu le premier à la passerelle, m'attendrait-il pour la franchir? Une angoisse horrible me couvrit le front de sueur, et, au risque d'aller donner de la tète contre le tronc de quelque arbre, par un élan spontané de tout moi-même, je me précipitai en droite ligne vers mon rival, que j'apercevais vaguement à travers la pluie et l'ombre sans cesse croissantes. Je l'atteignis. Il s'était arrêté à quelques pas de la passerelle, regardant monter l'eau du Salagou qui battait i^es rives avec un bruit sinistre et menaçant.
« J'ai pensé, Julien, me dit-il, que tu aurais besoin de ma main poyr traverser la passerelle, et je t'ai attendu.
— Je n'ai que faire de ta main, répondis-je durement.
— Comme il te plaira! mais alors, je t'en prie, marche avec précaution sur la poutre, car la pluie qui tombe doit la rendre très-glissante.
— Veille à tes jambes, et ne t'occupe pas des miennes qui n'ont jamais bronché. >
Nous allâmes vers la passerelle, Adrien, calme, d'un pas paisible^ régulier, moi, frémissant de tous mes membres, la tête en feu, n'avançant que par saccades convulsives.
Nous atteignîmes le bout de la poutre« La pluie redoublait. Adrien se retourna vers moi.
« Passe le premier, me dit-il ; je crains qu'il ne t'arrive malheur si je te laisse derrière moi ; tu ne me parais pas dans ton assiette ordinaire.
— Piniras-tu de te moquer! m'écriai-je avec emportement. Tu me prends donc pour un enfant, toi aussi? Marche, je te suis ! » •
Sauvageol haussa les épaules, puis lit quelques pas sur la passerelle;
C'est alors que, tout entier à ma jdlousie aveugle, saisi d'une sorte de vertige furieux j je m*élancai sur la poutre de façon à heurter violemment mon rital qui en avait atteint le milieu.
Le choc fui terrible, nous eh perdîmes tous deux l'équilibre, et, après un chancellemeut qui ne dura pas une seconde, nous roulâmes ensemble dans le Salagou.
Qj^8£^
XJLVI
Je n'essayerai pas de traduite l'impression que j'éprouvai en me trouvant noyé dans le Salagou débordé; elle est intraduisible. Tout ce que je puis dire, c'est que ce fut une impression d'effroi horrible. En revenant sur l'eau, car par l'élan de ma chute j'avais plongé assez profondément, quoique étourdi, une idée se fit jour dans mon esprit : « il fallait me sauver à tout prix. » Je jetai autour de moi un regard rapide. Sans que j'en eusse eu le sentiment, le flot bouillonnant m'avait entraîné déjà loin de la passerelle. Au lieu de gros rochers, je n'aperçus de chaque côté du ruisseau que des osiers et des saules. J'essayai de nager vers la rive la plus proche; malheureusement, étant tombé dans le fil même du courant, il me fut impossible de me soustraire à sa force attractive, et je dus lutter pour me maintenir au milieu du ruisseau, au risque d'être broyé par les rochers, les décombres de toutes sortes qu'il charriait sourdement.
Je ne sais depuis combien de temps duraient mes efforts désespérés, quand Teau étant tout à coup devenue plus calme, — elle ne se trouvait plus encaissée entre deux collines et pouvait s'épandre librement'dans la plaine, — je me crus sauvé! Je n'eus, en effet, aucune peine à fendre le flot très-apaisé dans la direction du rivage; mais alors, par une fatalité inouïe, je sentis soudainement se mourir mes forces. Mes bras et mes jambes, contrariés dans leur jeu par des habits tout imbibés, étaient complètement épuisés. Le désespoir, la rage, me tirent avancer encore de quelques brasses; mais je n'en pouvais plus. La rive était là, et je devais renoncer à la toucher. Cette pensée acheva de m'accabler.
Cependant, quoique plus faible, le flot, qui agissait incessamment sur moi et auquel je ne résistais pluS; m'eut bientôt poussé de nouveau au milieu du courant. Cette fois j'étais infailliblement perdu. A peine s'il me restait assez de force pour me maintenir sur l'eau, et je voyais approcher le moment où mes mains, paralysées comme mes bras et mes jambes, ne répondraient plus à l'appel de ma vo^ lonté. Encore quelques minutes, et je flotterais sur le Salagou comme une chose inerte. Je crois me souvenir qu'en cette suprême angoisse, je me mis à prier, appelant au secours d'une voix désespérée. Peu à peu mes doigts se crispèrent et ma tête s'égara, c'était l'agonie. Je levai les yeux vers le ciel, il était
noir. La pluie tombait toujours sur mon visage glacé. Je pensai à Méniquette, et je crois que je pleurai, car je sentis comme des gouttelettes chaudes me glisser le long des joues. Enfin, roide et froid, j'allais me laisser couler, quand une voix appela : « Julien 1 Julien l » Je répondis par un cri déchirant* Au même instant, l'eau s'agita plus violemment à quelque distance, une masse noire s'avança vers moi, et je sentis un bras robuste me passer autour dji corps. Adrien m'avait entendu !
Me trouvant à demi-mort et dans l'impuissance absolue de nager, Sauvageol me glissa sur son dos, et gagna le rivage par des brasses larges et vigoureuses. En peu de temps, il eut atteint les osiers ; puis enfin son pied toucha la terre ferme. Sans mot dire, il prit le pas de course, se dirigeant vers la grande route.
Adrien, rendu de fatigue, pliait sous le faiï. Une hutte de cantonnier se trouvant ouverte au bord du chemin, nous y entrâmes. Nous nous étendîmes tous deux sur une épaisse botte de paille, que le cantonnier avait amassée là pour s'y coucher sans doute durant le mauvais temps. Nous respirâmes, et nos esprits troublés se remirent.
« Adrien! dis-je me jetant spontanément dans ses bras, sans toi je serais mort....
— Hélas ! j'ai eu bien peur, en effet, que tu ne te fusses noyé, » murraura-t-il.
212 JUUEN SAVIGNAC.
Et il me serra dans ses bras avec les transports d'une joie convulsive.
« Bon Adrien, sanglotai-je, excellent Adrien!...
— Jç te disais bien que la passerelle glissait comme verre, mauvaise tête que tu es I »
11 me tenait toujours étroitement embrassé.
< mon ami, ne m'accable pas, je suis un misérable!
— On n'est pas un misérable parce qu'on n'a pas le pied fourchu du paysan.
— Ah ! si tu savais tout! fis-je me couvrant le visage de mes deux mains.
— Mais je sais tout, pardi !
— Quoi! tu sais que.... »
Je ne pus en dire davantage.
« Je sais que c'est toi qui as glissé le premier, et que tu m'as précipité dans le Salagou, en t'accrochant à moi pour reprendre ton aplomb.
— Adrien, pardonne-moi !
— Que je te pardonne! Es-tu fou par exemple?
Je n'ai rien à te pardonner. Ce que tu as fait, je l'eusse fait à ta place, s'il me fût arrivé de broncher comme toi. »
Adrien me parlait-il à cœur ouvert? croyait-il en effet ce qu'il me disait? Si j'eusse pu voir son visage, j'eusse démêlé peut-être sa pensée véritable sur tout ceci; par malheur, dans l'obscurité où nous nous trouvions plongés, Texpression de ses traits m'é-
JULIEN SAVIGNAG. 213
chappait complètement. Quoi qu'il en soit, sincère ou non^ Sauvageol était le plus généreux des amis. Ahl de combien je lui étais inférieur!...
Il se leva.
« Partons, dit-il, le froid nous gagnerait ici. »
J'eus toutes les peines du monde à me remettre sur pieds; mais ce fut bien autre chose vraiment lorsqu'il fallut marcher : à peine si, appuyé sur le bras d'Adrien, je pus sortir de la hutte du cantonnier.
« Allons, Julien, me dit-il, je vois que tu n'es pas encore bien vaillant, grimpe sur mes épaules! »
Il se courba devant moi.
« Oh! je ne souffrirai pas.... balbutiai-je tout honteux de ma faiblesse.
— Grimpe toujours, grimpe! J'en ai porté de plus gros que toi, va! »
Je me hissai péniblement sur ses épaules, et il se mil à arpenter la grande route.
La pluie avait cessé, la lune se levait dans un ciel d'une limpidité admirable.
Sauvageol avait à peine allongé cinquante enjambées, quand, à l'un des détours du chemin, nous nous trouvâmes brusquement face à face avec des gens qui marchaient d'un bon pas, armés de lanternes et de parapluies.
« Voilà Adrien ! s'écria une voix que je reconnus pour celle de Zabeth.
— Julien est*il avec lui ? demanda mon oncle.
— Oui, oui, répondis-je, »
En moins d'une seconde, nous étions entourés de Zabeth, de mon oncle, de Méniquette, de son père et d* Antoine SauvageoL
Ortios me prit dans ses bras et me descendit à terre*
< Dieu du ciel, comme vous voilà mouillés, mes pauvres enfants I » dit-il.
Le maire inspecta son fils au moyen de sa lanterne.
< Tiens, mais où as-tu laissé tes souliers, Adrien? lui demanda-t-il.
— Ma foi, je les ai laissés.... à Roumégoux; ils me gênaient horriblement.
— Marchons, marchons, dit mon oncle, ces enfants prendraient mal. »
Et il me passa son bras sous le mien, malgré l'eau qui ruisselait des manches de ma veste.
Pensant que mes jambes m'étaient enfin revenues, je fis appel à toute mon énergie, et hasardai quelques pas; mais je dus bientôt m'arrêter court.
€ Qu'as-tu donc? me demanda mon oncle d'une voix à la fois sévère et pleine d'inquiétude.
— Je ne sais, il m'est impossible d'avancer.
— Adrien, s'écria-t-il, ne contenant plus ses alarmes, il est arrivé malheur à mon neveu? »
Tout le monde s'arrêta, saisi de stupeur, au milieu de la route,
« Mon Dieu , monsieur le curé, » balbutia Sauvageol.
Il hésita.
« Parle donc! dit Zabeth épouvantée,
— Parle vite ! soupira Méniquette qui s'était glissée près de moi.
— Voici ce que c'est, répondit Adrien : Comme nous revenions des bergeries, à la nuit, Julien, qui ne connaît guère nos sentiers pleins de crevasses, s'est laissé choir et s'est foulé le pied.
— mon Dieu! mon pauvre enfant! s'écria Zabeth.
— Aussi, pourquoi laisser Julien aller tout seul? dit mon oncle.
— Tu aurais bien pu le porter sur ton dos, ajouta Méniquette.
— Ou du moins le tenir par la main, insista Zabeth.
— Oh! ne blâmez pas Adrien, m'écriai-je, laissant déborder mon cœur, ne l'accusez de rien , car c'est le meilleur, le plus dévoué des amis. Sans lui, je ne vivrais plus. Il ne vous a pas dit la vérité; mais vous la saurez tout entière....
— Julien ! Julien! implora Sauvageol.
— Nous revenions, en effet, des bergeries, à la tombée de la nuit, continuai-je, et j'étais parvenu
216 JUUEN SAVIGNAG.
sans aacune espèce de chute jusqu'^-ja passerelle du Salagou. Là, Adrien m*a pressé de lui donner la main, me répétant que la pluie rendait la passerelle fort glissante. Malgré ses prières, je me suis obstinément refusé à marcher soutenu par lui , et je me suis aventuré seul sur la poutre. Je n*ayais pas fait quatre pas, que j'avais roulé dans le ruisseau. Le courant m'a entraîné avec une extrême impétuosité. Perclus de. froid et de terreur, j'allais périr noyé, quand Adrien, qui s'était jeté généreusement dans le Salagou pour m'en retirer, après avoir battu le ruisseau dans tous ses coins et recoins, m'a enfin découvert près des oseraies et m'a sauvé d'une mort certaine. Ses souliers et ma casquette sont restés dans le Salagou. Yoilà l'exacte vérité. »
Mon oncle me serra contre sa poitrine, puis embrassa Sauvageol en murmurant d'une voix altérée par l'émotion.
« Merci, mon enfant, merci I
— Adrien, Adrien, merci! » bredouilla Zabeth qui sanglotait bruyamment.
Et elle baisait les mains de mon sauveur.
' « Tu es un noble cœur, Adrien I murmura Méniquette.
— Embrasse*moi, mon fils, dit orgueilleusement le maire.
— C'est bien ce que tu as fait aujourd'hui , mon
JULIEN SAVIGNAG. 217
neveu, dit le père Ortios. Je suis charmé de voir que tu es aussi courageui que tu es bon. Diable, quel bain!... Décidément je ne saurais donner ma fille à un meilleur sujet. Méniquette sera ta femme, mon garçon l — Allons, toi, mon petit, ajouta-t-il, s*adressant à moi, viens ici que je te charge sur mon dos. Parce que tu ne peux mettre un pied devant l'autre, ce n'est pas une raison pour que nous couchions au milieu de la grande route.
— Mais, mon oncle, dit Adrien qui se précipita vers moi, je ne suis pas aussi fatigué que vous croyez, je porterai bien Julien encore.
— mon ami I » m'écriai-je, lui jetant les bras autour du cou par un mouvement d'irrésistible reconnaissance et d'affection passionnée.
Je sentis des larmes chaudes me tomber sur le front et les joues. Sauvageol pleurait.
« Qu'as-tu î lui demandai-je, qu'as-tu?
— Je suis si heureux I »
Ortios me saisit, me campa sur ses larges épaules, et nous nous remîmes en marche.
En arrivant à la cure, on me déshabilla vivement et Ton me coucha dans mon lit, dont Zabeth avait préalablement chauffé les draps. La fièvre me prit et ne me quitta pas de huit jours.
Si, après les bontés de mon oncle pour moi, j'avais pu douter de son affection, sa sollicitude de tous les instants et l'inquiétude qui resta peinte sur son visage tout le temps que dura mon indisposition, m'auraient dit combien il m'aimait. Excepté son bréviaire qu'il devait lire nécessairement à certaines heures de la journée, il n'ouvrit plus aucun livre; il n'entra plus même dans son atelier; il resta constamment à mon chevet, me regardant, me parlant, m'embrassant de temps à autre. Sacrifice immense ! le règlement fut oublié. Oh I que de trésors de tendresse dans ce cœur vierge de tout amour humain 1 Quant à Zabeth, la douleur qu'elle éprouvait à me voir le teint enflammé, l'œil brillant, à me sentir les mains brûlantes, lui avait
égaré Tesprit au point qu'elle faisait toutes choses de travers. Heureusement Méniquette était là, s'occupant de tout, veillant à tout à la fois, au dtner de mon oncle qui ne mangeait guère, à mes tisanes, que j'eusse refusées de toute autre main et que je recevais de la sienne. Du reste, cette adorable créature n'était pas seule à suppléer Zabeth à la maison ; elle partageait cette douce occupation avec son cousin.
Sauvageol qui, le lendemain de notre noyade, s'était levé à l'heure ordinaire comme si de rien n'était , venait tous les matins à la cure. Il servait la messe à mon oncle, — Tiennet était parti pour le séminaire, — puis s'installait dans ma chambre, et ne remontait chez lui que le soir pour se coucher. Pendant les deux premières nuits de ma fièvre , malgré mon oncle qui le pressait de se retirer, il persista même à rester au presbytère, et se tint constamment autour de mon lit, attentif à tous les soins que réclamait mon état , l'œil toujours ouvert et le pied levé pour me servir. Ce fut seulement lorsque le médecin eût déclaré qu'il n'y avait rien de grave dans mon état, qu'Adrien consentit à goûter quelque repos, comme tout le monde.
Adrien Sauvageol tenait à moi par les liens d'une amitié entière, profonde, indissoluble, et je l'aurais, j'en suis convaincu, déterminé aux plus énormes sacrifices, si, au lieu de le rebuter constamment
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par mes froideurs et mes colères, j'eusse seulement pris la peine de lui sourire quelquefois. C'était un paysan simple, sans passions véritables, tout d'une pièce au moral, et chez ces natures virginales les sentiments atteignent facilement à l'héroïsme. Qui sait, d'ailleurs , s'il n*aimait pas plus Roumégoux qu'il n'aimait Méniquette?....
Cette grande affection d'Adrien, que j'avais toujours repoussée, et dont je me trouvais pour ainsi dire enveloppé à mon insu, me touchait maintenant au-delà de toute expression : j'y voyais clairement les marques d'une âme délicate et noble. Adrien soupçonnait peut-être mon infâme dessein de Roumégoux, et n'avait ni un mot de reproche, ni un mouvement d'impatience ou d'ennui. Au contraire, quand il me parlait, ses paroles étaient constamment empreintes d'une inexprimable douceur, et si son attitude à mon chevet trahissait quelque inquiétude, c'était l'inquiétude d'une âme aimante, non celle d'un esprit haineux et jaloux comme le mien. Il fallait voir avec quels yeux humides de larmes il me regardait pour peu que je me plaignisse ! Si je faisais un geste , avant que mon oncle ou Zabeth alarmés se fussent levés de leurs sièges, que Méniquette fût accourue, lui s'était penché sur moi, et, plein de sollicitude, m'avait relevé ou baissé la tête, selon que j'en avais manifesté le désir.
Tant de dévouement, d'héroïsme, méritaient d'être
appréciés. Le premier jour de ma convalescence, comme mon oncle avait été appelé auprès d*un malade, que Zabeth faisait paître Bly, ramienée de Roumégoux à sa grande surprise, saisissant tout à coup la main de Méniquette, je la plaçai dans les mains de Sauvageol.
« Sois la femme de ton cousin , murmurai-je , il est plus digne que moi de fépouser. »
L'effort fut immense , car, ces mots à peine articulés, je tombai évanoui dans mon fauteuil. Le sacrifice était consommé : Méniquette était à jamais perdue pour moi.
Désormais je recherchai Adrien autant que je recherchais Méniquette ; j'éprouvais à les voir l'un et l'autre un égal plaisir. Nous causions de leur mariage. Je suppliais Sauvageol de rendre sa cousine heureuse, et il me le promettait en embrassant Méniquette toute troublée. Parfois la jeune fille, dans ces entretiens singuliers, sans faire plus de cas de la présence de son fiancé, me glissait sa main sur la mienne et me la pressait d'une certaine façon qui me faisait courir un frisson dans tous les membres. Alors, croyant que cette poignée de main convulsive était un appel à ma passion refoulée, je relevais soudainement la tôte et fixais sur Adrien des yeux ardents et jaloux. Mais le flambeau de ma haine s'était éteint dans le Salagou , car il suffisait d'une parole du jeune paysan pour étouffer toutes
ses lueurs posthumes. La bonté implacable de mon ami ne m'irritait plus comme autrefois, elle me désarmait. Depiis que je lui devais la vie, un sentiment de reconnaissance impérieux, tyrannique, me menait pour ainsi dire en laisse ; j'étais devenu ce qu'à aucun prix je n'eusse voulu être naguère, un en* fant. D'ailleurs Méniquette, malgré certains gestes et certains regards, dont je ne pouvais comprendre la signification, paraissait satisfaite d'épouser son cousin.
« Mon père est bien content ainsi que mon oncle, me répétait-elle.
— Et toi, Ménîquette, l'es-lu ? lui rëpliquais-je.
-^Et moi aussi! 9
Qu'elle m'eût dit simplement : Non i et ma pas* sion endormie se réveillait terrible, impitoyable, et la bataille recommençait. —Les grandes passions n'ont pas d'honnêteté. — Ce mot, Ménîquette ne le prononça pas ; ayant prévu l'incendie qu'il allume* rait, elle préféra s'immoler en silence.
EnQn, un jour du mois de mars» les deux cloches de la paroisse s'ébranlèrent pour annoncer le mariage de Méniquette Orlios avec son cousin Sauvageoi. Déjà, dès l'aube, sur la Place de la Mairie, le garde champêtre, par zèle administratif, avait tiré les bottes réservées à soienniser les fêtes nationales et éveillé bruyamment tout le village. A ces détonations officielles s'étaient bientôt mêlés les coups de pistolet des invités, qui arrivaient, de bon matin, sur leurs chariots rustiques, de tous les points de la vallée de Salagou. Jusque vers dix heures, la Place de la Mairie avait été le théâtre de la fête, et le garde champêtre son héros ; mais le mariage civil étant enfin consonimé, et la foule suivant les jeunes mariés à l'église, ce fut au sonneur de se montrer. Il préluda sur un rhythme lent, et fit faire d'abord la causette aux cloches; puis, s'animant à la besogne, il leur donna plus de corde et les laissa rouler sur elles-mêmes avec de formidables éclats. Jamais le
vieux clocher d'Octon , lézardé et à moitié démantelé, n'avait enduré pareilles secousses.
Ce fut au bruit de ces belles volées claires, joyeuses, retentissantes, que le cortège fît son entrée dans Féglise. C'était une foule de paysans en veste de velours ou de serge, ayant à leurs bras des femmes habillées de robes aux couleurs voyantes. Tout ce monde bruyant et affairé s'assit» et me découvrit enfin Méniquette, que je n'avais pu voir encore dans la cohue. Yétue d'une robe de mousseline et la tête ceinte d'une couronne de roses blanches, elle donnait le bras à Adrien, roide comme un pieu dans sa redingote et son pantalon de drap neuf. Auprès d'eux, sur le même plan, se tenait Antoine Sauvageol, l'écharpe tricolore collée aux flancs. L'attitude importante du maire et les regards superbes qu'il lançait de tous côtés attestaient les mesquines préoccupations de sa vanité, et contrastaient singulier rement avec l'air humble, presque triste d'Ortios, qui n'avait d'yeux que pour sa fille.
Le jeune couple vint se metlre à genoux devant la sainte table.
« Quoi! Julien, c'est toi qui vas servir la messe aujourd'hui ? me demanda Adrien.
— Certainement. Est-ce que cela ne te fait pas plaisir î
— Au contraire, mon ami, rien ne pouvait m'étre plus agréable que de te voir entrer pour quelque
chose dans la cérémonie de mon mariage. Seulement n'as-lu pas peur de trop te fatiguer? tu es encore bien faible.
— Oh ! je me sens aujourd'hui un courage de lion, répondis-je avec un geste qui trahissait une grande excitation nerveuse.
— Tu es pourtant bien pâle, mon ami, dit tout à coup Méniquette.
— Et toi donc , crois-tu que tes joues aient conservé leurs jolies couleurs roses? répliquai-je avec amertume. Tu es aussi blanche que la statue de marbre de la Sainte Tâerge.
— C'est ma robe de mousseline qui me fait paraître ainsi.
— Alors, pourquoi tes yeux sont-ils rouges?... Est-ce que tu as pleuré?
— Oh I non, oh! non, mon bon Julien, » murmura-t-elle.
Et de grosses larmes contenues brillèrent aux * bords de ses paupières.
« Que lui as-tu fait, Adrien? que lui as-tu fait?
— Rien, absolument rien, balbutia l'Octonais ahuri.
— Tu ne vois donc pas comme elle pleure?
— Je vois bien ses pleurs, mais je n'en devine pas le motif.
— Eh bien I je le devine, moi, m'écriai-je, c'est qu'elle ne t'aime point. »
Mon oncle sortait de la sacristie. Il ^'arrêta au milieu de la nef, promena sur l'assistance tumultueuse un regard qui lui imposa silence, et monta à Tautel. Tandis qu'il dépouillait la chasuble et cherchait dans le rituel romain TofOce du mariage, Méniquette s'essuya furtivement les yeux, et Adrien se remit du coup que je venais de lui porter en plein cœur.
Mon oncle, revêtu seulement de l'aube, et l'élole croisée sur la poitrine, se dirigea vers la sainte table. Je le suivis, tenant d'une main l'assiette qui devait recevoir l'anneau nuptial, de l'autre l'aspersoir pour le bénir.
Lu cérémonie commença.
Le célébrant lut d'abord quelques oraisons dans son livre, puis s'adressant à Sauvageol :
« Adrien Sauvageol, lui dit-il, voulez-vous l-ecevoir pour femme légitime Dominiquette Ortios ici présente?
— Oui, monsieur le curé, répondit l'Octonais d'une voix sonore.
— Et vous, Dominiquette Ortios, voulez-vous recevoir en qualité de légitime époux Adrien Sauvageol ict présent? »
La jeune fllle leva la tête et murmura : « Oui », mais si bas que j'eus de la peine à l'entendre. <r Parlez plus distinctement, reprit mon oncle. — Oui, répéta Méniquettefaisantunsuprêoïe effort.
JULIEN SAVIGNAG. 227
— L'anneau I » demanda le célébrant.
Adrien fouilla dans son gousset, en tira un chiffon de papier, le déplia lentement, et Fanneau d'or glissa dans Tassiette que tendit lui-même mon oncle, car moi je commençais à perdre la léte et à ne plus me rendre bien compte de ce qui se passait sous mes yeux. Mon oncle fut également obligé de prendre lui-même Taspersoir, que Tacolyte a Thabitude de présenter au célébrant à ce moment solennel.
« Adrien Sauvageol, dit-il après avoir dessiné plusieurs croix sur Tassiette avec Teau bénite, passez Tanneau au doigt de votre femme. »
« De votre femme!,... » Ces mots me communiquèrent une secousse électrique; je me frottai vivement les yeux pour chasser les nuages qui les obscurcissaient, et regardai avidement. Adrien et Méniquettè étaient toujours prosternés devant moi, Méniquettè immobile comme une sainte dans sa niche, Adrien penché sur elle et lui parlant. Enfin le voile de gaze, dont les plis corrects enveloppaient la jeune fllle, s'agita; puis, entre les deux mains musculeuses et velues du paysan, parut la main blanche, une, délicate de Méniquettè. Sauvageol, pour retenir cette main rebelle à son étreinte, usait des mêmes précautions dont je l'avais vu se servir à TEscandorgue, quand il venait de capturer un oiseau : il faisait à la pauvre bête, par Fentrelacement de ses dix doigts, une cage infranchissable.
L'anneau fut passé presque de vhe force, car Adrien eut une certaine peine à ouvrir le poignet crispé de sa cousine. Seul je fus frappé des résistances de Méniquette ; car mon oncle, habitué aux hésitations, au trouble» aux déraillances des jeunes mariées, crut voir ce qu'il avait déjà vu mille fois en pareille circonstance, et ne s'en préoccupa nullement. Oh ! si Méniquette eût été plus vaillante! si elle eût osé refuser sa main ! En la voyant penchée sur la sainte table, si pâle, si faible, je ne sais quelle folle espérance de la recouvrer s'était tout à coup emparée de moi, au commencement de la cérémonie. — Elle protestera, pensais-je, elle dira qu'elle m'aime et ne peut épouser Sauvageol. — Alors, je prenais la place d'Adrien, et mon oncle nous unissait Et le mariage civil déjà consommé, me di-
rez-vous î Oh ! je ne m'en préoccupais guère. Élevé dans l'Eglise, le mariage religieux seul existait pour moi. Gomment me figurer, en effet, qu'Antoine Sauvageol, si grossier, si vulgaire, si ignorant, eût le pouvoir de river à jamais deux existences l'une à l'autre? A mes yeux, mon oncle seul était digne d'exercer ce ministère sublime et sacré.
Cependant Méoiquette, malgré les répugnances manifestées par son attitude, avait cédé à la pression des circonstances et s'était laissé marier. Quand je vis l'anneau d'or briller à son doigt, j'eus envie de me précipiter sur elle et de le lui arracher. Ma passion que j'avais cru étouffer par un effort héroïque de volonté, je la sentis se rallumer soudainement et m'embraser tout entier.
Après avoir renoncé à Méniquette, je ne pouvais maintenant me faire à la pensée d'élre à jamais séparé d'elle. Comme j'aurais volontiers tué Sauvageon Oh ! pourquoi n'avais-je pas réussi à le noyer dans le Salagou? pourquoi, du moins, n'y étionsnous pas restés tous les deux, puisque mon malheur m'y avait précipité avec lui ? Je ne saurais dire toutes les idées qui traversèrent mon esprit bouleversé. La plus persistante était celle d'une lutte désespérée avec Adrien, l'éternel ennemi de mon bonheur. Je n'eusse pas tardé à m'élancer
contre lui si mon oncle, qui venait de clore la cérémonie par une allocution dont je n*avais pas entendu un mot, n'eût brusquement regagné Tautel. Je dus le suivre.
Je tombai à genoux au bas des marches. Mon oncle rendossa la chasuble et récita les versets qui commencent la messe. Je ne sais comment je pus lui donner la réplique. Je dus néanmoins le faire assez distinctement, car il n'entendait pas raison sur ce chapitre et m*eût vertement réprimandé, séance tenante, si j*eusse omis la moindre syllabe. L'habitude de réciter imperturbablement certains mots latins, après certaines inflexions de voix du célébrant, me sauva.
Ce ne fut qu'à l'Évangile, quand il fallut changer le missel de place, que ma vigilance ordinaire fut réellement prise en défaut. Tant qu'il ne s'était agi pour moi que de redire des paroles déjà mille fois répétées, j'avais pu le faire sans hésitation ; mais me lever, quitter le bas de l'autel d'où, sans me retourner et sans être remarqué, je tenais Adrien et Méniquette sous mon regard furieux et menaçant, c'était impossible.
c Julien! » cria mon oncle.
Je montai les degrés de l'autel.
< Eh bien I jtu as donc oublié que tu me sers la messe ?
-* Non, mon oncle*
JULIEN SAVJGNAC. 231
— Est-ce le mariage de Méniquetle qui te distrait à ce point? »
Je restai muet.
< Cher enfant, n'aie pas de chagrin, dit-il d'une voix profondément altérée, Méniquette n*est pas perdue pour nous; elle viendra souvent au presbytère. Hélas! pourrions-nous y vivre sans elle?... »•
Il inclina la tête sur le missel et y laissa tomber quelques larmes.
Je n'avais jamais vu pleurer mon oncle, et sa tristesse subite me creva le cœur. J'en oubliai absolument mon rôle d'acolyte; car, au lieu de changer le missel de place pour la lecture de TËvangile, j'allai me cacher derrière l'autel où j'éclatai en sanglots. Rien ne saurait donner l'idée d'un accablement pareil. Les larmes jaillissaient de mes yeux, grosses, abondantes, pressées, et j'enfonçais mon poing fermé dans ma bouche pour m'empêcher de crier. La pensée de l'abandon où nous allions vivre, qui avait si fort ému mon oncle, m'écrasait, moi, faible, malade et amoureux que j'étais. Je ne prévoyais pas que la vie me fût possible sans Méniquette. Que ferais-je désormais? où irais-je? que deviendrais-je?...
Mon irritation, qui en partie était tombée avec mes larmes, avait fait place chez moi à une grande faiblesse. A l'Élévation, j'eus à peine la force de secouer la sonnette qui invite les assistants à courber
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la tête. Je ne me sentais plus le bras roidi comme quand la rage en tordait les muscles ; ma peau, au contraire, était moite, couverte d'imperceptibles gouttelettes de sueur. À tout instant, je sentais le cœur prêt à me manquer. Je regardai plusieurs fois Méniquette, espérant me donner quelque courage ; mais son immobilité de statue, sa pâleur de morte, ne servaient qu'à m'abattre davantage. Enfin, après avoir fait un dernier appel au peu d'énergie qui me restait, j'allais me laisser tomber évanoui le long des marches, lorsque mon oncle se retournant à demi :
« Julien, me dit-il, récite le Confiteor. »
Je balbutiai le Confiteor, et m'appuyant des deux mains, je me levai pour allumer le flambeau avec lequel l'acolyte accompagne le célébrant à la sainte table. Je ne m'explique pas comment, dans l'état de prostration absolue où j'étais tombé, je pus accomplir si grand œuvre. Le fait est que j'arrivai à la sainte table en même temps que mon oncle. Comme je sentais le flambeau me danser dans les mains et que mes jambes se dérobaient, je m'accotai contre la balustrade de fer. La jeune fille leva la tête pour recevoir l'hostie, et je pus voir ses yeux, qu'un coin de son voile me cachait depuis un instant: ils étaient rouges et tout humides encore de larmes. Ce fut le dernier coup pour moi : je m'affaissai sur la sainte table avec le flambeau, qui roula dans le voile, la
JULIEN SAVIGNAG. 233
robe de Méniquette, et les enflamma ! — Je ne vis pluS'rien.
Quand je revins à moi, je fus bien étonné de me trouver dans l'allée de la cure, près du cimetière. Zabelh, tout en larmes, me soutenait.
« Que se passe- t-il ? demandai-je.
-— malheureux enfant! malheureux enfant!
balbutia-t-elle.
— Qu'est-il arrivé? je tremble! qu'est- il arrivé?
— Ma pauvre Méniquette! ma pauvre Méniquette!... »
Des cris de désespoir, mêlés à un effroyable tumulte, parvinrent jusqu'à mon oreille. Je quittai Zabeth, courant devant moi comme fou.
A ma grande stupéfaction, je vis les invités de la noce se précipiter hors de l'église, les uns criant, les autres pleurant. En m'apercevant , plusieurs levèrent leurs mains vers moi par un geste de menace.
« Pourquoi me menacez-vous? m'écriai-je; qu'aije/ait?
— Regarde, petit misérable, regarde! »
Je me retournai vers la porte de l'église. Oh ! quel spectacle!... Ortios, Adrien et mon oncle portaient sur leurs bras Méniquette, dont la flamme avait dévoré la moitié des vêtements. Ses cheveux, roussis < et brûlés par places, dénudaient son beau visage,
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ravagé par le feu et tout à fait mécooûaissable. Son cou n*était qu'une plaie.
« Méniquette ! ne pus-je m'empêcher de crier, 6 ma Méniquette ! >
Et malgré les bras qui essayaient de me retenir, j'allai me jeter à genoux aux pieds d*Ortios et d'Adrien qui s'arrêtèrent.
Au même instant, une main lourde s*abatlit sur moi et me souleva de terre : c'était la main d'Antoine Sauvageol.
« C'est à moi que tu vas avoir affaire, mauvais sujet! » dit-il écumant de rage.
Il leva son poing fermé sur ma tète. Mais mon oncle s'élança entre le maire et moi.
« Monsieur Sauvageol, dit-i) d'une voix brève, je^ ne vous eusse jamais cru capable de menacer un enfant, le frapper serait de votre part une lâcheté que je vous empêcherai de commettre.
— Vous?
— Moi 1
— Je puis du moins arrêter votre brigand de neveu, fit-il montrant son écbarpe.
— Arrêter notre enfant! s'écria Zabeth, qui m'enveloppa dans ses bras par un mouvement d'héroïsme maternel : venez le prendre, vieux grigou ! Je me moque bien de votre écharpe, moi! Si vous voulez emmener Julien, il faudra m'emmener moi aussi.
et VOUS pouvez aller chercher toute la gendarmerie de Lodève, entendez- vous?
— Nous verrons plus tard, nous verrons! bredouilla le maire.
— Julien^ me dit mon oncle d'un ton impérieux, rentrez tout de suite à la maison I
— Julien! Julien! soupira tout à coup Méniquelte, je te pardonne, pense toujours à moi, je te pardonne!... »
J'allais me précipiter vers elle, mais mon oncle me fit un geste .plein d'autorité. Je me retirai, grinçant les dents de rage.
Qi^^:
Je ne sais combien de temps je restai seul au presbytère, sanglotant, criant, me mordant les poings, m'arrachant les cheveux, fou, désespéré. Enfin je n'y tins plus et je sortis. Pétais résolu, malgré mon oncle, à revoir Méniquette.
Dans Vallée de la cure, je rencontrai Zabeth, pâle comme un linge, les yeux hagards et gesticulant bizarrement en se parlant à elle-même.
c Eh bien, Zabeth, eh bien?
— Elle est mourante, ma Méniquette, elle est mourante, ma fille! s'écria-t-elle avec égarement.
— Mourante ! »
Je m'élançai vers la maison d'Ortios. Zabeth me retint énergiquement.
c N'y vas pas, n'y vas pas I le maire te tuerait, mon enfant, mon seul enfant maintenant ! »
Elle fondit en larmes.
Mon oncle parut.
« Zabeth, dit-il, vous allez tout de suite recon-
JULIEN SAVIGNAG. 237
duîre Julien à Lodève; il ne peut rester ici une heure de plus.
— Mon oncle I mon excellent oncle! murmurai-je d'une voix expirante, ce n'est pas ma faute.... Oh! si vous saviez.... »
Je fis un pas vers lui pour l'embrasser. — Il recula.
« mon oncle! mon oncle! suppliai-je, ne me renvoyez pas ainsi, laissez -moi vous dire adieu. »
Il m'ouvrit spontanément les bras. — Je m'y précipitai.
« Adieu, mon enfant, sanglota-t-il, adieu! »
Il courut s'enfermer dans sa chambre.
A la nuit tombante, je pris, avec Zabeth, le long du Salagou, le chemin de traverse qui mène à Lodève.
Huit jours après, Méniquette était morte. ...
Julien Savignac se tut. Il resta quelque temps pensif, la tôte appuyée dans ses mains.
<{ Et, depuis la mort de Méûiquette, vous n'êtes pas retourné à Octon? lui demanda Vernier.
— Je n'y suis pas retourné.
— Mais vous avez dû, par votre oncle, recevoir des nouvelles d'Orlios, d'Adrien, deZabeth?...
— Mon oncle, que je revis plusieurs fois à Lodève, s'obstina à ne me jamais parler d'Octon. Je compris son silence et je le respectai. Le pauvre homme craignit, s'il me rappelait mes cruels souvenirs, de paraître m'adresser un reproche, et il voulut aussi me donner cette suprême preuve d'affection de ne pas aiguillonner ma douleur même par une parole. Seulement, trois mois après le fatal événement qui a assombri toute ma première jeunesse, j'appris par ma mère que Zabeth était morte. J'étais alors au collège de Montpellier. Celte mort, que je me reprochai comme celle de Méniquette, faillit me rendre
fou. En proie à un désespoir intense, je résolus d'écrire à Octon, et de savoir si mon amour n'avait pas fait d'autres victimes. Je voulais connaître tout de suite toute l'étendue de mon malheur; puis je verrais ce qu'il me resterait à faire. Pour la première fois l'idée du suicide me traversa le cerveau. — Oh! me dis-je, si je ne puis vivre malheureux comme je le suis, j'irai rejoindre Méniquette et Zabeth.
N'osant écrire à mon oncle, frappé dans ses affections vives aussi cruellement que moi, un jour de sortie, j'allai au séminaire voir Tiennet. Le petit Birot se prêta avec une complaisance touchante à tout ce que je voulus, et, le soir môme, il adressa à sa mère une lettre dictée par moi, toute pleine de questions sur mon oncle, sur Adrien, sur Orlios, sur Antoine Sauvageol. La réponse se fit attendre quinze longs jours. La mère de Tiennet y disait à peu près ceci :
« Monsieur le curé a blanchi tout d'un coup, il se casse de plus en plus; sa voix, qui faisait trembler les vitres de l'église, est si petite maintenant qu'on l'entend à peine quand il chante. — Ortios n'a pas pu vivre chei; son gendre : le maire, cet avaricieux, lui reprochait le pain qu'il mangeait. Il a repris ses terres par droit de retour, et s'est retiré au presbytère, où monsieur le curé l'a reçu avec plaisir comme autrefois la malheureuse Méniquette. —
240 JULIEN SAVIGNAG.
Quanta Adrien, il ne dit jamais rien à personne, et va par la campagne rôdant comme une âme en peine. Le soir, au retour des champs, on Fentend parfois chanter les psaumes dans les chemins creux, comme s'il était innocent. Il a des absences depuis qu'il a vu brûler sa femme à son côté. — Je ne te dirai mot du maire, sinon que c'est un fort méchant homme que Dieu traitera un jour comme il le mérite. y>
Cette lettre me porta un coup d'autant plus terrible que, malgré moi, j'avais caressé l'espérance que, Zabeth morte, tout le monde était consolé à Octon. Il me semblait, dans mon intraitable orgueil, que moi seul avais le droit de pleurer éternellement Méniquette. J'étais jaloux de la douleur de ceux qui ne l'avaient pas aimée d'amour comme moi. Ma passion survivait toujours aussi égoïste, aussi implacable.
Durant un mois, je restai couché sur mon pupitre, n'écrivant ni ne lisant, me repaissant de mes amers souvenirs. Mes maîtres eurent beau me sermonner, puis m'accabler de punitions pour m'arracher à mon marasme, j'opposai la même inertie à leurs discours qu'à leurs corrections. Les tortures atroces auxquelles j'étais en proie m'empêchaient d'éprouver les sévérités du collège. Enfin, mes souffrances ayant acquis un caractère d'acuité tout à fait intolérable, je résolus d'en finir avec la vie.
Un soir, comme on se rendait au dortoir, je m'esquivai dans la cour. Je m'accrochai au tronc crevassé d'un vieux marronnier et montai jusqu'à la cime de l'arbre. Une fois là, sans réflexion, harcelé seulement par la pensée de terminer mon supplice, je fermai les yeux, puis je m'élançai en avant. Une branche me fouetta rudement au visage, et me rejeta sur une autre branche dont je sentis Técorce rugueuse me labourer le front. Je glissai comme un trait à travers le feuillage ému par ma chute, et allai m'étendre de tout mon long à quelques pas du marronnier, où je restai.
Le lendemain, quand je recouvrai le sentiment, je me trouvai couché à l'infirmerie. Le médecin et le proviseur du collège étaient debout à mon chevet. Le médecin me dit que j'avais une entaille profonde au front et quelques contusions en d'autres parties du corps, toutes choses sans gravité, et le proviseur m'annonça qu'il avait écrit à ma mère de venir immédiatement. Ma mère, en effet, arriva dans la nuit. — Quel désespoir! quelles larmes!
A peine rétabli, on me ramena à Lodève.
Est-il au monde une blessure qu'une mère ne puisse guérir? est^il une douleur assez opiniâtre pour résister à ses soins, à ses caresses, à ses conseils? Oh I quel sublime et admirable médecin que la femme qui vous a porté dans ses flancs ! Au lieu de se retrancher dans le silence irritant de mon
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oocle, ma mère me parla de Méniquette. Elle m'obligea, à force de càlineries douces et tendres, à lui faire le récit de notre amour. Cette confession, entrecoupée de sanglots, me soulagea. Une chose qui me toucha surtout et contribua puissamment à me calmer, ce fut de voir ma mère pleurer avec moi. Dans cet échange mutuel de sentiments, je sentis l'apaisement venir à ma tête et & mon cœur. De jour en jour, la nuit que le désespoir avait faite dans mon cerveau se dissipa, et, après quatre mois de traitement maternel, je pus constater que, si je n'avais rien oublié, ma douleur du moins était endormie.
« Eh bien, mon enfant, me dit mon père, lequel^ pendant cette affreuse crise de mon âme, s'était montré pour moi d'une bonté et d'une indulgence tout à fait inespérées, que désires-tu faire maintenant? Voici le mois d'octobre : veux-tu rentrer au collège ou rester encore à la maison?
— Je me mets à. votre disposition, mon père, dis-je ; faites de moi ce que vous voudrez.
— Décide cela toi-même, mon enfant, ou plutôt avec ta mère. Moi je me soumets d'avance à votre décision. »
Le lendemain, je déclarai à ma mère que j'étais prêt à repartir pour Montpellier.
c Montpellier! fit-elle en pleurant. Non, mou Julien, je ne veux pas que tu sois si loin de moi. Si
tu rentres au collège, c'est au collège de Lodève que tu rentreras, et encore comme externe seulement.... Montpellier! répéta-t-elle avec un frisson ; et si tu allais avoir du chagrin et qu'il te prît encore envie de....
— Chut! ma mère, interrompis-je l'embrassant, vous savez bien que, grâce à vous, je suis guéri de ma folie, et que je ne puis penser à mourir tant que vous vivrez !
— Tu resteras à Lodève, » reprit-elle.
Rien, depuis cette époque éloignée, n'a changé à Octon, sinon que mon oncle, vieilli et brisé avant l'âge, a obtenu un vicaire de monseigneur. Ce vicaire, qui est un ange de piété et de dévouement, vous le connaissez, c'est le petit Tiennet. L'abbé Etienne Birot dessert la paroisse d'Octon, et veille, avec sa mère qui a remplacé Zabeth au presbytère, sur tous ceux que j'ai précipités dans le malheur. Tous les mois, il me donne des nouvelles de mon oncle, d'Ortios et d'Adrien. Il ne nie dit jamais qu'un mot du maire, que la douleur n'a pu enta- Iner. Tiennet a pour ma passion, si fatalement trahie et qu'il sait toujours vivante en moi, quoique désormais sans but, des délicatesses et des attentions touchantes. Savez-vous ce qu'il m'envoyait dernièrement dans une vaste enveloppe? Une rose de la couronne nuptiale de ma Méniquette. Voulezvous la voir? »
Savignac passa la main sous son gilet, à Tendroit du cœur, et en retira plusieurs lambeaux de mousseline effilochés, roussis, enfumés, qu'il couvrit de baisers et de larmes.
La nuit était venue. Les deux amis descendirent silencieusement la colline du Vert-Bois.
Paris, novembre 1859 — mai 1860.