JUL!I:NNE
saient des tours de force et d'agilité sur un mauvais tapis étendu dans l'allée. Ce spectacle n'avait aucun attrait pour Julienne; mais Peppitta n'y put tenir et dit à sa maîtresse :
" Madame, c'est une gypsie, \me fille de la liberté et de l'espace. Regardons-la un peu. "
Julienne, toujours bonne et complaisante, céda à ce désir et se rapprocha de la foule.
Peppitta sut si bien s'y glisser qu'elle parvint au premier rang , tenant toujours le bras de sa maîtresse. A peine y était-elle qu'elle reconnut la danseuse faiseuse de tours, et que, se penchant à l'oreille de Julienne , elle lui dit :
" Je la reconnais , elle était des nôtres ; c'est Naya, sœur d'Adonaï.
— Adonaï ! Peppitta , tu me fais penser à Jany. Ecoute, je vais regagner ma voiture ; je t'y attendrai à quelques pas d'ici. Interroge la danseuse, et demande-lui si sa pauvre belle-sœur existe encore; et qu'elle lui dise, si elle est à Londres, de venir me voir. C'en est encore une que je ne veux pas oublier; je l'ai vue tant et si doucement souffrir! -
Peppitta , ravie , laissa s'éloigner Julienne , et attendit la fin du spectacle en plein vent pour questionner son ancienne camarade.
Naya lui apprit que Jany était avec elle à
Londres , malade et souffrante , dans une mauvaise hôtellerie de Southwark,
" Naya , donne - moi au juste son adresse , et demain dès le matin , je t'en réponds, ta belle-sœur sera secourue.
— Tu as donc fait fortune, Peppitta? Comme te voilà belle et bien mise ! Tu as donc épousé un grand seigneur?
— Non, non, j'aime toujours Joachimo.
— Il est donc devenu millionnaire?
— Non , non , il est toujours serviteur , et moi aussi; je sers dans la même maison que lui.
— Qui donc avez-vous rencontré?
— Un ange ! . . . un ange que tu as connu , Naya , qui a été avec nous dans la forêt de Glenmore et chez la veuve de Bensam.
— Ah ! ce sera sans doute cette blanche et pâle Anglaise , si délicate et si frêle , que vous ameniez toujours aux rayons du soleil pour la ranimer ?
— Non, celle-là est morte, elle est au ciel... Dieu l'a rappelée à lui.
— Oh bien ! ce sera sa belle et fraîche compagne, celle qui chantait de si beaux cantiques et qui parlait du bon Dieu aux petits enfants de la troupe?
— Oui, Naya, c'est celle-là qui est devenue riche, et dont tout le bonheur est de secourir les
pauvres. Demain avant dix heures elle sera chez Jany, sois-en assurée; et, je puis te le garantir, rien désormais ne lui manquera. -
Après ces mots, la faiseuse de tours indiqua bien la demeure de sa compagne dans une mauvaise petite rue du faubourg de Southwark ; et après a\ oir roulé son tapis et avoir rappelé les petits sauteurs qui s'amusaient en liberté sur la pelouse , elle dit à Peppitta : " Adieu, ou plutôt à revoir, à demain matin ! »
Peppitta courut vite vers la voiture où l'attendait Julienne, d'autant plus vite qu'elle savait d'avance le bonheur qu'elle allait faire à sa maîtresse en lui portant l'adresse d'une malheureuse inconsolée, et en lui apprenant que Jany , pour laquelle elle connaissait son charitable intérêt, vivait encore et avait besoin d'elle.
Peppitta ne s'était pas trompée. Julienne lui dit : " Quand tu m'as fait pénétrer dans cette foule qui entourait la sauteuse, j'en ai voulu à ta curiosité; mais à présent je suis heureuse d'avoir cédé à ton caprice. Demain de bonne heure nous serons chez la femme d'Adonaï. ■■
Comme elle l'avait promis , le lendemain matin dès neuf heures, la voitm^e de Julienne s'arrêtait dans Margaret-Street , et devant une maison de
pauvre apparence. C'était là que demeurait la souffrante et malheureuse femme du waïdda , de celle qui avait été saluée du titre de reine des Enfants de l'espace et de 1% liberté.
" 0 quel palais, dit Peppitta, pour notre souveraine ! Voyez , quel escalier !
— Montons , montons , répondit Julienne , ceci n'est que de la pauvreté; là-haut nous trouverons la souffrance : montons , montons vite ! ••
Un enfant dont l'habit était en haillons les précédait pour les conduire à la chambre où demeurait la femme d'Adonaï.
Quand ils furent au troisième étage , le petit garçon , montrant une porte dont les ais étaient tout disjoints, dit aux deux belles dames : •• Ladies, c'est ici. "
Peppitta mit la main sur le loquet , la porte s'ouvrit, et, grand Dieu, quel spectacle!
Sur un grabat d'oii s'échappaient de longs liens de paille sous une couverture trouée et pendante en lambeaux, sur un oreiller dont le crin s'échappait par les trous de l'étoffe qui le recouvrait, gisait une femme jeune et belle encore , malgré sa souffrance et ses chagrins.
» Ah ! s'écria Jany (car c'était elle) en apercevant , arrêtée sur le seuil de sa chambre , Julienne ,
jnai>iiEHNE
■ ORiSAT OISAIT UNE FEMMT: JEUNi: ET BELLE ETTCOR MAEGRÉ SA S0TTFTBJU2CF. F.T 3BS CHAGRraS
jeune, fraîche et resplendissante de beauté, ah! voilà l'ange que Naya m'a annoncé hier au soir.
— Jany, vous vous trompez, celle qui vient à vous pour essayer de vous consoler n'est qu'une pauvre femme qui a presque autant souffert que vous; après beaucoup d'épreuves. Dieu l'a faite riche pour aider ceux qui ne le sont pas. -
Disant ces dernières paroles , Julienne s'était assise sur une mauvaise chaise de paille auprès du grabat; et, ayant ôté ses gants fins et parfumés, elle prit la main de la femme du waïdda :
" Jany , vous avez la fièvre bien fort.
— Oui, Madame , depuis trois jours et trois nuits elle ne m'a pas quittée.
— Il faut que vous quittiez cette chambre et que vous veniez chez moi , vous êtes trop mal ici.
— Oh ! lui est bien plus mal encore , bien plus à plaindre que moi!
— Où est-il donc! demanda Julienne; car elle avait compris que c'était d'Adonaï que la pauvre créature voulait parler.
— Il est à Newgate... et jeté dans un de ces cachots dont on ne sort que pour aller à la mort.
— Il y a donc contre lui une grave sentence prononcée? demanda Julienne.
— Une sentence de mort... et ce matin même,
Madame , je vais aller me placer sur le passage du roi et de la reine , qui doivent , dit-on , se rendre à Hyde-Park pour y assister à des courses... Quand je les verrai descendre de voiture, je me jetterai à leurs pieds et leur crierai : Grâce! grâce!... une commutation de peine !
— Mais vous n'êtes pas dans le cas de vous lever... vous êtes défaillante.
— 0 Madame , on est toujours assez forte pour aller demander la vie de son mari... Si l'on réussit, le bonheur vous fait vivre; si l'on vous refuse, le désespoir , la faiblesse vous tuent , et alors vous bénissez ce qui vous donne la mort.
— Jany , vous comprenez votre devoir , et je vous aiderai à le remplir. Je cours chez lady Jorningham , proche parente du lord chancelier , et que j'ai vue chez sir Thomas. Pendant que je ferai agir auprès du chef de la magistrature, je vous laisserai Peppitta, elle vous aidera à vous habiller.
— M'habiller! dit Jany, je n'ai plus que ces haillons !
— Dans une heure , ma voiture reviendra vous
prendre Je vais vous envoyer des vêtements de
deuil; vous les mettrez, et aurez soin de recouvrir votre tête du voile des suppliantes. Revenue de chez le lord chancelier , je vous mènerai sur le passage
de Leurs Majestés. Nous arri^•erons ainsi à temps pour que vous puissiez leur demander miséricorde.
— Ma chère dame , dès la forêt de Glenmore , où je vous ai vue pour la première fois , vous m'avez donné des consolations ; aujourd'hui c'est plus que tout cela que vous venez m'apporter, c'est l'espérance de pouvoir sauver le malheureux Adonaï.... Soyez donc bénie , soyez donc bénie, Madame, par le Dieu qui a promis d'écouter les malheureux et d'exaucer ceux qui souffrent et qui pleurent! Ah! ce mérite, ce droit que donnent les larmes et les souffrances, je l'ai depuis trois ans! depuis le jour où la voix douce et caressante d' Adonaï m'a fait quitter la maison de mon père !..
— Plus tard , Jany , nous parlerons de vos malheurs et de ce qu'il y aura à faire pour vous ; mais aujourd'hui il faut agir, nous n'avons pas un instant à perdre... Je cours chez lady Jorningham. Toi, Peppitta, reste ici; soigne, aide, soutiens la pauvre malade ; et , dans une heure et demie , soyez toutes les deux à Portland-Place. -
Quand Jany fut seule avec son ancienne compagne de la forêt de Glenmore , elle lui dit :
" O Peppitta , quel ange vous avez rencontré sur votre chemin !
— Oh ! oui , un véritable ange protecteur ! Telle
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vous voyez ma maîtresse , telle elle est toujours; elle ne respire, elle ne pense, elle n'agit que pour faire le bien. Mais vous , pauvre Jany , vous avez donc encore beaucoup souffert quand nous avons été partis ?
— Plus que jamais ! Le titre , le pouvoir de waïdda avaient mis le comble à son délire... je n'étais plus pour lui que la dernière des esclaves. Avant ce qu'il appelle encore son élévation , il m'écoutait parfois quand, d'une voix bien douce et bien soumise , je lui parlais de tenir les promesses qu'il m'avait faites de revenir à une vie honnête. Mais depuis que le bâton noir de chef de la tribu lui avait été remis, je ne pouvais plus lui adresser
un mot de prière et de supplication Il n'avait
plus seulement pour moi de rudes paroles , mais les
traitements les plus barbares Alors, Peppitta,
ne conservant plus le moindre espoir de l'adoucir et de le voir jamais renoncer à une vie de désordres , de vols et de brigandages , comme l'enfant prodigue des saintes Ecritures je me dis , pendant qu'il était à faire un coup de main à quelques lieues de la forêt de Glenmore : Je me lèverai, etfiraivers mon père.
Alors forte , enhardie par je ne sais quelle grâce d'en haut, je m'éloignai de la forêt pour n'y plus revenir , et je pris le chemin de la petite ville de Clithero , où demeuraient mon père et ma mère.
J'avais emporté deux ou trois pièces d'or pour mon voyage , et j'apercevais encore les hauts arbres de la forêt; j'entrai dans une ferme, et y achetai des habits de paysanne. Je respirai plus à l'aise quand je me fus dépouillée de ceux d'une gypsie. Quand je voyais sur le chemin quelques voyageurs, je me mettais à trembler, craignant toujours que ce ne fût quelqu'un de la troupe qui, venant à me reconnaître, me reconduisît à mon tyran.
Quand Adonaï m'eut fait quitter la maison où j'étais née, quand en s'éveillant mes parents ne me trouvèrent plus sous leur toit, je l'ai su depuis, ils m'avaient plainte et ne m'avaient pas maudite; ils pleurèrent beaucoup , et ma mère surtout fut au moment de mourir de chagrin. Pour me soutenir et m'enhardir sur la route , qui dura trois grands jours, je me répétai : Puisqu'ils ne m'ont pas maudite, ils me pardonneront.
Ah! Peppitta, je ne me trompais pas. Quand je me présentai sur le seuil de la demeure natale, j'entendis un grand cri s'élever, un cri de joie et de pardon. J'étais tombée à genoux; mais tous les deux , mon père et ma mère , m'ayant relevée du plancher, m'embrassaient ensemble, et sur mes joues je sentais leurs larmes; et les miennes coulaient aussi sur leurs visages.
J'avais crié : Pardonnez-moi ! et ils m'avaient répondu : Jany, notre enfant, nous t'aimons toujours.
Depuis ce jour, pas une parole dure, pas un mot de reproche ne s'est échappé de leurs lèvres. Ma mère, à laquelle j'avais raconté toutes mes souffrances , s'était fait une étude de tous les jours , celle de m' entourer d'attentions et de soins pour que je ne souffrisse plus.
C'était donc le paradis après l'enfer. Sous le toit qui m'avait vue naître, je recouvrai l'estime de moi-même ; et quand je venais à me rappeler ma vie errante , ce souvenir ne m'était plus que comme un mauvais rêve. Ce repos après la fatigue, cette douce quiétude après tant d'angoisses, duraient depuis plusieurs mois. . . J'avais tant à remercier Dieu , que j'allais tous les matins, de bonne heure, à l'église. Un jour , revenant de la messe , j'entendis beaucoup de bruit dans la ville; les enfants, les femmes , les hommes sortaient des maisons , se portaient sur le chemin qui, passant au-dessous de la haute montagne de Pendel-Hill , conduit à Clithero. De loin et par-dessus les têtes de la multitude , j'aperçus des baïonnettes qui reluisaient au soleil; je hâtai le pas , et quand je fus arrivée sur la grande route , je distinguai des charrettes remplies d'hommes et de femmes , mal vêtus et couverts de haillons.