U JULIENNE
Cette invitation ravit la fille du hameau, et la bonne et excellente sœur du curé se mit tout de suite à faire une belle robe de percale blanche et un joli bonnet de paysanne à Julienne. Elle l'aimait comme son enfant , et dans tous les apprêts de toilette qu'elle faisait pour sa jeune amie il y avait quelque chose de la tendresse et de l'orgueil maternel .
La pieuse famille de Mountclare n'aurait pas cru bien célébrer le jour de naissance d'Amélie si elle n'avait tout d'abord mis cette journée sous la protection de Dieu ; aussi elle avait prévenu le curé que la chapelle du Landais, dédiée à saint Louis, serait parée comme pour les fêtes les plus solennelles , et qu'elle lui aurait une grande obligation s'il voulait y célébrer la messe.
" Il y aura , disait lord Mountclare dans sa lettre " au pasteur du hameau , un déjeuner pour tous vos " paroissiens , dressé dans la grande salle de char- " raille du parc. Amenez beaucoup de monde , afin " que nous ayons beaucoup de prières pour Amélie ; " faites-nous une liste de ceux qui sont dans la mi- " sère, pour qu'ils soient , autant que nous le pour- " rons , secourus et consolés au nom de notre pauvre " enfant.
" N'oubliez pas de me remettre la liste des jeunes
•' filles dont l'âge se rapproche de celui d'Amélie, " de celles de cet âge qui seront souffrantes ; ma " femme veut que des secours particuliers soient " remis à leurs familles , pour qu'elles puissent rece- " voir tous les soins que leur état exige. "
Oh ! si tous les heureux et tous les riches du monde concevaient les fêtes comme les parents d'Amélie, elles seraient bien plus douces à ceux qui les donnent, et du haut du ciel les anges aimeraient à regarder ces réjouissances qui ne font pas seulement qu'amuser, mais qui portent la consolation là où il n'y a point de bonheur.
Le 25 août , le soleil se leva superbe et radieux , vrai soleil de fête : tout dans la campagne semblait préparé pour la vieille solennité française. Aucun nuage gris, aucune nuée pluvieuse ne s'étendait sur l'azur d'en haut pour menacer les plaisirs de la journée. Un beau jour est une fête que le Ciel donne à la terre. Une douce et tiède brise agitait la cime des arbres et des arbustes du parc du Landais, et quelques fleurs que le zéphyr de l'aube avait fait tomber des branches jonchaient par endroits le sable bien ratissé des allées.
Amélie avait pensé qu'un jour de fête ne peut jamais commencer trop tôt; l'air du matin lui étant d'ailleurs reconunandé connne un des meilleurs re-
mèdes à son état, elle s'était levée presqu'en même temps que le soleil, et était allée, accompagnée du jardinier , faire toute une moisson de bouquets pour en parer l'autel de Saint-Louis. Dans de grands vases élancés, qu'on appelle cornets du Japon, bariolés d'or, de rouge et de gros bleu , elle avait mis de hautes tiges de lis mêlées de touffes de laurier-rose.
Il était touchant de voir cette pâle et jolie fille, avec ses longs vêtements blancs du matin, s'enfoncer dans les massifs , tantôt élevant ses beaux bras pour atteindre des fleurs placées au-dessus d'elle, tantôt se courbant sur les buissons ou sur les plates-bandes pour y cueillir les touffes odorantes qui méritaient par leur beauté d'être placées sur l'autel du Dieu de la nature. En voyant Amélie Mountclare occupée de ces soins poétiques et pieux , on eût dit un de ces beaux anges que Raphaël aimait à peindre et qui sont chargés dans le ciel d'entretenir l'autel des parfums.
Avant neuf heures , le curé , sa sœur et Juhenne étaient arrivés au Landais dans la cariole du maire, qui avait voulu venir avec s:,? ^administrés, tous parés de leurs plus beaux habits du dimanche, et qui , en entrant dans le parc de la noble demeure , s'allèrent grouper dans les environs de la chapelle , assise sur une petite colline , et à laquelle on mon-
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tait par une allée tournante bordée de rosiers et d'alaternes, d'hortensias et de rhododendrums.
Dès avant la messe les abords du château avaient donc déjà perdu ce que dans l'habitude de tous les jours ils avaient de silencieux et de tranquille.
La cloche de la chapelle attirait maintenant dans la même direction la foule éparse et disséminée dans le parc. La messe allait commencer. Déjà les châtelains étaient rendus à la tribune; le prêtre allait sortir de la sacristie; Amélie Mountclare s'aperçut que Julienne n'était pas venue prendre place dans la galerie de la famille ; elle en descendit bien vite et l'alla chercher pour qu'elle vînt prier près d'elle. Après l'évangile le curé fit une courte allocution sur la fête du jour. Le prêtre français parla avec un orgueil national que Dieu n'aura pas désapprouvé , du saint que la France a donné au ciel. En racontant toutes les vertus de Louis IX , il exalta sa charité et sa constante compaiissance envers tous les malheureux, mais surtout envers les aveugles. Il dit comme il avait fondé à son retour de Palestine l'hospice des Quinze-Vingts , en faveur de beaucoup de soldats croisés, ses compagnons d'armes, qui avaient perdu la vue dans les sables d'Afrique , et comment depuis sa mort beaucoup d'aveugles avaient été guéris de leur cécité par l'attouchement de ses reliques.
A ce passage du discours du curé , Amélie prit la main de Julienne , la serra fortement , et lui dit en se penchant à son oreille :
" Julienne , vous serez guérie ! j'irai avec vous en pèlerinage prier sur le tombeau de ce grand saint. <<
Je n'essaierai point de redire comment se passa cette journée de fête , car l'homme a beau avoir beaucoup de génie , toutes les fêtes se ressemblent : ce furent des danses sur la pelouse, des joutes sur l'étang , des courses dans la grande allée , des repas sur l'herbe , et un feu de joie le soir.
Quand le moment du départ fut venu pour tous , Amélie et sa mère s'opposèrent à ce que Julienne retournât au village, et il fut convenu qu'elle resterait toute la semaine au château.
■' Elle aura , dit lord Mountclare , un orgue avant peu de jours; on doit nous en envoyer un de Paris , et, d'après ma demande, il aurait dû arriver aujourd'hui. Ainsi , M. le curé, soyez tranquille, votre élève ne perdra rien de son talent en demeurant avec nous. »
Aces mots Amélie, transportée de joie, sauta au cou de son père et l'embrassa en disant :
" Oh ! que nous allons être heureux tous ensemble! "
Ce cri de joie de la noble jeune fille alla au cœur
de la paysanne. Dans ses yeux fermés à la lumière on ne put voir briller son contentement; mais sur ses jolies lèvres rosées on vit se révéler ce qui se passait en elle.
Les fêtes du mois d'août n'en voient guère venir après elles : septembre amène la Saint-Michel , octobre la Sainte-Thérèse, puis après cela c'est la Toussaint, qui touche à la journée des Morts.
Le coup de vent qui s'élève aux environs da jour des Trépassés s'était fait ressentir au Landais. Les allées du parc n'étaient plus, comme à la Saint- Louis , jonchées de fleurs qu'avait fait tomber des arbres une brise embaumée ; mais des feailles sèches et jaunies recouvraient leur sable et bruissaient tristement sous les pas des promeneurs.
Des brouillards gris et froids, ressemblant à ceux de l'Angleterre, voilaient depuis six semaines l'horizon du paysage, et quand le soleil venait à percer ce voile humide et malsain , ses rayons n'avaient presque plus de chaleur.
Les fleurs se ressentaient de ce changement de saison ; elles se penchaient sur leurs tiges et perdaient leurs parfums et la vivacité de leurs couleurs.
Ce qui souffrait le plus de ce refroidissement de la nature, c'était Amélie : depuis deux mois, malgré le bonheur que lui causait la présence de Julienne ,
la pauvre enfant déclinait de plus en plus ; elle seule croyait aller mieux, parce qu'elle était heureuse et contente ; mais tous ceux qui avaient mis leur espérance et leur amour sur sa tête se sentaient le cœuf serré en voyant son agitation fébrile et en entendant les mille et un projets de mouvement , de plaisir et de voyage qu'elle formait sans cesse. Les plus fameux médecins de l'Angleterre avaient conseillé aux parents de la malade de quitter les pays froids et brumeux , et de la conduire sous un beau soleil et dans un climat plus chaud. Le soleil de France , avaientils dit , la guérira : maintenant les plus habiles médecins de France disaient : C'est dans la tiède température de l'Italie seulement que lady Amélie pourra retrouver la santé.
Quand les médecins parlent ainsi , quand ils envoient au loin les êtres souffrants, c'est mauvais signe : les parents, les amis et les serviteurs qui entourent et qui soignent les malades se sentent saisis d'une vive inquiétude. Mais heureusement aux craintes de l'âme il se mêle toujours un peu d'espérance , et grâce à elle la famille garde assez de force pour se mettre en route et aller chercher le pays lointain oii la guérison leur est montrée. Voilà donc lord et lady Mountclare obligés d'enlever et de replier leur tente pour aller la planter là où la nature sera