‹ Julienne, ou, La servante de DieuChapitre 4 sur 11 · JULIENNE. M · texte numérisé non relu

JULIENNE. M

douce à leur pauvre enfant. Naples , l'ancienne Parthénope , cette sirène qui fait oublier la patrie à tant d'étrangers et qui les attache si étroitement à sa vie de délices ; Naples , qu'Amélie avait si souvent et si ardemment désiré voir par tout ce qu'elle en avait lu et entendu dire , fut indiquée comme la résidence la plus salubre. Eh bien! quand la résolution d'aller s'établir dans cette ville eut été prise par sa famille, quand elle en fut informée , elle fondit en larmes; car, malgré son amour pour le changement , elle tenait à rester au Landais à cause de Julienne. Ses larmes s'arrêtèrent tout à coup quand sa mère lui dit :

» En regrettant si fort le Landais , c'est à Julienne que tu penses , Amélie. Console-toi, chère enfant, la jolie paysanne du hameau des Saules doit être du voyage , et ainsi tu ne seras point séparée de ta nouvelle et gracieuse amie. "

A ces mots , la belle Anglaise passa rapidement des pleurs à la joie la plus vive.

Au cœur de lord et de lady Mountclare l'espérance de voir guérir Amélie restait vif et tenace. Aussi ils promirent bien au curé du hameau des Saules , au père et à la mère de JuUenne de revenir avant un an habiter le château du Landais, où déjà ils avaient pris un peu racine par l'intérêt qu'ils portaient à l'honnête population environnante et parles égards

et la gratitude qu'on leur témoignait dans la contrée.

Dès les premiers jours de décembre la pieuse et noble famille anglaise quitta la terre et le château de la famille de Mareuil , après avoir laissé entre les mains du vénérable curé du hameau d'abondants secours pour les pauvres du pays. Le jour de ce départ le soleil était bien radieux et le ciel bien bleu , mais ses beaux rayons ne tombaient pas sur la verdure des arbres et sur l'herbe des prairies. L'herbe était recouverte d'une blanche nappe de neige , et sur l'azur du ciel les arbres n'agitaient plus leur feuillée , mais y dessinaient leurs longs rameaux tout scintillants de frimas ressemblant à des perles , et de givre chatoyant au grand jour comme des diamants à la lueur des lustres. Si l'hiver a de beaux jours, ce jour-là était un de ses plus beaux.

Avant de monter en voiture , Julienne pleura beaucoup en faisant ses adieux à son père et à sa mère, à ses compagnes d'enfance , et au vénérable pasteur qu'elle aimait comme un autre père. On l'a dit souvent : Quand on se fait des adieux ce ne sont pas ceux qui partent; ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Aussi ma pitié s'attache bien plus au père , à la mère et aux amis de Julienne , qu'à la jeune fille elle-même. Julienne allait avoir dans ses voyages des distractions à mêler à ses

regrets; mais ses parents, qu'auront-ils pour combler le vide que son absence allait leur faire 1

Je ne vous raconterai point ce que les voyageurs virent dans leurs explorations à travers l'Italie :

Gênes avec ses palais de marbre si splendidement habités autrefois , si déserts aujourd'hui;

Venise , la ville des doges , qui se souvient de leur gloire et qui pleure sa grandeur passée ;

Florence , la perle de l'Itahe , la ville des arts avec toutes ses merveilles de statues et de tableaux , avec ses églises , ses bibliothèques , ses souvenirs , sa bonne compagnie et son beau ciel ;

Rome , la reine des cités , la ville aux sept collines , où la religion chrétienne est venue s'asseoir pour que la patrie des Scipions , de Paul-Emile, de Marc-Aurèle et de Titus piit être , à juste titre , appelée la ville éternelle ;

Naples , dont les délices lui ont valu ce dicton traditionnel : FbeV Naples et mourir.

Toutes ces choses , toutes ces villes et bien d'autres encore , lord et lady Mountclare les virent sans trop sehâter , comme font les vrais touristes; et ils avaient un grand bonheur quand leur fille Amélie trouvait , au milieu de ses distractions du voyage et des brises caressantes de la molle lonie, une recrudescence de vie et de force.

Les bienfaits de ces agréables pérégrinations ne furent pas seulement pour la noble fille des Anglais voyageurs ; à Florence , Julienne aussi commença à recouvrer la vue ; dans cette ville , la famille qui l'avait adoptée l'ayant remise aux mains d'un habile oculiste , la nuit de la cécité commença bientôt à se faire moins noire , grâce aux soins de cet homme que l'Italie comptait parmi ses notabilités , et qui , ainsi que les illustrations de tout genre , était venu s'établir dans la ville des Médicis. L'oculiste AVarco répétait souvent à la protégée de lady Mountclare , à la fille du hameau des Saules :

" Mon enfant , ne mettez pas toute votre foi et toute votre espérance dans mes collyres , laissez au souffle du matin et à l'eau pure et froide des fontaines le soin de vous rendre la vue. Le souffle du matin c'est comme l'haleine de Dieu; ouvrez-lui vos yeux bien grands , et ce souffle vous guérira ; mais autant le matin vous sera bon et salutaire , autant il vous faudra éviter et craindre la fraîcheur du soir; ne vous laissez point aller à la tentation de ces beaux clairs de lune , qui rendent nos ruines si mélancoliques et nos monuments si beaux.

" Malgré mes études scientifiques, ajoutait le docte vieillard , il m'est encore resté un peu de poésie dans l'âine , vi je sais tout le charme qu'il y a à res-

pirer parmi les orangers et les myrtes sous un beau ciel étoile ; mais de ce charme et de cet attrait défendez-vous , jeunes filles , car dans le serein et la rosée des nuits il y a quelque chose de funeste aux meilleurs et aux plus beaux yeux. ••

Il y avait sans doute de la poésie dans cette ordonnance du signor Warco , et il n'y a là rien qui doive nous surprendre , car dans les temps primitifs les hommes qui tenaient la lyre , et qui , par leurs chants, apaisaient souvent les douleurs de l'âme, possédaient aussi de merveilleux secrets pour guérir les maux du corps.

Ce régime matinal commandé à Julienne convenait également à Amélie; aussi , dès le point du jour, ces deuk jeunes filles , suivdes de leur gouvernante et d'un valet de pied, allaient-elles souvent s'asseoir et s'agenouiller sur les hauteurs pour voir se lever le soleil . Leur prière en face du grand astre , qui venait réveiller , ranimer et réchauffer la nature , était plus fervente qu'ailleurs; et toutes les deux se sont répété plus d'une fois , dans l'enthousiasme qu'excitait en elles la vue des merveilles de la nature , que si jamais une idolâtrie avait été innocente , c'était celle des adorateurs du soleil.

" J'ai vu JVapIes, disait avec un charmant sourire Amélie à lord etlady Mountclare , et Je ne moiir-

rai jwmt; car, depuis que vous m'avez amenée ici, je sens chaque jour la force me revenir. - Ce sourire, ces mots si bien faits pour chasser l'inquiétude du cœur de ses parents, faisaient la joie de tout ce qui entourait la jeune fille , partie , il y a six mois , si frêle et si faible du château du Landais.

Pendant leur séjour dans la capitale du royaume des Deux-Siciles , lord et lady Mountclare reçurent chez eux plusieurs de leurs compatriotes qui revenaient d'intéressantes explorations dans la Calabre.

Selon leurs récits on avait tort de s'arrêter à Naples ; il fallait pousser au delà de Parthénope et aller jusqu'à l'extrême plage de la péninsule italique. C'est là, ajoutaient ces enthousiastes touristes, que l'on ne trouve point la trace des pas de ces éternels voyageurs qui vont déflorant tout. C'est là qu'une poétique sauvagerie existe encore et qu'une nature vierge vous doime à rêver.

Comme lord Bjron , lord Mountclare aimait , dans ses pérégrinations, à se sauver autant qu'il le pouvait de la société de beaucoup de ses compatriotes ; en trouvant peut-être un trop grand nombre à Naples , il se laissa aller aux récits des admirateurs exclusifs delà Calabre, et résolut d'aller consacrer quelque temps à l'étude du pays qu'on venait de lui vanter.

La santé d' Aniéli(> était maintenant devenue assez

forte pour que sa mère ne redoutât pas la fatigue du voyage, et les yeux de Julienne n'étaient plus un obstacle à un déplacement.

Comme les vapeurs qui se sont après la nuit étendues sur les prairies se dissipent et se fondent à mesure que le soleil se lève dans l'orient, de même le nuage qui avait obscurci la vue de la jeune villageoise s'était dissipé à mesure que l'air vivifiant de l'Italie avait développé et fortifié tout son être. Maintenant l'amie de lady Amélie jouissait avec bien-être et ravissement des beautés de la création. Une scène imposante et grandiose lui donnait des sortes d'ex-* tases qui la récompensaient de la patience et de la résignation qu'elle n'avait cessé de montrer pendant que la main du Seigneur avait si lourdement pesé sur sa tête.

Lord Mountclare , voyageur comme je les aime , ne concevait pas un voyage de plaisir ou d'instruction sans repos; il détestait que l'on fixât d'avance , d'une manière irrévocable , le nombre d'heures , de jours , de semaines , de mois que durerait une excursion ; il s'indignait contre ceux qui ne faisaient pas la part de l'entraînement et qui ne comptaient pour rien les séductions qu'ont certains lieux pour vous retenir et vous captiver. En partant de chez lui il disait aux amis curieux de savoir répo(][ue de son retour ; .. Si

l'ennui voyage avec nous , notre retour sera prompt ; si au contraire le plaisir se fait compagnon de notre route , je ne puis vous dire quand nous reviendrons. »

Avec ce système , l'homme d'esprit et de bon goût faisait de fréquentes haltes et plantait sa tente là où le pays lui offrait de l'intérêt , à lui ou aux siens. Ce n'était point en regardant une carte de géographie qu'il arrangeait et fixait ses séjours, c'était en parcourant , en étudiant les différentes contrées qu'il traversait , qu'il déterminait ses haltes et prenait ses repos.

C'est d'après cette méthode qu'aux environs de Rossano , à cinquante lieues de Naples , il s'établit un jour dans une charmante villa située sur le lieu même où. fut l'antique et voluptueuse Sybaris, ville si renommée par la mollesse de ses habitants , qui ne souffraient parmi eux ni serrurier, ni forgeron , ni charpentier , ni aucun ouvrier qui , par le bruit de sa profession, pût troubler leur indolent/ar mente. Couchés sur des fleurs effeuillées, le pli d'une rose suffisait pour troubler leur sommeil; c'était aussi pour que leurs longues heures de repos ne fussent en rien dérangées , qu'ils avaient banni le coq criard et matinal de leurs fermes et de leurs basses-cours.

Lord Mountclare , tout en aimant le comfortable , n'était pas sybarite, mais il avait trouvé dans cet

endroit des sujets d'études géologiques, et il s'y était établi pour trois mois avec toute sa famille.

Le prince de Cellano , à qui la villa des environs de Rossano appartenait , y avait laissé non -seulement ses tableaux , ses statues et ses meubles, mais encore une partie de ses gens et tout le matériel et le personnel d'un grand faire-valoir. Il y avait un peu plus d'un mois que nos voyageurs étaient établis dans cette jolie et pittoresque résidence; ils s'applaudissaient d'avoir fui l'agitation incessante de Naples pour venir jouir d'un repos goûté au milieu d'une nature belle, quoique sauvage.

Julienne avait trouvé sur le bord de la mer une source précieuse pour ses yeux. Son noble protecteur et ses fils faisaient faire des fouilles dans le sol même sur lequel s'élevait la voluptueuse Sybaris. Lady Mountclare avait rencontré dans le curé de la paroisse un homme aussi éclairé que pieux.

Amélie se plaisait et se fortifiait dans cette atmosphère pure , tiède et douce , que les brises de mer rafraîchissaient et purifiaient encore. D'abord ce mot de Calabrc , rappelant tant d'effroyables histoires de brigands , lui avait fait peur ; mais bientôt sa frayeur s'était dissipée ; car à Rossano , depuis plusieurs années , on n'avait entendu parler ni vu trace de malfaiteurs et de meurtriers.

60 JULIENiNE.

On était au 10 octobre : du côté de rorient, le ciel blanchissait ; les arbres, les toits de tuiles, les cheminées des maisons , le clocher du village et les pans déchiquetés des ruines romaines se dessinaient en silhouettes noires sur un fond nacre de perle. Il n'était pas encore quatre heures du matin; la campagne s'éveillait pour le travail ; les portes des étables et des écuries s'ouvraient , et les garçons de ferme , en étendant les bras et se frottant les yeux , allaient à leurs attelages. Le berger, avec son troupeau , reprenait le chemin des pâturages, et le chien, en jappant après les petits agneaux restés en arrière , faisait partir des buissons les oiseaux , qui auraient voulu rester plus longtemps dans leurs nids , car leurs plumes étaient encore tout humides de rosée.

Des bruits confus s'élevaient de toutes parts; mais la cloche de l'église n'avait point encore sonné la prière de l'aurore.

"O mon Dieu! s'écria Januario , le berger de la ferme voisine de la villa , ma meilleure brebis nourricière me manque ! . . . Mais regarde donc , Joseppa , la porte de la bergerie a été enfoncée cette nuit.

— Oui , certainement , reprit la servante , et la porte du colombier aussi.

— Jésus Maria , que de désastre ! nos plus belles couvées renversées de leurs nids , nos plus beaux ramiers enlevés !

— Il y a donc toute une bande de voleurs dans le canton"?

— Il n'y a plus moyen d'en douter.

— Mais je vous le demande , Joseppa , que faisait donc votre favori, le vieux chien Fidelio?

— Je crois l'avoir entendu un instant.

— Oui , un tout petit instant ! . . .

— Il a fait un peu de bruit , et cela a cessé tout de suite !

— Voyons donc s'il est malade.

— Malade... eh non! Joseppa, comme saint Janvier est au ciel, le voilà près de sa loge, étendu, étranglé , mort.

— Oh ! que de malheurs dans une seule nuit ! . . .

— Ça commence par la bergerie et le colombier , on viendra bientôt à la ferme , et alors , Januario , ce sera notre tour à nous !

— Joseppa , ne vous effrayez pas ainsi , car, si la peur vous prend , vous voudrez vous en retourner dans votre grande ville de Naples ; et moi , que deviendrai-je quand vous ne serez plus ici?

— Januario , ne parlez pas de cela au milieu de tout ce que nous voyons , au milieu de toutes ces

traces de vol , ça nous porterait malheur. Pauvre vieux Fidel io !

— Bon et fidèle chien, s'il en fut jamais!

— Le prince notre maître le pleurera.

— Je le crois bien , c'est son père qui le lui avait ramené des Pyrénées.

— Il était à la maison avant moi !

— Et avant moi aussi.

— Vieux serviteur !

— Januario , il faudra le mettre sous le grand sapin de la montagne.

— Ne vous déplaise, Joseppa , je crois qu'il vaudra mieux le déposer auprès de l'étang, à l'endroit même oii il a rapporté le petit prince, le jour où le cher enfant allait se noyer. »

Pendant que le garçon et la fille de ferme parlaient ainsi, c'étaient dans le \nllage mêmes désastres qui se découvraient les uns après les autres. Une calamité s'était abattue nuitamment sur la contrée et dans le canton deRossano ; un grand bruit de plaintes et de gémissements s'élevait de toutes les maisons.

Le fléau , ou plutôt le vol , avait surtout porté sur les basses-cours. Aussi il fallait entendre se lamenter les ménagères ; mais ce qui mit et devait mettre le comble à la frayeur publique , ce fut un sacrilège commisdanslecimetière. Quelques femmes,

en se rendant de bonne heure à l'église, virent les hautes herbes et les mauves à fleurs violettes qui croissent sur les fosses , toutes foulées , toutes couchées par terre ; des croix de bois renversées , brisées ; et sur des pierres tombales trouvèrent les restes d'un repas , des os , des morceaux de pain et de viande, et des débris de bouteilles. Les sorciers et les sorcières étaient donc venus faire leur sabbat dans le champ sacré des morts. Oh ! que de malheurs allaient fondre sur le pays !

Dans les bois voisins des grandes routes on s'apercevait qu'il y avait eu des haltes de nombreux voyageurs. Dans les taillis les plus beaux jets d'arbres étaient coupés , et dans les hameaux , sur les portes des maisons , on voyait des lignes bizarres , des lettres baroques , des mots étrangers que le maître d'école lui-même s'évertuait en vain à déchiff'rer. Ces signes avaient été tracés avec de la craie rouge dans les ténèbres par des mains inconnues ! ! ! Etaient-ce des mains humaines? Autrefois, en Egypte, les maisons où dormaient les nouveau-nés avaient été ainsi marquées par le doigt do l'ange exterminateur.

A tous ces faits matériels , qui indiquaient trop le passage de quelques hordes de vagabonds, venaient , comme on le pense bien , se joindre toutes les exagérations qu'enfantent les choses mysté-

rieuses. Les femmes disaient que depuis bien des nuits les hiboux et les orfraies n'avaient point pris de repos et n'avaient fait qn'kulluler pour annoncer au pays : Malheur ! malheuj- !

A deux lieues de la villa , on pleurait dans un village non la mort d'un chien de garde , non la disparition de brebis et de colombes, mais l'enlèvement de plusieurs enfants. Partout, partout ce n'était que traces de vols et que vestiges de brigandages ; on ne s'abordait qu'en se demandant et se racontant quels pouvaient être ceux qui avaient invisiblement parcouru la contrée en y faisant tant de mal.

(OEàfaTlS 2¥o

Départ. — Val de SaD-Lort nio. — La caverne.

Dans cette même journée du 10 octobre, lord IMountclare apprit de bonne heure ce qui s'était passé dans les fermes voisines de la villa , et , après avoir causé avec Januario et Joseppa, lui et sa femme allèrent voir le curé. Comme ses paroissiens , ce pieux ecclésiastique était vivement préoccupé de tout ce qui s'était nuitamment accompli dans sa paroisse. Il se crut obligé en conscience de dire aux nobles étrangers , qui faisaient beaucoup de bien à ses pauvres, que , d'après son expérience, il croyait que ces vols seraient bientôt suivis de crimes et de meurtres.

" J'ai vu , ajouta le vieillard, des Gypsies, Jitani , Bohèmes ou Bohémiens , traverser nos montagnes , et ils étaient toujours les prédécesseurs de

brigands plus redoutables. Eux avaient l'air d'aller en avant pour semer la crainte dans les populations; quand l'épouvante était répandue parmi elles , les grands coups étaient portés. -

Ces documents, donnés par le prêtre, firent prendre une résolution à la famille anglaise , et il fut arrêté que dès le lendemain on reprendrait le chemin de Naples; car, avec l'imagination exaltée d'Amélie , avec l'irritation de ses nerfs , les rumeurs effrayantes, qui s'étendaient en grossissant dans la contrée , auraient pu la faire retomber dans un état de malaise. On ne quitta la villa qu'avec la pensée d'y revenir dans quelque temps; car on s'était pris à aimer cette tranquille résidence , où Amélie avait recouvré une respiration plus facile et un peu d'animation et de vigueur. Quand on va au fond des choses , quand on étudie la vie humaine , on finit par se convaincre que le pays où l'on se plaît le plus est celui qui fait le plus de bien à ceux que nous aimons. Ainsi la Calabre eût été sans sites pittoresques, sans sauvages et poétiques aspects , sans intérêt pour les géologues , que lord Mountclare l'eût encore aimée , puisque son enfant chéri y avait retrouvé de la santé.

On eût pu croire qu'Amélie n'aurait quitté la villa Cellano qu'avec beaucoup de regrets , car , ac-

compagnée de Julienne , elle s'y trouvait parfaitement heureuse; mais à l'âge d'Amélie et de Julienne il y a un tel amour de changement, que sans aucune peine elles montèrent en voiture pour retourner à Naples.

Depuis le matin , lord Mountclare avec sa famille et ses gens , remplissant trois voitures , était sur le chemin de cette capitale. Pendant toute la journée, le ciel s'était montré voilé de nuages , et la chaleur avait été des plus accablantes. Le soir venu , aucune brise ne s'était levée encore pour apporter un peu de fraîcheur à la terre , qui semblait étouffée sous le poids des nuées abaissées.

La lune aurait dû éclairer les campagnes , mais le voile noir de l'orage la cachait; ce nuage ne se déchirait pas , et pas le plus petit rayon ne tombait sur la route.

En descendant vers la mer , le chemin s'encaissait profondément entre deux montagnes à pic comme deux murailles. C'était dans cet étroit passage , où la chaleur était encore plus insupportable qu'ailleurs, que les voitures roulaient dans l'obscurité.

Lord Mountclare et ses fils soutenaient de leur mieux la conversation , qui languissait dans la berline et dans la calèche , cherchant ainsi à dissiper

les vagues frayeurs pesant sur les voyageurs. Avant de partir , et quelque temps après avoir pris place dans les voitures , les dames avaient bien assuré qu'elles étaient sans aucune frayeur ; mais, comme les choses extérieures influent sur nous tous et surtout sur les femmes , le ciel orageux , la solitude du pays que l'on traversait , les ressouvenirs de vieilles histoires de brigands , avaient , malgré tous les efforts qu'on avait pu faire, introduit une sorte d'épouvante dans l'âme de lady Mountclare , dans celle de sa sœur et de ses jeunes compagnes de voyage.

Sur la route on n'entendait que le bruit des roues des trois voitures , qui faisaient crier le gravier , quand tout à coup plusieurs détonations d'armes à feu retentirent, et les postillons calabrois qui conduisaient les chevaux refusèrent d'avancer. En vain lord Mountclare , le pistolet à la main , leur commanda de continuer à marcher , ils s'obstinèrent à ne pas le faire ; et alors le seigneur anglais , son fils aîné et un de ses domestiques , prenant au collet les postillons récalcitrants , les firent mettre pied à terre , montèrent à cheval à leur place , et piquant des deux firent descendre au grand galop les trois voitures.

Il n'y avait plus à en douter , les postillons étaient

Je connivence avec les hommes qui , cachés dans les broussailles sous les sapins , avaient fait feu sur les voyageurs. Les trois postillons démontés dirent alors aux brigands leurs collègues : « Laissons-leur descendre la côte au grand trot , bientôt il leur faudra aller au pas lorsqu'ils en seront à la montée de San- Lorenzo ; en prenant le sentier de traverse , nous arriverons à temps à la forêt de pins pour recommencer l'attaque et pour faire main basse sur ces coquins d'Anglais cousus d'or, et dont les malles sont remplies de pierreries et de diamants. "

Cet avis des postillons fut sui^d , et , au milieu des mgissements de l'ouragan et des roulements du tonnerre , les brigands se rendirent par le petit chemin au lieu indiqué pour le crime.

La pente de la montagne était rapide ; les chevaux étaient lancés au grandissime trot ; lord INIountclare et son fils parvinrent cependant , après beaucoup d'efforts , à arrêter les voitures ; et alors , dans un grand trouble , dans un grand effroi , l'on se concerta sur le meilleur parti à prendre. Fallait-il rebrousser chemin? fallait-il continuer vers San- Lorenzoî Voilà ce qu'il était important de décider à l'instant même. Lady Mountclare soutenait qu'il y avait plus de sécurité à rétrograder qu'à continuer de marcher en avant. •• Soyez sûrs, disait-

elle à son mari et à son fils, que les postillons ont maintenant rejoint les brigands dont ils sont les complices , et qu'ils nous attendent au plus creux du vallon , à l'endroit de la côte où nous serons forcés de ralentir notre course.

— Sans doute ce danger est à craindre , répondit lord Mountclare ; en retournant sur nos pas , nous trouverons la queue de la troupe de voleurs; mais nous sommes bien armés , et je crois que nous aurons moins d'ennemis à combattre en avançant qu'en reculant. Je regrette maintenant que nous ayons laissé libres ces scélérats de postillons !

— Oui, Milord; il aurait fallu les mettre hors d'état de courir et de parler , dit le jeune Mountclare.

— Quelques coups d'escopette auraient fait l'affaire , ajouta le valet de chambre.

— On aurait pu les attacher à un de ces sapins, dit Amélie, et il n'y aurait pas eu de sang répandu. "

Après quelques instants d'hésitation, l'audacieuse résolution des hommes l'emporta , et, au lieu de rétrograder , les voitures continuèrent à descendre de toute la vitesse des chevaux. Le temps orageux et l'obscurité n'avaient point diminué ; les ténèbres étaient toujours épaisses , les roulements du tonnerre devenaient continus. Comme on devait s'y attendre,

comme on l'avait prévu , quand , après avoir passé sur un pont de bois jeté sur un étroit bras de mer qui s'avançait dans la vallée , les voitures se mirent au pas pour gravir la côte de San-Lorenzo, à ce moment même elles furent assaillies par une vive fusillade. A travers l'étroit chemin de fortes cordes avaient été tendues ; elles étaient de droite et de gauche attachées aux sapins plantés sur le bord de la route , et dont les longs rameaux pendants formaient voiite au-dessus des voyageurs.

Lord Mountclare et les siens ripostèrent vigoureusement à cette nouvelle attaque , et durant quelque temps on put croire qu'ils échapperaient aux brigands, plus nombreux qu'eux sans doute, mais lâches comme la plupart de ces misérables.

Déjà le jeune Mountclare , qui avait été atteint d'une balle à l'épaule , avait sauté à terre , et, avec deux domestiques , coupait ou brûlait la barricade de cordage. Pendant que la suite des voyageurs s'était portée en avant de la première voiture pour lui faire un libre passage, des Calabrois, armés de longues dagues et se traînant dans la poussière , étaient arrivés aux lianes de la grande berline , et tout à coup , se relevant, en avaient ouvert les portières et s'étaient jetés sur les personnes de l'intérieur.

A ce moment des cris affreux de terreur sortant du carrosse firent retourner le gentilhomme anglais.

« A nous ! à nous ! » criaient sa femme , sa sœur et sa fille.

N'écoutant que ces voix qui l'appelaient, le chef de famille s'élança de son cheval pour courir à ces êtres chéris qui invoquaient son secours. A cet instant un des brigands lui déchargea dans les reins son escopette presqu'à bout portant. Alors le malheureux père, tombé sur la poussière qu'il inondait de son sang, vit enlever par les assassins, sans pouvoir les défendre, sa fille Amélie et Julienne. Quant à lady Mountclare , elle ne descendit point.

Se traînant alors sur le gravier de la route, le courageux Anglais arriva à grand' peine auprès de la portière , que les meurtriers avaient laissée ouverte , et là un horrible spectacle mit le comble à son désespoir.

Le corps de sa femme était couché sur le tapis de la voiture ; mais la poitrine et la tête , ensanglantées, pendaient en dehors sur le marchepied.

Le jeune Mountclare , quand il avait entendu sa mère , sa tante et sa sœur crier : " A nous ! à nous ! " s'était précipité comme son père pour courir les défendre ; mais trois Calabrois , se ruant sur lui , l'avaient frappé de deux coups de poignard et jeté

dans un des fossés de la route avec les cadavres des deux domestiques.

Du fossé où gisait le beau et vaillant Georges , il distinguait la voix de sa tante répétant : " Ils ont tué ma sœur. . . ils enlèvent ma nièce. . .Oh ! Georges, Georges, où êtes-vousl venez me secourir !

— Silence ! lui cria le chef de la bande ; si tu ne te tais pas , ma dague va te couper le sifflet. "

La malheureuse femme continuait à gémir et à crier au secours ; deux coups de pistolet partirent , et, de l'endroit où il était couché, Georges n'entendit plus rien. Ce silence devint pour lui plus horrible encore que les voix lamentables qui s'élevaient un instant auparavant.

Pendant que tout ceci se passait sur le chemin , à l'endroit où les voitures avaient été arrêtées, Amélie et Julienne étaient entraînées dans l'épaisseur de la forêt par plusieurs des bandits , chargés de butin.

Dans leur épouvante , dans leur désespoir , malgré les menaces de leurs ravisseurs, les deux jeunes filles ne cessaient d'appeler au secours et de faire retentir l'air de leurs cris. Pendant près de deux heures les hommes d' Abbruzzio (car c'était sa bande qui venait de faire le sanglant coup de main dont nous avons essayé de redire l'horreur) marchèrent

par des sentiers détournés sous les vieux sapins de la forêt. Le jour n'était pas encore levé, quand ils arrivèrent à une vaste clairière dont le sol , couvert de bruyères , était percé çà et là par des roches granitiques sur lesquelles , par moments , tombait la lueur blafarde des éclairs; car l'orage continuait toujours.

Près d'un de ces rochers presque entièrement cachés par des épines et des broussailles , s'ouvrait la bouche d'une caverne. Parvenu à cette ouverture, un des voleurs alluma une torche et ordonna aux hommes qui portaient Amélie et Julienne de le suivre.

Alors , précédant ceux de ses compagnons qui tenaient dans leurs bras les deux jeunes filles , l'homme à la torche descenditpar une pente rapide dans l'antre profond qui servaitderepaireàlatrouped'Abbruzzio. Je ne sais si Amélie put alors apercevoir dans quel lieu on la faisait entrer : elle était comme morte , et portée par des hommes dont les mains et les vêtements dégouttaient du sang de tous les siens.

Quant à Julienne , plus forte et moins timide , elle marchait encore d'un pas ferme , tenant toujours la main de son amie , dont le bras pendait inanimé.

Au bout de quelques instants, l'entrée étroite de la caverne s'élargit peu à peu ; puis , après une cen-

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taine de pas , l'espace s'ouvrit encore davantage , et là l'obscurité cessa de régner.

Des flambeaux de résine , fichés sur les pointes saillantes des rochers formant les parois d'une immense salle , répandaient leur lueur rougeâtre.

Sous les voûtes irrégulières de cette grande caverne , une multitude allait et venait; tantôt passant dans les rayons de lumière , tantôt disparaissant dans les ombres épaisses des galeries souterraines.

Plus hideuses encore que les ravisseurs de Julienne et d'Amélie, quelques femmes vinrent au-devant des deux voyageuses si cruellement arrachées à leurs familles et à leurs amis. Le chef des malfaiteurs qui les avaient amenées du val de San-Lorenzo jusqu'au quartier général de la bande redoutée d'Abbruzzio, dit, d'une voix rude et impérative, à ces femmes accourues au-devant des nouvelles arrivées.

" Voici deux princesses que je confie à vos soins; entourez-les d'égards et de prévenances ; ayez pour elles les attentions les plus révérentieuses ; soignez la malade ; surveillez celle qui ne l'est pas , et souvenez-vous bien que si elles me portent une seule plainte contre vous , la justice du grand Abbruzzio est là pour les venger et pour vous punir. -.

Pendant que le chef parlait ainsi , ses compagnons

avaient déposé sur des matelas entassés dans un coin obscur de la caverne la pauvre Amélie toujours défaillante ; deux femmes , obéissant aux ordres qu'elles venaient de recevoir, s'approchèrent pour lui donner des soins. Julienne, assise derrière son amie, soutenait sa jolie tête sur ses genoux; et la filie du hameau des Saules , qui avait été si longtemps privée de la vue , avait alors devant elle un singulier spectacle. Si elle n'avait été aussi préoccupée de l'état d'Amélie, elle eût remarqué bien davantage les objets bizarres qui l'entouraient. Là, comme dans une vaste salle d'armes, étaient entassés des sabres, des dagues, des épées, des poignards, des carabines , des espingoies, des pistolets , des mousquets , des baïonnettes ; là , des costumes de tout genre , des manteaux de toutes couleurs, des habits de toutes formes; là, le chapeau pointu et à larges bords du Calabrois, le bonnet phrygien du lazzarone ; là , le casque du dragon , la toque du Grec , le chapeau de cour, la résille espagnole , le béret du Béarn , le bonnet noir du prêtre et le turban de l'Arabe et du Turc. C'était à ce vestiaire que les honnnes d'Abbruzzio venaient prendre des déguisements pour les divers coups qu'ils avaient à faire.

Plus loin , le résultat des exécutions nocturnes :

des coffrets , des malles , des caisses , des cassettes pleines d'objets précieux ; à côté , des vivres , des provisions de bouche et de guerre , des amphores , des coupes , des verres , des brocs et des bouteilles , de la poudre et des balles.

Dans une autre partie , des objets d'art et ce que entre eux les brigands appelaient la chapelle , où se trouvaient arrangés avec symétrie les produits de leurs vols sacrilèges.

De cet endroit de la caverne le chef apporta à Julienne un beau crucifix , et lui dit :

» Mademoiselle , votre amie , qui commence à reprendre ses sens , va vouloir prier pour ceux de sa famille que leur entêtement , à notre grand regret , a contraint nos hommes d'immoler la nuit dernière. Voici un crucifix ; elle et vous pourrez prier pour l'âme de vos parents. Ensemble vous demanderez au Seigneur Jésus le repos de leurs âmes. Quant à vous deux , vous n'avez , ni l'une ni l'autre , rien à craindre : la loyauté et l'honneur d'Abbruzzio vous prennent en leur puissante garde; et moi , son second , son ami , son alter ego , je réponds de tous les cheveux de votre tête. »

A ce même instant , grâce aux sels et aux essences que les deux femmes de la caxeriie avaient fait respirer à Amélie , elle avait enfin repris connaissance :

et quand à son premier regard elle reconnut qu'elle était appuyée sur sa chère Julienne , se soulevant et étendant le bras , elle l'attira sur elle , et la pressant sur son cœur lui demanda d'une voix déchirante :

" Julienne ! Julienne ! sommes-nous donc seules toutes les deuxl Ma mère , mon père , ma tante , mon frère... n'en sais-tu rien î Ont-ils tous péri? » Et comme à toutes ces demandes Julienne ne pouvait répondre que par des sanglots , la fille de lord et de lady Mountclare apprit par ce terrible silence toute la profondeur de son infortune et toute l'horreur de son isolement.

Alors de telles angoisses la saisirent , qu'elle retomba dans une crise semblable à la mort.

Julienne avait été obligée , pendant les premiers moments , de laisser deux femmes de la caverne donner leurs soins à sa pauvre amie; mais à présent qu'elle était un peu remise de la frayeur qui s'était emparée d'elle à son entrée dans la caverne , elle voulait faire prendre à Amélie les boissons qu'elle croyait propres à la ranimer. La plus vieille des femmes vit avec mécontentement cette espèce de défiance de la jeune fille , et témoigna à Julienne sa mauvaise humeur; mais l'autre, qui semblait n'avoir guère qu'une vingtaine d'années , dit à sa compagne :

« Pourquoi vous fâcher, Januaria? N'est-il pas naturel qu'une amie veuille soigner son amie? »

Puis , s'adressant à Julienne et montrant Amélie , Peppitta ajouta :

" J'ai été comme elle... J'ai eu bien peur aussi, quand, pour la première fois, je me suis vue au milieu de tous ces bandits... et c'est une voix amie qui m'a fait reprendre courage... Continuez donc , Mademoiselle , vos soins à la belle malade , et pour tout ce que vous voudrez adressez- vous à moi. -

Voyant que Januaria prêtait l'oreille et fronçait le sourcil , la fille, de la caverne posa un doigt sur ses lèvres , et , par ce signe , fit comprendre à Julienne qu'une autre fois elle lui en dirait davantage.

Il y avait dans l'ensemble de cette femme quelque chose de gracieux en même temps que de brusque , de naturel en même temps que de bizarre ; son regard habituellement hardi , devenait parfois d'une grande douceur et presque modeste ; sa voix , cpi était rude quand elle parlait à ses compagnons de vagabondage , plaisait à l'oreille de ceux qu'elle plaignait; de son langage vif et animé il tombait souvent de ces mots d'intérêt et de compatissance qui font tant de bien à ceux que le sort a renversés de leur bonheur.

m JULIENNE.

La chevelure, les sourcils et les longs cils des paupières de la bohémienne étaient noirs comme l'aile du corbeau, et le fond de sa carnation brun comme le teint des Andalouses ou des femmes qui se baignent dans les ondes du Nil. Son costume était aussi pittoresque qu'étrange, et laissait à nu ses épaules et ses bras. Sa robe, bariolée de toutes les couleurs , ne lui descendait guère qu'au genou; un pantalon très-large à mille plis s'y rattachait, à la mameluk , un peu au-dessus de la cheville , et des babouches turques chaussaient ses petits pieds. Sur sa chevelure de jais elle avait tortillé une écharpe rouge , dont les deux bouts retombaient de chaque côté de son joli visage et venaient jouer sur ses épaules. Un chapelet à gros grains de corail était passé au tour de son cou, et une croix d'argent, ■des médailles , des agnxis Dei , des amulettes et des talismans attachés au rosaire battaient et cliquetaient sur sa poitrine; une écharpe de l'Inde ceignait sa taille fine et svelte, et retenait un peu au-dessous du cœur un poignard arabe à poignée scintillante.

Il y avait, comme on le voit, dansl'étrangeté de ce costume et dans ce mélange de tant d'ornements di\ers les plus frappants contrastes : des scapulaires et des aynus Dei suspendus à la même chaîne qui retenait (le petits fétiches et des talismans orientaux,

et tout près de la croix pendante au chapelet , le brillant acier du poignard.

Dans l'esprit et le caractère de Peppitta se trouvaient autant de désaccords et de disparités que dans son habillement.

Ainsi elle portait la croix , et con naissait à peine la religion du Christ. Avec la bonté native de son cœur elle aurait voulu ne faire du mal à aucune créature, et cependant elle tenait toujours bien affilée la lame de son poignard.

Par moments elle invoquait la madone et Notre- Dame du Rosaire, et dans d'autres instants elle demandait à ses fétiches d'être la plus belle et la plus séduisante dans les danses des gypsies. Compagne de brigands , elle était douce et bonne comme ces sœurs qui pansent les blessures dans les hôpitaux.

Comme Peppitta allait et venait pour porter des secours à Amélie , plusieurs des bandits lui adressèrent de ces plaisanteries que les échos de la caverne répétaient souvent ; mais avec un geste et une dignité qui auraient convenu à une reine elle leur commanda silence et respect.

Januaria et sa jeune compagne ordonnèrent à deux hommes de la bande d'aller prendre au magasin de grandes pièces de tenture et de les ap-

82 JULIENiNE.

pendre à deux saillies du rocher , pour séparer du reste de la caverne l'endroit où se trouvait couchée Amélie , et où l'on venait aussi de dresser un lit pour Julienne. Puis , ayant pris une des ceintures napolitaines d' Abbruzzio , Peppitta et Januaria en attachèrent les extrémités aux deux parois du roc, formant comme les montants de cette alcôve , et de manière à indiquer que la volonté formelle du chef interdisait de passer outre. Dans toute la troupe il ne se serait pas trouvé , parmi les brigands les plus téméraires et les plus insubordonnés , un homme assez hardi pour dénouer cette ceinture; il y avait peine de mort contre quiconque aurait osé franchir cette barrière de rubans.

Comme on le devine , Amélie et Julienne , malgré les soins qui venaient d'être pris pour les isoler des habitants de la caverne , passèrent leur première nuit sans sommeil ; mais leurs deux gardiennes , accoutumées à ce genre de vie , s'endormirent bientôt l'une à côté de l'autre, couchées sur une natte étendue près des deux lits; et plus d'une fois Julienne arrêta ses regards sur les deux femmes de voleurs ; leurs têtes , appuyées sur le^môme oreiller de paille , se trouvaient très-rapprochées , et, à la lueur de la grande lampe de fer suspendue aux voûtes du roc , elle voyait les beaux cheveux de Peppitta , alors dé-

roulés dans toute leur longueur , se mêler comme des serpents noirs à la chevelure blanche de la vieille Januaria.

De l'autre côté du rideau , Julienne entendait de sourdes rumeurs; là, il y avait des allées et venues continuelles, et, malgré toutes les précautions prises par les hommes de la bande, elle s'apercevait qu'on apportait et qu'on déchargeait des ballots et des caisses... Oh! elle auraitbien voulu qu'à ces bruits il s'en fût mêlé d'autres; elle aurait désiré, elle, si compatissante et si bonne, entendre des gémissements , des plaintes , des sanglots ! . . . Mais non , rien de pareil ! . . . Cette absence de voix connues était horrible. Ainsi donc ils avaient tous péri, ceux qui étaient devenus sa famille... et la pauvre Amélie était donc désormais orpheline !

Ni elle ni sa noble compagne n'avaient plus leurs montres, tout ce qui était or et bijoux étant tombé aux mains des voleurs. Elles auraient bien voulu savoir si le jour allait bientôt renaître et pouvoir pressentir quel allait être dorénavant leur sort... C'était en vain qu'elles cherchaient à découvrir une autre lueur que celle de la lampe et des flambeaux. . . Quand tout était si lugubre , si triste et si effrayant dans la caverne... peut-être qxiinx dchoi's la nature souriait à son réveil , et (pie toute créature se

réjouissait au lever du grand astre qui venait éclairer et réchauffer le monde. . . Hélas ! dans l'antre où elles étaient prisonnières, jamais rayon de soleil n'avait pénétré !

Cependant , au mouvement , au bruit que les deux amies entendaient dans la caverne , elles pensèrent que , si elles n'avaient pas eu alors au-dessus de leurs têtes une voûte de rochers , elles auraient vu l'orient rayonner des splendeurs de l'aurore, et que toutes les deux mêlant leurs voix à ce grand cantique de la nature quand le flambeau du ciel \ient la réveiller , elles auraient pu ensemble remercier Dieu du jour qu'il leur donnait de plus pour l'aimer et le servir.

Le jour, c'était le temps où les hommes de vol, de rapine et de meurtre , au pouvoir desquels Julienne et Amélie étaient tombées , se reposaient de leurs coups de main et de leurs crimes. Cette bande impure ne sortait de dessous terre que lorsque la lumière s'était retirée du ciel.

Pour beaucoup de ces honnnes, les bruits du monde , l'agitation des villes et des cités , les travaux des campagnes, le mouvement des affaires, l'empressement au plaisir, au spectacle, aux fêtes, le son des cloches, le roulement des tambours, l'haleine bruvante des soufflets à forge, le retentis-

sèment du marteau sur l'enclume , le cri de la scie, enfin toutes ces voix du jour et du travail , n'étaient plus que comme de vagues hennissements, car parmi eux le plus grand nombre avaient vieilli dans ces régions souterraines et dans cette vie de forfaits , qui a besoin de s'envelopper d'ombre pour se soustraire aux regards de la justice. Parmi eux on comptait , sans doute , de jeunes hommes , de jeunes femmes, des adolescents et même des enfants ; pour le mal , le vice et le crime , chacun avait son emploi , et comme dans la société les Etats ont leur hiérarchie, la bande d'Abbruzzio avait la sienne. Vous le savez bien : quand les étoiles ont pâli au firmament ; quand les nuages noirs de la nuit se replient du côté du levant comme un immense rideau ; quand , dans cette partie du ciel , une longue bande blanchâtre se trace à l'horizon ; quand cette première lueur, d'abord blafarde , se colore peu à peu de rose , de pourpre et d'or , vous vous souvenez qu'à ce moment toute chose créée garde encore le silence ; car son réveil n'est pas complet. Mais quand celui que le Très-Haut a chargé d'éclairer le monde a montré son front rayonnant au-dessus de la nappe des mers , des moissons de la plaine , et de la crête des monts , en cet instant solennel un frémissement qui ressemble à celui du plaisir, une émotion de

80 JLI.IENNE.

joie comme celle d'un juste qui se réveille , se font sentir et entendre de partout. C'est comme la première parole d'un hymne au Créateur.

De toutes les heures qui sont données à l'homme , c'est la plus belle et la plus poétique. Cette heure , première fille du jour , n'a pas partout la même grâce et la même fraîcheur.

Pendant que , sous les premiers rayons du soleil , les petits oiseaux dans leurs nids secouent leurs ailes humides et gazouillent leur matinale chanson ; pendant que de légères vapeurs , comme des voiles de gaze, emportées parlahrise , vont se joindre aux nuages ; pendant que les fleurs se redressent sur leurs tiges entr' ouvrant leur calice pour boire la rosée , il y a sous terre des créatures qui ont aussi vie et mouvement , et qui , dans les régions obscures qui sont leur domaine , se réveillent et commencent à se mouvoir; quand le jour se lève, ces vils insectes ne voient pas le soleil ; mais ils le devinent , et reprennent alors leurs travaux souterrains.

Semblables à ces noirs scarabées , les bandits d'Abbruzzio, aussi cachés sous terre, ne jouissaient point des radieuses magnificences du matin; mais sachant qu'elles se déployaient au-dessus de leur abri ténébreux , ils faisaient plus de silence que

durant les ombres de la nuit , dans la crainte où ils étaient d'attirer par le moindre bruit la sur\'^eillance des autorités , avec lesquelles ils étaient en hostilité permanente et déclarée.

Januaria et sa jeune compagne étaient maintenant levées; et par l'une d'elles les jeunes captives apprirent qu'au dehors il faisait grand jour et qu'il était six heures du matin . Peppitta la gypsie , qui avait parcouru , disant la bonne aventure, une grande partie de l'Europe, au lieu de parler en italien à Julienne et à Amélie, leur adressa la parole en anglais et leur dit :

" Ma compagne va être appelée ailleurs pendant une heure ou deux; le capitaine a besoin d'elle pour un coup de ruse et de malice. Durant son absence, ne refusez pas ce qui vous sera proposé ; moi et une autre nous veillerons sur vous. Silence et espoir ! . . . >-

Puis elle ajouta : " La malade est Anglaise, je vais lui apporter son thé. "

Effectivement , peu de temps après , Peppitta revint , et plaça sur une saillie du roc un plateau de vieux laque, sur lequel se trouvait tout l'attirail anglais du déjeuner.

A peine les deux jeunes filles eurent-elles laissé tomber leurs regards sur ce ser\ice, qu'elles se remirent de nouveau à fondre en larmes; elles ve-

88 JLLIENiNE.

naieritde reconnaître les tasses, la théière, le crémier, le sucrier, les pinces et les petites cuillers de vermeil du nécessaire que lady Mountclare portait toujours avec elle dans ses voyages.

La jolie brigande, en choisissant dans le butin ce cabaret de porcelaine et ce service de famille, avait eu l'intention de plaire aux deux femmes confiées à ses soins ; elle ne savait pas quels cruels souvenirs ce thé leur rappellerait.

Pendant que la pauvre Amélie s'abandonnait à sa douleur et baisait tout ce qui avait appartenu à sa mère , Peppitta souleva la draperie qui formait comme l'alcôve de la belle malade , et lui dit :

» Joachimo, l'un des lieutenants d'Abbruzzio, veut vous voir , Milady ; et comme il vous sait souffrante, il ne vous fait pas venir à lui, mais il vient à vous. "

A cet instant s'avança vers le lit un homme de haute taille , dans toute la force et la beauté de la jeunesse. Celui-ci, ôtant de dessus son front un chapeau gris à larges bords , s'inclina et parla ainsi aux deux captives :

" Si le signor Abbruzzio , mon vaillant chef, était ici , ce serait lui qui vous porterait les paroles que je viens vous dire. On sait ou l'on saura demain à Naples que vous êtes toutes les deux en notre puis-

sance, et que si vos familles et vos amis veulent vous ravoir , elles en ont un sûr et infaillible moyen. " Abbruzzio , qui n'a jamais manqué à sa parole, a juré sur le sang de saint Janvier de vous rendre à vos parents le jour où il trouverait, à un endroit désigné par lui , trente mille ducats , prix de votre rançon. On vous a fait remettre hier un crucifix; joignez les mains , tombez à genoux , et du fond de vos âmes demandez à Notre- Seigneur Jésus que notre avis parvienne à ceux qui s'intéressent à vous , et que la somme fixée par mon maître et mon chef soit promptement apportée. Alors , jeunes filles, vous serez rendues à la liberté , et vous pourrez dire que si la troupe d' Abbruzzio dépouille les riches, elle sait protéger les faibles et respecter les femmes.

— Hélas! s'écria Amélie, vous avez parlé de parents... mais ne sont-ils pas tous tombés sous vos coups'?

— Sous mes coups! jamais. Tuer n'est pas ma partie. Je dresse une embûche , je prépare un coup de main, j'enfonce les portes, je franchis les fossés , j'escalade les murailles, j'enlève aux riches ce que Dieu leur a donné de trop , parce que je veux , par esprit de justice, que tous les hommes soient également partagés; mais insulter, mais assassiner, tuer des femmes , faire couler le sang des vieillards

et des enfants... cela me répugne, me dégoûte et me fait mal au cœur.

« Qu'un homme de mon âge se trouve sur mon chemin et me fasse obstacle, je ne dis pas, je l'abats comme le chasseur abat le sanglier.

" Voyez, ajouta-t-il en posant sa main sur la couverture brune du lit d'Amélie, voyez si ma main est souillée. ••

Julienne regarda alors , et remarqua que la main du brigand était d'une grande blancheur, et qu'à ses doigts longs et effilés brillaient des bagues enrichies de pierreries. Cette main de bonne compagnie annonçait que cet homme n'avait jamais travaillé à aucun ouvrage rude.

Quant à Amélie, elle ne voyait rien... elle avait trop de pleurs dans les yeux.

Joachimo , avant de se retirer d'auprès du lit de la malade, dit encore :

" L'air épais et renfermé de ces souterrains pourrait aggraver votre mal, Milady; il faut que vous sortiez et que vous alliez respirer la fraîcheur embaumée du matin sous les grands sapins qui croissent au-dessus de nos têtes. Nous allons tenir conseil ; vous seriez gênées , et vous nous gêneriez ici. Peppitta va vous accompagner dans votre promenade.

" Promettez-moi de ne point essayer de fuir ; tout ce que vous pourriez faire pour ressaisir votre liberté serait tenté en vain. Vous ne devez avoir d'espoir que dans le dépôt de la rançon exigée , qui , soyez-en sûre, ne manquera pas d'être fait; car je sens par moi-même que ceux à qui vous appartenez doivent vouloir vous racheter à quelque prix que ce soit. "

A cet instant il vint sur les lèvres de Julienne comme l'ombre d'un sourire. Dans les rêves de sa féconde imagination, et d'après toutes les histoires de voleurs qu'elle avait entendu raconter, elle se représentait tous les brigands avec des mains calleuses et rougies de sang , et ne parlant qu'un grossier langage ; et celui qu'elle venait de voir et d'entendre a^•ait des mains bien blanches et de courtoises paroles !

(EEAFIITIIE ¥c

Le bien dam le mal. — Histoire d'une gypsie. — L'engagement.

Quand Joachimo fut rentré dans le vaste espace de la caverne , la fille du hameau des Saules engagea fortement Amélie à venir respirer l'air en dehors de ce lieu humide et froid. " Il nous faut, lui dit-elle, de la force ; nous ne sommes pas encore au bout de nos épreuves ; et , chère amie , pour que votre âme puisse remplir tous ses devoirs, il faut que votre corps se mette en état de lutter contre l'adversité. ->

Disant ces paroles , Julienne habillait sa frêle et maladive compagne. Quand elles furent prêtes toutes les deux , elles appelèrent Peppitta. Lorsqu'elles eurent écarté la tenture de leur réduit , elles s'étonnèrent de n'avoir pas entendu plus de bruit et plus de vacarme , car elles virent près d'une centaine d'hommes, les uns couchés sur des nattes et enve-

loppés de leurs manteaux , les autres assis sur des coffres et des malles, d'autres appuyés sur des fragiTients de roc, d'autres encore armés, debout et causant entre eux à voix sourde et basse.

Comme nous l'avons dit , il y avait dans ce bizarre ramas de brigands des vieillards à barbe grise , de jeunes hommes à noire chevelure , des femmes à beauté sauvage , des adolescents et des enfants à cheveux blonds.

Dans cette multitude éclairée d'en haut par les lampes appendues à la voûte, il s'éleva un murmure de surprise et d'admiration à la vue des deux jeunes et belles captives , qui semblaient alors réellement deux anges égarés dans les régions infernales. Les bandits qui se trouvaient sur leur chemin , jeunes ou vieux , femmes ou hommes , se rangeaient respectueusement de droite et de gauche pour les laisser passer. Si alors les deux jeunes filles écoutèrent bien , elles purent entendre plus d'un de ces brigands vanter leur beauté et leur grâce. Malgré ces compliments, dont quelques-uns durent nécessairement arriver à leurs oreilles , elles avaient hâte de se trouver hors de ces catacombes du crime.

Julienne avait beau chercher des yeux dans la vaste enceinte de la salle souterraine, elle n'apercevait rien qui ressemblât à une issue. De toutes

parts elle ne voyait que des parois de roc grisâtre qui, après s'être élevées du sol à quinze ou vingt pieds , se courbaient symétriquement en voûte , et d'où pendaient des stalactites ressemblant à ces clefs de voûte et culs-de-lampe dont les architectes du moyen âge ornaient d'espace en espace leurs nefs élégantes et hardies.

J'ai dit ailleurs que la clairière sous laquelle s'étendait le repaire des brigands laissait voir, pareilles à de grands ossements au milieu de sa bruyère pourprée, des pointes de rocher et de granit, et qu'auprès de l'une de ces saillies grisâtres était l'entrée de la caverne; mais comme cet antre était le réceptacle et le dépôt général de tous les vols , de toutes les rapines de la nombreuse et très-redoutée bande d'Abbruzzio , on devine qu'elle devait avoir une secrète et forte fermeture. Cette fermeture n'était ni de fer ni de bronze; toute mystérieuse, elle échappait aux regards d'un étranger. Un immense quartier de roc, par un habile et difficile travail, se soulevait en entier pour laisser entrer ou sortir les hommes de la troupe , les captifs et les trésors qu'on y amenait.

Quand Amélie et Julienne furent arrivées en face de cette porte mystérieuse , elles virent tout à coup s'ébranler, se mouvoir et s'élever à l'aide de crics

et de chaînes cette lourde masse de roc que les efforts de cent hommes n'auraient pu faire remuer. A peine les jeunes tilles et Peppitta eurent-elles franchi ce singulier porche , qu'elles sentirent venir à leurs visages et à tout leur être un air si doux et si rafraîchissant , qu'il semblait aux pauvres désolées comme une caresse du Ciel. Ce n'était plus l'atmosphère fétide et tiède des basses régions, ce n'était plus la lueur terne et fumeuse de la lampe et des flambeaux de résine; c'était le souffle suave, salubre et embaumé d'une belle et pure matinée. Aussi , quand Amélie et Julienne eurent monté la pente qui conduisait au plateau de la clairière , quand elles virent des nuages blancs et de l'azur audessus de leurs têtes, elles tombèrent à genoux. Dans ce mouvement spontané il y avait de la joie ; mais bientôt à cette goutte, de miel que d'amertumes se mêlèrent! Cet air qu'elles respiraient, ce ciel qu'elles revoyaient , ces arbres dont la ramure rendait des sons harmonieux au-dessus de leurs têtes , cette mousse et cette bruyère émaillée de fleurs sur laquelle elles s'étaient prosternées, toutes ces choses, tous ces enchantements n'étaient plus vus, plus écoutés , plus ressentis par les êtres qu'elles avaient le plus aimés! Oh! c'est quand il nous vient un de ces éclairs de bonheur que nous regrettons le plus

les morts. Amélie, Julienne et Peppitta n'étaient pas sorties seules; malgré la promesse des deux prisonnières , Joachimo avait commandé par précaution à deux hommes de les suivre de loin , pour les défendre de toute attaque. Ces hommes suivirent si bien leur consigne , que ni AméUe ni sa compagne ne s'aperçurent de leur présence. La faiblesse de la fille de lord et de lady Mountclare ne lui permit pas d'aller loin. Arrivée à un rocher moussu, près d'une petite source qui bouillonnait un instant sur le sable , et qui disparaissait ensuite en murmurant dans les bruyères, elle s'assit là auprès de la fille du hameau des Saules. Peppitta ne prit point place sur cette espèce de banc , elle se posa gracieusement sur l'herbe , et , prenant les jolis petits pieds d'Amélie, les enveloppa dans son châle pour les réchauffer et les sécher de la rosée du matin.

Ainsi caressante et bonne , elle devina bien vite qu'elle inspirait de la confiance aux deux étrangères, et leur parla ainsi : ,

" Nous avons au moins deux heures de liberté; on attend aujourd'hui ou demain le chef suprême Abbruzzio ; et Januaria , en revenant du \illage où elle a été envoyée auprès d'un curé, pour obtenir de lui par l'hypocrisie des documents que lui seul possède et qui peuvent conduire à une bonne affaire;

Januaria, dis-je, va être occupée à son retour des apprêts du banquet de l'arrivée. C'est toujours elle qui est l'ordonnatrice des festins de la troupe.

" Il faut que vous sachiez , noble demoiselle , que depuis plus de trois ans la tête d'Abbruzzio est mise à prix , et personne jusqu'ici n'a été tenté de gagner la prime promise. Cependant dans notre bande on n'est pas sans inquiétude, et l'on assure que , pour échapper aux régiments suisses que le roi de Naples a envoyés en Calabre , Abbruzzio va éparpiller tous les hommes qui le reconnaissent pour chef sur différents points de l'Italie ; on dit même que Joachimo doit passer les Alpes et aller travailler en France; s'il y va... j'irai aussi. Lui n'est pas cruel , comme vous avez pu l'apprendre par ce qu'il vous a dit ce matin ; son cœur est aussi bon que son visage est beau, et je l'aime... comme un frère. Il n'était point au coup de main du val de San-Lorenzo; oh! non, il n'y était pas, je vous le garantis. Ainsi vous pouvez le regarder sans horreur. . . il n'a pas de sang sur lui.

— Peppitta, si ce que vous dites est vrai, si, avant que notre rançon soit remise au lieu indiqué par Abbruzzio , nous ne sommes pas encore rendues à la liberté avant la dispersion des hommes parmi lesquels vous vivez, obtenez de Joachimo, sur le-

quel je crois que vous devez avoir de l'empire , que nous ne soyons pas séparées toutes les trois. Les soins donnés par vous à ma pauvre amie m'ont gagné le cœur , et , quoi qu'il nous arrive , nous tenons à vous prouver notre reconnaissance et notre amitié. ••

A ces mots , les grands yeux en amande de la jolie Bohémienne se remplirent de larmes, et un doux sourire apparut sur ses lèvres de corail.

" Oh ! dit-èlle en mettant sa main sur la main de Julienne , pour une malheureuse comme moi , pour une fille depuis si longtemps vivant loin de son village natal, pour une pauvre hrigande, vos paroles sont douces comme un bienfait; oui, douces comme le lait à l'enfant qui a soif, douces comme la source d'eau vive au cerf de la montagne poursuivi par les chasseurs.

— Depuis quel temps, demanda Julienne, jeune et bonne fille , êtes-vous attachée à la bande d'Abbruzzio^ Vous nous paraissez si honnête, si compatissante , que nous ne pouvons croire que vous ayez été longtemps en compagnie de ces hommes nomades et grossiers.

— Hélas ! voilà bientôt deux années , répondit en rougissant Peppitta. Joachimo, qui est du même village que moi, et dont le père demeurait tout à

côté du mien , à l'âge de dix-sept ans a eu une mauvaise affaire dans notre pays. Une rivalité d'amour lui avait mis les armes à la main , et dans un duel il avait tué le fils d'un homme marquant de la contrée. Après ce sang versé , Joachimo , avec lequel j'avais joué dans mon enfance, et que dans le hameau on appelait mon frère à cause de notre amitié , fut obligé de se cacher ; car chez nous , comme ailleurs, les riches ont le bras long pour atteindre ceux qui leur ont fait du mal.

Pendant que notre jeune voisin se tenait à l'écart, ses parents et ses amis avaient chacun leur tour pour lui porter sa nourriture et ce dont il pouvait avoir besoin. ]Mon tour venait comme celui des autres, et je me souviens qu'une fois, comme j'arrivais au bord de la mer dans l'antre d'un rocher que les flots avaient creusé , je le trou\ai endormi sur des herbes marines séchées par le soleiL Je J'avais vu du temps de son bonheur; et, bien avant qu'il se fût battu avec son rival, j'avais dansé près de lui dans nos fêtes villageoises ; j'avais passé des veillées à écouter avec lui des histoires de brigands que les anciens nous racontaient; enfin mes jeunes années s'étaient comme fondues avec les siennes. Cependant jamais je ne l'avais trouvé aussi beau que le soir où je lui apportai ce que sa vieille

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et bonne mère m'avait donné pour lui. Durant quelques instants je n'osai le réveiller, et, assise sur le sable à l'entrée de la grotte marine, pendant que les flots se brisaient en murmurant à mes pieds et que les courlis, poussant leurs petits cris plaintifs, passaient devant moi en rasant les flots, je me disais :

" Pourquoi n'est-ce pas moi qu'il a aimée da\ antagel Pourquoi la fille de l'homme riche l'a-t-elle charmé plus que sa sœur d'enfance? Ah! si c'eût été moi... il n'y aurait point eu de rivalité, point de duel , point de sang répandu ; et lui , pauvre Joachimo , n'aurait point été contraint de fuir le toit natal et de se réfugier dans ce lieu triste et sauvage ! "

Je ne sais si dans ma forte préoccupation je ne me mis point à parler tout haut; mais Joachimo, se retournant tout à coup sur ses herbes séchées, se réveilla en demandant : " Qui m'appelle? -

Cette voix me fit tressaillir, et, détournant mes yeux de l'Océan , dont les vagues s'argen talent alors du reflet de la lune , je lui répondis : " Joachiuio , c'est Peppitta, ta sœur, qui vient à son tour t' apporter les provisions de la journée de demain. •

Alors Joachimo se leva, et, me prenant par la main , me dit : " A cette heure il n'y a point de

péril ; sortons de cette ca\ erne et allons nous asseoir en dehors de l'antre, là où la lune et les étoiles pourront nous voir du haut du ciel. -

Toujours me tenant par la main , Joachimo me conduisit sur la plage; et j'en étais bien aise, car l'obscurité de la grotte m'attristait et me faisait peur.

Quand nous n'eûmes plus au-dessus de nos têtes que le firmament qui raconte la gloire de Dieu, je fus plus à mon aise, et j'écoutai ce qu'il avait à me raconter.

" 11 y a deux nuits , je ne dormais point encore , dit Joachimo; car, vois-tu, Peppitta, quand on s'est vengé, quand on a versé le sang, quand après le meurtre on est maudit par la famille de son rival , et que , poussé par ses malédictions hors du lieu de sa naissance , on est obligé comme moi de chercher un refuge dans les retraites les plus désertes et les plus sombres, le sommeil vient difficilement fermer nos paupières et reposer notre esprit...

Je veillais donc , je pensais à notre hameau, à nos parents , à nos amis , à toi , Peppitta. . .

— Oh! à moi... répondis -je, tu n'y songeais guère. . . c'était à ton Ambrosia , à la belle et grande fille qui porte toujours dans ses cheveux noirs de riches aiguilles d'or à pendeloques brillantes.

— Ne me parle pas d'elle, elle est cause de tous mes malheurs ; c'est elle qui a armé ma main , elle qui a allumé en moi le feu de la jalousie et l'ardeur de la vengeance! Ah! j'eusse été bien plus heureux si, écoutant les premiers élans de mon âme, je n'avais aimé que toi, ma jeune et jolie sœur !

— Ce que tu me dis là , Joachimo , je me le répétais tout à l'heure pendant que tu dormais, pauvre proscrit , dans la sombre caverne. En te voj^ant si malheureux , si délaissé , si dénué de tout, couché sur des herbes sèches, je me disais : S'il m'avait aimée au lieu de la chérir, elle, il serait encore sous le toit de sa vieille mère et de ses deux jeunes sœurs !

— Oh! oui, tu as raison, j'y serais encore, et tout près de toi. Que veux- tu? ma destinée est faite !

— Ta destinée, Joachimo, quelle est- elle?

— Elle a été faite là - haut , il faut que j 'y obéisse.

— Que tu obéisses... à quoi?

— Je te le répète , Peppitta , au sort , à l'avenir que les événements , que mon duel , que la mort de Pedro m'ont fait.

Comme je te l'ai dit, pendant ma longue et pé-

nible insomnie d'il y a deux nuits , dans le profond silence qui enveloppe ma sauvage retraite, je crus tout à coup entendre le bruit de rames et d'avirons fendant la mer endormie dans un calme plat; sortant aussitôt de mon antre, je voulus voir quels étaient ces voyageurs nocturnes ; et effectivement mes yeux, à force de sonder l'obscurité , aperçurent un groupe d'hommes sur la plage; ils venaient de sauter à terre d'une longue barque en forme de yole , qui se balançait encore sur le flot frappant la côte. A je ne sais quel signal , d'autres hommes descendirent des rochers , et alors commença un conciliabule entre eux et les débarqués. Ce conseil dura plusieurs heures; et comme ma vue s'était accoutumée aux ténèbres, je finis par distinguer qu'il se faisait un échange de caisses et de ballots entre les hommes de la côte et les écumeurs de mer. Une pointe de roc perçant le sable et s'élevant de quelques pieds au-dessus du niveau de la plage servait comme de trône ou de siège de commandement à un homme de haute stature. Tout autour de lui étaient assis à terre et en cercle ceux que la barque avait amenés et ceux qui les avaient attendus dans les rochers de la plage. Je voyais. . . je voulus entendre. Alors, en rampant dans les endroits les plus obscurs et longeant la base noire du roc , j'avançai lentement

et sans bruit; alors je pus distinguer , tant le calme de la nuit était alors profond , ce que disait le chef. Il était question des nouvelles mesures que venait de prendre le gouvernement napolitain. Ces mesures étaient plus rigoureuses et plus sévères que jamais, et ce ne devait plus être des soldats indigènes , mais bien des troupes étrangères , qui seraient désormais chargées de faire la guerre aux enfants de l'indépendance, de la liberté , aux défenseurs du droit d'égal partage.

" Vous le voyez , braves et vaillants amis , avait dit le chef en élevant un peu la voix, nos tyrans nous rendent justice , et , pour nous empêcher de répartir également le bien-être parmi tous , ils sont obligés de stipendier des étrangers , séides des gouvernements qui les soldent. Ce recours à des soldats qui ne sont pas nés sur notre sol ne révèle-t-il pas tout ce que nous valons ? ne proclame-t-il pas que les populations napolitaines ne nous sont point hostiles? Et pourquoi n'avons -nous point contre nous l'inimitié de nos compatriotes? C'est qu'en poursui\ant notre œuvre d'égale répartition nous mettons l'humanité à côté de notre hardiesse et la clémence auprès de nos succès.

" On le sait dans le pays , on le raconte dans les veillées des villes et des campagnes, notre troupe

JULILNNE. 105

se montre aussi généreuse que \ aillante et ne verse de sang qu'à la dernière extrémité; et dans les chansons populaires on redit les hauts faits des plus braves d'entre nous...

' Vous et moi , nous allons être plus que jamais serrés de près par les suppôts de la tyrannie. Cinq mille étrangers sont entrés dans les Etats du roi Ferdinand, et vont prochainement pénétrer et se répandre dans nos montagnes. Il faut donc recruter de toutes parts et grossir nos rangs ; les choses de ce monde s'arrangent de façon que les recrues ne nous manqueront pas. Quand l'injustice pèse sur la société , les froissés , les mécontents , les spoliés se débattent contre l'iniquité, et souvent alors tournent les yeux vers nous ; tendons-leur la main , et disons à celui qui gémit courbé sous le despotisme , à celui que les pieds du puissant ont foulé et meurtri, à celui que des lois arbitraires ont contraint à s'exiler, à se bannir lui-même de la chaumière natale : Ami, venez à nous , et vous trouverez protection et vengeance !

— Me voici , me voici , je suis un de ces hommeslà , je suis proscrit , je viens à vous , et comme vous j'ai besoin de liberté et de vengeance , » m'écriai-je en me montrant tout à coup aux } eux du chef et de sa baTide.

Ma soudaine apparition , les paroles que je venais de prononcer d'une voix haute et forte, malgré ma profonde émotion , frappèrent Abbruzzio , car c'était lui.

En me voyant , il se leva de la pierre où il était assis , et , faisant quelques pas en avant , me dit :

» Toi qui viens à nous , qui es-tu ?

— Je vous le répète, un proscrit.

— Qu'as-tu fait pour l'être?

— Je me suis battu contre mon rival , et je l'ai tué.

— La cause de ce combat?

— L'amour.

— Il était ton rival 1

— Oui , mon rival heureux !

— Il était donc riche , puisque la justice te poursuit?

— Son père est un homme puissant.

— Oh! alors c'est dans l'ordre que la justice s'arme pour lui. Que faisais-tu dans ces rochers?

— J'y cherchais un abri,

— Et tu nous as entendus venir et débarquer sur la plage ?

— Oui. Depuis que je me suis exilé de chez ma vieille mère je dors mal , et dans le silence de la nuit le bruit de vos rames a frappé mon oreille.

JULIENNK. 107

Alors j'ai regardé, j'ai vu... j'ai écouté, j"ai entendu...

— Quoi ! tu as osé écouter les délibérations du conseil 1

— Oui , je vous ai entendu faire appel à tous ceux qui sont mécontents et compromis; et prenant confiance en vos paroles, je me suis dit : Ceci me regarde. Et me relevant de l'endroit oii je me tenais caché , je vous ai crié , et vous crie encore : Me voici !

— Puisque tu as écouté , entendu nos délibérations , tu n'es plus à toi, tu ne t'appartiens plus , tu es à nous ; car si tu restais libre , tu pourrais révéler nos projets.

— Vos projets ! je les appuierai tous de mon bras et de mon courage.

— C'est bien! nous t'admettrons parmi nous quand tu auras fait tes preuves. Si tu te montres digne par ton zèle , ton adresse et ta valeur , d'être des nôtres , tu seras reçu ; sinon , comme tu as notre secret, tu sens que nous ne te laisserons pas la vie... Il n'y a que les morts qui ne parlent pas !

— Les épreuves auxquelles vous me soumettrez, j'en réponds d'avance, ne seront point au-dessus de mon audace. Dites ce que j'ai à faire, et je le ferai. Ordonnez, et vous verrez comn e je sais obéir.

108 JULIEMNE.

— Jeune homme, ton langage me plaît. Mais, dis-moi , de quel pays es-tu? A ton accent je te reconnais pour un Calabrois. . . Mais de quelle partie i de la Calabre ?

— Du village de Santa-Maria, près du val de Lorenzo.

— Ah ! c'est un pays qui fournit à ma troupe ' un bon contingent. Ils sont alertes et adroits aux j) coups de main, les jeunes hommes de ce val. 1 Ecoute. ^ i

" Nous allons nous rembarquer. Tu vas rester 1 a^ec dix de mes hommes; ils te conduiront à la ' Roche-Percée; là, oîi le passage de cette porte que | la main des hommes n'a ni élevée ni ouverte n'est que de sept à huit pieds de large; là, oii la furie de la mer a tellement usé la côte qu'il n'y reste plus qu'un étroit chemin entre la vague et la muraille de roc. M

" Demain , ou le jour d'après , le comte Toleno , ministre de la marine , escorté d'une vingtaine de cavaliers , doit passer par là pour aller inspecter la côte et marquer les emplacements où il est question de construire des vigies et des forts qui nous gêneront beaucoup , nous et nos frères et amis les contrebandiers , s'ils parviennent à les élever.

" Il est important que le ministre , notre ennemi

JULIENNE. -rno

le plus acharné , ne dépasse pas le seuil de cette porte ouvrant sur cette sauvage solitude , que nous regardons comme nos domaines; il faut qu'il y tombe avec ses projets.

" Luigi Yampa commandera la petite troupe que je laisse et que j'ai composée de mes plus intrépides ; il aura soin de te poster de sorte que tu puisses montrer ce que tu es et ce que tu peux faire.

— ÎMerci, Excellence , merci de me placer tout d'abord parmi vos intrépides ; cet honneur mérite ma gratitude , et vienne l'occasion. -

A peine avais-je prononcé ces mots , que le chef tira de dessous sa veste une relique suspendue à son cou en reliquaire par une chaîne brillante , et qu'il avait coutume de porter sur la poitrine. D'une voix solennelle il me dit en me la montrant :

" Crois-tu à la puissance du grand saint Janvier!

— J'y crois comme à mon existence.

— Eh bien ! jure sur cette parcelle de ses os que de tout ce que tu as vu , que de tout ce que tu as entendu , que de tout ce que tu sais , tu ne révéleras jamais rien , quand la torture même tenaillerait ton corps, quand le feu du bûcher consumerait tes chairs, et quand ton âme , épuisc^e partant de tour-

ments , serait prête à quitter sa dépouille mortelle pour monter et paraître au tribunal de Dieu.

— Je le jure , " répondis-je en étendant la main sur le reliquaire d'or.

Quand Joachimo en fut là de son histoire , quand il me redit ce serment prêté sur la relique du patron du royaume , je frissonnai comme devant un sacrilège. Pour moi, tille chrétienne, c'en était un que d'avoir sur les choses saintes juré sa foi à des voleurs , à des brigands , à des assassins.

" O Joachimo ! Joachimo! qu'as-tu faiti m'écriaije en fondant en larmes ; tes amis rougiront de toi ; ta mère mourra quand elle saura ta résolution... Il n'y aura plus personne à t' aimer ! . . .

— Ainsi tu me détesteras , maintenant que je t'ai tout dit?

— Te détester? jamais... ••

Je voulus continuer, mais les sanglots étouffèrent ma voix , et je crus que le désespoir allait briser mon cœur, . . Joachimo , effrayé de l'état dans lequel m'avait jetée sa révélation, était tombé à mes genoux , et tenant mes mains , les baisant et les arrosant de ses pleurs , me dit : » Peppitta , pour que je ne sois pas damné éternellement , ne me maudis pas... les anges gardiens n'abandonnent pas les plus grands pécheurs... malgré leurs crimes, ils

JULIENNE. m

restent auprès d'eux. . . O toi que j'ai toujours aimée comme une sœur chérie , si tu ne veux plus me conserver un peu d'amitié... garde au moins au fond de ton âme un peu de pitié pour moi... Tu vas t'en retourner seule au village; tu vas revoir ma pauvre mère et tous les nôtres; reporte -leur le panier de provisions dont tu t'es chargée pour moi. . . Dis-leur qu'en entrant dans ma cache tu l'as trouvée vide! mais qu'à l'entrée de la caverne tu as vu sur le sable, retenu par le poids d'un galet, un papier que tu as ramassé , et où tu as lu ces mots : " Ne « soyez plus inquiets , je suis à l'abri des coups de » mes persécuteurs ; je pense à vous , priez pour '" moi; notre séparation ne sera pas longue. . . Aimez « toujours Joachimo. ••

" Je vais , bonne Peppitta , écrire ce peu de lignes ; tu les donneras à ma bonne vieille mère , et tu jureras à tous que tu ne m'as pas trouvé dans la grotte marine , ni dans les environs.

— Tu veux donc , Joachimo , que je fasse aussi un serment?

— Oui ! . . . et je suis assuré que tu feras celui que je te demande; car c'est le seul moyen de sauver ma tête..

— Oh ! je jure , je jure tout ce que tu voudras , m'écriai-je en tendant la main à l'ami de mon en-

fan ce. Dieu me garde de jamais laisser échapper de mes lèvres un mot qui puisse faire tomber un seul de tes cheveux.

— Chère Peppitta, voilà que la lune est déjti haute dans le ciel.. . il faut que tu me quittes. Ces hommes avec lesquels je dois faire le coup de main de la Roche-Percée seront ici avant peu , et , pour tout au monde, il ne faut pas qu'ils t'y trouvent. Partons donc à l'instant même; je te conduirai jusqu'à la cabane de Paoli. Là, je n'aurai plus rien à redouter pour toi... Il t'accompagnera jusqu'à notre village... >•

En restant davantage auprès de Joachimo , je l'exposais. . . j'éveillais les soupçons de ses nouveaux et terribles camarades.. Le nom de Luigi Vampa avait été souvent prononcé et toujours avec d'affreux détails dans les histoires de nos veillées... et c'était lui maintenant qui , choisi par Abbruzzio -,• allait commander l'expédition contre le ministre de la marine... J'obéis donc à mon ami d'enfance, et appuyée sur son bras je redescendis de la grotte et repris le chemin de chez nous... Oh! comme mon cœur était alors serré! comme mon esprit était rempli d'épouvante et de sombres pressentiments. . . Je laissai l'homme que j'avais été accoutumée à aimer comme un frère avec des bandits orgueilleux

de leur renommée de vol et de brigandage, avec des malfaiteurs méditant le meurtre , et qui , la nuit prochaine, allaient tenter de l'accomplir!...

Comme vous le devinez , dans le trajet de la côte et de la cabane de Paoli , je fis tous les efforts d'une vive amitié, toutes les instances, toutes les prières que mon bon ange m'inspirait pour conjurer Joachimo de revenir avec moi auprès de sa mère , auprès de nous tous ; mais ce fut en vain ,tant les hommes se font d'étranges idées sur le point d'honneur!

" J'ai fait serment, j'ai juré ma foi, me répétait Joachimo; je ne m'appartiens plus ; je suis corps et âme à Abbruzzio.

— Avant de faire ce serment , tu en avais fait un à Dieu , lui disais-je; c'est à lui que tu appartiens.

— A Dieu , oui, pour l'éternité; mais pour le temps , pour ma vie entière, à Abbruzzio ! Ne cherche donc pas , ajoutait-il , à me faire manquer à mon devoir. 'EX penses-y , Peppitta, si je suivais ton conseil , si je cédais à ce que tu me demandes , je tomberais aux mains de mes ennemis , et de la prison je passerais à l'échafaud. ••

A ces mots , mon sang se figeait dans mes veines ; je ne pouvais plus trouver aucune parole pour l'en-

iU JULIENNE.

gager à me suivre à notre hameau; car il avait raison , ses ennemis n'attendaient son retour que pour le livrer a la justice et assouvir ainsi leur soif de vengeance.

Enfin nous parvînmes auprès de la maisonnette de Paoli. Là, nous nous fîmes de bien tristes adieux ! . . . Puis tout à coup , me prenant dans ses bras, me pressant convulsivement contre sa poitrine. . . il me dit : " Peppitta , ne répète plus ce mot d' ADIEU , il fait trop de mal. C'est au revoir, au REVOIR, qu'il faut dire... •> Et s'arrachant d'auprès de moi, il reprit en courant le chemin de la côte... et il était déjà loin, que j'entendais encore sa voix redisant : Au revoir , au revoir !

Comment désormais pourrons-nous nous revoir, me demandais-je en moiitant la petite colline sur laquelle était assise la cabane de notre parent et ami ; comment pourrons-nous jamais nous retrouver ensemble^ N'y a-t-il pas maintenant entre nous les chaînes et le cachot , le billot et la hache?

Ce que Joachimo m'avait fait promettre dédire à tous les nôtres, je le racontai à Paoli, en lui montrant le bille f que j'avais trouvé dans la grolte abandonnée .

" 11 aura craint d'être découvert dans sa retraite , me r('-[)()ndit le vieil ami de ma mère; en ce moment

beaucoup de soldats suisses éclairent la route que va suivre le ministre de la marine dans la tournée qu'il a reçu ordre de faire. -

De retour auprès de ma mère , pour la première fois depuis que j'étais au monde, je fus obligée de lui mentir. De cet instant ma vie devint difficile auprès d'elle; et moi , qui jusque alors avais été gaie et rieuse avec mes compagnes , je devins triste, silencieuse et sauvage ; et comment , en effet , aurais-je pu sourire? j'avais dans l'esprit une pensée fixe , immuable , et sur le cœur un poids étouffant que rien ne pouvait soulever. Quand j'allais à l'église , quand je voulais prier, cette pensée que Joachimo ne priait plus et qu'il avait renoncé à tous les enseignements religieux pour s'attacher par un serment à un chef de bandits et de voleurs éteignait en moi toute espérance , refoulait ma prière et l'empêchait de monter vers Dieu. "

(EMAFITES ¥L

L'attaque du village. — Joachimo et Peppitta. — Le vieil avare. —

Abbruzzio. — Le conseil. — Embarquemenl et traversée. — Le frère Anselme. —

La veuve du Waida. — La voleuse d'enfants. — Le châtiment.

En écoutant Peppitta , Amélie et Julienne apprenaient à connaître ce que valait cette jeune fille; tout ce qu'elle venait de leur dire leur avait en quelque sorte fait voir dans son cœur , et ne leur y avait montré que de bons et pieux sentiments , qui contrastaient fortement avec ce qui l'entourait, avec ses habitudes, son costume et sa vie de gypsie.

Un des meilleurs moyens de se distraire de son propre malheur, c'est d'écouter le récit de peines endurées par d'autres. Ainsi cette pauvre Amélie, devenue orpheline, avait, en prêtant l'oreille à l'histoire de Peppitta, senti moins cruellement l'horreur (le sa propre situation. Julienne s'était aperçue

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