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de ce qu'avait éprouvé son amie; aussi, pour 'lui continuer ce soulagement , elle pria la Bohémienne de lui apprendre comment elle était venue à faire partie de la bande d'Abbruzzio ,,et à se retrouver ainsi auprès du compagnon de son enfance.
» Vous savez bien , Mesdemoiselles , que , lorsque Joachimo m'avait quittée, son dernier mot avait été au revoir. Pour accomplir cette promesse, un jour, dans un conseil qui fut tenu après l'expédition de la Roche-Percée et la capture du comte de Toleno, dont la vie fut mise à rançon, Joachimo signala comme but d'un bon coup de main la demeure d'PIieronimo Banti, vieillard reconnu comme un des plus riches propriétaires des environs de San-Lorenzo, et qui depuis plus de soixante ans n'avait été occupé qu'à entasser ducats sur ducats dans les souterrains d'un ancien château tombé en ruines , et sur lesquelles il avait établi sa maison , enclose d'une haute et épaisse muraille. » Là, avait dit Joachimo , notre troupe trouvera des monceaux d'argent et d'or; et pour mettre en repos la conscience de notre chef, ainsi que pour exciter le zèle de mes camarades, je leur apprendrai que cette richesse du vieil avare , du vieil usurier , a été faite avec la misère du pauvre peuple. >•
La proposition du nouveau membre de )a bande,
qui, dans l'affaire glorieuse de la Roche-Percée, avait montré autant de courage que d'entente, et qui ainsi avait gagné ses éperons, fut agréée par le grand Abbruzzio.
Ce fut donc d'après l'avis et sur les indications de Joachimo que la troupe prit le chemin de notre pauvre village. Oh ! pour avoir doimé le conseil de venir s'abattre sur le lieu natal, Joachimo mériterait d'être maudit! Mais, voyez- vous, en agissant ainsi il avait un autre but que celui de remplir la caisse de sa bande. Ne pouvant plus venir vivre avec sa mère et avec ceux et celles qui l'avaient aimé depuis ses premiers jours , il voulait les amener à vivre de la vie que la nécessité lui avait fait adopter, vie bien coupable sans doute, mais qui, pour un jeune homme comme lui, avide d'aventures, n'était pas sans charmes.
Une nuit donc Abbruzzio et ses hommes , excités par leur amour de l'or comme les vautours le sont par la soif du sang , fondirent tout à coup sur la maison du vieux Hieronimo Banti. Là effectivement ils firent un riche butin , sans répandre sur les sacs qu'ils enlevèrent la moindre tache de sang. Abbruzzio , sachant son père malade , venait de faire le vœu d'être pendant tout un mois compatissant et humain. Il se contenta donc défaire garrotter le vieil
avare et ses deux domestiques , disant aux hommes qui exécutaient ses ordres : » En retournant à nos rochers , nous passons devant l'abbaye della Cannlà; nous y laisserons à la porte de la sainte maison ces trois mauvais chrétiens, et j'aurai soin d'attacher sur leur poitrine un écriteau signé de moi pour les recommander à la charité des bons Pères. De plus , je fais vœu d'établir avec une partie des sommes que nous emportons quatre lits nouveaux à l'hôpital de Saint-Janvier à Naples. -
Tandis que cela se passait chez Hieronimo , Joachimo, avec des hommes masqués et masqué luimême , avait cerné notre maison et celle de sa mère , et , ayant bien recommandé de ne nous faire aucun mal , nous avait enlevés , sa mère et la mienne , mon jeune frère et moi.
Il y aura à la Toussaint prochaine deux ans que cet enlèvement a eu lieu. Les deux vieilles mères voulurent maudire les ravisseurs ; mais Joachimo sut obtenir leur pardon et le sien en leur représentant a^•ec de douces et engageantes paroles qu'il n'avait pu vivre loin de ceux qu'il aimait, et que, ne pouvant aller à eux , il les avait amenés à lui. " La violence que j'ai commise en vous arrachant de chez vous , nous disait-il , vous me la pardonnerez, parce que c'est l'amour que Dieu me com-
mande pour vous qui ine l'a fait commettre. •• Il ajoutait encore que sur une liste de vengeances qu'Abbruzzio avait entre les mains le nom de mon père était inscrit comme ayant contribué puissamment à l'arrestation et à la mort d'Antonio Abbruzzio , frère aîné et prédécesseur du chef actuel de la troupe. " Sans moi, répétait Joachimo à ma pauvre mère, vous deviez tou^s être immolés pendant l'attaque de la maison de l'avare ; une croix de craie rouge avait été faite sur votre porte, et cette croix disait : Ici il faut tout exterminer . »
Et puis, Joachimo, tout brigand qu'il était, se montrait fils si respectueux et si tendre , il avait enlevé sa mère avec tant d'égards et d'amour, il était si bon pour nous tous, pour ma mère, pour moi , pour mon frère Pedro , que nous ne pûmes jamais trouver dans nos cœurs ni faire venir sur notre langue une malédiction contre lui.
Ma mère vécut peu de temps après avoir été arrachée de la maison où elle était née , et oii elle avait vu naître tous ses enfants; mais, je dois le dire pour excuser Joachimo, elle l'a, béni à son dernier moment, et en mettant sa main sur la tête du bon brigand , comme elle l'appelait , elle lui dit :
" Tu as eu tant d'égards pour moi , pour ma fille
et pour mon fils , je t'ai vu si tendre et si respectueux pour celle qui t'avait élevé en bon chrétien, que j'appelle sur toi les bénédictions du Dieu qui a dit : Père et mère honoreras. Ecoute, Joachimo, quand on est, comme moi, arrivé au bout du chemin de la vie, on voit souvent dans l'avenir... Je vois ce qui t'arrivera : tu ne resteras pas où tu es , et tu reprendras le sentier que tu as suivi dans ta première jeunesse. "
Cette prédiction , que ma mère a faite devant moi , j'ai dans mon âme la forte espérance qu'elle se réalisera. -
Peppitta en était là de son récit , quand sous les grands arbres de la forêt on entendit le bruit de plusieurs chevaux avançant dans les bruyères et les broussailles de ce lieu sauvage. A ce bruit la gypsie se leva, fit quelques pas en avant, et revint bientôt en disant à Julienne et à son amie : " C'est le chef Abbruzzio lui-même qui arrive; nous allons recevoir l'ordre de rentrer. «
Il n'en fut point ainsi; le chef suprême de la bande, car c'était bien lui, descendit dans la caverne; puis la porte mystérieuse, après s'être levée, se referma sur lui.
Il fut tenu dans la salle souterraine un conseil , auquel n'assistèrent que trente des brigands les
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plus déterminés, qui passaient pour être des hommes de prudence, d'énergie et d'action, et dont Abbruzzio aimait à écouter les avis. En un mot , c'était l'aristocratie de ces régions ténébreuses.
Pendant ce long conciliabule , la clairière fut animée par des jeux et des luttes auxquelles se \n rèrent ceux de la bande qui n'avaient point été appelés à prendre part aux délibérations.
Parmi les plus jeunes il y en avait un dont la légèreté surpassait celle de ses camarades; celui-là semblait encore jouer dans la prairie de son village; son regard était resté modeste et timide; sa taille et ses manières n'avaient rien pris de la rudesse de ses compagnons. Le soleil de Calabre n'avait point encore bruni ses cheveux ni hâlé ses joues, et sa voix, dans les rondes qu'il chantait, était aussi douce que sonore. Après une de ces danses, ce jeune homme apporta à Peppitta deux gros bouquets composés de jacinthes bleues et blanches et de roses d'églantier, et dit en le lui remettant : " Ta main est plus blanche que la mienne, offre ces bouquets à ces deux dames ; de toi elles ne pourront les refuser. " Puis il bondit comme un jeune faon , et se remit à partager les jeux de ses camarades; c'était le beau Pedro, le frère de Peppitta.
Ce qui fut résolu et arrêté dans le conseil , personne ne l'a jamais su; mais, dix jours après, toute une partie de la bande se rendit nuitamment , avec tous ses bagages, sur le bord de la mer. Là attendait à quelques brasses de la côte un navire pour le transport d'une quarantaine de membres de la troupe d'Abbruzzio. Parmi ceux-là on ne voyait aucun des hommes que le chef avait coutume d'employer pour les coups de main et les attaques périlleuses; ce qui était venu à cet embarquement ne représentait pas la force , mais la ruse et l'adresse de la horde ; on ne voyait pas sur la grève et prêts à monter à bord du navire les vétérans de la bande , ces hommes aux formes athlétiques , au visage brun et balafré, à l'air farouche et rébarbatif. Ce n'étaient guère que de jeunes hommes et de jeunes femmes aux allures à la fois hardies et nonchalantes , vulgaires , et cependant ayant en elles quelque chose de cette poésie d'attitude , de cette désinvolture oisive que nos peintres trouvent aux lazzaroni. Deux vieillards et quelques duègnes, parmi lesquelles était Januaria, avaient été choisis par Abbruzzio comme guides de ce bizarre assemblage de zingari , de gypsies et de Bohèmes. Hors Joachimo, qui commençait à marquer, aucune notabilité de la troupe ne devait donc s'emban^uer.
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Au-dessus de la vaste plaine des flots on commençait à voir dans la partie orientale du ciel une ligne argentée annonçant le lever du jour. A cet instant, escorté de quelques hommes, dans les rangs desquels se trouvait un religieux portant le froc des capucins, Abbruzzio arriva sur la plage. Se tenant à distance de tous ceux qui allaient partir, le chef des brigands appela Joachimo et Januaria, leur parla en secret pour leur donner des instructions relatives , nous le supposons , à Julienne et à lady Amélie Mountclare; puis il commanda le départ.
Julienne , qui soutenait de son bras et de son courage la triste et souffrante Amélie, auprès de laquelle se trouvait aussi Peppitta, vit avec surprise que le capucin à barbe blanche s'embarquait avec les zingari , et que par conséquent il allait être du voyage. Ce fut pour elle un mouvement de joie, car elles avaient entendu dire à Pedro que, dans une des expéditions de la troupe , Abbruzzio, ayant pillé un couvent de capucins, en avait enlevé l'économe , simple frère lai qui , par son habileté et l'agrément de son caractère, avait pris une grande influence dans la communauté. Cet homme avait plu au chef des fils de l'indépendance , qui , en l'emmenant avec lui , n'avait manqué de l'assurer qu'il le rendrait à son cloître aussitôt qu'il aurait
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révélé l'endroit où était caché le trésor que la tradition du pays appelait la bourse de saint Fra?içois.
Or, comme il n'y avait pas de trésor, et partant pas de révélation à faire , la délivrance du bon frère n'arrivait jamais. Anselme, car c'était son nom, s'en consolait par le bien qu'il cherchait à faire parmi les gens dépravés avec lesquels il était condamné à vivre ; et vraiment , si le saint homme ne parvenait pas à les pousser dans les sentiers de la vertu , il les arrêtait quelquefois sur le chemin du crime ; et comme d'autres serviteurs de Dieu s'étaient sanctifiés avant lui dans le séjour des bagnes et des galères, lui aussi faisait son salut dans une bande de voleurs.
Avec son caractère facile et bienveillant, il n'était très-sévère qu'envers lui-même , et se montrait pour tous les autres toujours indulgent ou compatissant. Sa parole était rarement âpre et dure , et quand il l'adressait aux plus coupables, cette parole ne se dépouillait jamais d'une charité toute paternelle. Avec ces allures tolérantes , mêlées à une conduite édifiante et pure , il répandait parmi les malheureuses créatures qui l'entouraient les semences du lepentir.
Le fier Abl)nizzio, enveloppé de son manteau couleur de la nuit, son chapeau à larges bords ra-
battu sur les yeux, avait fait avancer son cheval noir sur le point extrême de la grève; l'écume blanchissante des vagues venait parfois frapper les pieds du fier animal , qui ne bronchait pas sous son vaillant maître. A mesure que devant leur chef les partants passaient montes sur de petites embarcations pour se rendre au navire , Abbruzzio leur faisait un signe de la main et leur disait : Au revoir; mais quand la fille de lord IMountclare , toujours appuyée sur le bras de Julienne , fut en face de lui , le chef lui dit ;
" Personne, Mademoiselle , n'a encore remis votre rançon à l'endroit que j'avais indiqué; vous n'êtes donc pas libre ; mais sur la prière de Joachimo , qui m'a redit vos souffrances et votre soumission aux décrets de la Providence , je n'ai point abandonné l'idée de vous rendre à votre noble famille. •>
Puis il ajouta en lui montrant le frère Anselme , qui s'embarquait avec elle :
.' J'ai donné à cet homme de Dieu , qui est lié à moi par un serment, mes instructions à votre égard. De l'autre côté de l'Océan , quelqiies-uns de vos amis et de vos parents existent encore; il les ira trouver, et s'ils remplissent les conditions imposées, vous leur serez rendue , ainsi que votre belle compagne. Toutes les deux alors , je vous le demande,
priez pour Abbruzzio , aux yeux duquel vous avez trouvé- grâce. »
A cet instant , un flot poussa au large le canot dans lequel Amélie venait de s'asseoir, et elle n'entendit plus la voix du chef; la brise du matin emportait ses paroles.
Sur la vaste grevée , ce qu'il y avait eu de la troupe d' Abbruzzio avait paru peu de chose; mais quand les Bohèmes , gypsies , zingari , hommes et femmes, jeunes et vieux, furent réunis sur le pont du navire, Julienne et la jeune Anglaise frissonnèrent à l'idée de se trouver en contact avec de pareils gens, gens sans aveu , sans asile , sans patrie, sans morale et presque sans Dieu. Le pieux habitant du cloître , devenu prisonnier d' Abbruzzio , devina la terreur des deux jeunes filles, et vint sur-le-champ s'asseoir auprès d'elles à l'axant du vaisseau.
Amélie , comme toutes les Anglaises , respira avec plaisir l'air salin de la mer; et pendant quelque temps cette enfant de la Grande-Bretagne se plut à regarder la crête des flots s'argenter des premiers rayons du soleil. Pour les enfants d'Albion, l'air de l'Océan c'est l'air de la patrie.
Avec une mélancolie qui n'était pas sans douceur et sans charmes, Amélie voyait donc les courlis et
les alcyons raser de près le sommet des vagues et parfois s'y poser comme pour se faire balancer par elles.
Julienne , qui aimait aussi les grands spectacles de la création; Julienne, l'enfant du hameau des Saules , qui avait vu tour à tour le soleil se lever sur le ruisseau de la prairie oii dans son enfance elle avait gardé les moutons , et qui plus tard avait contemplé le grand astre briller sur la riante Toscane et la magnifique baie de Parthénope , et dorer de ses chauds rayons les monuments de Florence , de Rome , de Naples et de Pœstum ; Julienne , la fille pieuse et {)oëte , sentait son cœur déborder de l'amour de Dieu en face de ce lever de l'aurore audessus de l'Océan.
Oh ! oui , les grandes scènes de la nature apportent à l'âme la plus désolée des éclairs de consolation. Pour quelques instants, en face de l'envoyé de Dieu qui venait éclairer le monde , les deux captives d'Abbruzzio, devenues compagnes de gens abjects, ik^ pleurèrent plus aussi amèrement. Je dois même dire que l'effet produit par ce beau lever du soleil avait été ressenti par plusieurs des brigands. Devant tant de splendeur et de magnificence, ils éprouvaient je ne sais quel sentiment qu'ils aurai(Mit en bien do la peine à définir, mais
que Dieu, dans sa bonté, aura peut-être pris j)our une prière.
Le vent était propice ; le ciel était bleu , et les vagues couleur d'aigue-marine scintillaient con)me la robe verte et pailletée d'Amphitrite. Le pilote , interrogé par Julienne , lui fit espérer qu'avant neuf jours le bâtiment serait en vue de la terre où la bande devait débarquer.
" Et quelle est cette terre? demanda Julienne.
— C'est le secret d'Abbruzzio , répondit le pilote ; comme tout homme qui trahit le secret ne survit pas à son indiscrétion , vous trouverez bon , Mademoiselle, que je ne vous réponde point. -
Cependant Peppitta , avec son adresse habituelle , était parvenue à savoir que c'était vers les bords du pays de Galles que se dirigeait leur vaisseau , et qu'Abbruzzio devait bientôt lui-même s'y rendre pour l'élection d'un nouveau Avaïdda ou chef suprême de la gente bohémienne.
De tous les points du globe, zingari, gypsies, sorciers , diseurs de bonne aventure , bateleurs , immense nation éparpillée par toute la terre , avaient reçu l'ordre d'envoyer des députations pour élire le successeur de l'astucieux et terrible Bensam.
C'était donc vers l'Angleterre que se dirigeait maintenant cette portion do la Iroupo d'Abbruzzio,
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à laquelle Amélie et Julienne se trouvaient mêlées comme de blanches colombes parmi de voraces corbeaux , ou comme de beaux lis parmi les ronces et les épines.
Je ne redirai point les divers incidents de la traversée ; j'aurai cependant à raconter des périls et des dangers; car bientôt le temps tourna à la tempête , et toute cette troupe , si rieuse , si légère , si turbulente , devint tremblante et blême au milieu des flots courroucés; alors le frère Anselme leur parla de Dieu au bruit de la foudre , et de repentir à la lueur des éclairs et sur l'abîme entr'ouvert. Ceux qui d'ordinaire vivent dans l'oubli des devoirs religieux sont timides dans le péril. L'épouvante que ressentaient les gypsies et les Bohèmes prêta de la force aux paroles du moine , et beaucoup des brigands et des brigandes tombèrent à genoux au pied du grand mât , auquel Anselme avait attaché un crucifix , une image de Marie, étoile des mers, et des rameaux bénits.
Joachimo , Peppitta , Julienne , Amélie et Pedro s'éloignaient autant qu'ils le pouvaient sans exciter le mécontentement du reste des passagers ; quant au frère capucin , il allait des uns aux autres , et avait des consolations et de bons conseils pour tous.
Ce fut dans une baie voisine de Holy-Head que
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le navire, poussé par le gros tenipc> alla aborder et qu'eut lieu le débarquement nocturne et furtif, sous la surveillance et la direction de Joachimo. Cette troupe , qui avait joué , dansé et chanté dans ses heures oisives , qui avait tremblé , pleuré et prié de frayeur pendant la tempête , du moment qu'elle sentit la terre sous ses pieds trépigna et devint ivre de joie.
" A nous , à nous , disait-elle dans les refrains de ses chansons , à nous les campagnes et les villes ; à nous les fermes et les châteaux ; à nous les jeunes et les vieux ; à nous les riches et les pauvres ; à nous le monde tout entier; il faut l'exploiter.
" Jeunes garçons, soyez agiles, adroits et hardis; que votre langage soit doux, votre esprit rusé et vos mains subtiles.
" Jeunes filles , cueillez la fleur de la bruyère et la fleur des prairies , le coquelicot et les bluets des champs. Tressez-vous des couronnes et parezen vos fronts; regardez dans les mains rudes et calleuses,, comme dans les mains douces et blanches, les signes d'avenir, et promettez à ceux qui veulent savoir leur destinée force richesse et force bonheur.
" Sous la lune et sous le soleil, dans les villes
et dans les campagnes , dans les forêts et dans les clianips , dans les palais et dans les chaumières , sur la terre ferme et sur les flots , partout on trouve du malheur; partout on a besoin d'espérance; allons donc en vendre à la douleur et à la crédulité. -
Puis, en chantant ces refrains, qui se répètent depuis des siècles parmi ces tribus errantes , filles et garçons, arrivés sur le plateau de la côte où s'élevait une ancienne pierre druidique , se prirent par la main et formèrent une immense ronde , se mirent à danser autour du monument d'une druidesse, d'une velléda , qui , elle aussi , dans les siècles passés, s'était mêlée de consulter les astres , d'écouter le cri des corbeaux et de prédire l'avenir.
Deux ou trois jours après leur arrivée , Joachimo fut mis en rapport avec la veuve de Bensam; et, d'après ce qu'elle lui dit dans un entretien secret, SU7- la pierre de la f)wssance[oYi thestoneofpower), le lieutenant d'Abbruzzio traça à la troupe qu'il commandait l'espace de territoire qu'il lui était interdit de franchir , et dans lequel il lui donnait permission et pouvoir de vivre de ses diverses industries.
Depuis à peu près trois semaines les enfants de l'espace a^•aiellt pris possession des campagnes environnantes d'Holy-Hcad , quand Aiisebue, à la
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sollicitation de Julienne , quitta la bande et se rendit à Londres pour y chercher les parents de Inrd Mountclare. Avant qu'il partît, Joachimo lui donna un portefeuille renfermant plusieurs lettres adressées au père et à la mère d'Amélie. Les signatures de ces lettres étaient celles d'amis et de proches parents sans doute , et c'était avec ces parents ou amis que le bon religieux allait négocier l'affaire du rachat et de la délivrance des deux jeunes captives.
L'ancien économe du couvent des capucins s'était plus occupé d'arithmétique et du soin de faire aller la communauté que d'études théologiques et morales , et il se croyait lié par le serment qu'il avait prêté au chef des bandits. Il lui avait juré sa foi qu'il n'agirait jamais auprès d'aucune police, et que si jamais Abbru/zio le chargeait de rendre la liberté à quelque prisoimier , il ne manquerait pas de spécifier l'obligation de leur rançon. Il n'avait obteim la vie qu'en jurant cette promesse, et il voulait la tenir. Dans son ignorance il ne savait pas que le parjure est vertu quand le serment fut crime.
Tel était le négociateur que la Providence envoyait dans la capitale des trois royaumes pour rendre une orpheline aux parents qui lui restaient.
Anselme réussirait-il dans sa mission t cela était
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incertain; mais ce qui était assuré, ce qui était évident, c'étaient les progrès effrayants qu'avait faits au milieu de tant de vicissitudes , de privations et de dangers, la maladie de la jeune Anglaise. Joachimo , qui savait par Peppitta toutes les souffrances d'Amélie et toutes les inquiétudes de Julienne , avait logé lady Amélie Mountclare et son amie dans la pauvre chaumière oii vivait maintenant, reine découronnée, la veuve du waïdda. Peppitta y demeurait aussi, car elle s'était attachée de cœur aux deux étrangères.
Il paraît que pendant son règne la compagne du waïdda défunt avait amassié peu d'or , car rien dans sa maison n'annonçait même l'aisance. Quelques dessins cabalistiques, et auxquels l'œil du vulgaire ne pouvait rien comprendre, ornaient seuls les murs nus de sa chambre et d'une pièce voisine oîi elle recevait encore ceux qui venaient la consulter.
Plus d'une fois Juhenne et Amébe prirent plaisir à écouter cette reine des gypsies raconter quelquesunes de ses aventures. Dans ses récits se rencontrait un singulier mélange de choses vulgaires et de dignité, de mauvaises actions et de sentiments généreux , et d'une sorte de vertu tachée de vice. Jamais dans ses paroles le nom de Dieu n'était prononcé;
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si elle reconnaissait quelque chose de supérieur au pouvoir d'un waïdda , ce n'était que la fatalité. D'après sa morale, elle croyait pouvoir dérober à autrui ce qu'elle enviait et ce dont elle pouvait avoir besoin , et en même temps elle pensait que son devoir était de faire du bien et de donner aux malheureux qui lui tendaient la main.
Bensam n'avait appelé Mab-Cunning à partager sa puissance que parce qu'elle avait excellé dans une spécialité, celle du vol d'enfants. Ce que cette femme avait amené de petits garçons et de petites filles riches à la troupe nomade était prodigieux ; et c'était elle qui avait enlevé à lady Montaigu ce fils unique qui ne fut rendu à sa mère qu'au bout de dix années , retour à la maison maternelle que célèbrent chaque jmnée , le premier jour de mai , les ramoneurs de Londres.
Ce genre de vol , le plus horrible et peut-être le plus sacrilège de tous , Dieu l'avait fait cruellement expier à Mab-Cunning ; de trois garçons et de quatre filles dont elle avait été mère , il ne lui en restait pas un; tous étaient nés forts, tous avaient grandi frais et roses jusqu'à cinq ans; arrivés à cet âge, un mal inconnu s'emparait d'eux , un mauvais ver les piquait au cœur; leurs couleurs s'en allaient , la langueur leur venait, l'éclat de leurs regards
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s'obscurcissait , et leur jeune intelligence mourait avant eux ; tous devenaient idiots et ne connaissaient plus celle qui leur avait donné le jour et qui les idolâtrait.
Cette nnère, qui avait fait couler les larmes et brisé le cœur de tant de mères, était restée inconsolable ; une tristesse , la plus noire , la plus insupportable de toutes , celle qui naît des remords , ne lui laissait plus un sourire. Dans sa douleur , qui avait quelque chose de sauvage, elle s'était fait un collier à sept rangs avec les petites dents de ses enfants , et cette parure de regret et de douleur , elle la portait tous les jours et n'en voulait plus d'autres; et cependant les vols de Bensam avaient rempli son écrin de perles , de diamants et de pierreries.
Soit qu'elle se promenât dehors, dans les lieux solitaires (car c'était ceux qu'elle aimait de prédilection), soit qu'elle demeurât assise à son foyer, soit enfin qu'elle restât debout sur le seuil de sa cabane , regardant pendant des heures entières les nuages filant sur le ciel comme les nefs sur les mers, elle avait toujours auprès d'elle sept colombes au plumage gris et au collier noir.
Les gypsies vivent dans une piotbndc ignorance religieuse, et tous ceux qui ont étudié leurs mœurs
ont en vain cherché à découviir parmi eux quelques traces d'un culte quelconque; il paraît cependant que la croyance à l'immortalité de l'âme ne leur est pas tout à fait étrangère, car Mah-Cuniiing répétait souvent à ses colombes, quand elles venaient s'abattre sur ses bras et sur ses épaules nues :
Soyez les bienvenues, colombes (ju'aimaienl raes enfants, et qui vous perchiez sur leurs berceaux quand ils vous tendaient leurs petits bras! Ah! vous y étiez encore à leur dernier jour; vous vous penchiez alors sur leurs lèvres blêmies pour aspirer leur âme. Pauvres gentilles créatures qui m'avez été ravies, quand je vous entourais de tant de soins et d'amour!... Je vous cherche partout, je vais sur laraontagne, je descends au vallon, je parcours les bruyères, je m'enfonce sous l'obscurité des bois pour vous retrouver, et je ne vous aperçois plus nulle part, ô mes bien-aimés !
Je demande aux fleurs qui s'épanouissent au matin, je demande aux fleurs qui se ferment le soir si ce sont elles qui abritent vos esprits; mais ni les fleurs qui referment leur calice, ni les fleurs s'ouvranl pour donner leur premier parfum au i)rcmier rayon du jour, ne me répondent quand je leur demande où vous êtes maintenant.
Mais vous, plaintives tourterelles, quand je vous caresse et que je baise vos becs rosés en pensant à raes fds, vous
me répondez par vos Irisles roucoulemenls, qui ressemblent à des plaintes, à des gémissements maternels; vous me faites croire que vous avez en vous les âmes de mes enfants, et que dans votre voix ce sont les leurs que j'entends.
Quand le petit oiseau devient grand , il trouve dans le désert bien des graines amères. Vous , pauvres petits , quand vous seriez sortis de l'enfance et quand vous auriez marché dans votre force et avancé dans la vie , qu'y auriezvous rencontré? Hélas! peut-être ce qu'y a trouvé votre mère!... 0 chères et douces colombes, gardez, gardez bien les âmes de mes enfants; voltigez avec elles parmi les plus belles fleurs et sous les plus beaux ombrages ; amusez-les, charmez-les, pour qu'elles ne redescendent plus dans ce vallon de larmes. Amenez-les-moi seulement dans mes rêves, pour que je revoie leur beauté et pour qu'ils essuient mes pleurs.
Julienne et lady Amélie Mountclare , en écoutant ce chant de la gypsie, s'éprenaient toutes les deux d'un vif intérêt pour elle, et se disaient : " Il faut l'arracher à l'erreur et la faire venir à la vérité. -
Préoccupée de cette pensée , Amélie dit un soir à la veuve de Bensam , qu'elle voyait entourée de ses colombes , leur parlant et les caressant :
" Mab, comme vous j'aime les tourterelles, et je me i)]ais à observer leurs grâces et à écouter leurs
plaintifs roucoulements. Soignez-les, caressez-les, chérissez -les , puisqu'elles ont joué avec vos enfants; mais n'allez pas croire que les âmes de vos fils sur le chemin du ciel se soient arrêtées dans le corps de ces oiseaux ; non , non , Mab , les enfants sont frères des anges, et quand un d'eux vient à mourir , l'esprit céleste que la bonté de Dieu avait placé auprès de son berceau déploie ses ailes , prend son essor et porte l'âme du petit chrétien comme une fleur invisible au séjour du Créateur.
— Ah ! moi je ne suis point chrétienne , s'écria Mab, et je ne sais pas ce que j'adore; mon père et ma mère ne m'ont rien appris et m'ont laissé grandir dans l'ignorance. Mais quand mon premier enfant , au bout de quatre ans , commença à dépérir, une des femmes de la troupe de Bensam me dit que pour lui rendre ses couleurs et ses sourires , la force et la santé, il fallait faire couler sur son front votre eau sainte du baptême. La femme chrétienne le fit donc devant moi ; car mon amour croyait à tout ce qu'on me disait de faire pour le guérir et le consoler; mais malheur, malheur à moi! votre baptême n'a rien fait, et tous m'ont été enlevés les uns après les autres , pour que chacun de mes jours fut marqué de regret et de douleur.
— Mab, répondit Julienne à cette infortunée,
nous n'avons point de paroles pour consoler les mères qui pleurent leurs enfants ; nous n'avons qu'à vous dire que le baptême leur a ouvert le ciel , séjour éternel des bienheureux et des anges; et que maintenant, pendant que vous pleurez, ils chantent des hymnes de louange autour du trône de la mère du Christ, autour de celle dont vous voyez ici l'image. »
Disant ces mots , Julienne tira de dessous sa robe la médaille d'argent de la Vierge immaculée qu'elle portait toujours sur sa poitrine. Puis elle ajouta :
" Mab , si vous voulez aller rejoindre vos fils et vos filles bien par delà les nuages que nous voyons passer au-dessus de nos têtes , si vous voulez aller entendre les saints concerts des archanges, des anges et des chérubins , croyez et adorez le Dieu qui nous soutient dans notre captivité.
— Ah ! répondit la Bohémienne , quand je serai persuadée de la vérité de vos paroles , quand je verrai ouvert devant moi le chemin qui me conduira à mes enfants, votre culte sera mon culte et votre Dieu sera mon Dieu. >•
(aSIAPîTll YISc
La fiile inipirée. — La forêl de Glfnmorc. — L'c!fction. — Lp thant de la tribn. — Adonaï el Jany.
Si VOUS laissez la simple fleur des champs auprès de la reine de nos jardins , la pâquerette des prairies s'impreignera du parfum de la rose. Il en fut de même de Peppitta et de son ami Joachimo. Tous les deux, en vivant auprès d'Amélie et de Julienne , et en les écoutant amener peu à peu par leurs instructions la veuve de Bensam à la foi chrétienne , s'imbibaient , pour ainsi dire , de la pureté de ces doctrines et devenaient meilleurs de jour en jour. Plus d'une fois ils conçurent le projet et prirent la résolution de rompre avec le brigandage et l'iniquité et de revenir à la vertu par le repentir.
Julienne avait composé des cantiques italiens , qu'elle chantait avec autant de talent que d'âme; les