‹ Julienne, ou, La servante de DieuChapitre 7 sur 11 · JULIENNE. J · texte numérisé non relu

JULIENNE. J

V espace et de la Uheric sans jamais rien faire pour le gagner. La pâle et belle Jany répondait à celui qui était devenu pour elle un tyran sans pitié :

" Eh bien ! que l'on utilise les connaissances que j'ai acquises chez ma mère en l'aidant à soigner les pauvres et les malades. J'étais encore toute petite, que j'allais déjà avec elle tantôt sur les rochers arides de la côte chercher des mousses grisâtres et des lichens salutaires; tantôt dans les prairies, sur le bord des ruisseaux , cueillir ces simples que la Providence fait pousser partout , pour que l'homme et les animaux trouvent en tous lieux à leur portée des remèdes à leurs maux.

" Que l'on me confie donc le soin de voir dans la troupe ceux et celles qui souffrent, et alors vous n'aurez plus à me reprocher de manger dans une lâche fainéantise le dur pain auquel vous m'avez condamnée , Adonaï. •■

" Depuis ce jour le méchant Juif obtint pour sa victime l'emploi d'infirmière de nos ambulances.

— S'il me fallait rester parmi vous , dit Amélie Mountclare à la veuve de Bensam , si le frère Anselme ne réussissait pas dans la mission qu'il est allé remplir à Londres ; si , au lieu d'aller me reposer et dormir dans les riches demeures de ma famille , je devais continuer à vivre de votre affreuse

ibS JULlENiNE.

vie, je voudrais, avec Julienne et la pauvre Jany, aller secourir , panser et essayer de guérir les malades et les blessés; car, voyez-vous, pour savoir compatir il faut avoir souffert. Le baumier ne laisse couler sa gomme bienfaisante qu'après que le fer en a incisé l'écorce.

— Quand vous connaîtrez la douce créature qu'Adonaï torture et tyrannise, répondit Mab, elle vous prouvera par son histoire qu'elle doit avoir beaucoup de compassion , car les douleurs de toute espèce ne lui ont pas manqué. A son emploi d'infirmière elle est obligée quelquefois de joindre celui de devineresse, et de prédire l'avenir à ceux dont le présent est dur et mauvais; alors elle a recours à des moyens aussi poétiques qu'innocents. -

Amélie et Julienne avaient écouté avec intérêt et plaisir tout ce que la veuve de Bensam venait de raconter de Jany l'infirmière et la devineresse; et quand la femme de l'ancien waïdda eut terminé son récit, la spirituelle fille du hameau des Saules dit en souriant :

» Si je suis destinée à vivre et à mourir parmi les gypsies , je veux m'associer à la femme d' Adonaï et adopter sa méthode pour répandre l'espérance, dont tant de cœurs ont besoin. -

L'espérance en effet est un des grands moyens

de ceux qui se sont voués à soulager les souffrances ; l'espérance n'est-elle pas le meilleur remède pour les douleurs du corps et pour les angoisses de l'âme ?

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Le messager. — La rançon. — La délivrance. — La maiion paternelle. La propliétie.

Comme le chef Abbruzzio l'avait prévu, il existait encore plusieurs membres de la famille Mountclare ; et en partant du pays de Galles pour se rendre à Londres , Anselme avait la certitude d'y découvrir des parents d'Amélie. Pour le moine, la difficulté n'était pas de s'aboucher avec eux , mais bien de leur persuader qu'il y avait obhgation de remettre en ses mains la somme exigée. Il fallait pour rester fidèle à la lettre et à l'esprit du serment, qui le préoccupait sans cesse , qu'il prouvât l'existence de la fille de lord et de lady Mountclare , assassinés dans les montagnes de la Calabre; et cependant il lui était interdit par sa promesse de révéler où se trouvait

Amélie, avant le paiement de la rançon imposée.

A faire la révélation dont il était chargé , Anselme courait toujours le risque d'être regardé par les personnes auxquelles il viendrait apprendre l'existence d'Amélie, comme complice des brigands qui la retenaient avec Julienne en leur puissance, et comme ayant trempé la main dans le sang de ses parents. Alors n'était-il pas exposé à être dénoncé à la police du pays où il ferait sa révélation? Cependant le religieux avait hâte de se rencontrer avec un miembre de la famille Mountclare ; car , ainsi que nous l'avons dit , lié par force aux hommes du crime , il avait toujours gardé dans son âme le zèle de la charité et l'ardent désir de réparer, autant qu'il le pouvait, le mal commis par les hommes auxquels une force majeure l'avait attaché.

Sir Thomas Sydenham , oncle maternel et parrain d'Amélie Mountclare, devait encore, d'après les renseignements qu'Anselme s'était procurés , habiter Londres. Pendant le séjour en France et le voyage d'Italie , il avait souvent reçu des lettres de sa filleule, et Amélie n'avait pas voulu laisser partir le moine sans lui remettre pour son oncle une lettre que le frère, toujours esclave de son serment, n'accepta qu'à la condition qu'elle serait seulement de quelques lignes , n'indiquant d'aucune manière le

lieu d'où elle écrivait, ni le genre de vie des personnes qui l'entouraient.

La noble demoiselle se conforma à son désir et n'écrivit au frère de sa mère que ce peu de mots :

« Cher oncle ,

" De toute ma famille que vous avez vue partir de Londres il y a trois ans , pour aller chercher , à cause de ma santé , un soleil plus chaud et un climat plus tempéré ; de toute cette famille , si heureuse et si unie, il ne reste plus que votre infortunée filleule. C'est elle , vous le reconnaîtrez , qui vous écrit ces quelques lignes , et il ne lui est pas permis de vous dire en quel lieu elle se trouve et par qui elle est maintenant gardée et surveillée .

" La personne qui vous remettra ce court billet de moi est un frère lai de l'ordre de Saint-François , dont le couvent est aux environs de Naples. Pour se rendre dans la capitale des Trois-Royaumes , il a dû quitter l'habit de son ordre.

" Cet homme de bien vous révélera et vous indiquera le seul moyen qui existe pour que je sois rendue aux parents qui me restent.

" Adieu , cher oncle; plaignez-moi de toute votre

âme , et hâtez de tous vos moyens le moment où je pourrai vous embrasser comme un père.

" Signé, Amélie Mountclare. -•

IMuni de cette lettre et de quelques autres indications , le capucin calabrois se mit en route pour Londres. Afin de voyager librement et sans éveiller aucun soupçon qui eût pu l'arrêter en chemin, le frère Anselme avait , à son grand regret , coupé sa longue barbe blanche, que l'acier du rasoir n'avait pas touchée pendant ses longues années de cloître ; ce qui lui coûta encore , ce fut de quitter son froc de bure , sa ceinture de corde et ses sandales , pour revêtir le costume laïque du jour ; mais ainsi le commandaient au voyageur la prudence et les lois de la iolèrante Angleterre.

Quand, transformé de la sorte, Anselme fut arrivé à Londres , après bien des recherches il apprit que sir Thomas Sydenhain n'était point alors en cette ville , mais dans une de ses terres , au nord de l'Ecosse. Un homme d'affaires de la famille d'Amélie , M. Wright, voulait retenir pendant quelques jours le vieillard qui lui avait donné des nouvelles de la fille de ses anciens maîtres. Il lui montra en

détail l'hôtel de lord et de lady Mountclare dans Portland-Place , noble et riche demeure ; et quand Anselme se trouva entouré de tant de luxe et de magnificence , il se prit soudainement à penser à la pauvre et rude vie , à la natte de paille , à la nourriture grossière, à la chétive cabane qui étaient maintenant le partage de la noble et jeune fille à laquelle appartenait cette maison somptueuse. Oh! qu'il y avait loin du splendide hôtel de Portland- Place à la misérable chaumière de la veuve de Bensam !

Si Anselme réussissait dans sa mission , si l'héritière parvenait à rentrer dans son domaine , comment y reviendrait-elle î Serait-ce avec les couleurs de la jeunesse sur les joues , avec la sérénité de la santé sur le front, avec le sourire du plaisir sur les lèvres, qu'Amélie retournerait à la maison paternelle?

Non ; la main de la mort n'était- elle pas déjà étendue sur sa tête? La fatigue , la souffrance , le chagrin , n'avaient-ils pas fini d'user cette existence toujours si frêle et si maladive?

Plus encore que l'aspect de ces lieux, ce furent ces tristes réflexions et ces douloureux pressentiments qui arrachèrent des larmes au bon vieillard.

Il avait à peu près compté les jours qui restaient

à la fille de lord et de lady IMouiitclare ; et plus d'une fois , dans la tristesse de son cœur , il s'était dit : " Pauvre enfant , quand elle sera revenue à la maison natale, il lui faudra bientôt en ressortir, et cette fois ce ne sera pas la main des hommes qui l'en arrachera , ce sera la main glacée de la mort ! »

Sir Thomas Sydenham avait été doué par Dieu d'une de ces natures bonnes , loyales et généreuses , qm ont une forte pente vers la confiance et qui ne se défient qu'à regret des hommes avec lesquels ils ont à traiter. Pour ces sortes de natures ouvertes et franches , la prudence est presque une difficulté ; car , comme ces hommes ne voudraient jamais qu'on doutât de leur parole , ils ont une répugnance à douter de la bonne foi des autres.

Dans sa jeunesse , l'oncle d'Amélie avait souvent été dupe de cette disposition ; mais avec les années l'expérience l'avait rendu, je ne dirai pas défiant, mais plus prudent.

Avant d'avoir lu la lettre que lui écrivait sa nièce et sa filleule, il avait déjà fait un accueil tout hospitalier au frère Anselme ; il savait depuis près d'un an l'horrible guet-apens de San-Lorenzo et le meurtre de ses sœurs , de son beau- frère et de son neveu.

Quand l'étranger lui dit que laiille de lord et de

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lady Mountclare, accompagnée d'une jeune fille, avait été épargnée et emmenée par les brigands de la troupe d'Abbruzzio , il ajouta une foi entière aux paroles du vieillard ; car elles étaient conformes à tous les rapports qu'il avait reçus d'Italie.

Mais quand il tint dans ses mains , quand il eut sous les yeux la lettre d'Amélie , de la malheureuse enfant qu'il avait toujours aimée comme sa fille, et dont il devinait l'horrible position, l'excellenthomme pleura toutes les larmes de son âme, et s'écria : ■• Oh ! toute ma fortune ne serait pas trop pour racheter l'orpheline; et vous, vénérable envoyé de ma nièce, vous n'attendrez pas longtemps , je vous en réponds, le prix de sa délivrance j et , si vous me le permettiez, je courrais la chercher avec vous , fût-elle au bout du monde. "

Deux jours après cette entrevue, Anselme et sir Thomas Sydenham étaient de retour à Londres, et une sonnne équivalente à 20,000 ducats était remise aux mains du rehgieux. Anselme avait en lui quelque chose du caractère de l'oncle d'Amélie. La défiance ne lui était venue à lui aussi qu'avec beaucoup d'années et beaucoup de déceptions. Aussi, s'il l'avait pu, il n'aurait point condamné le gentilhomme anglais à attendre dans Portland-Place le retour de sa nièce chérie , il aurait eiiunené avec lui sir Thomas à

la cabane de Mab-Cunning , sans craindre qu'il ne dénonçât à l'autorité la présence de la troupe de Bohémiens dans les montagnes du pays de Galles ; mais enfin ses instructions , bien plus que sa prudence , lui commandaient de n'admettre personne dans les secrets de la bande , et il partit seul.

Neuf jours après avoir quitté les environs deHoly- Head, Anselme y revenait avec les valeurs exigées par Abbruzzio. Aussi, en marchant à travers la bruyère pour se rendre à la cabane de la veuve de l'ancien waïJda, le vieillard était leste , allègre, et marchait d'un pas léger. On va si bien quand on va porter du bonheur!

Le soleil venait de se coucher ; mais ses beaux rayons dorés et rosâtres répandaient encore sur le paysage , sur la crête des rochers , sur la cime des sapins et sur le toit de la cabane où demeurait l'héritière des Mountclare , de belles et chaudes teintes.

En franchissant le seuil de la chaumière, le moine aperçut Amélie gisant sur un misérable grabat.

■' Amélie ! levez-vous , et retournez à la maison de votre père, - s'écria Anselme.

Julienne était là, près de son amie, plus faible, })lus défaillante que jamais.

•' Oui , lève- toi , fille des !\Iouiitclare ! dit-elle avec

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exaltation ; Dieu et la sainte Vierge nous ont délivrées; lève-toi et partons ! >•

Amélie , à ces paroles de Julienne et de l'homme de Dieu, fit un effort pour se lever ; mais sa faiblesse était si grande, qu'elle retomba comme morte sur son oreiller de paille.

" Mon enfant, ajouta le religieux , remerciez Dieu dans votre âme , et demandez-lui de la force pour aller prendre possession de votre héritage.

— Oui ! oui ! reprenez de la force, chère maîtresse, s'écria Peppitta, et je vous suivrai partout.

— Tu m'abandonneras donc? demanda Joachimo.

— Non , non , vous viendrez avec moi ; vous quitterez le mal pour vous attacher au bien , répondit Peppitta , et nous demanderons à genoux aux nobles captives délivrées de nous garder ensemble à leur service.

— C'est bien ! c'est bien ! dit le frère en étendant ses mains; c'est bien! que la bénédiction du Tout- Puissant descende sur vous tous !

'< Quand Abbruzzio aura reçu le prix de la rançon , je serai libre à mon tour , et , si Dieu le permet , mes liens rompus , mon serment tenu , ma mission accomplie, je viendrai mourir auprès de vous. » D'une voix bien faible, Amélie ajouta : " Oh ! ne dites pas mourir , mais vivre avec nous ;

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Vous viendrez auprès de Julienne et -de moi , et nous nous rappellerons vos conseils , vos consolations dans nos mauvais jours.

" Ce n'est pas tout , bon frère , vos paroles d'édification... et les cantiques de Julienne ont opéré de nombreuses conversions parmi les gypsies et les Bohèmes : quand je serai rentrée dans mes terres, j'aurai des champs adonner à cultivei, et, soyez-en sûr , Anselme , je n'oublierai point alors mes compagnons et mes compagnes d'infortune. "

Puis, avec un indéfinissable sourire qui vint un instant sur ses lèvres pâles, la noble fille malade ajouta :

" Peppitta , tu seras ma premièi'e fermière , et ton mari , Joachimo , lui si bon chasseur , le premier de mes gardes , et ton frère Pedro , si leste et si agile , aura la surveillance de mes troupeaux de daims.

— Et moi, lady Amélie Mountclare , vint dire à son tour la veuve de Bensam... quand vous serez parties , qui remplacera l'ange conducteur qui me fait marcher dans le chemin qui mène à Dieu et à mes enfants? J'ai attaché mon cœur à votre âme; par pitié ne le détachez pas, ce lien d'amitié qui m'a liée à vous; emmenez-moi; j'adorai votre Dieu... J'ai bien besoin de ses miséricordes !

— Rassure/- vous , .Mab , ajouta Amélie, le lien

ilO JULIENNE.

que le malheur a noué entre nous , je ne le romprai pas. "

Pendant ces paroles échangées entre la noble fille des iMountclare et les personnes dont elle avait été entourée, Julienne avait jeté une ample robe de chambre sur les épaules de son amie; et celle-ci, ainsi vêtue, s'était levée et avait voulu aller s'agenouiller aux pieds de son libérateur.

La pauvre enfant, trop faible pour tant de joie, ne put faire que quelques pas ; une défaillance la reprit , et Julienne , Peppitta et Mab furent obligées de la soutenir dans leurs bras pour l'amenerjusqu'au frère Anselme.

" Mon enfant , dit le vénérable vieillard , le malheur vous ôtait vos forces, le bonheur va vous les rendre. La vie que vous meniez dans la bande nomade détruisait votre santé, celle qui vous attend dans votre belle maison de Portland- Place va chasser loin de vous toute inquiétude , tout souci , toute souffrance. Reposez-vous donc dans un grand calme pendant toute cette journée ; enveloppez-vous, en quelque sorte, de silence et de paix pendant plusieurs heures ; laissez se fermer vos paupières; dormez si vous le pouvez; repoussez même les paroles de joie et les félicitations. Que votre reconnaissance envers Dieu soit même silencieuse; que vos lèvres ne se remuent

pas : Dieu n'a pas besoin de vos paroles. . . il entend les soupirs les plus secrets.

— Mon frère, je suivrai vos conseils, répondit Amélie; car en ce moment je me sens plus faible pour porter ma joie, que je ne l'étais encore il y a peu de jours pour porter mon malheur.

— Chut! chut! dit Julienne en mettant ses jolies mains sur la bouche de son amie. Silence ! il faut obéir au bon Frère , notre commun libérateur. •<

Et parlant ainsi la fille du hameau des Saules, aidée de de Mab et de Peppitta , replaça sur son lit la fille de lord JMountclare , qui , avant de se soumettre au régime du repos absolu que venait de lui ordonner le religieux, avait voulu avoir, seule avec lui, un moment d'entretien.

Avec un empressement que l'on conçoit , elle demanda au frère Anselme s'il avait eu bien de la peine à trouver son oncle sir Thomas Sydenham , et si ce frère de sa pauvre mère avait reçu avec une grande joie la nouvelle de son existence.

" Mademoiselle, lui répondit le vieillard, la Providence, dans ses impénétrables secrets, vous a cruellement privée de votre père et de votre mère; mais elle vous a laissé dans votre oncle un second père, et, si j'avais pu lui permettre de m'accompagner , il serait déjà près de votre couche , vous ap-

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pelant sa fille, son enfant bien-aimée et vous près- I sant dans ses bras.

— Allons , dit en soupirant la jeune fille malade , . je vais tâcher de m'endormir avec cette pensée-là; et je me repose sur vous , ajouta-t-elle en tendant au bon religieux sa main blanche et amaigrie , je me repose sur vous des apprêts du voyage , des préparatifs du retour à la maison natale. Pauvre maison natale , comme je vais la trouver vaste et déserte ! !

— Silence , interrompit Anselme , silence et gratitude envers Dieu. " '

Et après ces mots il fit signe à tout le monde de sortir de la chambre , et sortit lui-même. i

Dans le petit conseil tenu entre Julienne , le moine ^ et Joachimo , il fut convenu que le plus grand secret envelopperait les préparatifs du départ.

Joachimo , ainsi que Peppilta et Pedro , étaient résolus à se séparer de la bande bohémienne; et, d'après la promesse qu'Amélie venait de faire à la veuve de Bensam, il fallait la compter - parmi les ! partants. Anselme, dont le costume était, comme ' nou-; l'avons dit, celui d'un laïque, se chargea li d'aller à une ville voisine chercher la voiture de j voyage que sir Thomas Sydenham y avait envoyée pour sa nièce. Joachimo accompagnerait le frère et achèterait pour lui , pour Pedro et pour les femmes,

d'autres vêtements que ceux qu'ils portaient depuis longtemps.

Tout cela fut fait avec autant d'intelligence que de promptitude, et après deux journées d'un complet et profond repos il fut décidé que , dans la nuit suivante , on abandonnerait la cabane de la \ euve du waïdda et qu'on partirait pour Londres.

Cette nuit vint; elle vint sans lune, sans étoiles au ciel et tout assombrie de gros nuages noirs. A pied , en silence , furtivement , comme si elles allaient commettre le mal , les sept personnes qui reprenaient le chemin du monde traversèrent ces arides bruyères oii la troupe de gypsies et de Bohèmes vagabonds était venue s'abattre pour y vivre de ruses, de brigandages et de rapines. En s' éloignant de ces contrées sauvages, toutes n'emportaient pas le même sentiment.

Plus d'une fois , nous le supposons , la vieille Mab-Cunning aura retourné la tête pour essayer de distinguer à travers les ténèbres la contrée dont elle s'éloignait. Sans doute lagypsie, touchée ûo la -grâce , voulait s'adonner au bien ; mais elle avait tant et de si vieilles attaches à la bande nomade , que, malgré la joie et l'orgueil qu'elle ressentait d'accompagner dans la capitale desTrois-Royaumes une noble et grande dame , au fond de son àme elle

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emportait des regrets , car elle laissait derrière elle les petites tombes de ses enfants.

Pendant que les émigrants de la troupe cheminaient sur les hauteurs d'Holy-Head, un bruit se fit entendre au-dessus de leurs têtes; c'était celui que faisaient en volant les' sept colombes de la veuve de Bensam. A cette petite pointe du Jour que les oiseaux voient avant les hommes, les tourterelles s'étaient éveillées, et avec leur instinct, en s' envolant du toit de la masure , avaient pris la direction que suivait leur maîtresse.

Quand la vieille Mab les sentit descendre et se percher sur ses épaules , elle pleura de joie :

" Pauvres âmes de mes enfants, dit-elle, vous ne m'abandonnez pas... Dans la grande ville sans vous j'aurais été seule pendant bien des heures; maintenant que vous venez avec moi , je serai moins à plaindre , et je pourrai prier le Dieu d'Amélie et de Julienne. -

Par suite de la faiblesse d'Amélie, le voyage se fit lentement, et ce ne fut qu'après deux journées que les deux voitures arrivèrent à T.ondres.

Quelquefois pendant la route la iiiè>e de sir Thomas Sydenham s'irritait que les chevaux n'allassent pas plus vite. D'autrefois elle disait au postillon de ralentir leurs pas; car par moments elle

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