JULIENNE. A'S
se prenait à frissonner en pensant à ce qu'elle éprouverait quand elle serait sur le seuil de la demeure paternelle.
Enfin ce moment arriva.
J'ai pu redire bien des scènes différentes de l'existence d'Amélie et de Julienne ; j'ai fait voir ces deux jeunes filles priant dans l'église du hameau des Saules , jouant dans le parc du Landais et voyageant à travers la France et l'Italie; j'ai montré Julienne recouvrant la vue; j'ai essayé de peindre la joie de son amie; j'ai frémi en redisant le meurtre du val de San-Lorenzo; j'ai décrit la caverne d'Abbruzzio; j'ai raconté la traversée de la côte calabroise aux bruyères d'Holy-Head ; j'ai suivi pas à pas les deux amies, Amélie et Julienne, et le lecteur les a vues dans la forêt de Glenmore, à l'élection du waïdda Adonaï ; j'ai redit encore le départ du frère Anselme pour Londres , sa rencontre avec sir Thomas Sydenham, et l'empressement de ce noble seigneur à payer la rançon de sa nièce; je vous ai montré le libérateur, après le succès de sa négociation , rentrant dans la chaumière do Mab-Cunning; vous avez entendu les consolations du frère et les actions de grâces des deux jeunes filles rendues au monde et à la liberté ; mais je renonce à bien décrire l'arrivée d'Amélie à la mai-
SOI] de son père, maison niaintenant vidC; triste et silencieuse.
Oh ! oui, il y a dans le cœur humain plus de cordes pour la douleur que pour la joie; l'homme sourit un instant, et pleure pendant de longues années! Qu'il me suffise donc de vous apprendre que le bonheur de ce monde est si pauvre, si éphémère, que , quelques jours après sa rentrée à l'hôtel de Portland - Place , la jeune fille des Mountclare , rendue à tout ce que la société a de mieux pour reposer le corps et doimer d'agréables distractions à l'esprit et de l'allégement aux souffrances physiques , ne put recevoir les félicitations qui lui arrivaient de toutes parts. Les meilleurs médecins de Londres étaient déjà accourus auprès d'elle , et tout leur art n'ayant pu lui apporter aucune amélioration, la fièvre augmentant toujours, ces grandes notabilités de l'art médical n'avaient pu lui prescrire d'autres ordonnances que celles du bon rehgieux pendant qu'elle habitait la pauvre cabane de la veuve ■de Bensaai , le silence et le repos.
Il y a rarement des silences absolus; le silence de la nuit a même ses murmures. Sous le toit de Mab-Cunning, quand tout avait ordre de s- taire autour d'Amélie , de vagues rumeurs arrivaient encore à son oreille :
JULIKNNE. 177
Tantôt c'était le bruit lointain et nionotcne des flots qui venaient se briser sur la grève;
Tantôt c'était le vent de la mer qui , s'élevant à l'approche du jour, passait sur la cime des arbres et en faisait bruir la feuillée.
A Londres , d'autres rumeurs troublaient les heures muettes de la nuit : c'étaient par moments les roulements d'une voiture sur le pavé des rues; c'était la voix d'airain des horloges qui compte le temps
Au pauvre ouvrier qui veille et travaille la nuit pour gagner le pain du jour;
Au savant qui médite et écrit pour éclairer le monde ;
A la jeune femme qui danse dans les fêtes, et à la pauvre mère qui veille près du berceau de son enfant agonisant.
On devine que , lorsque les médecins avaient ordonné à Amélie la solitude et le repos, on s'était bien gardé d'éloigner d'auprès de sa couche son amie, sa sœur, celle qui était devenue pour ainsi dire la moitié de son âme , sa chère Julienne.
OhJ celle-ci ne détournait guère ses regards du visage de la charmante malade. Toutes les altérations si fréquentes dans les affections de poitrine , et qui apparaissaient sur les traits d'Amélie, Ju-
178 JULIl-NNE.
lienne les observait avec anxiété et en ressentait le contre-coup dans son cœur.
Quand l'éclat du jour n'est plus, quand un beau et radieux soleil ne répand plus sur la terre la lumière , la chaleur et la vie ; quand les ombres du soir ont passé , quand la nuit est venue , il y a encore un beau spectacle au-dessus de nos têtes: c'est la lune régnant au milieu de sa cour d'étoiles, et laissant tomber ses mélancoliques lueurs sur les bois, les prairies et les eaux.
La vie de la pauvre Amélie n'avait plus que de ces pâles reflets, et quand sur ses lèvres blêmies venait poindre un sourire, il était triste comme un rayon de la lune sur un lis brisé par l'orage ou éclairant un tombeau ! D'autres fois ses traits avaient une expression plus déchirante encore , c'était quand il venait à passer sur cette frêle et mourante créature un souffle de vive espérance et un souvenir de gaieté. Oh! alors, quand les personnes qui l'entouraient l'entendaient projeter de nouveaux voyages et de nombreux arrangements à la maison paternelle , leurs cœurs se brisaient ! Bien souvent il est moins pénible d'entendre les plaintes , les gémissements des malades , que d'écouter leurs rêves délirants et leurs projets de plaisir.
Amélie, on s'en souvient, avait toujours aimé
la musique avec passion. Julieniie , pour lui rappeler d'heureux jours passés, avait, sans le lui dire, fait placer dans une chambre voisine un orgue expressif, et un soir , à l'heure à peu près où pour la première fois elle avait rencontré la famille Mountclare dans l'église du hameau des Saules, elle quitta le côté du lit où son amie était plongée dans un demisommeil , et alla, sur la pointe du pied, s'asseoir devant l'orgue nouvellement arrivé; là, élevant son âme vers le Créateur, comme elle le faisait au village, et posant ses doigts sur le clavier d'ivoire, Julienne en fit soupirer si doucement les notes les plus sensibles , qu'Amélie en fut doucement éveillée, et les entendant crut ouïr le chant lointain des anges. " Julienne! Julienne! cria-t-elle, viens que je te remercie! Oh! que tu es bonne d'avoir fait venir cet orgue, et que tu sais bien ce qui me va au cœur! Pendant quelques instants tes mains magiques m'ont ramenée à la petite église du hameau des Saules , où je t'ai vue pour la première fois , debout au pied de l'escalier de l'orgue , recevant en rougissant les louanges que te donnaient mon père et ma mère...
• — Chère Amélie, répondit Julienne, ce jour-là je sentis en mon âme que je devais vous aimer toute ma vie ! Oh ! ce pressentiment nu m'a pas trompée !
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— Je le sais , je le sais , bonne Julienne , ni toi ni moi n'avons manqué à ce que nous nous sommes juré à la chapelle du Landais , le jour de la Saint- Louis. Mais, ma toute belle, regarde autour de nous , et vois comme ce destin , qui nous promettait tant de bonheur , a cruellement menti ! «
Julienne ne trouva rien à répondre, et un de ces silences qui saisissent le cœur régnait déjà depuis quelques instants dans la chambre de la malade, quand Peppitta, devinant l'impression et les souvenirs pénibles qui pesaient sur l'esprit de ses deux bienfaitrices, vint s'asseoir sur le tapis aux pieds de la couche d'Amélie, et, prenant la main de sa maîtresse, la couvrit de baisers; puis, par un reste d'habitude, la gypsie l'entr' ouvrit, et chercha à voir sur la peau fine et blanche de cette main les lignes qui y étaient tracées. Alors , soulevant un peu la tête, la malade regarda ce que faisait la brune fille de la Calabre.
" Veux-tu donc , lui dit-elle , me prédire l'avenir , Peppitta i
— 0 Milady , vous n'avez jamais voulu me laisser vous le révéler; vous m'avez constamment répondu , quand je voulais vous prophétiser de bons et heureux jours, que c'était offenser Dieu que de se faire dire la bonne aventure. Alors j'aurais pu
faire passer sous vos yeux beaucoup de joie et de bonheur !
— Et à présent, Peppitta, si je te livrais nia main"?
— A j)résent?... répéta la Bohémienne d'une voix pleine de trouble.
— Oui, à présent , ouvre ma main, regarde, étudie; souviens-toi de ton ancien métier, et si tu le peux maintenant , donne-moi de l'espérance ! "
Peppitta, remise de son trouble, se releva et s'assit sur le lit , puis , reprenant la main de sa bienfaitrice, fixa ses grands yeux noirs sur cette main tantôt moite et chaude , tantôt froide et glacée. Pendant que les yeux de Peppitta parcouraient ce qu'elle appelait les signes de l'avenir, d'autres regards scrutateurs et inquiets cherchaient la vérité, et pour la découvrir s'étaient attachés sur les traits de la devineresse.
Un de ces cruels silences était revenu; la voix de Peppitta le rompit de nouveau :
■' Voilà , dit-elle , une croix à la droite de l'mdex qui annonce de la douleur; mais voyez, ajoutât-elle en s' adressant à Julienne, remarquez bien ce signe qui passe par-dessus l'emblème de la souffrance et qui l'efface; ce signe est celui que nous appelons \ arc de la félicité. 11 aimule donc la
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marque mauvaise qui est en dessous ; puis ne distinguez-vous pas , sous le doigt du cœur , plusieurs petits traits formant comme une étoile? Cette étoile n'apparaît dans la main que lorsqu'il s'en élève une propice dans le ciel. Ainsi donc prions le bon ange de lady Amélie , et il nous fera voir une de ces prochaines nuits l'étoile que je vous annonce et qui ne nous manquera pas. ••
Amélie, avec un inexprimable sourire, retirant sa main de celle de la gypsie, la posa amicalement sur ses cheveux d'ébène, et lui dit :
" Bonne fille, je te remercie; la prochaine nuit je me lèverai, et après avoir prié notre bon ange nous chercherons mon étoile... Ton art t'aidera-t-il à découvrir dans quelle partie du ciel brillera cette étoile?
— Oui , ce sera près de la constellation de la Vierge, de celle que vous priez avec tant de piété et de ferveur, et que vous m'avez appris à aimer.
— Ainsi donc, dit Amélie, tu viens de voir, tu viens de te convaincre que je guérirai?
— Oui.
— Que la force me reviendra?
— Oui.
— Que je pourrai voyager encore?
— Oui.
— Que je pourrai retourner au Landais et revoir l'Italie?
— Oui, oui, Milady.
— Merci, merci, Peppitta; si tout ce que tu me prédis se réalise, si ma faiblesse s'en va, si mes insomnies cessent, si ma poitrine n'étouffe plus, nous partirons. J'ai fait un vœu; j'irai l'accomplir. Nous irons à Marseille , Julienne , avec Pedro et Joachimo. Là nous nous embarquerons; nous toucherons à Naples ; de là nous pousserons jusque dans la Calabre ; là j'irai boire à la fontaine qui t'a rendu la vue. Dieu me donnant la force et le courage , je descendrai à l'affreux val de San-Lorenzo, et j'y élèverai , sur l'emplacement même du crime , une croix de marbre noir en mémoire des êtres chéris que je cherche vainement dans cette maison aujourd'hui si grande et si désolée.
— Bien , bien , s'écria Julienne, pieux projet... digne de vous , et que nous irons bientôt accomplir. ■>
Et la jeune fille se détourna pour essuyer une larme.
A cet instant sir S}denham entra, et Amélie, en lui tendant la main , lui dit :
" Mon oncle , je guérirai , Peppitta vient de me le prédire ; elle a vu ma guérison , mon retour à la santé dans cette main qui presse la vôtre.
— Enfant que vous êtes ! vous consultez donc toujours votre jolie Bohémienne?
— Oui, répondit la pauvre malade; et à présent qu'elle m'a prédit mon avenir, je veux que devant vous elle dise aussi à Julienne sa bonne aventure.
— Chère Amélie , je suis désolée de me refuser à ce que vous désirez ; mais je ne puis me résoudre à demander à une pauvre fille comme moi les secrets de mes jours futurs.
— ,Vous avez raison , Julienne ; ma nièce a du sang écossais dans les veines, et elle croit à la seconde vue. Mais vous, élevée en France, vous ne partagez point nos préjugés, et vous faites bien... N'allez pas croire cependant qu'il n'y ait pas d'êtres privilégiés qui voient lôs choses cachées de l'avenir; il y a en ce moment à Londres une religieuse bénédicthie qui, étant en France pendant les affreux jours de 1793 , a confessé la foi catholique au milieu des plus affreux tourments. A force de patience, sœur Pauline a lassé ses bourreaux; et je ne sais par quel miracle elle est sortie des fers dont la liberté d'alors avait enchaîné et meurtri ses membres. Cette fille du cloître a vieilli dans la prière , la méditation et les bonnes œuvres. Aujourd'hui mon vénérable ami , l'évêque de Londres , la regarde tout à fait comme une sainte.
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— Oh! amenez-la-moi, amenez-la-moi, s'écria Amélie; dès ce soir, faites qu'elle vienne auprès de mon lit.
— Ainsi , Milady , me voilà cassée aux gages , dit Peppitta, et vous n'avez plus confiance en moi; et cependant j'ai bien vu votre guérison dans votre main, j'ai bien ru que vous vous lèveriez bientôt, et que nous nous remettrions en voyage !
— Jeune fille , fit sir Thomas Sydenham en mettant la main sur l'épaule de la gypsie, je suis de ton avis , je suis assuré comme toi que ma nièce guérira; mais une sainte apporte la bénédiction de Dieu partout où elle arrive. Ainsi sœur Pauline viendra dès ce soir.
— Hâtez -vous, sir Thomas, dit Julienne, de nous amener la courageuse fille du cloître; car, ainsi que vous, je crois que Dieu donne la vertu de guérir à qui a enduré des tortures pour lui. »
Le soir même de ce jour, l'oncle de lady Amélie tint sa promesse et lui amena la sœur Pauline. Les souffrances des mauvais jours , les fatigues de son active charité n'avaient point courbé , n'avaient point usé cette femme , en qui la foi était toujours si vive et si ardente.
Prenant la main de la malade, la bénédictine lui dit :
iS6 JULIENNE.
" Je ne suis qu'une pauvre servante de Dieu, et je ne sais qu'une chose , c'est d'invoquer le Seigneur pour ceux qu'il éprouve. Je viens veiller et prier cette nuit auprès de vous , Milady ; et quand nous nous serons tous agenouillés pour la prière du soir, vous enverrez se reposer votre amie et vos gens , qui sont auprès de vous depuis plusieurs nuits; et , restées seules ensemble , je deviendrai votre garde; j'ai beaucoup vu souffrir, et je sais soulager.
— Ce que vous voulez, vénérable sœur, je le veux, répondit Amélie.
— Moi je ne le veux pas tout à fait, ajouta Julienne; je consens à prendre un peu de repos sur ce bon fauteuil; mais , si la sœur Pauline me le permet, je ne quitterai pas cette chambre.
— Comme toujours , Julienne , je cède à ton désir. "
Quand onze heures sonnèrent, Amélie fit signe à Julienne que c'était l'heure où elle devait prendre un peu de repos ; alors la bénédictine , après avoir bien assuré à l'amie de la jeune et noble malade que, pendant son sommeil , aucun soin ne manquerait à Amélie, lui prenant la main et la sentant brûlante , lui dit à l'oreille :
" Mon enfant , vous avez de la fièvre ; si vous
voulez pouvoir continuer à soigner Milady, il faut vous ménager et tâcher de dormir un peu. -
Julienne obéit , et , après avoir embrassé Amélie , alla s'asseoir dans le grand fauteuil placé près de la fenêtre, à l'autre extrémité de la chambre.
Alors la pieuse fille du cloître ^. int prendre place tout à côté du lit de lady Amélie, et, d'après le désir de la malade , lui raconta à voix basse toutes les persécutions que les habitants de Boulogne avaient fait éprouver aux bénédictines anglaises, dont le couvent avait été fondé par M^^ Henriette d'Angleterre.
Il y avait pour la fille de lord Mountclare un grand attrait dans ces récits ; et elle aurait voulu que la religieuse ne les abrégeât pas; mais l'habile garde-malade, craignant de trop émouvoir la jeune fille qu'elle était chargée de soigner, passa rapidement sur les scènes de la Terreur , et voulant donner une diversion à l'esprit d'Amélie, lui demanda quelle était la jeune et belle personne que toutes les deux venaient de condamner au repos.
Alors, comme on le pense bien, lady Amélie laissa parler son amitié , et redit avec enthousiasme tout ce qu'il y avait de simplicité et de piété , de talent et d'esprit, de cournge et de force dans la fille des fermiers du hameau des Saules.
" Ce que me dit Milady , répondit la religieuse , je ne sais quoi me l'avait révélé avant vous. Dès mon premier regard, j'ai vu sur son front, si pur et si beau, une rayonnante prédestination... Elle dort... laissez-moi la regarder encore. •-
Après ces mots , la sœur Pauline , marchant sans faire aucun bruit sur le tapis épais et moelleux, traversa la chambre et arriva auprès de la jeune fille endormie ; là , croisant les bras , elle fixa sur elle ses grands yeux , dont les années n'avaient point éteint la vivacité. Immobile et silencieuse, elle resta ainsi quelques instants; puis se rapprochant de Julienne, dont le sommeil semblait profond, elle se pencha sur elle et étendit la main sur son front :
» Je vois là, dit -elle, quelque chose de pur comme l'or, et qui rayonne comme un diadème... Mon Dieu , comine la fille du hameau a grandi ! Qui a répandu tant de majesté sur cette têtel C'est vous, Seigneur, qui l'avez tirée du village; c'est vous qui avez fait à la gardeuse de moutons le plus rare des présents ; c'est vous qui lui avez donné une amie; puis, pour que rien ne lui manquât, votre main divine a laissé tomber sur elle l'épreuve du malheur.
" Sous ce fardeau, jeune fille, vous n'avez pas
fléchi ; vous a^ ez eu de la force pour vous et pour les antres. Quand vos yeux ne voyaient plus la douce clarté du jour, vous avez éclairé votre esprit par l'étude et les lumières que vous avez acquises; vous les avez répandues sur de pauvres créatures ignorantes qui vous entouraient. Si maintenant le nom de Dieu sort de leurs lèvres, c'est que vous avez ouvert leur intelligence et que vous leur avez montré partout la bonté, la justice et la puissance du Créateur.
" Eh bien ! ce Dieu a de grands desseins sur vous, petite fleur qui, de la mousse où vous étiez humblement cachée, avez exhalé au loin tant de parfums ! Julienne , vous serez exaltée , comme le cèdre dominant le sommet de la montagne , et dont les rameaux s'étendent semblables à des bras protecteurs. »
A demi soulevée sur son lit, lady Amélie, la poitrine haletante et la tête penchée, écoutait la leligieuse. Pour elle il était visible, il était prouvé (jue la sœur Pauline avait vu le passé et voyait l'avenir de Julienne.
" Continuez, continuez, lui dit-elle.
— Oh ! oui , je continuerai , car d'extraordinaires clartés m'arrivent. Ecoutez-moi donc.
•' Pourquoi tous ces enfants, ces petits anges de
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la terre entourent-ils ainsi la fille des fermiers; ils viennent à elle comme jadis les petits enfents de la Judée allaient au Christ rédempteur. Ah! c'est que l'humble fille leur distribue en même temps le pain du corps et le pain de l'âme; sa main les vêtit et sa sagesse les guide... Sa charité les réchauffe, sa foi les transporte , et son espérance leur fait voir par delà les nuages un paradis peuplé de chérubins.
» Puis , Julienne , voici des hommes graves , des ministres de rois et d'empereurs qui vous appellent à leurs conseils. A vous, jeune et simple fille des champs, qu'ont-ils donc à demander?... ••
A mesure que la sœur Pauline avait parlé , à mesure que les jours futurs de Julienne s'étaient révélés à elle , son regard , son geste et sa voix , et tout son être, s'étaient empreints de quelque chose de surhumain .
La sainteté, la pureté de sa vie l'avaient ainsi transportée plusieurs fois aux confins de la vie et sur les frontières de l'avenir. Puis tout à coup l'inspirée redevenait l'humble et modeste religieuse, | semblable à nous tous , se souvenant du passé et ne voyant plus au delà du présent. Aussi quand Amélie la rappela , quand , en lui prenant les deux mains , elle lui dit :
'< Oh ! ma sœur , combien de belles choses vous venez de voir , et comme vous avez bien parlé !
— Les paroles que j'ai dites et les choses que j'ai vues sont déjà loin de moi, et je ne m'en souviens plus. Quand le Seigneur le permet , le rideau se soulève devant ma vue ; mais bientôt il retombe, et je ne vois plus que le jour d'aujourd'hui. »
(GHAF3T11 IX.
Dernier jour. — Dernières volontés.
Quand le temps est gros , quand la brise souffle |
fraîche sur la vaste et mobile plaine des mers , il
ne s'élève pas plus de monts , il ne se creuse pas
plus de sillons , c[u'il n'y a de hauts et de bas , j
d'espérances et de craintes dans les différentes
phases d'une maladie de poitrine. j
Ainsi, pendant les dix jours qui suivirent la
soirée où Peppitta s'était montrée comme une prophétesse inspirée , Amélie eut vraiment l'air de reprendre assez de force pour dominer son mal et peut-être pour le vaincre. Les médecins mêmes s'étonnaient de ce mieux, et sans dire d'espérer, par leur physionomie moins triste et moins préoccupée, semblaient permettre l'espérance. L'ex- i cellcnt cœur de sir Thomas , comme celui d'un père ,
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s'ouvrait à ce sentiment , dont tous les hommes ont besoin , mais surtout ceux que l'amitié ou les liens de famille retiennent auprès d'un lit de souffrance.
Pendant ces tranquilles journées, l'oncle d'Amélie amenait auprès d'elle son ami le révérend docteur Pointer , évèque de Londres , homme de piété et de savoir, de mansuétude et de foi, d'expérience et de sagesse; homme selon le cœur de Dieu et des gens de bien , et qui , lorsqu'il pénétrait dans une maison où il y avait des inquiétudes , des alarmes , y arrivait toujours comme une bénédiction du Seigneur; par les pieux devoirs de son ministère, sou- ^•ent en relation avec le ciel , il en avait fait descendre sur lui une sérénité , une quiétude qui découlaient de sa personne sur ceux et celles qu'une même pensée et qu'un même amour réunissaient autour d'un lit d'agonie; sa présence apportait toujours un peu de relâche aux angoisses du malade , un peu d'espérance au cœur de ses amis.
Aimant la solitude , qui recueille et qui agrandit l'âme, le révérend docteur Pointer n'étaitpoint étranger aux habitudes et aux manières du monde. Avant de se séparer de la société, dans laquelle il avait vécu jusqu'à l'âge de trente-six ans , ce vrai gentilhomme avait connu , apprécié et méprisé les plaisirs dont il avait pris sa part dans les fêtes mondaines. Les
ayant goûtés , il avait maintenant le droit d'en proclamer la vanité et le néant; il le faisait toujours avec modération, gardant envers les gens qui n'étaient point encore désabusés comme lui une vraie tolérance chrétienne.
Une étroite amitié liait ce saint prélat à l'oncle d'Amélie. Sir Thomas s'était empressé de le conduire auprès de sa nièce dès le lendemain du retour de la pauvre orpheline à la maison paternelle.
Les hommes de Dieu , par leur ministère , sont souvent en contact avec les maux et les douleurs de l'humanité, et là , à cette triste école, acquièrent, comme les médecins , le savoir que donne la pratique et l'expérience. Le saint et bon évêque , dès le premier instant oii il avait été amené auprès de lady Amélie , ne conserva plus de doute sur la gravité de sa maladie. Tout de suite il fat convaincu que la pauvre enfant ne demeurerait pas aussi longtemps dans la maison oii elle était née , au milieu de toutes les aisances et les douceurs de la richesse , que là oii elle avait tant souffert , où elle avait tant enduré d de privations et de chagrins, soit dans la caverne \t. d' Abbruzzio , soit dans la chaumière de la veuve du jj waïdda.
Hélas ! il ne se trompait pas ; tout à coup le mal , qui s'était arrêté comme s'il voulait gagner le temps
perdu , reprit avec une effrayante recrudescence.
Cependant, dans ce redoublement de souffrance, la douce Amélie retrouvait par instants la sérénité de son âme et la grâce de son esprit. Dans un de ces moments où elle souffrait moins , où elle respirait plus à l'aise, elle dit, devant son oncle et en présence de Julienne , au révérend évêque qui était venu s'asseoir près de son lit :
" Monseigneur, il faut que je m'accuse, devant mon amie coupable comme moi , de m'être fait dire , il y a quelques jours , la bonne aventure. Ayant ^ écu , comme vous le savez , pendant trois ans parmi les Bohèmes , les zingari et les gypsies , j'ai voulu , pour me distraire des ennuis, des pensées tristes qui remplissent la chambre d'une malade , recourir au savoir magique de l'une de mes compagnes de captivité.
— Ceci est si grave, répondit l' évêque avec un sourire et une bonté toute paternelle , qu'il faudra que nous en parlions en tête à tête; car, vovezvous, mon enfant, c'est tenter Dieu que de vouloir connaître l'avenir. Ce n'est point aux hommes qu'il faut s'adresser pour savoir le sort qui nous est réservé ; ce n'est point à l'aveugle à guider un aveugle ; ce n'est point à celui qui peut-être ne vivra plus demain à prédire de longs jours. Le Seigneur seul
lient en ses mains les heures , les jours , les années et les siècles ; lui seul sait la part qu'il en fera à chacun de nous. Ainsi donc, Milady , vous avez eu tort d'agir comme si vous croyiez à la prescience des gypsies et des Bohémiens.
— Mais ceux qui sont doués de la seconde vue , demanda sir Thomas Sydenham au révérend évêque, ne peuvent-ils donc révéler ce qu'ils aperçoivent dans les jours futurs?
— Mon ami , quoique j'aie dans les veines di sang écossais, je crois peu à la vue calédonienne A chacun je laisse ce qui lui appartient : à la créature , une vue bornée ; au Créateur , une vue san: bornes. L'oiseau qui fait son nid au fond de la vallé< et qui ne s'élève guère au-dessus des saules bordan les eaux, ne peut jouir des aspects immenses qult'^' l'aigle embrasse d'un coup d'œil quand il plane dani'*' les airs; et puis , en supposant que certains hommel^' pussent avoir la connaissance de l'avenir, serait-!'^ bon de les consulter? Non, car ni notre esprit il ^ notre cœur n'ont été faits pour le connaître d' avance ^*
— C'est cette pensée , dit sir Thomas , qui dicté à M'"^ de Staël cette phrase si vraie : •■ 1 vie ne va que parce que nous oublions la mort. ••
— Comme chrétien , comme prêtre, je ne vei ni ne dois recommander l'oubli de la mort. A
jeunesse qui souffre avant le temps, à la vieillesse courbée sous les infirmités que lai ont données les années, je dois dire : Vivez aujourd'hui comme si vous deviez mourir demain ; enfin à tous , aux heureux du monde comme à ceux qui mangent leur pain trempé de larmes, je dois montrer la mort comme une messagère de Dieu qui heurte à notre porte quand nous l'attendons le moins. -
Puis , en voyant les grands yeux d'Amélie fixés sur lui , l'évêque trouva dans ce regard tant de douce résignation , qu'il ajouta bien vite :
" La santé et la vie sont comme cette messagère mystéi'ieuse que je nommais tout à l'heure ; elles viennent aussi à nous quand nous les attendons le moins. Alors ces deux envoyées du Seigneur prennent par la main la pauvre créature faible et endolorie , la mènent au soleil , la soutiennent dans sa marche de leurs mains amies , et rendent peu à peu à cet être frêle et souffrant la force qui l'avait abandonné. -
C'était par des entretiens pareils que le révérend docteur Pointer, avec une céleste adresse , avec une touchante paternité , savait mêler ensemble les mots d'espérance et de résignation; mais, il faut le dire , celui qui versait l'espérance comme un baume bienfaisant dans le sein oppressé de la jeune fille, n'eu gardait plus dans son propre cœur.
Aussi fit-il part de toutes ses craintes à sir Sydenham , qui , de concert avec lui , arrêta que le surlendemain les derniers sacrements de l'Éfflise seraient administrés à la noble orpheline de lord et lady Mountclare.
Depuis longtemps Julienne voyait décliner et ^ pencher de plus en plus vers la tombe celle qui l'avait nommée sa sœur; et cependant, quand le prélat lui recommanda de tout préparer pour recevoir sous le toit de son amie le Dieu qui a dit de 1 lui-même : Je suis la résurrection et la vie, il lui sembla que c'était la première fois qu'on lui parlait de l'imminent danger dans lequel se trouvait Amélie, et elle demeura consternée.
" C'est demain le grand jour, lui dit Amélie; pour bien disposer mon âme à l'acte de soumission, de foi , d'adoration et d'amour que je dois accomplir quand lé soleil reviendra éclairer cette grande cité, Julienne , fais-moi penser aux anges , et pendant cette journée abreuve-moi d'harmonie. L'orgue sous tes doigts est comme une voix du ciel , fais-la-moi entendre aujourd'hui; puis, toi et Peppitta, descendez dans les serres , choisissez-y les plantes les plus fraîches et les plus embaumées , et , comme si c'était pour le jour de mon mariage, dites aux gens d'en former une double haie dans l'escalier et dans
oTŒnLriEHTTIE
fcDY AMEEIESUT FIVESID£R A TOUS LES APPR£T5 ÇUE COIVTMANDAIT I-A MALADE,
les salons qui conduisent à ma chambre ; toi , va prendre dans le cabinet de mon père deux cassolettes antiques; tu y jetteras demain de l'encens, qui mêlera son parfum à celui des fleurs. "
Avec cette force qui était une des qualitt's du caractère de Julienne, l'amie de lady Amélie sut présider à tous les apprêts que commandait la malade. Une table fut dressée dans sa chambre audessous d'un beau tableau du Guide représentant la Mère des Douleurs. Cet autel , recouvert des nappes les plus fines et bordées des plus riches dentelles, devait servir le lendemain à la célébration du saint sacrifice de la messe; et c'était d'une touffe de roses blanches que s'élevait l'image du Christ sur la croix.
Avec une foi ardente, les deux amies et la sœur Pauline passèrent une grande partie de la nuit en prière. Julienne avait voulu communier auprès du lit de son amie malade. Le Dieu qu'elles allaient recevoir donnerait à l'une la force de quitter le monde, et à l'autre celle d'y rester quand Amélie n'y serait plus. La nuit fut donc une veillée de prière ; par moments , Amélie faisait un signe à Julienne, et celle-ci, comprenant son désir, se rendait dans la chambre voisine et se mettait à l'orgue. Pour ne pas éveiller les gens de l'hôtel ,
l'artiste inspirée ne touchait que les notes les plus douces et celles que l'on nomme célestes. Avant d'aller entendre les concerts des anges , la jeune malade éprouvait du bien-être à écouter ces suaves harmonies.
Enfin le matm se leva , matin d'une journée dont lady Amélie Mountclare ne devait pas voir la fin !
Ce que j'écris est destiné à la jeunesse; mais il ne faut pas être vieux pour ne pas avoir déjà vu mourir : l'apprentissage de la douleur n'attend pas l'âge mûr ; et des yeux qui ont encore tout le feu et tout l'éclat du jeune âge ont souvent déjà répandu bien des pleurs. Je ne redirai donc point toutes les phases de cette dernière journée d'Amélie. Sur tous ces instants il y eut un reflet de l'acte religieux qu'elle avait accompli dès le matin avec celle qui était comme la moitié d'elle-même.
Vers cinq heures du soir , elle dit quelques mots incohérents et sans suite. De la main elle fit signe à Julienne qu'elle voulait encore entendre d'harjiionieux accords. Julienne allait sortir ; Amélie l'appela, et, d'une voix bien faible, lui dit :
" Ici... ne sors pas... je veux t'entendre et te voir... toujours!... toujours! ••
Alors l'orgue fut apporté dans la chambre, et Julienne conimeiiça à jouer ce que les deux amies
appelaient la prière du soir, chant plein d'une touchante mélancolie , et bien en rapport avec le sentiment triste qu'inspire toujours la fin d'une belle
journée Jamais, jamais l'âme de Julienne ne
s'était plus révélée que dans cet instant; sous ses doigts chaque note devenait comme une prière , comme un soupir , comme une larme !
Tout à coup, pendant que l'évêque et sir Thomas, la sainte bénédictine , Joachimo , Pedro , Peppitta et les gens de l'hôtel remplissaient la chambre et allaient s'agenouiller pour commencer les prières des agonisants , la jeune fille , se soulevant de dessus son oreiller, s'écria :
" Viens , Julienne , viens ; donne-moi la main. . . -
Julienne, se levant, accourut et prit la main de son amie. Ce n'était plus une main de chair palpitante, c'était du marbre glacé.
Amélie continua :
" Ne me quitte pas ! . . . nous allons partir ensemble... Je les vois là-haut; ils nous appellent
toutes les deux O mon Dieu, que votre soleil
d'ici-bas était pâle, et que le séjour que vous avez donné à l'homme est pauvre et misérable! que les régions que j'entrevois maintenant sont belles et lumineuses!... O Seigneur! Seigneur I donnez-moi des 'ailes pour m' envoler vers vous!
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— Eh bien ! au nom du Père , du Fils et du Saint- E sprit , fartez, âme chrétienne , " dit l'évêque; et, à ces mots, toute l'assistance tomba à genoux , faisant violence à sa douleur pour étouffer ses sanglots.
Au-dessus de ce silence si saisissant et si solennel s'élevait une voix grave ; c'était celle de l'évêque. Parfois une autre voix répondait à la sienne, une voix plus douce, plus sonore : c'était celle d'Amélie. Pauvre enfant! pendant les dix-huit années qu'elle avait passées sur la terre, cette voix que l'on entendait maintenant pour la dernière fois, elle ne l'avait employée qu'à dire de caressantes paroles à son père, à sa mère, à tous les siens, et des mots consolants aux pauvres et aux malades... Maintenant cette voix qui allait s'éteindre dans le silence absolu du tombeau, si elle retentissait encore , c'était pour louer le Créateur et pour lui dire, comme le petit Samuel : " Seigneur , me voici ! »
Cependant l'onction sainte venait d'être administrée et les dernières prières étaient dites. La belle et gracieuse tête de la jeune fille rappelait celle qu'un grand statuaire a donnée à l'image de l'innocence endormie. Plus d'une fois Julienne posa sa joue devant la bouche entr' ouverte de son amie pour s'assurer s'il s'en exhalait encore quelque souffle. De
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temps en temps sir Thomas Syclenham interrogeait aussi de la main le cœur de la jeune fille pour savoir s'il battait encore. Tous les assistants , tous les gens de la maison s'étaient levés de la prière, et, maintenant debout , retenant leur respiration , dressaient la lête pour regarder si les paupières de leur jeune maîtresse ne s'entr'ouvriraient plus pour les regarder encore.
Aucun mouvement , aucun bruit ne se faisaient dans la chambre; tout y était muet, silencieux, comme si la mort y était déjà descendue. Julienne avait toujours la main dans celle de son amie , et, droite , pâle , demeurait immobile près du lit de lady Amélie , comme une blanche statue de marbre , comme celle de la douleur.
Partons... partojNs! s'écria tout à coup la moribonde ; et se dressant sur son lit elle répéta à
" Sœur , ne me quitte pas. . . suis-moi. . . Les voistu? ils nous attendent. . . ils nous appellent. . .Viens ! » Puis, d'une voix plus faible, elle ajouta:
" Dieu de ma jeunesse... Dieu de mon père et de ma mère , ayez pitié de moi ! . . . Vierge Marie , intercédez pour moi!... veillez sur Julienne, prenez la sous votre garde ! ! ! -
Après ces mots, t'-puisée par l'effort qu'elle ve-
nait de faire , elle retomba en arrière , roide et inanimée: la mort scella alors pour toujours les lèvres de la jeune fille... L'âme chrétienne venait de partir. . . de prendre son vol pour retourner au Créateur.
L'esprit qui pendant dix-huit années avait animé le coi'ps frêle et délicat d'Amélie , comme uneblanche colombe effrayée de l'immensité de l'espace qui s'ouvre tout à coup devant elle , hésitait peut-être à prendre son dernier essor. Peut-être cet esprit doux et timide restait-il pour quelques instants encore, planant dans la chambre mortuaire au-dessus de ceux qui priaient pour lui.
Oh! s'il en était ainsi, cet esprit, qui devait voir dans le cœur de Julienne , pouvait être content de sa douleur; jamais l'amitié n'avait versé de plus amères , de plus sincères larmes.
Amélie , couchée sur son lit virginal et dans son appartement tout drapé de tentures blanches semées de larmes d'argent, ayant une couronne de roses blanches sur ses beaux cheveux et ses mains d'ivoire jointes sur sa poitrine , était bien encore, dans toute sa dignité , la noble maîtresse de l'hôtel Mountclare; elle encore, pendant douze jours, fut entourée d'égards , de respects et de prières. En face d'elle brillaient la hieur des cierges , une haute croix d'argent.
Le douzième jour écoulé , sir Thomas Sydenham,
avec une véritable affliction paternelle , conduisit à Walbury-Castle, château de famille des Mountelare, tout ce qui restait de cette noble et ancienne race. Quand le cercueil dans lequel lady Amélie était renfermée , enveloppée dans son suaire de satin blanc , et toute recouverte de roses eifeuillées ; quand ce cercueil de bois de chêne , doublé de plomb et illustré d'armoiries, vint à passer le seuil de l'hôtel, ce fut comme une seconde mort , et alors les pleurs et les gémissements éclatèrent de nouveau comme lorsque l'âme d'Amélie , douze jours auparavant, avait quitté son corps pour s'envoler vers Dieu et paraître devant lui , sanctifiée de bonnes œuvres comme si elle avait vécu de longs jours.
Comme on le pense bien , Julienne ne resta pas à Londres quand les restes de son amie , emportés dans un char funèbre , prirent la route de Walbury- Castle; elle monta dans la voiture de sir Thomas Sydenham , et accompagna ainsi la dépouille mortelle de lady Amélie Mountclare jusqu'à la vieille église que les ancêtres de la jeune morte avaient fait bâtir auprès de leur château. Ce voyage funèbre dura deux jours ; et pendant ce trajet , quand l'oncle d'Amélie et Julienne ne gardaient pas le silence^ des souvenirs et des regrets , ils ne s'entretenaient que de la douceur, de la bonté , de la grâce et de
l'esprit de celle qui avait passé sur la terre comme un bel ange du Seigneur.
Une des grandes consolations de ceux qui pleurent est d'avoir du bien à dire de ceux que la mort vient de nous enlever. Quand on n'a rien de bien à se raconter auprès d'un cercueil , ce cercueil fait peur.
Le lendemain de l'arrivée du corps à Walbury, le cortège funèbre partit du château et traversa le parc pour se rendre à l'église de Bury , livrée depuis deux siècles au culte protestant. Dans un des bas côtés de ce temple rustique s'ouvrait la chapelle des Mountclare. Par-dessus ces dalles de marbre blanc et noir s'élevaient des tombes de granit , sur lesquelles étaient couchées des statues de chevaliers revêtus de leur armure , le heaume en tête , les mains gantées de fer jointes sur la poitrine. Les chevaliers que représentaient ces images de pierre appuyaient leurs pieds sur un lion quand ils étaient tombés dans les batailles , et sur un lévrier , quand ils avaient passé de vie à trépas sous le toit de leurs ancêtres. Aux côtés de ces statues , on en voyait souvent d'autres , celles des doulces compaignes des rudes hommes de guerre , qui maintenant dormaient leur sommeil dans l'enfeu héréditaire. Au milieu de toutes ces tombes, sur lesquelles la lumière du jour ne parvenait qu'à travers des vitraux armoriés et coloriés , on aperce-
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vait une porte de fer ù jour et couchée au niveau des dalles de la chapelle.
Pour recevoir les dépouilles mortelles de lady Amélie , dès le matin du jour des funérailles la porte de fer avait crié sur ses gonds , et le peuple des campagnes environnantes , averti par le son des cloches , s'était réuni en grand nombre dans l' avantcour du château, pour escorter jusqu'à la chapelle que nous venons de décrire , la jeune et noble fille qu'ils avaient vue auprès de sa pieuse et charitable mère allant visiter les pauvres et les malades de la contrée.
~ Trois mois après cette journée de funérailles , Julienne consentit à revenir pour quelques jours à Londres , et pour elle cette séparation , cet éloignement de la tombe de son amie , fut encore un déchirement de cœur. Mais sir Thomas Sydenham , qui avait pris pour la sœur d'adoption de lady Amélie une affection presque paternelle , exigea ce voyage ; car il ne doutait pas qu'il n'existât un testament de sa nièce , qu'on trouverait dans la chambre où elle avait rendu le dernier soupir.
Effectivement, quelque.? jours après leur arrivée à Londres, des hommesde loi vinrent , sur la demande de sir Thomas Sydenham , faire lever les scellés qui avaient été apposés dans l'appartement de la
noble défunte. Dans un bureau placé au-dessous du portrait de lady Mountclare , fut trouvée, dès l'ouverture de ce meuble , une grande feuille de papier vélin ployée en quatre et recouverte d'une enveloppe fermée de trois cachets aux armes desMountclare. Ces cachets ayant été rompus en présence des hommes de loi par sir Thomas Sydenham , oncle et tuteur de la défunte , les dernières volontés de lad}^ Amélie furent lues à haute voix.
Par cet acte , écrit depuis la rentrée de l'orpheline dans la maison paternelle, Amélie Adélaïde 3Iountclare déclarait que , par amitié et par gratitude , elle donnait et léguait à sa bien-aimée sœur d'adoption , Julienne-Geneviève Garnier , la moitié de toute sa fortune mobilière et immobilière. L'autre moitié retournait à son oncle, sir Thomas Sydenham. Je ne sais si ce testament, fait par une fille de dix-neuf ans , était bien selon la loi ; mais ce qu'il y a de certain et de positif, c'est qu'il fut bien selon le cœur de l'oncle de la généreuse testatrice, car il s'empressa de se conformer en tout aux volontés dernières de sa nièce et filleule chérie.
Les titres de cinq mille livres sterling de revenu furent donc remis aux mains de la jeune paysanne du hameau des Saules , devenue l'amie d'Amélie et comme une autre fille de lord et de lady ?tïountclare.
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Dès le premier jour où Julienne se trouva riche, elle alla visiter les pauvres familles secourues par sa bienfaitrice , et leur apportant ce qu'elles avaient coutume de recevoir , elle leur dit que rien ne serait changé au passé et qu'Amélie avait laissé des fonds pour eux.
' Ce pieux devoir rempli , et après avoir entendu bénir le nom de celle que Dieu venait de retirer de ce monde , elle reprit le chemin de Walbury-Castle. Cette fois elle emporta l'orgue qu'Amélie lui avait donné. Dès le lendemain de son arrivée chez sir Thomas, elle fit placer cet instrument dans la chapelle , au-dessus du caveau funèbre ; et une des joies tristes de sa douleur était d'aller s'y livrer à ces mélancoliques harmonies, qu'Amélie aimait à écouter sur son lit d'agonie , et que peut-être du fond de son sépulcre elle entendait encore; car qui pourrait dire ce qui se passe au fond d'un cercueil!
Pendant une année entière Julienne porta le deuil et ne s'éloigna pas de la tombe de son amie.
Des lettres de France lui arrivèrent, parmi lesquelles il s'en trouvait une du curé du hameau des Saules. Ce vieil et vénérable ami lui disait :
" Mon enfant , " Aussitôt que nous avons appris tous les coups
que la mort a portés à la famille Mountclare , nous avons gémi et pleuré ; et quand tout récemment la nouvelle de la mort de milady Amélie nous est parvenue , je suis monté en chaire , et j'ai annoncé à mes paroissiens que la jeune fille si pieuse et si douce qu'ils avaient vue au Landais, venait, après beaucoup et de bien rudes épreuves, d'être tirée de ce monde par la main paternelle de Dieu, qui l'a ainsi réunie dans le ciel à sa famille, si traîtreusement assassinée.
" Vous voilà riche , mon enfant; je m'en réjouis pour nos pauvres et pour vos parents, qui se font vieux. Ma chère Juhenne , la fortune vous ira bien , parce que sous vos habits de paysanne je vous ai toujours connu un cœur généreux et charitable.
" A la douleur qu'a répandue la lettre dans laquelle vous annonciez la mort de votre sœur d'adoption , s'est mêlée la joie de vous savoir riche. Vous êtes toujours très-aimée à notre petit hameau des Saules , et le jour oii vous y reviendrez — Mais n'y revenez pas encore ; continuez votre culte envers les tombeaux , et ne vous éloignez pas sitôt de celle qui repose dans l'église de Bury.... Quel dommage que cette maison de prière soit tombée aux mains des protestants ! Quand je pense à cette transformation , je me prends à regretter que les restes de
votre bienfaitrice ne soient pas déposés dans mon humble église. Là , Julienne , nous prierions ensemble pour elle, et vous chanteriez de touchants Requiem.
" On dit que le château et la terre du Landais vont être mis en vente. Dieu fasse que la famille qui en deviendra prochainement propriétaire soit pieuse , bonne et charitable , croyante et faisant le bien, telle que l'ont été les Mareuil pendant plusieurs siècles , et la famille Mountclare pendant quelques mois. Pour que l'on se souvienne de vous, beaucoup de bonnes œuvres valent beaucoup d'années. Ainsi lord et lady Mountclare, leur sœur et leurs enfants n'ont séjourné qu'une demi- année parmi nous , et la reconnaissance du pays y a rivé leur souvenir comme s'ils y avaient vécu pendant de longues années.
•' Adieu , ma chère Julienne. L'année a été bonne pour votre père et votre mère. Nous n'avons eu dans ma paroisse ni maladies ni fléaux; point d'inondation et point d'orages L'œil du Seigneur ne s'est point détourné de dessus nous, et aujourd'hui les greniers des plus pauvres ont leurs monceaux de grains.
" Pour que l'année prochaine soit bonne, nous avons tous une espérance , c'est que vous viendrez
au hameau des Saules; car, Julienne, vous n'êtes pas de celles qui rougissent de leurs parents lorsqu'ils sont nés sous le chaume et tiennent encore le soc de la charrue.
" Ma sœur , qui a si bien soigné vos pauvres yeux quand vous n'y voyiez pas, ma sœur qui vous a donné le surnom à' ange de la paroisse, surnom qui dure encore , vous embrasse avec une tendresse qui ressemble à celle de votre mère. Moi, votre vieil ami, je demande au Seigneur qui soutient ma vieillesse d'entendre encore sous les voûtes de ma chère et vieille église mon orgue gémir , soupirer et prier sous vos doigts.
" Je vous dirai à ce sujet, je vous dirai en secret que je compose un Te Deum; il sera chanté quand une providence visible que vous connaissez arrivera parmi nous.
•' Votre pasteur et père ,
" Jean-Baptiste Clemenceau. -
CHÊ.PI'TIS Xo
Le départ. — Xaya et Jany.
Quand , dans nos journées de deuil , il nous arrive des lettres d'affaires ou de plaisir, elles nous contrarient et nous dérangent, car elles dérangent et contrarient notre douleur. Loin de là, quand un ami , entrant bien dans notre position , nous parle de ceux que nous venons de perdre , quand il les a aimés' comme nous, quand il les regrette comme nous , lorsque comme nous il veut en garder la mémoire , alors les lettres qu'il nous écrit sont comme de mélancoliques harmonies en parfait accord avec la tristesse de nos pensées; et ces lettres, nous les lisons et les relisons cent fois.
La lettre du curé avait beaucoup donné à réfléchir à Julienne; et , tout en se promenant dans les allées ombreuses du parc de Walbury , tout en se ren-
dant à la chapelle funéraire , elle se disait : " Oh ! oui , je voudrais qu'Amélie ne dormît pas son grand sommeil dans cette église protestante; elle serait bien mieux dans la chapelle du Landais ou dans
celle du hameau des Saules Si elle était là j'y
serais déjà. Oui, ma pauvre Amélie, c'est encore toi qui me retiens loin de mon village natal , loin de mon père et de ma mère qui se font vieux, comme dit le bon curé. Amélie , je vais aller prier sur ta tombe , et quand ma prière sera dite , quand je t'aurai bien suppliée de me répondre, je pencherai l'oreille au-dessus de la grille du caveau , j'écouterai la voix qui en sortira , et je suivrai l'inspiration qui s'élèvera de ton noir séjour. -
Ce que s'était dit Julienne, elle le fit sans retard; elle entra dans l'église de Bury au moment où le soleil venait de se coucher; et à cette heure mystérieuse qui n'est plus le jour et qui n'est pas encore la nuit , elle pénétra avec un grand saisissement de cœur sous l'ombre des vieilles voûtes, et arriva à la chapelle des tombeaux. Là, comme pour exalter son âme et l'élever au-dessus des choses positives de la vie , elle se mit à l'orgue et s'abandonna à son génie.... Quel dommage que le silence seul l'écoutât, car elle fut sublime dans son improvisation. Pendant (|ue ses doigts couraient, pendant que de
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puissants et doux accords remplissaient l'église , elle priait;... puis tout à coup, quittant l'orgue, elle alla s'agenouiller près de l'ouverture du caveau. Là, se courbant jusque sur le grillage de la porte funéraire, elle appela par trois fois : •■ Amélie! Amélie! Amélie! » Puis, l'oreille collée aux barreaux de fer , elle écouta.
Le silence seul lui répondit; mais il y a des silences qui parlent , et , dans ce silence , elle crut qu'Amélie lui disait : » Tu le vois , Julienne , mon sommeil est profond, et je n'ai plus besoin de toi pour soutenir ma faiblesse ; le cercueil est un lit oîi l'on ne souffre plus; mais là-bas, au hameau des Saules , ton père et ta mère se font vieux ; les infirmités leur viennent; ton devoir est d'aller auprès
d'eux Va , Julienne, je ne crains pas ton oubli,
et je suis sûre que tu reviendras. "
Il faisait presque nuit quand l'amie de lady Amélie sortit de l'église, enveloppée dans sa mante de velours noir. Elle suivait lentement l'allée qui conduisait au château. Le firmament commençait à se peupler d'étoiles , et le feuillage des arbres et des arbustes des massifs bruissait au vent du soir. Ni le scintillement des étoiles, ni le frémissement des arbres, ne distrayaient la pensée de la jeune fille rêveuse. Toujours elle croyait entendre ce qu'elle
avait écouté sortir du fond du caveau : " Tu le vois , Julienne, mon sommeil est profond, et je n'ai plus besoin de toi pour soutenir ma faiblesse , le cercueil est un lit oii l'on ne souffre plus; mais là-bas, au hameau des Saules , ton père et ta mère se font vieux ; les infirmités leur viennent ; ton devoir est d'aller auprès d'eux. ->
Cette pensée de devoir ne quittait plus l'esprit de Julienne. Elle fit part à sir Thomas Sydenham de son projet de départ; car maintenant c'était une résolution prise. Sir Thomas l'approuva et lui dit :
" Mon enfant , a\ec une âme comme la vôtre on est malheureux , on est torturé quand on ne fait pas ce que l'on doit faire. Partez donc; mais devant ce portrait de ma pauvre sœur (et disant ces mots, sir Thomas montrait à Julienne le portrait de lady ]\Iountclare appendu à la boiserie du salon) , devant ce portrait , jurez-moi qu'au jour anniversaire de la mort d'Amélie nous nous réunirons pour prier ensemble sur sa tombe.
— Je vous le promets , répondit Julienne ; et vous , sir Thomas , si pour votre santé , que le chagrin et les regrets font décliner, si vos médecins vous recommandent un climat plus doux , plus chaud que celui de l'Angleterre, promettez-moi de venir vous établir dans les environs du hameau des Saules.
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— Je vous en fais la promesse, - dit le baronnet en serrant paternellement la main de Julienne.
Dès le lendemain de ce jour, la résolution de l'amie de lady Amélie fut connue dans tout le château; et les anciens compagnons de la vie nomade qu'avaient menée Julienne et Amélie pendant deux ans dans la troupe d'Abbruzzio , furent saisis d'une vive anxiété. Chacun d'eux se demandait : Ne m'emmènera-t-elle pas?
Peppitta et Joachimo surtout redoutaient de ne pas accompagner leur adorable maîtresse ; car c'était ainsi qu'ils l'appelaient depuis la mort d'Amélie.
La fille du fermier du hameau des Saules s'était vite habituée aux mœurs des grandes dames ; et , sans consulter autour d'elle , elle arrangeait si bien ses plans que les autres ne les dérangeaient guère Elle dit donc à la vieille Mab-Cunning :
" J'ai besoin sur la terre que lady Amélie m'a laissée sur les confins d'Ecosse , d'une femme de charge gouvernante pour ce petit castel. Pedro vous y conduira, vous y établira, et reviendra auprès de sir Thomas Sydenham , qui veut se l'attacher comme valet de chambre. Vous, pauvre veuve de Bensam , vous que j'ai vue prier de si bon cœur auprès du lit de souffrance de notre chère Amélie , vous trouverez au lieu oii je vous envoie un vieux
et saint prêtre qui finira d'éclairer votre esprit, et dont la tolérance n'exigera point que vous renonciez à ces colombes que vous croyez gardiennes des âmes de vos enfants.
" Toi, Peppitta, j'ai besoin de t' avoir près de moi, car je me souviens toujours de la caverne , et c'est toi qui as été la première de toutes , bonne , compatissante pour la pauvre orpheline. Oh ! vois- tu , Peppitta, je vivrais mille ansquejen'oublierai jamais ta compatissance et ton empressement envers ma pauvre amie. -
Puis , avec un doux sourire , elle ajouta :
» Yous , Joachimo , il faut bien que vous partiez avec nous , puisque j'emmène Peppitta. C'est vous que je charge de tous les apprêts du voyage. Nous partons dans huit jours; nous séjournerons une semaine à Londres , pour des achats que j'ai à y faire ; et de là nous nous rendrons à Douvres ; c'est le plus court chemin pour arriver en France. ••
Joachimo et Peppitta ne purent balbutier que quelques mots que Julienne n'entendit pas, mais ce qu'elle comprit avec attendrissement ce fut leur joie , leur bonheur , leur ravissement. Peppitta et Joachimo étaient tombés à genoux ; la gypsie couvrait de ses baisers et inondait de ses larmes les mains de sa maîtresse, tandis que le jeune Napo-
litain , courbé jusqu'à terre , baisait respectueusement , et comme avec adoration , le bas de la robe de leur bienfaitrice. Quant à Pedro, il resta debout près de la veuve de Bensam , et les pleurs qui s'échappaient de ses grands yeux noirs, et qui roulaient sur ses joues brunies, étaient loin d'être des larmes de joie.
Le lundi avait été fixé pour le jour du départ; sir Thomas Sydenham n'avait point laissé ignorer à ses voisins , ni à ses amis , que son hôte , la gracieuse et jolie Française allait le quitter pour retourner dans sa patrie. Les visites d'adieu furent donc nombreuses ; car Julienne , par le charme de son esprit , la douceur de son caractère , et la grâce de toute sa personne , avait capti^'é et charmé tous les cœurs.
Pour aimer Julienne , il n'y avait pas que les nobles amis du baronnet , mais encore ses gens et ses tenanciers. Lajournée du dimanche se passa tristement; et, sous prétexte qu'il faudrait se lever de bonne heure le lendemain , la veillée fut courte. Quand on se retira du salon, Julienne , suivie de Peppitta , de Joachimo , de Pedro et de Mab , sans bruit , sans ostentation , au lieu de monter à leur chambre, se rendirentàlachapelle funéraire pour faire leurs derniers adieux à leur commune bienfaitrice; puis , dans le même silence , rentrèrent au château ; et
si alors iiii ohsen'ateur les eût regardés , il eût vu sur leurs visages de profondes traces de pleurs.
Avant neuf heures du matin , une berline de ^oyage était avancée au perron du château; et Julienne , toujours en habits de deuil et appuyée sur le bras de sir Thomas Sydenham , faisait ses adieux à tous les gens de la maison , auxquels avant de descendre de sa chambre elle avait fait faire ses largesses par la main de sa favorite Peppitta. Comme
Julienne montait en voiture , l'oncle de lady Amélie j
lui dit : I
•• Je ne vous fais pas d'adieu , car je compte vous u revoir bientôt. Je vais terminer toutes les affaires de ma nièce , veiller à tous vos intérêts , et alors j'irai respirer plus à l'aise sous votre beau ciel de France. Julienne, que le Dieu tout-puissant soit avec vous partout où vous irez ; et si vous croyez que l'âge donne le droit de bénir la jeunesse, Ju lienne , recevez la bénédiction d'un vieillard qui vous aime comme sa fille. ••
La portière n'était point encore fermée; Juliennfi courba la tête pour recevoir cette bénédiction ; puis sir Thomas Sydenham faisant signe aux postillons I ^ les chevaux partirent au grand trot. Peppitta avail ^ pris place dans l'mtérieur , à côté de sa maîtresse! »« et Joachimo était sur le siège.
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Traversant ces belles campagnes d'Angleterre , toujours si attrayantes pour le voyageur, Julienne les regardait à peine , car sa pensée l'avait en quelque sorte déjà transportée en France. Depuis quatre ans environ , elle n'avait pas revu son village natal. Là , l'attendaient son père et sa mère , et ce vénérable curé qui avait formé son enfance. Là, elle allait retrouver des amis de ses premiers jours , et à tout ce monde , à tout ce hameau , à tout ce pays , elle allait apporter de l'aisance et du bonheur. Oh ! alors elle criait à Joachimo :
" Dites, dites aux postillons d'aller vite! "
Puis elle répétait à Peppitta :
"Oh! que ce séjour à Londres va m' ennuyer! mais sir Thomas a exigé que je visse ses hommes d'affaires avec lesquels il faut , dit-il , que j'entre en relations pour que je puisse réaliser une partie de la fortune que m'a laissée notre bienfaitrice à tous.
" Peppitta, je vais te confier un grand projet, un projet qui m'empêche de dormir depuis bien de.s nuits, un projet qui me fait battre le cœur à me faire croire quelquefois qu'il va me briser la poitrine; ce projet , c'est l'achat de la terre et du château du Landais. 0 Peppitta! tu me connais, ce no sera point pour y faire la grande dame et m'y montrer en parvenue enrichie... ce sera d'abord pour y
bien établir mon vieux père et mon excellente mère; ce sera pour leur dire : Vivez ici sans travailler,, si vous le voulez. Si l'inactivité vous ennuie, mon père, vous aure2. des charrues et des garçons de labour pour ensemencer des champs qui seront à vous , puisqu'ils sont achetés par votre fille.
" Et puis je dirai au curé : " Voici beaucoup d'argent pour votre église... encore plus pour vos pauvres ! Décorez bien , embellissez bien les autels du Seigneur , et faisons pour ceux qui sont vieux et mfirmes , pour ceux qui sont pauvres et qui mangent leur pain trempé de larmes, un bon heu de repos.
.' Ainsi , chère Peppitta , je veux apporter de la joie et du bonheur à tous?
" Joachimo ! Joachimo! dites-leur donc d'aller vite!
'■ Oui , je vais porter à tous du bonheur et de la joie , et je garderai pour moi un soin auquel je veux consacrer le reste de mes jours.
" Si je vaux quelque chose , si j'ai fait un peu de bien , si j'ai essuyé quelques larmes, c'est parce que de bonne heure on a nourri ma jeune âme de l'amour de Dieu et du prochain. Cet amour, je veux l'enseigner à d'autres ; et au Landais ou ailleurs , je m'entourerai de petits enfants, je leur moTitrcrai la terre où ils doivent faire le bien , je leur montrerai
le ciel où le Dieu des malheureux leur garde des récompenses.
" Souviens-toi, Peppitta, du bien que t'ont fait les paroles du frère Anselme. Rappelle-toi notre traversée depuis la rive de Calabre jusqu'aux bruyères du pays de Galles , nos enseignements , nos cantiques n'ont-ils pas fait du bien à toi , à Joachimo , à Pedro , et à beaucoup de la troupe nomade? Plus je vais, plus je me persuade que celui qui a reçu d'en haut de l'intelligence, de l'activité et de l'instruction , ne doit pas les garder pour lui. C'est un prêt que lui a fait la Providence et qu'il doit distribuer à d'autres. Avare et coupable serait celui qui ne ferait point part à d'autres de ce qu'il a reçu du Créateur.
— Tout ignorante que je suis, je vous aiderai, chère maîtresse , répondit Peppitta; carje n'ai oublié ni le frère Anselme , ni notre voyage sur mer , ni vos cantiques , ni les pieux exemples de l'angélique Amélie. Si vous ne me trouvez point assez habile pour vous aider dans votre école de petits enfants , vous m'emploierez dans votre hospice pour soigner les pauvres malades. Oh! comme vous, maîtresse, je voudrais être déjà en France î
" On dit que Paris est bien beau , bien admirable à voir et à connaître ; mais , en vérité , je
pense bien plus au hameau des Saules et au Landais qu'à Paris et à ses merveilles. -
Devisant ainsi , le temps semblait moins long aux voyageuses , et le lendemain , vers deux heures de l'après-midi , la voiture de Julienne s'arrêtait devant la porte de l'hôtel Mountclare , dans Portland- Place.
Sir Thomas Sydenham avait donné des ordres pour que tout dans cette maison fût prêt à recevoir la voyageuse. Une chambre éloignée de celle où était morte lady Amélie avait été arrangée pour elle , et un cabinet attenant pour Peppitta. Plusieurs matinées furent consacrées aux affaires; tout poétique qu'était l'esprit de Julienne, il n'était pas léger, et comprenait clairement et nettement les choses moins futiles que des rêveries et plus fécondes en bons résultats que de vaines utopies sentimentales. Comme Julienne avait huit jours devant elle à passer à Londres , elle visita les monuments qu'elle n'avait pu voir à son premier séjour , à cause de l'état alarmant d'Amélie.
Un matin, elle était avec Peppitta sur les bords de la Serpentine , dans Hyde-Parck , lor^^qu'elle vit une immense foule d'hommes et de femmes du peuple formant un grand et triple cercle autour d'une jeune femme et de quelques enfants qui fai-