‹ Juridiction exercée par l'archevêque de Rouen [microforme]Chapitre 2 sur 4 · LT SE · texte numérisé non relu

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On ne jugea pas toutefois à propos de faire encore éclater beaucoup au dehors cette affaire (1). »

Une question se présente ici tout naturellement à lesprit Pourquoi les Jésuites, qui venaient de reconnaitre la juridiction de l'archevêque de Rouen au Canada et de s'adresser à lui, en faisaient-ils un mystère, prenant garde de faire « éclater la chose au dehors, » suivant l'expression du P. Lalemant?

Mais d’abord qui nous dit qu’en cela l'archevêque de Rouen n’était pas d'accord avec eux? M£r de Harlay, l’ancien, — c’est de lui qu'il s'agit ici — était un homme sage et prudent; c’était un homme qui, pour arriver à ses fins, savait pratiquer la discrétion, connaissant la valeur de l’adage : Sacramentum regis abscondere bonum est. Tout en prétendant que la Nouvelle-France était une dépendance de son diocèse, et que le gouvernement spirituel de ce pays lui appartenait, il n’ignorait pas que d’autres évêques de France avaient ou pouvaient avoir les mêmes prétentions (2), que l'évêque de La Rochelle, par exemple, se croyait, lui aussi, l'Ordinaire de l'Église du Canada, et que ce prélat paraissait être en faveur à la Cour de Rome.

Voici ce qu écrit à ce sujet la Vénérable Marie de l’Incarnation :

« M. de La Rochelle, oncle de la Mère Saint-Joseph (3), lui a mandé qu’il est notre évêque, parce que, selon le droit, les terres

(1) Journal des Jésuites, p. 186.

(2) M. de Latour mentionne les évêques de Lisieux, de Saint-Malo, de Vannes, de Nantes, de Maillezais (La Rochelle), de Bordeaux, de Bayonne, et dit qu'ils avaient autant de droit que l'archevêque de Rouen, « puisqu'ils avaient également donné des pouvoirs aux missionnaires qui étaient partis de divers ports de mer situës dans tous ces diocèses, » (Mémoires sur la vie de M. de Laval, p. 18).

(3) Marie de la Troche, née au château de Saint-Germain en Anjou, le 7 septembre 1616, fille de J. de la Troche, seigneur de Saint-Germain et de Savonnières, et Jeanne Raoul; l’une des Ursulines de Tours qui accompagna la V. M. Marie de l'Incarnation, en 1639, et vint fonder au Canada le monastère des Ursulines de Québec. Elle mourut à Québec en odeur de sainteté le % avril 4652. Les Hurons l’appelaient « Marie la Sainle-Fille. » On raconte que, pendant sa dernière maladie, ces pauvres sauvages, auxquels elle avait montré tant d'affection et de dévouement, venaient souvent au parloir du monastère demander de ses nouvelles, et lui apportaient les produits de leur chasse, qu’ils donnaient à la Mère de l’Incarnation, en lui disant : « Tiens, Mère, donne ces oiseaux à Marie la Sainte-Fille, afin qu’elle mange et qu’elle vive pour nous instruire encore. » (Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 193. — Relalions des Jésuites, 1652, p, 37),

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nouvellement converties appartiennent à l’évêque le plus proche. On nous a dit qu’on l’a voulu charger à Rome de cette Eglise naissante dans l'érection de son nouvel évêché (1), mais qu’il ne l’a pas voulu accepter, de crainte qu'on ne l’obligeàt à la visite : le temps nous apprendra ce que Dieu en a ordonné dans son éternité (2). ,

Puisque de son côté l’archevêque de Rouen prétendait à la juridiction du Canada, le moyen le plus habile et le plus sûr d’arriver à ses fins n’était-il pas d'agir discrètement et sans bruit, de poser peu à peu, avec fermeté mais sans ostentation, des actes de juridiction, de s'emparer « du gouvernement spirituel du : ays, » mais sans faire « éclater beaucoup au dehors cette affaire. » De cette manière, il ne soulevait aucune récrimination, ne portait ombrage à personne : au bout de quelques années de prescription, si quelque autre prélat cherchait à s’immiscer dans les affaires de la Nouvelle-France, il pouvait lui répondre victorieusement par le redoutable axiome : Melior est conditio possidentis.

L’archevèque de Rouen assistait, en 1645, à l'assemblée générale du clergé de France, où il fut question, à la demande de la Compagnie de Montréal (3), de faire nommer un évêque pour la Nouvelle-France. Les Jésuites consultés représentèrent alors que le pays n’était pas mûr pour un évêque; et le projet fut ajourné. C’est au sujet de cette affaire que la Vénérable Marie de l’Incarnation écrivait l’année suivante :

« L'on parle de nous donner un évêque... Pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d'évêque au Canada, le pays n'étant pas assez fait; et nos RR. Pères y ayant planté le

(1) Le siège de l'évêque de La Rochelle était auparavant à Maillezais.

(2) Lettres de la V. M. Marie de l'Incarnation, t. 1, p. 407, Lettre à son fils, 22 oct. 1649.

(3) Le nom de cette Compagnie était Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France. « La société des Messieurs et Dames, qui n’était composée, en 1641, que de six personnes unies par les liens de l'amitié et du zèle religieux, comptait, dit l'abbé Verreau, au commencement de 14643, trente-cinq membres, dont quelques-uns portaient les plus beaux noms de France. Ces trente-cinq personnes, avec les premiers colons qui vinrent ici, sont les véritables fondateurs de Villemarie, le Montréal d'aujourd'hui. Gloire à eux, gloire surtout aux motifs nobles et désintéressés qui les animaient! (Nolice sur les fondaleurs de Montréal, dans les Mémoires de la Societé Royale du Canada, t. 1, p. 95),

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christianisme, il semble qu’il y a de la nécessité qu’ils le cultivent encore quelque temps, sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins (1). »

Le projet de demander un évêque pour le Canada, favorablement accueilli par l'assemblée générale du clergé de France, n'avait été cependant qu'ajourné : on pouvait s'attendre de le voir revenir à la première occasion favorable. N'était-il pas sage, de la part de Mer de Rouen, de ne pas se presser de se proclamer l'Ordinaire de la Nouvelle-France, mais de se contenter d’y exercer discrètement la juridiction, en attendant la nomination d’un évêque?

D'ailleurs, comment les autorités civiles, comment la Compagnie des Cent-Associés, surtout, la véritable autorité du pays, celle qui devait pourvoir à la subsistance des ecclésiastiques, et qui portait aux Jésuites du Canada le plus vif intérêt (2), accueilleraient-elles la déclaration d’un évèque de France se proclamant l'Ordinaire du Canada? On pouvait entretenir des doutes et même des craintes à ce sujet. Aussi, lorsqu’en 1653, M#r de Harlay, le neveu, envoya aux Jésuites de la Nouvelle-France son mandement pour la publication du jubilé séculaire d’Innocent X, jugèrent-ils à propos, avant d’en faire la lecture, de prévenir le gouverneur et d'obtenir son consentement : puis, ce consentement, le P. Lalemant écrit dans son journal qu’il ne faut pas trop l’ébruiter : ipso præmonito et consentiente, quod tamen non est passim evulgandum.

Pour nous, il nous semble évident que, si les Jésuites, après s'être décidés, en 1647, à s'adresser à l'archevêque de Rouen pour en obtenir des pouvoirs, résolurent en même temps de tenir la

(4) Lettres de la V. M. Marie de l'Incarnation, t. 1, p. 304, Lettre à son fils, A1 oct. 1646.

(2) Le P. Le Jeune, dans les Relations, ne cesse de louer le zèle de Richelieu et de la Compagnie des Cent-Associés pour le bien de l’Église du Canada. Dans la Relation de 1637, il cite une lettre dans laquelle les Associés lui faisaient exprimer leurs sentiments à ce sujet : « Nous avons appris et tenons pour règle certaine, que pour former le corps d’une bonne colonie, il faut commencer par la religion; elle est en l’État comme le cœur en la composition de l’homme, la première et vivifiante partie; c'est sur elle que les fondateurs des grandes Républiques ont jeté le plan de leurs édifices, qui ne dureraient pas s’ils avaient un autre fondement : ainsi nous protestons qu’elle sera toujours précieusement traitée, et qu’en toutes rencontres nous la ferons présider en la Nouvelle-France. » (Relations des Jésuites, 1637, p. 3).

Cp) CAPES hdi PRE Ta RM L'un di à LE

À | | li chose secrète, ce ne fut pas à l'insu ni contre la volonté de ce | Prélat, mais plutôt d'accord avec lui, pour des raisons de sagesse | et de prudence.

Toutefois, outre ces raisons, les Jésuites en avaient bien d’autres pour ne pas se presser de proclamer la juridiction de l'archevêque de Rouen au Canada. Cette juridiction, ils ne l'avaient reconnue et ne s'étaient adressés à elle, en 1647, que parce qu'ils n'avaient pu faire autrement. «Il fut considéré, dit le P. Lalemant, qu’on ne pouvait s’en passer. » Ils la reconnurent et s’y soumirent pour le bien des âmes, dans l'intérêt de la paix, uniquement pour faire taire certaines criailleries dont l’écho leur arrivait « par des lettres venues de France, » et pour ôter tout prétexte à des doutes qu’on avait soulevés sur la validité des mariages et des professions religieuses (1).

Mais pour eux, ils ne pouvaient être persuadés de la nécessité | de recourir à l’archevêque de Rouen pour obtenir des pouvoirs. Ceux qu’ils avaient déjà du Saint-Siège, par l'entremise des supérieurs qui les avaient envoyés au Canada, devaient leur sembler suffisants pour toutes les fins de leur mission : et ils l’étaient en eftet.

Nous avons là-dessus l'opinion d’un homme sage et éclairé, M#r de Laval, premier évèque du Canada. La supérieure de l'Hôtel- Dieu de Québec lui ayant un jour représenté que quelques-unes de ses compagnes avaient « des doutes et scrupules sur la validité des professions faites en ce pays, » comme aussi sur la validité des élections des Supérieures, « à faute de quelque puissance légitime qui pût valider les unes et les autres, avant qu'il y eût un évêque | résidant, » le pieux et saint prélat dressa, le 2 mai 1661, un acte, dans lequel il dit expressément :

« Nous, ayant considéré mürement l'affaire, et désirant mettre les esprits et les consciences des susdites religieuses pour jamais

(4) Comme nous l'avons dit ailleurs (Revue catholique de Normandie, t. 1v,

pp. 73, 74), le Supérieur de la mission du Canada commença dans l'automne

| de 1650 à s’intituler, dans les actes de mariages, « curé de cette paroisse de

Québec, » et, en 1652, « grand vicaire de Mer l'archevêque de Rouen. » (Archives | paroissiales de N.-D. de Québec).

en repos sur ce point, déclarons n’v avoir sujet suffisant de douter de telles validités, ceux qui étaient ici légitimement pour gouverneurs de l'Église de ce pays étant suffisamment dès lors munis de tout ce qui était nécessaire à cet effet, de la part du Saint-Siège. (1) »

Ainsi, les Jésuites, persuadés qu'ils avaient déjà, sans l’archevêque de Rouen, tous les pouvoirs nécessaires pour le gouvernement spirituel de l'Église du Canada, ne se pressèrent pas de proclamer qu'ils avaient reconnu sa juridiction en 1647. « On ne jugea pas à propos, dit le P. Lalemant, de faire encore éclater beaucoup au dehors cette affaire. »

Ils continuèrent ostensiblemen’, jusqu’en 1653, à cultiver par eux-mêmes, sans l'intervention de personne, cette portion du champ du Père de famille, comme ils le faisaient depuis quinze ans, « n’y ayant eu rapport à aucun évêque. »

« Il semble, écrivait la Vénérable Marie de l’Incarnation, qu'il y a de la nécessité qu'ils le cultivent encore quelque temps, sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins. »

On dirait que la Vénérable Mère prévoyait ce qui arriva en effet plus tard, après que l’archevèque de Rouen eut été proclamé l’Ordinaire de la Nouvelle-France : il envoya ici, au bout de quelques années, d’autres ouvriers pour travailler avec les Jésuites dans le champ du Père de famille; et la division régna quelque temps entre eux... Mais n’anticipons pas sur les événements.

On a prétendu que, «depuisle retour des Français à Québec (1632), on avait usé des pouvoirs spirituels de l'archevêque de Rouen (2). » [l n’y a rien qui justifie cette assertion : au contraire, elle est expressément contredite par le témoignage du Supérieur de la mission, le P. Jérôme Lalemant, qui affirme que jusqu’en 1647 on « n'avait eu rapport à aucun évêque pour le gouvernement spirituel de ce pays. »

Rappelons ici en quelles circonstances les Jésuites furentenvoyés au Canada en 1632.

Cette colonie venait d’être rendue à la France par le traité de Saint-Germain-en-Laye (3); et la Compagnie des Cent-Associés,

(4) Archives de l’archevêché de Québec.

(2) Histoire de la colonie française en Canada, t. 1, p. 468. (3) Le traité de Saint-Germain-en-Laye fut signé le 29 mars 1632.

organisée en 1627 par le cardinal de Richelieu, se préparait à y envoyer des vaisseaux et des colons. Il fallait aussi des missionnaires. Richelieu conféra de cette affaire avec le P. Joseph, l'Éminence grise, son confident et son bras droit, qui avait été nommé quelques années auparavant par le Saint-Siège, directeur ou préfet des missions d'Angleterre, d'Orient, du Maroc et du Canada (1). « Louis XIII et Richelieu accordaient au P. Joseph, pour la direction des missions, la plus entière confiance. Tout ce qu'ils faisaient pour elles était inspiré par lui (2). »

Il eût été naturel, ce semble, de songer tout d’abord aux Récollets, qui avaient été les premiers missonnaires de la Nouvelle- France (3). Mais le P. Joseph, qui ne les aimait pas, offrit la mission du Canada aux Capucins, dont il faisait partie, et que Louis XII avait choisis, trois ans auparavant, « pour former, à la place des Oratoriens expulsés par Charles Ier, la maison religieuse de sa sœur, » en Angleterre (4). Les Capucins, après avoir accepté, se désistèrent, à la dernière heure : et c’est alors que Richelieu et le P. Joseph proposèrent aux Jésuites la mission du Canada. Écoutons le P. Le Jeune nous raconter avec quelle hâte et quelle précipitation lui et ses deux compagnons durent partir : il écrit de Québec au Provincial de la Compagnie de Jésus, à Paris :

« Mon Révérend Père, étant averti, de votre part, le dernier jour de mars, qu’il fallait au plus tôt m'embarquer au Havre-de- Grâce, pour tirer droit à la Nouvelle-France, l’aise et le contentement que j'en ressentis en mon âme fut si grand, que le vingt ans je ne pense pas en avoir eu un pareil, ni qu'aucune lettre m'ait été tant agréable.

« Je sortis de Dieppe le lendemain, et passant à Rouen, nous nous joignimes de compagnie, le P. de Noue (5), notre Frère Gilbert (6) et moi.

(1) Le P. Joseph et Richelieu, par Gustave Fagniez, t. 1, p. 308.

(2) Ibid., p. 356.

(3) Les Récollets de ïa Province d'Aquitaine purent retourner, en 1633, sur l'invitation du commandeur de Rasilly, dans leur mission de l’Acadie, qu'ils avaient inaugurée en 1619.

(4) Le P. Joseph et Richelieu, t. 1, p. 308.

(5) Le P. de Noue avait été au Canada en 1626.

(6) Le F. Gilbert Burel.

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« Étant au Havre, nous allâmes saluer M. du Pont (1), neveu de Mer le cardinal, lequel nous donna un écrit, signé de sa main, par lequel il témoignait que c'était la volonté de mon dit Seigneur que nous passassions en la Nouvelle-France.

Nous avons une singulière 0° ‘yation à la charité de M. le curé du Havre, et des Mères Ursulines; car. comme nous n'avions point prévu notré départ, si le P. Charles Lalemant (2), à Rouen, et ces honnêtes personnes, au Havre, ne nous eussent assistés dans l’'empressement où nous nous trouvions, sans doute nous étions mal.

« Du Havre, nous tirämes à Honfleur: le jour de Quasimodo, 18 avril, nous fimes voile (3). »

Admirons ici l'incomparable discipline de la Compagnie de Jésus. Au moindre signe de son Supérieur, le jésuite est prêt à partir pour les missions les plus lointaines et les plus pénibles; et il part le cœur gai et content : « Je ne pense pas, dit le P. Le Jeune quittant la France pour les forêts du Canada, avoir eu un pareil contentement depuis vingt ans. » Le temps presse : il faut se mettre en route sans avoir les objets les plus indispensables. Qu'importe : le Sauveur n’a-t-il pas dit à ses disciples : « N'ayez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos bourses, ni sac pour le chemin, ni deux habits, ni souliers, ni bâton; car celui qui travaille mérite qu'on le nourrisse (4)? » Et encore : « Quand je vous ai envoyés sans sac, sans bourse et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose (5)? »

A plus forte raison le jésuite n’a-t-il pas à s'occuper des pouvoirs dont il a besoin pour sa mission : cela dépend de son Provincial : celui-ci obtient du Saint-Siège, par l'entremise du Général de la Compagnie, les pouvoirs nécessaires aux missionnaires qu'ilenvoie.

(1) M. de Pontcourlay, frère de Marie-Magdeleine de Vignerod, marquise de Combalet et duchesse d’Aiguillon, fils de René de Vignerod, seigneur de Pontcourlay, gentilhomme de la Chambre de Henri IV, et Françoise de Richelieu, sœur ainée du cardinal.

(2) Lui aussi était venu au Canada, en 1625, Il écrivit la Relation de 1626, qu'il adressa à son frère, le P. Jérome Lalemant, et qui fut publiée dans le Mercure français, t, Xi, p. 1.

(3) Relations des Jésuiles, 1632, p. 1. Lettre du P, Paul Le Jeune au P, Barthélemi Jacquinot, 28 août 1632.

(4) Matth., x, 9.

(5) Luce, xxn, 35.

Dans le cas présent, nous voyons le P, Le Jeune quitter la résidence de Dieppe le lendemain même du jour où il reçoit les ordres de son Provincial, passer par Rouen pour s'y adjoindre deux compagnons de voyage qu'il va chercher au collège de cette ville, puis se rendre en toute hâte au Havre et s'y tenir prêt à partir d'un moment à l’autre. Mais il n'est nullement question de visite ou de demande de juridiction à l'archevêque de Rouen.

Il est envoyé au Canada par son Provincial, à la demande de Richelieu et du P. Joseph : et celui-ci en sa qualité de Prétet &es Missions, peut communiquer aux missionnaires, au nom du Saint- Siège, les plus amples pouvoirs (1).

« Ceux qui étaient ici légitimement pour gouverneurs de l'Église de ce pays, dit M#' de Laval, étaient suflisamment munis de tout ce qui était nécessaire, de la part du Saint-Siège (2). »

Plus tard, pour les raisons que nous avons vues, les Jésuites crurent devoir s'adresser au Primat de la Normandie; mais il est inexact de dire que « depuis le retour des Français à Québec (1632), on avait usé des pouvoirs spirituels de l'archevêque de Rouen. »

On a même prétendu que les premiers missionnaires du Canada, après la fondation de Québec, exercèrent le saint ministère sous l'autorité de l’archevèque de Rouen, « le reconnaissant comme

(4) Le P. Joseph et Richelieu, t. 1, p. 315.

(2) Voici un passage de la Relation de 1637, qui fait bien voir qu'à cette époque la mission du Canada dépendait encore directement et exclusivement du Saint-Siège : « Sa Sainteté (Urbain VII) nous voulant combler de ses bénédictions, nous a fait expédier cette année des Indulgences plénières pour les jours de la Conception de la sainte Vierge et de notre glorieux patron et protecteur saint Joseph. De plus, Elle a désiré de notre R. P. Général une briève Relation de tout ce qui se fait ici pour la gloire de Notre Seigneur, pour nous accorder les grâces et les faveurs nécessaires pour le bien de cette Église naissante, » (Relations des Jésuites, 1637, p. 3). Cette Relation faite à la demande du pape Urbain VII existe-t-elle quelque part? Elle serait d'un grand intérêt pour l'histoire de l’Église du Canada, ainsi que cette autre dont parle Chrétien Le Clereq : « {1 y avait quatre ans que ces Pères (les Récollets de la province d'Aquitaine) cultivaient cette vigne du Seigneur (l’Acadie) avec beaucoup de succès, en 1623, dont ils ont donné une ample Relation au public... » (Premier Établissement de la Foy, t. 1, p. 24).

leur Supérieur ecclésiastique (1). » Ceci est tout-à-fait contraire aux documents et à la vérité historique.

Ce sont les Récollets qui furent les premiers missionnaires de la Nouvelle-France. Ils vinrent ici en 1615, à la demande de Champlain, le fondateur de Québec, celui que les Canadiens aiment à appeler « le Père de la patrie. »

« Quand nous disons que Champlain est le Père de la patrie, écrit l'abbé Verreau, nous ne considérons ordinairement que l'ordre temporel ou politique; mais nous devons reconnaitre qu’il est aussi le père de notre jeune pays dans l’ordre moral et religieux. Champlain s'est trouvé à la hauteur de cette double tâche. A l'Église il a ouvert de vastes contrées dont elle a pris possession ; à la France il a donné une colonie qui aurait pu être sa force et qui est au moins une de ses gloires (2). »

Invités par Champlain à aller précher l'Évangile dans la Nouvelle- France, et encouragés à entreprendre cette mission pour les cardinaux et les évêques réunis à Paris pour les États généraux, ce n’est pas à l'archevêque de Rouen que s'adressent les Récollets pour obtenir les pouvoirs nécessaires, mais directement au Saint-Siège; et le pape Paul V charge son nonce à Paris, Ubaldini, de leur donner verbalement toutes les facultés dont ils ont besoin : puis, au bout de deux ou trois ans, après qu’ils ont donné au Canada des preuves de leur zèle apostolique, le roi Louis XIII entame luimème des négociations avec la Cour de Rome, « afin de donner à la mission du Canada des bases plus solides que celles qu’elle a eues jusqu'alors. » Le pape Paul V mande alors à son nouveau nonce à Paris, Bentivoglio, de préparer un Bref pour cette mission.

On a ce document important et précieux, premier anneau de cette chaîne magnifique qui relie l'Eglise du Canada à la Chaire immortelle de Pierre : il est daté du 20 mars 1618, et adressé au

(4) « After years Champlain founded Quebec, where altars were raised, and priests began their ministry, acknowledging as their ecelesiastical superior the Archbishop of Rouen, who for years governed Canada as part of his diocese, through Vicars general appointed by him, and even towards the close of the century gave powers to priests under which they offered the sacrifice of the mass and ministered to colonists in Texas. » (T'he Catholic Church in Colonial Days, by Johu-Gilmary Shca, New-York, 1866, p. 13).

(2) Des commencements de l'Église du Canada, dans les Mémoires de la Sociélé Royale, t. 11, p. 67.

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P. Joseph Le Caron, qui se trouvait alors au Canada, supérieur des missionnaires. Le nonce y prend le titre de Commissaire apostolique pour les missions canadiennes. Le Provincial des Récollets de la Province de Saint-Denis est nommé premier supérieur ou préfet de la mission, et reçoit, avec toutes les facultés nécessaires, le privilège exclusif de choisir et d'envoyer des missionnaires au Canada.

C'est en vertu de ce privilège que dix ans après l'inauguration de la mission canadienne, en 1625, les Jésuites furent invités à aller dans la Nouvelle-France partager les travaux apostoliques des Récollets. Le nouveau vice-roi, Henri de Lévis, duc de Ventadour (1), le désirait, et se chargeait de faire passer ces missionnaires à ses propres frais (2). Les Récollets sentaient eux-mêmes le besoin de s’adjoindre ces vaillants et habiles coopérat.ars (3).

Trois Pères Jésuites, De Brébœuf, Masse et Charles Lalemant, passèrent done au Canada, en 1625, avec deux Frères coadjuteurs, pour aider les Récollets dans les travaux de leurs missions. Envoyés par leur propre Supérieur, ils reçurent du Provincial des Récollets de Saint-Denis toutes les facultés qu'il pouvait leur communiquer en vertu du Bref de Bentivoglio.

On le voit, ni en 1615, ni en 1625, pas plus qu’en 1632, il n’est question de l'archevêque de Rouen (%). Ce n’est pas à ce prélat

(1) Il venait de succéder dans cette charge à son oncle, l'amiral de Montmorency.

(2) Histoire du Canada, par Garneau, 1882, t. 1, p. 71.

(3) Premier Etablissement de la Foy dans la Nouvelle-France, par le P. Chrestien Le Clercq, 4691, t. 1, p. 339.

(#) Le 8 décembre 1627, il baptisa solennellement dans sa cathédrale un jeune huron, appelé Amantacha : « Baptême en la cathédrale de Rouen, par l'archevêque, d'un Canadois. Parroin, le due de Longueville; marraine, la duchesse de Villars. Théâtre dressé dans la nef, Grande cérémonie, » (Inventaire des Archives de la Seine-Inférieure, p. 14). « Il fut, dit Chrétien Le Clereq, nommé Louis de Sainte-Foi, parmi un concours infini de peuple, le bruit s'étant répandu qu'il était le fils du Roy de Canada, quoique dans la vérité il ne füt issu que d'un misérable sauvage, » (Premier Etablissement de la Foy, t. 1, p. 368). Le jeune Amantacha avait été envoyé en France dès 1626 : « Voici un petit Huron qui s’en va vous voir, écrivait à son frère le P. Charles Lalemant. Il est passionné de voir la France. Il nous affectionne grandement, et fait paraître un grand désir d’être instruit. » (Relations des Jésuites, 1626, p. 9). Il retourna au Canada en 1628, et après la prise de Québec, en 1629, « commença, dit Champlain, à se licencier en la vie des Anglais... Les Anglais le renvoyérent en son pays (le pays des Hurons) avec son père qui le vint voir. »

que s'adressent les Récollets, c’est au Saint-Siège. C’est du Saint- Siège que les Récollets et les Jésuites tiennent leurs pouvoirs pour la mission canadienne, et les pouvoirs les plus amples.

Plus tard, vers 1635, les Récollets, chagrins d’avoir été mis de côté, en 1632, pour la mission du Canada, font des tentatives pour y retourner. Cette fois encore, ils s'adressent, non pas à l’archevêque de Rouen, mais au Souverain Pontife, et obtiennent le renvuvellement des pouvoirs qu'ils ont déjà reeus (1). Tous leurs efforts, cependant, pour retourner au Canad:,, viennent échouer devant la volonté inflexible de Richelieu et l'opposition non moins infranchissable du P. Joseph (2). Celui-ci ne voulait pas qu'il y eùt deux classes de missionnaires dans un pays si nouveau, si peu peuplé, si dénué de ressources comme le Canada. « Il lui paraisrait dangereux, écrit son biographe, de multiplier dans les petits centres les ouvriers apostoliques de différentes robes. Les partis, les luttes qui pouvaient en résulter lui rappelaient le vers de Virgile :

Scinditur incertum studia in contraria vulgus (3). »

(Voyages de Champlain, p. 1251). Plus tard, en 1633, Amantacha redescendit à Québec, et vint voir les Pères Jésuites. Le P. Le Jeune l'invita à penser un peu à sa conscience, ce qu'il fit de bon cœur, et depuis il ne cessa d’être un des meilleurs soutiens des missionnaires.

(1) Le décret de la Propagande est du 28 fév. 1635. Il confirme la mission des Récollets de la Province de Paris au Canada, et établit préfet de cette mission le Provincial de Paris, avec pouvoir de déléguer un vice-préfet au Canada, et d'y envoyer des missionnaires, « ubi lamen non sunt aliæ missiones. » Un Bref du 29 mars 1635 accorde au Provincial des Récollets, préfet de la mission de l'Amérique Septentrionale, des pouvoirs extraordinaires pour la mission. (Hisioire du Canada, par Sagard, édit, Tross, t. 1v, pp. 913, 947).

(2) Le P. Chrétien Le Clereq, à cette occasion, exhale son dépit : « Le Canada, dit-il, est un pays où l'on décide souverainement du sort éternel des gens, quoiqu’ils soient encore pleins de vie, et où on les damne, et où on les sauve avec plénitude de puissance, el sans autre forme de procès, » IT attribue la mort d'un de ses confrères au chagrin de ne pouvoir repasser au Canada : « Le P, Guillaume Galleran, homme apostolique..., commençant à désespérer de notre retour, en mourut de regret la même année 1636, dans une grande réputation de vertu... » C'était le second Père qui mourait de la sorte. Le P. Le Caron, voyant que les Récollets ne pouvaient retourner au Canada, « ne survécut pas à ce chagrin, dit le P. Le Clereq : il mourut plein de mérites, en odeur de sainteté, le 29 mars 1632, peu de jours avant le départ de la flotte. » (Premier Etablissement de la Foy, pp. #39, 463).

(3) Le P. Joseph et Richelieu, t. 1, p. 348,

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