SECTION III
Médecine légale administrative.
Nous voici arrivé à cette partie de la médecine légale que la plupart des médecins légistes appellent hygiène publique et qui a pour objet de conserver la santé aux hommes réunis en société; d'observer les variétés, les influences des climats; de constater toutes les causes contraires à la conservation et au bien-être de l'existence; de s'occuper de la qualité et des propriétés des comestibles exposés en vente; des boissons, du régime des gens de guerre et des hôpitaux; des lois sanitaires, des endémies, des épidémies; des hôpitaux, des maisons d'aliénés, des lazarets, des prisons ; des inhumations, des cimetières; de tout ce qui intéresse enfin la salubrité. Quant à nous, ainsi que nous l'avons exprimé au commencement de ce chapitre, il nous est impossible de ne point considérer ces différentes branches de l'économie politique, comme faisant partie de la médecine légale, car c'est toujours pour arriver soit à l'exécution, soit à la confection d'une loi que les hommes de l'art sont consultés à l'occasion de ces questions, ou bien encore pour éclairer et seconder l'autorité dans l'exécution des devoirs qui lui sont imposés par la loi. Le médecin a donc ici un caractère public officiel, et ses rapports appartiennent à la médecine légale.
Cette partie de la médecine légale , embrassant à elle seule tout ce qui tient à la santé publique, constitue une attribution immense pour les médecins qui en sont chargés. Dans les grandes occasions, en temps de peste, par exemple, ces fonctions sont remplies par les corps médicaux chargés d'éclairer le gouvernement et les adminis-
trations, sur les mesures à prendre pour combattre le fiéau. Les rapports faits par l'académie royale de médecine à l'occasion du choléra , sur la demande de M. le ministre du commerce, et ceux faits par le conseil de salubrité de la ville.de Paris et par la commission centrale sur la demande de M. le préfet de police, peuvent être cités comme des modèles en ce genre. L'invasion du choléra-morbus nous a donné la mesure des importans services qu'on pouvait attendre de ces institutions. La ville de Paris n'oubliera jamais le dévoûment qu'ont montré en cette circonstance le conseil de salubrité, la commission centrale de salubrité et les autres commissions sanitaires et le concours puissant qu'elles ont prêté à ses magistrats.
Si cette épidémie cruelle a fourni au conseil de salubrité une nouvelle occasion de se dévouer au bien public, elle a rappelé aussi l'attention sur les longs et anciens services qu'il a rendus à la capitale depuis son institution due au zèle éclairé de M. Dubois premier préfet de police. Revêtu d'un caractère, en quelque sorte municipal, ceconseil a reçu l'approbation et obtenu à plus d'un titre la confiance de la population, et dans cette réunion d'hommes éminens dans les sciences, l'autorité a toujours été certaine de trouver un appui pour toutes ses vues d'amélioration. Ainsi en 1829, plusieurs maladies s'étant spontanément manifestées, avec un caractère épidémique, sur plusieurs points de la capitale, le préfet de police s'empressa de faire faire des enquêtes par le conseil de salubrité, notamment dans la caserne de la rue Mou ffe tard dont l'état sanitaire avait été particulièrement signalé à son attention.
Voici le rapport qui fut fait à cette occasion.
« Deux membres du conseil de salubrité spécialement délégués à cet effet, se sont transportés dans la caserne
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delà rue Mouffetard,*J)our y prendre des informations sur l'indisposition spontanée dont ont été affecte's,dansle courant du mois d'août dernier, une trentaine de gendarmes
« La belle tenue de cette caserne, la bonne qualité des comestibles qui composent l'ordinaire, la surveillance constante que l'on exerce sur la propreté des marmites et des autres ustensiles de cuisine, excluent tout soupçon qui tendrait à faire rejaillir sur le régime intérieur la cause de l'accident signalé. On a accusé l'altération des eaux de la fontaine d'Arcueil, mais alors l'indisposition aurait été générale, non-seulement dans la caserne, mais dans tout le quartier dont les habitans font usage de ces eaux; d'ailleurs il résulte de l'exposé, joint au dossier, qui a été fait à M. le préfet de la Seine, par M. l'inspecteur des eaux de Paris , qu'il ne s'est opéré aucun changement dans l'état des cuvettes , réservoirs et conduits , et qu'on n'y a aperçu aucune trace de l'introduction de substances étrangères capables d'agir comme agens délétères. Cette assertion se trouve corroborée par l'analyse que les délégués du conseil ont faite de l'eau d'Arcueil, d'après le désir' que vous lui en avez témoigné.
« Quinze litres de cette eau soumis à cette opération ont donné :
Sulfate de chaux 2 gr. 5^8
Carbonate de chaux 1 gr. 586
Sel marin 1 gr. 1 45
« C'est-à-dire que ce résultat est le même que celui qu'ont obtenu bien antérieurement MM. Thenard et Colin.
« Il faut donc, à défaut de spécialité, se rejeter sur les causes générales et notamment sur les variations qu'a subies constamment la température depuis quelque temps: sur les transitions rapides du chaud au froid et du sec à l'humide; sur la fraîcheur des nuits qui ont souvent suc-
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cédé à des journées très chaudes, enfin sur l'usage de fruits qui n'ont point atteint leur maturité et dont la vente devrait être interdite.
« Ce serait une grande erreur de croire, que l'indisposition signalée n'ait existé que dans les casernes; on l'a remarquée très fréquemment dans des maisons particulières; chez quelques individus même, elle a présenté tous les caractères du choléra-morbus. Elle a facilement cédé à l'action des boissons déla)antes et adoucissantes et de quelques potions dont l'opium faisait la base.
« Les délégués du conseil estiment donc que l'indisposition dont ont souffert quelques gendarmes de la caserne Mouffetard, ne doit être attribuée ni à la qualité de l'ordinaire , ni à la tenue des marmites et ustensiles , mais plutôt à l'influence de la température et aux altérations de la transpiration insensible auxquelles elle a donné lieu. »
Un autre rapport non moins intéressant, fut fait en 1828 à l'occasion d'une affection épidémique qui régnait dans une caserne de Paris, connue sous fe nom de l'Ave- Maria. On signalait cent soixante militaires environ , comme étant hors d'état de service , et obligés de garder le lit par suite de tumeurs et d'ulcérations aux pieds, et on ajoutait que la plupart éprouvaient des maux de tête et attribuaient leur malaise à la mauvaise qualité du pain qui leur était distribué.
Chargé par le préfet de police de s'occuper de l'examen de ces faits, le conseil de salubrité nomma une commission qui se rendit immédiatement à la caserne de l'Ave- Maria, et se livra aux investigations les plus minutieuses.
« Nous avons trouvé, disent les délégués du conseil, un bon nombre de militaires forcés par leur indisposition de garder le Ht ou de rester assis tout habillés sur leurs lits; mais ce nombre était bien inférieur à celui précisé dans le rapport. Tous ces militaires avaient les pieds en-
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veloppés de compresses imbibées d'une infusion de substances aromatiques, avec addition d'acétate de plomb liquide. Ils avaient presque tous la plante des pieds et le talon tuméfiés, avec plus ou moins de rougeur et une sensation de chaleur désagréable; quelques-uns présentaient sur ces mêmes points des callosités très fortes. Quelques autres, en petit nombre, et notamment un cordonnier, avaient la paume des mains également affectée avec exfoliation de l'épidémie; plusieurs avaient le pouls fébrile et se plaignaient de céphalalgie. Ils n'avaient point d'appétit, et présentaient tous les signes d'une irritation: gastrique. En général , les malades ne pouvaient marcher sans aggraver leurs souffrances. Us se couchaient de préférence sur le ventre et éprouvaient une espèce de soulagement en tenant leurs pieds hors du lit. Us éprouvaient de l'aversion pour la soupe grasse et avaient une appétence très marquée pour le régime maigre; leurs pieds n'étaient point ulcérés, et à l'exception de ceux qui avaient quelques mouvemens de fièvre, leur habitude extérieure n'annonçait pas un état de souffrance.
«Cette affection, d'une nature toute particulière, et que nous ne pensons point avoir été signalée jusqu'ici par a^ucun auteur de nosographie médicale , ne doit être attribuée ni à des causes locales, ni à la qualité du pain de munition. Ce pain a été dégusté par nous à la caserne et à la séance du conseil de salubrité du 12 du courant, par quelques-uns de nos collègues, et il a été reconnu de bonne qualité, tant sous le rapport des farines que sous celui de la manutention. Il faut plutôt en rapporter la cause, ainsi que nous avons eu l'honneur de vous l'exposer dans un rapport précédent, à l'influence de la constitution atmosphérique dont la nature reste inaperçue et qui ne se dévoile que par ses effets.
« Cette affection s'est développée depuis les premiers
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jours de juin dernier, dans plusieurs quartiers de Paris; elle a envahi des familles entières sans qu'on puisse cependant être autorisé à la regarder comme contagieuse. Elle ne s'est point présentée avec un appareil de système identique. Mais le symptôme dominant était la chaleur douloureuse des pieds avec difficulté ou impossibilité de marcher. On n'a point eu, du moins on n'a que très peu d'exemples qu'elle ait attaqué des individus vivant dans l'aisance, tandis qu'elle a sévi de préférence sur les artisans et les personnes qui, par état, étaient exposées à des courses fatigantes ou obligées de se livrer à des ouvrages manuels, capables d'exercer une forte pression sur le système dermoïde. Elle dure chez quelques personnes depuis plus de trois mois; elle ne s'est dissipée que chez les individus qui ont été légèrement affectés, et on ne pourrait citer d'exemple d'une parfaite guérison chez ceux qui, dans divers quartiers de la capitale, ont présenté dès l'invasion des symptômes plus graves. On a varié à l'infini les moyens curatifs. On a employé les méthodes les plus opposées. Elle s'est jouée de tous les efforts; et les antiphlogistiques, les.excitans, les évacuans, et les antispasmodiques ont également échoué. Elle nous a paru présenter qrtelqueanalogie avec la pellagre, maladie endémique dans quelques contrées du royaume Lombardo- Vénitien , par l'époque de Tannée où l'invasion a lieu, par la rougeur qui se manifeste au début , par les tumeurs tuberculeuses qui lui succèdent, par la variété de ses signes caractéristiques, par la desquamation de l'épiderme, la perversion de l'appétit, la qualité des individus qu'elle attaque de préférence, et enfin par son caractère réfractaire à l'action des moyens curatifs. Elle mérite de fixer toute l'attention des praticiens et surtout des médecins employés dans les hôpitaux civils et militaires qui ont de plus fréquentes occasions de la traiter.
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« II est à présumer qu'elle cessera lorsque l'automne nous ramènera une température plus fraîche; mais il serait cligne de remarquer si ceux qui en ont été attaqués n'éprouveront pas une récidive l'année prochaine, ainsi qu'on l'a constaté dans la pellagre. »
Nous pourrions citer encore de nombreux rapports du conseil de salubrité, qui embrassent dans leur ensemble les inconvéniens que présente l'usage des ustensiles et vases de cuivre tenus en mauvais état de propreté et d'étamage; de nombreuses analyses de sels, signalés comme étant de mauvaise qualitéjetcommepouvantcompromettre d'une manière grave la santé publique; l'usage des bonbons, liqueurs et sucreries coloriées avec des substances vénéneuses ; le perfectionnement des bains publics ; les secours à donner aux blessés , aux noyés et aux aspbixiés ; les améliorations à apporter à tous les établissemens industriels, l'assainissement des casernes, des prisons, des théâtres, des marchés et en général des établissemens publics; les abattoirs; les amphithéâtres de dissection; les analyses des eaux distribuées dans Paris; l'assainissement de la Bièvre et des établissemens situés sur cette rivière; les voiries; l'assainissement delà voie publique eu général; l'examen des boissons et des comestibles; la recherche des causes déterminantes de certaines épidémies ; les inhumations; la direction de grands travaux de curage d'égouts, de canaux, d'aqueducs et de rivières; le système de construction des fosses d'aisances ; les desséchemens d'étangs et de plaines couvertes d'eaux marécageuses; les clos d'équarrissage; l'éclairage public; les épizooties; de nombreuses instructions sur le curage des puits, sur les champignons, les maisons de santé, de sevrage, les épizooties, et les affections diverses dont les bestiaux peuvent être attaqués; le danger que présente l'emploi de la chair provenant d'animaux attaqués de maladies cou-
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tagieuses, etc., etc.; rapports qui ont tous donné lieu , soit à des réglemens de police, soit à des mesures particulières de la part de l'autorité. Ainsi, on a souvent agité la question de savoir si la ladrerie dont les porcs sont quelquefois atteints , rend leur viande dangereuse pour la santé; question d'autant plus intéressante à résoudre, qu'il existe à Paris une classe très nombreuse qui fait un grand usage des viandes de charcuterie. « Ce n'est pas toujours, dit le conseil de salubrité , la viande qui sert à la confection des différentes charcuteries, qui rend ces sortes d'alimens plus ou moins insalubres, plus ou moins malsains; c'est la confection, la préparation, les condimens qu'on y ajoute, les vaisseaux dans lesquels on les prépare ou dans lesquels on les laisse séjourner; leur vétusté, les chaugemens, les combinaisons, les décompositions qu'ils éprouvent par le temps, qui leur font contracter des qualités délétères, qui les rendent suspects ou dangereux pour l'alimentation : c'est ainsi qu'on a vu des accidens se développer dans des pensions, dans des couvens, dans des casernes, après l'usage du fromage de cochon, du fromage d'Italie, de saucisses, d'andouilles ou de boudins préparés dans des vaisseaux de cuivre, fumés, ou gardés trop long-temps. Il en est de même de quelques fromages qui acquièrent des qualités irritantes et corrosives qui les convertissent en véritables poisons.
« Il y a long-temps que l'emploi de la viande des porcs ladres a été jugée négativement pour la salubrité. Cette viande n'est pas bonne, mais elle n'est pas insalubre. Cette espèce d'aphorisme a besoin d'explication.
« On lit dans le traité de la police de M. Delamarre, qui l'écrivait au commencement du siècle précédent que la viande du porc ladre se vendait publiquement à la halle: qu'elle avait une place particulière, indiquée par un poteau et un drapeau blanc; que cette viande, lorsqu'elle
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n'était que sursemée, que la maladie ne faisait que commencer, et qu'elle avait été passée au sel, pouvait être exposée en vente; mais que, lorsque la maladie était parvenue à un certain degré, elle pouvait être dangereuse et devrait être jetée.
« Ce n'est pas tant par son danger qu'elle doit être rejetée, mais c'est parce que le porc ladre, à ce degré, n'est réellement pas mangeable; la viande est blafarde, parsemée de l'espèce d'hydatides, appelées acéphalocystes; elle donne un bouillon laiteux, fade, et elle croque sous la dent , la membrane plus ou moins albumineuse qui enveloppe le ver se durcissant par la cuisson , et en définitive c'est un mauvais aliment , dont l'usage passager n'aurait pas d'inconvénient, mais dont l'usage habituel doit finir par devenir malsain.
« La place particulière, le poteau et le drapeau blanc disparurent, mais les visiteurs et langayeurs de porcs, dont l'origine remonte au xive siècle, furent conservés: ils étaient chargés d'examiner ces animaux sur les marchés, et de déclarer ceux qui étaient ladres; ces visiteurs furent érigés en charge d'officiers du roi, sous Louis XIV, et recevaient un droit par visite : c'était le revenu de ces sortes de charges.
« La ladrerie fut placée au rang des vices rédhibitoires qui entraînaient la rescision de la vente , lorsque les animaux n'avaient pas été visités par les officiers. Ce vice, ou cette maladie, est encore rédhibitoire aujourd'hui, et les porcs qni en sont affectés continuent à se vendre sur les marchés, sous cette condition.
« Des expériences avaient été commencées à l'école vétérinaire d'Alfort , sur l'hérédité et la contagion de cette affection vermineuse ; un de vos prédécesseurs, monsieur le préfet , les avait facilitées en fournissant des porcs ladres; on pouvait espérer des résultats, et je crois que déjà
on peut affirmer la non-contagion; mais elles n'ont pas été continuées assez long-temps pour prononcer sur l'hérédité. Ces expériences coûtaient quelques francs , l'économie mesquine de M. Syriès de Mayrinhac les fit supprimer ; les élèves de l'école mangèrent les animaux sans le moindre inconvénient, des jambons préparés à la manière ordinaire furent également mangés sans danger ; mais ils n'étaient pas bons, la viande en était dure , sèche, criante et coriace, presque sans goût. »
En i83o quarante-trois cadavres de personnes tuées dans les journées de juillet avaient été jetés sans précautions dans les caveaux de l'église Saint-Eustache , où ils commençaient à répandre une odeur infecte, non-seulement dans l'église , mais encore dans les maisons voisines. Le préfet de police consulta le conseil de salubrité sur les précautions à prendre pour l'exhumation de ces cadavres et pour leur transport. Voici quelques extraits du rapport qui lui fut fait à ce sujet, et qui peut servir de guide pour les cas d'exhumations extraordinaires.
« Pénétré de toute l'importance de cette affaire, le conseil de salubrité a délégué une commission composée de cinq membres, laquelle s'est immédiatement transportée à l'église Samt-Eustache, et après s'être convaincue de la fétidité, a arrêté: i° qu'il y avait urgence à détruire l'infection; 2° que, vu la dispersion des cadavres, sans être couverts de terre, le moyen le plus économique était de les enlever immédiatement ; 3° que chaque corps serait entouré de toile trempée préalablement dans une dissolution de chlorure de chaux, et que cette liqueur serait convenablement employée pour détruire la fétidité; 4° enfin que M. Labarraque serait chargé de s'entendre avec M. Parton sur les moyens d'exécution qui seraient variés au besoin.
« Les renseignemens fournis sur l'état des caveaux; sur
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le nombre des ouvertures pour y pénétrer , sur le gisement des cadavres et leur nombre, ont été difficiles à obtenir d'une manière positive, car les rapports étaient contradictoires, ce qui a nécessité un assez grand nombre de visites.
(c La maison voisine de l'église recevait l'odeur par un soupirail qui, originairement, communiquait avec un corps de cheminée ; il suffisait de rétablir la languette en plâtre qui était dégradée , comme le membre du conseil l'avait prescrit, mais au lieu de se borner à cet ouvrage qui aurait porté la fétidité dans l'atmosphère, on avait bouché hermétiquement le< soupirail et rétabli ensuite la languette en plâtre. Sans ce fâcheux contre-temps, nous aurions déterminé un tirage, au moyen d'un poile allumé dont le tuyau se serait rendu à l'orifice du corps de la cheminée, près le soupirail, ce qui nous aurait été d'un grand secours au moment de l'enlèvement des cadavres. Privé de ce puissant moyen d'établir un rapide courant d'air , nous avons enfin acquis la certitude qu'on pouvait avoir deux ouvertures pour descendre dans les caveaux. Mais, d'une part, la difficulté de réunir de suite les ouvriers et le matériel nécessaire pour l'enlèvement des cadavres, d'autre part, la crainte de ne pouvoir compléter cet enlèvement dans une seule nuit, ce qui aurait rendu la célébration des offices impossible dans l'église de Saint- Eustache, le jour d'une grande fête, nous ont déterminé à différer l'opération jusqu'au 16 août, à dix heures du soir, et on s'est borné, en attendant, à préserver de l'odeur putride l'église en mettant du chlorure sous le parquet d'une chapelle par où l'odeur se faisait jour; on a parfaitement réussi.
« Arrivés sur les lieux , le lundi , à huit heures et demie du soir, nous avons fait placer un grand baquet de la capacité d'environ cent cinquante litres de chaque côté de
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l'ouverture par laquelle nous devions enlever les cadavres; nous avons également mis des baquets à côté de la deuxième ouverture, et enfin un cinquième baquet à l'entrée de l'église. Dans un des plus grands nous avons rais six kilogrammes de chlorure de chaux et versé dessus, en agitant, et à diverses reprises, autant d'eau que le vase pouvait en contenir. Nous avons laissé déposer pendant une demi-heure et décanté le liquide dans le second grand baquet. On a passé de nouvelle eau sur le résidu du chlorure de chaux, pour l'épuiser, et enfin, en ajoutant par fraction six kilogrammes de nouveau chlorure et de l'eau , nous sommes parvenus à remplir tous les baquets d'eau chlorurée. Pendant ce temps, les portes de l'église étant ouvertes , ainsi que les vasistas des vitraux, les maçons travaillaient à l'ouverture des caveaux , et au moment où la pioche pénétrait , l'un de nous faisait un ample arrosage d'eau chlorurée, de sorte que les ouvriers ont à peine senti l'odeur fétide. Les deux ouvertures ont été agrandies de manière à laisser à chacune un passage de cinq à six pieds de longueur sur plus de deux pieds de largeur. Une copieuse aspersion d'eau chlorurée a été faite parles deux ouvertures, et M. Parton étant déjà arrivé avec les voitures convenables , deux tonneaux d'arrosement et vingt ouvriers égoutiers des plus vigoureux, suivis de leurs inspecteurs, on a commencé l'enlèvement. Trois hommes, dont un venu de la morgue, et habitué au genre de travail qu'on allait exécuter, ont été çrarnis du brûlage i et sont descendus dans les caveaux avec des lampes allumées, on avait déjà descendu deux seaux d'eau chlorurée: Ils ont fait des arrosages avec la liqueur désinfectante, contre les murs et sur le sol du caveau. Le bridage gênait leurs mouvemens; MM. Parent=du-Châtelet et Labarraque sont descendus, autant pour connaître l'état des cadavres et des localités , que pour s'assurer
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si les ouvriers pouvaient travailler sans danger en les débarrassant de leur armure.
« Les caveaux de Saint-Eustache sont vastes ; ils forment la croix: la tige principale a plus de vingt mètres de longueur, sur sept à huit de largeur, et environ cinq mètres de hauteur, sous la voûte. La partie transversale est beaucoup plus étroite, avec, pourtant, la même hauteur. D'abord, la largeur est d'environ deux mètres, et elle devient ensuite plus considérable. Dans une de ces parties gisaient douze cadavres, presque tous de forte taille. Sous l'une des ouvertures que nous avions fait pratiquer, existe un amas de terre qui va presque jusqu'à la voûte, ce qui oblige à ramper quand on descend par ce trou. Dans ce lieu, et sous cette portion déterre, on avait placé trois cadavres qui ont exigé beaucoup de temps pour être enlevés. Le surplus des corps étaient posés à côté les uns des autres, dans les caveaux, et ils étaient recouverts avec une légère couche de chaux pulvérulente qui avait un peu retardé leurdésorganisation. Cette chaux répandue en excès sur le sol avait dû nécessairement absorber l'acide carbonique; ce qui peut faire conclure au rapporteur que l'acide carbonique n'a pas été dans ce cas la cause de la désinfection rapide de l'air des caveaux, et qu'une théoile exacte de ce phénomène remarquable reste encore à établir.
« De grosses toiles serrées et spongieuses étaient disposées; elles avaient deux mètres vingt -cinq centimètres en tous sens. On les trempait dans le baquet d'eau chlorurée, et après les avoir légèrement exprimées, on les descendait dans le caveau. Là, des ouvriers en déployaient une, ils la plaçaient à côté du cadavre et faisaient tourner celui-ci au moyen d'une drague. Une fois sur la toile, on le faisait rouler, et il s'en trouvait entouré. La toile était liée au-dessus de la tête et sous les pieds , avec une
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grosse ficelle, puis au moyen d'une assez forte corde qu'on passait à l'entour du corps-, en trois endroits , on liait les bras , le bassin et les jambes ensuite , en attachant une grosse corde à la portion qui passait sous les bras et une seconde à celle qui entourait les jambes, et quatre hommes, chacun tenant un bout de corde, enlevaient le cadavre, le déposaient à côté de l'ouverture, où il était arrosé, en même temps que cinq ouvriers l'emportaient rapidement et le déposaient sur la voiture. Il était arrosé d'eau chlorurée par l'un de nous durant ce trajet et quand il était déposé dans la voiture. Après chacune de ces manœuvres, pendant lesquelles les ouvriers se relevaient alternativement, tous les travailleurs àVaient soin de plonger leurs mains dans l'eau chlorurée, et de temps en temps il était fait des arrosages autour de l'ouverture placée près la porte de l'église, de manière que l'air qui pénétrait dans les caveaux par cette ouverture, se chargeait d'émanations chlorurées. Cette opération importante de l'enlèvement des quarante-trois cadavres a commencé à dix heures un quart et elle a été terminée, sans aucun accident, à une heure et demie après minuit; elle l'aurait été encore plus tôt sans la difficulté qu'offrait l'enlèvement des trois derniers cadavres. Il restait près de la moitié de l'eau chlorurée, qu'on a répandue dans les caveaux , afin de pouvoir emporter les baquets.
« Les délégués du conseil de salubrité n'ont pas cru leur tâche remplie, un d'eux s'est rendu au cimetière Montmartre, avec M. Parton et tous les ouvriers employés au pénible travail qui vient d'être exposé. Sept voitures contenaient les quarante trois cadavres, la huitième portait les ustensiles, et elle était suivie par les tonneaux d'arrosement et par un tombereau de chaux vive. Le convoi s*est mis en marche à deux heures de la nuit avec le recueillement respectueux dont l'âme attristé fait une loi.
« Une fosse de onze mètres de longueur suV quatre mètres, trente-cinq centimètres de largeur et cfeux mètres de profondeur avait été disposée par les soins de M. le préfet de la Seine, Leâ cadavres y ont été déposés après avoir été aspergés avec de l'eau chlorurée que nous venions de préparer avec une livre de chlorure de chaux et six seaux d'eau. Les hommes qui arrangeaient les corps dans la fosse étaient pourvus de cette liqueur, et ceux qui opéraient le déchargement des voitures avaient soin de s'en servir. Les victimes, convenablement placées, ont été couvertes de chaux vive et ensuite de terre. »
Nous avons cru devoir citer ces rapports qui contiennent tous des documens , pour la plupart peu connus et du plus haut intérêt, parce qu'ils nous ont semblé donner une idée très exacte sur ce que nous entendons par médecine légale administrative, et pouvoir diriger utilement les hommes de l'art dans des circonstances analogues. Mais ces questions ne sont pas les seules que nous rangions dans cette catégorie. Il en est d'autres qui intéressent particulièrement l'action gouvernementale; lorsqu'il s'agit, par exemple, de transférer des prisonniers dans des maisons de santé; de constater des blessures d'individus qui se présentent pour obtenir des récompenses nationales. Ainsi, en i83o, la commission des récompenses nationales eut à faire examiner un grand nombre d'individus qui présentaient comme cicatrices de coups de feu, des cicatrices provenant de toute autre cause.
L'isolement des aliénés ayant pour premier effet, la privation de la liberté, constitue encore une des questions les plus importantes de la médecine légale administrative. «Avant que l'interdiction soit demandée par la famille, dit M. Esquirol, dans son mémoire sur l'isolement des aliénés, avant quelle soit provoquée par le magistrat,
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avant que le Jugement d'interdiction soit rendu , l'aliéné est privé de la liberté, de l'administration de sa fortune, et retenu chez lui ou enfermé dans une maison étrangère, soit afin de prévenir les actions funestes auxquelles il peut se livrer, soit afin de le soumettre à un régime, à des soins, à un traitement que le plus souvent il repousse. II. y a là un acte contraire au droit commun. Les législations se taisent à cet égard, tout ce qui se fait depuis l'invasion de la folie jusqu'au jugement d'interdiction doit paraître illégal , discrétionnaire et soumis tout au plus à la surveillance administrative.
« Les questions que soulèvent cet isolement sont grandes, car il y a, seulement en France, plus de quinze mille individus privés de leurs droits civils et politiques, et de leur liberté, sans autorisation légale, et cependant, ajoute M. Esquirol, l'isolement est une vérité pratique, dont la nécessité et l'utilité seront mieux senties, lorsqu'on sera mieux persuadé que les aliénés ne sont privés ni de sensibilité, ni d'intelligence.
« Mais alors , il est nécessaire pour prévenir les abus que pourrait faire naître cette mesure dont l'effet le plus immédiat est , nous le répétons , de priver un homme de sa liberté, que l'autorité intervienne dans un acte aussi important, sans que toutefois il soit nécessaire que l'interdiction précède l'isolement , mesure qui serait souvent plus funeste aux malades que les mesures discrétionnaires et administratives auxquelles ils sont soumis aujourd'hui.
« Cette mesure avait cependant été exigée par M. Dubois, qui, en i8o5, prit un arrêté, portant que tout aliéné serait interdit avant d'être admis dans un hospice ou dans une maison de santé. Mais cet arrêté ne fut point exécuté.
« Les discussions du Conseil d'état sur le code civil , démontrent que le législateur a voulu que le secret des
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familles fût respecté, qu'il a craint d'ajouter au chagrin causé par la plus affreuse des maladies, la douleur de la rendre publique. A ne consulter que la lettre des articles 4^9 et 490 du code, il faut conclure que la seule mesure à prendre contre les individus atteints d'imbécillité, de démence ou de fureur, est l'interdiction, et que ce n'est que lorsque l'interdiction est prononcée, qu'il est permis de prendre légalement des mesures pour assurer l'administration des soins réclamés parla maladie; et cependant, ces mêmes articles 490 et 49 1 Ee donnent le droit de provoquer l'interdiction qu'aux parens de l'aliéné, et au ministère public, à défaut d'époux ou de parens connus; ainsi, jusqu'à l'interdiction, nul n'a le droit de séquestrer l'aliéné. Mais, parce qu'un fils a reculé devant la pensée de faire interdire son père, parce qu'une femme a craint de provoquer l'interdiction de son mari, seront-ils empêchés, l'un et l'autre, de faire traiter un malade qui leur est cher, puisqu'ils ne peuvent l'isoler ?
« Cependant il faut des garanties légales pour qu'on n'abuse point de l'état des aliénés; des faits prouvent qu'on a renfermé des individus sains d'esprit, sous le prétexte qu'ils étaient fous.... Il faut donc réclamer une loi qui règle les mesures de l'isolement, qui rende légaux, les actes intermédiaires entre l'invasion de la folie et l'interdiction ; celte loi sera protectrice de la santé des aliénés , comme la loi sur l'interdiction est conservatrice de leur fortune.
« Cette loi est d'autant plus désirable en France , que les mesures varient suivant les localités.
« Dans beaucoup de départemens, il suffit de traiter avec l'administration des hospices, pour obtenir l'admission d'un aliéné dans l'hospice, dans la maison ou asile spécial destinés à ces malades» Dans quelques localités,
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l'autorisation du maire est nécessaire parce que l'établissement est communal; ailleurs, il faut la signature du préfet, parce que l'établissement appartient au département; enfin, dans un petit nombre de départemens, l'aliéné doit être interdit avant son admission.
« A Paris, les conditions d'admission des aliénés dans les maisons qui leur sont destinées, sont variables. L'on est admis à la maison royale de Chàrenton , sur la réquisition du maire du domicile du malade. Les aliénés entrent dans les hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière, munis, comme pour toutes les autres maladies, d'un bulletin délivré par le bureau central d'admission des hospices. Ce bulletin est exigé, soit que l'admission ait été réclamée par les parens, soit que la police l'ait provoquée (le préfet de police, en vertu de la loi de 1790, sur le maintien de la tranquillité et de l'ordre public , et de l'arrêté du gouvernement du in messidor an vm, recueille dans les rues les aliénés errans ou perturbateurs. Le même droit est conféré par la loi de 1790 à toutes les autorités municipales). Des aliénés sont encore reçus d'urgence dans ces mêmes établissemens, et l'on régularise leur admission aussitôt. Il en est de même pour l'admission de ces malades dans les maisons de santé; mais cette admission est régularisée par la visite de deux médecins, assistés d'un commissaire de police, qui constatent l'état mental de l'individu récemment admis. Tous les mois un relevé des admissions, dans les divers établissemens publics ou particuliers, est envoyé à M. le procureur général, qui peut ordonner une enquête lorsque, d'après les renseignemens qu'il a reçus, il peut soupçonner quelques violations de la liberté individuelle. Dans tous les cas , chaque malade doit être pourvu d'un certificat de médecin qui constate le désordre de la raison et la nécessité de l'isolement.
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« Dans presque toute l'Europe, il suffit de traiter avec les chefs de rétablissement ou de l'hôpital dans lequel on veut conduire l'aliéné, pour obtenir son admission. Dans la plupart des villes d'Allemagne, on exige que le certificat qui constate le dérangement mental , soit délivré par le médecin payé par la ville. En Angleterre, il suffit du certificat de deux médecins , chirurgiens ou pharmaciens , qui constate l'état de folie et la nécessité de l'isolement, pour confiner un aliéné. Les comités de paroisse ordonnent aussi le confinement d'un aliéné pauvre, dont la paroisse paie la dépense. Le lord chancelier qui, sous l'autorité du roi, est tuteur né des aliénés, en Angleterre, ordonne aussi le confinement de ces malades, et nomme des commissions pour l'administration de leur fortune. Un bill a créé pour Londres et le pays de Galles, une commission composée de cinq médecins, membres du collège de médecine de Londres; cette commission est chargée de la surveillance i immédiate de tout ce qui est relatif à la santé et à la liberté des aliénés; elle a des séances régulières et rend compte de ses travaux au lord chancelier. Le lord chancelier d'Ecosse exerce les mêmes droits sur les aliénés de ce royaume.
« Si, malgré ses difficultés, une loi sur l'isolement des aliénés est jugée nécessaire, cette loi doit avoir pour but la santé et la liberté des malades, puisque déjà il existe des lois protectrices de leur fortune et préventives contre le désordre public qu'ils peuvent commettre. Cette loi, pour ne pas nuire à la guérison des aliénés, devrait laisser aux familles, la plus grande indépendance, dans la crainte de blesser le secret domestique, d'alarmer la tendresse des parens et même leurs préjugés. Elle aurait à consacrer et à généraliser, pour tout le royaume, les mesures d'isolement les plus simples et déjà en usage daas plusieurs départemens; ainsi, nul individu affecté de ma-
ladie mentale ne pourrait être isolé, renfermé, que sur un certificat signé de deux médecins, qui constaterait la nécessité de l'isolement. Dans chaque département, les membres du conseil de salubrité visiteraient de temps en temps les aliénés, pendant la durée de leur séquestration, jusqu'à ce que l'interdiction, jugée indispensable, fût prononcée. Les médecins visiteurs feraient un rapport de leur visite au Président du tribunal de première instance. Plusieurs motifs nous font indiquer ce magistrat ; r" parce qu'il existe des tribunaux de première instance dans chaque département ; i° parce que les présidens de ces tribunaux sont des magistrats inamovibles et par conséquent plus indépendans; 5° parce que déjà , les lois ont confié à ces magistrats, tout ce qui est relatif à la correction paternelle, fonction qui ne laisse pas que d'avoir quelque analogie avec celle qui les rendrait surveillans légaux de l'exécution de la loi sur l'isolement. » ( Esquirol, Mémoire précité. ) 0
Nous partageons en tous points les opinions émises dans cet intéressant écrit. Sans contredit, il devient de plus en plus nécessaire de régulariser tout ce qui tient à l'admission des aliénés non interdits dans les hospices, et s'il n'est pas besoin d'une loi , il serait à désirer qu'il y fût pourvu par un règlement d'administration générale. Ces questions sont dignes de toute l'attention de l'académie royale de médecine ; c'est à elle qu'il appartient , en cette circonstance, d'appeler la sollicitude du gouvernement sur un si grave sujet.
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