‹ Jurisprudence de la médecineChapitre 35 sur 146 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Considérations générales sur l'exercice de la médecine.

Nous avons cherché, dans les chapitres qui précèdent, à présenter les rapports généraux qui existent entre les médecins, les autorités civiles ou judiciaires, et les citoyens. A cet effet, nous avons successivement passé en revue les devoirs des médecins comme légistes; nous avons examiné les cas les plus fréquens dans lesquels ils doivent prêter leur concours à la loi, soit qu'il s'agisse de l'intérêt général, soit qu'il s'agisse de l'intérêt privé. Nous les avons suivis enfin au milieu de leurs savantes investigations et de leurs pénibles recherches toutes les fois qu'il s'agissait de seconder l'administration chargée du maintien de la salubrité et de la conservation de la santé publique, et de concourir avec elle à l'adoption des mesures qui pouvaient intéresser le bien-être des populations.

Abordant ensuite des sujets plus délicats en ce qu'ils touchent plus particulièrement à la dignité même de la profession , nous avons examiné quel était le vrai sens de la législation sur la responsabilité des médecins, sur les honoraires, les donations, les testamens, et nous

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sommes arrives à cette question du secret; question qui est tout de for intérieur, de religion, que notre législation n'a fait qu'effleurer, et sur laquelle un médecin consciencieux est souvent embarrassé.

Maintenant il nous reste à jeter un dernier coup-d'œil sur l'exercice de la profession envisagée, non pas sous les points de vue spéciaux qui naissent de la législation qui la concerne, mais dans son ensemble, abstraction faite des détails dans lesquels nous sommes déjà entrés ; à rechercher les abus qu'elle fait naître et les améliorations qu'elle réclame.

On parle depuis long-temps des abus qui frappent la profession médicale; de tout temps les médecins ont réclamé une reforme générale de leur profession, et il ne manque sur ce point ni de discours remarquables, ni de salutaires propositions : « Il n'existe pas dans tout le royaume, disait en 1 790 la société royale de médecine, dans un rapport présenté à l'assemblée nationale, sur un nouveau plan de constitution pour la médecine en France, une seule école où les principes fondamentaux de l'art de guérir soient enseignés dans leur entier; notre profession est peut-être la seule où, celui qui sait, et que son expérience a formé, ne sert pas de guide à celui qui s'essaie et qui a besoin d'apprendre ; s'instruire par ses propres fautes, est la seule ressource qui reste au jeune médecin, pour avancer dans la carrière; des moyens faciles et presque nuls ont tellement multiplié le nombre des docteurs ignorans et des charlatans avides, que Lla fortune et la santé des citoyens en sont menacées de toute part; cette multitude poursuit avec acharnement ceux qui font autrement qu'elle, et le public ne s'est montré que trop souvent docile à ses inspirations. Désolées par des épidémies désastreuses, et plus malheureuses encore que les villes? les campagnes, ou restent sans secours, ou

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sont presque toujours livrées à des personnes dont l'inexpérience est pour elles un fléau de plus; vicieux dans leurs préparations et altérés dans leurs mélanges, les médicaraens qu'on y répand parmi le peuple sont autant de poisons qu'on lui vend, ou qu'on lui donne; nous ajoutons, qu'exercée par deux classes d'hommes, toujours ennemies ou rivales, la médecine n'a que trop souvent été funeste à ceux près desquels ont éclaté leurs débats, et chacun dira sans doute avec nous, qu'il est tant de remédier à tant de maux et de mettre fin à ces dissensions. »

« Les abus qui ont envahi les différentes branches de l'art de guérir, dit aujourd'hui l'académie royale de médecine, et qui ont pénétré jusque dans sçs plus minutieux détails, sont nombreux, et de conséquences ordinairement graves. Mais, pour la plupart des passions du cœur humain qui s'allument au foyer de l'égoïsme, elles échappent habituellement aux cris de la conscience, aussi bien qu'aux poursuites judiciaires. L'aversion naturelle de la mort , la crainte de la douleur, le besoin de la santé, l'amour du bien-être, la crédulité et l'ignorance, l'avarice et l'avidité leur fournissent toujours de puissans appuis. Les abus se montrent sous les apparences les plus variées, ils s'enveloppent de tous les manteaux. Les nns ont pris racine dans le texte même de nos lois, tour-à-tour diversement interprétées ou adroitement éludées : d'autres se sont établis sur le silence même du législateur, prétendant ainsi avoir en aide l'absence de mesures coërcitives qui pussent leur être applicables : finalement, quelques-uns se sont glissés dans la société à la faveur de la faiblesse des juges, de l'indifférence des citoyens, ou même de la bienfaisance mal entendue, mal dirigée des personnes charitables.

« Sans doute, il serait heureux, il deviendrait indispensable pour la société, de posséder un système de

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législation qui pût suffire soit à la prévention , soit à la répression de tous ces abus. Il faudrait n'admettre dans les pouvoirs établis , que des hommes qui comprissent la nécessité de faire une guerre active à ces abus, et qui fussent toujours prêts à poursuivre leur intarissable reproduction. Nous aurons plusieurs fois l'occasion de le reconnaître, les abus qui détruisent les bonnes institutions , ont le fatal privilège de faire subsister les mauvaises.

a L'un des moyens les plus certains de corriger les abus en principe , c'est de redresser les erreurs ; c'est de dissiper les préjugés populaires qui leur ont donné naissance; c'est de répandre dans toutes les classes, et de rendre pourtant dominantes les idées et les lumières qui leur sont ou opposées ou contraires ; avec notre civilisation, il faut que les peuples s'habituent à demander beaucoup moins à la violence des institutions, à la rigueur des lois, à la surveillance du pouvoir; il faut qu'ils sachent compter beaucoup plus sur les inspirations de la conscience, sur les progrès de la moralité, sur l'accroissement des lumières; contre le charlatanisme, la seule garantie valable, c'est l'instruction. Quand on voit aux prises deux individus de forces dissemblables , lutter d'ailleurs à armes inégales , l'issue du combat est facile à prévoir ; entre le peuple crédule et le charlatan fripon , les chances ne sont point douteuses. »

Ainsi, dans l'espace de [\o ans les deux premiers corps médicaux de France proclament des abus graves et demandent qu'ils disparaissent; cependant, les lois, les réglemens, les ordonnances n'ont pas manqué dans cet intervalle; et s'il faut avouer que la législation a été impuissante pour les faire disparaître , il est à craindre qu'on n'y puisse jamais parvenir. Car quelle loi peut atteindre le charlatanisme cette plaie sociale, qui ronge

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toutes les professions et qui échappe à l'action de la justice ?

Ici un officier de santé prend le titre de docteur; plus loin un médecin s'associe avec un pharmacien , s'établit dans son officine, ou dans une pièce à côté, y donne des consultations, et prescrit des médicamens que le malade achète avant de sortir de l'officine; des annonces de traitemens aussi révoltantes pour la morale publique, que dégradantes pour celui qui les fait, sont placardées sur tous les murs de la capitale, ou sont distribuées dans les rues à des jeunes gens , à des femmes , à de jeunes fillesles uns reçoivent des pharmaciens une somme fixe par an à condition qu'ils y enverront leurs malades; les autres couvrent de leur égide de misérables charlatans et reçoivent un salaire pour ce honteux traité ; ainsi un cordonnier est en ce moment à Paris , où il exploite la crédulité d'un grand nombre d'ouvriers qui ont la plus grande confiance dans l'efficacité des remèdes qu'il annonce posséder pour les maladies secrètes. Ce cordonnier poursuivi déjà plusieurs fois en police correctionnelle a été condamné à des amendes, et afin de ne plus être repris , il a trouvé un docteur en médecine et un pharmacien auxquels il alloue un salaire quotidien de j o francs, et qui prennent sous leur responsabilité le cabinet de consultation qu'il a établi à son domicile. La rougeur monte au front devant de pareilles infamies, et cependant elles se reproduisent sur plusieurs points de la capitale, et l'autorité est impuissante pour les faire cesser. Peut-on en effet empêcher un médecin d'annoncer des consultations gratuités et un pharmacien d'établir une pharmacie auprès de ce cabinet de consultation? Mais ce cordonnier, on peut constater qu'il exerce lui-même la médecine; c'est ce qu'on a fait, quoique avec beaucoup de peine, car on trouve difficilement des gens qui veu-

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lent avouer les maladies secrètes qu'ils ont été faire traiter par ce misérable. Cependant on était parvenu à saisir à son domicile des médicamens , et les procès-verbaux établissaient en outre des preuves suffisantes du double délit d'exercice de la médecine et de la pharmacie. On devait donc espérer que cet homme qui était signalé d'ailleurs comme ayant déjà fait tant de victimes serait d'autant plus sévèrement condamné, qu'il l'avait déjà été pour les mêmes faits. Mais, il n'en a rien été, on n'a point même examiné la question d'exercice illégal de la médecine, et sur la prévention d'exercice de la pharmacie, il a été acquitté , pctî'ce qu'il n'était pas prouvé qu'il eût vendu les médicamens trouvés chez lui. Heureusement que la Cour royale, à laquelle le procureur du roi a dénoncé ce jugement, l'a infirmé. Mais la modicité de l'amende infligée au charlatan ( 5o francs) n'a pu que l'enhardir à persévérer dans ses criminelles spéculations.

Ce qui précède n'est point du charlatanisme proprement dit , c'est quelque chose de plus honteux, de plus avilissant, non pas peut-être pour l'homme du peuple qui abuse de la crédulité du public, mais pour le médecin qui lui prostitue son diplôme, qui ment ainsi à son serment, qui déshonore sa profession. Le mal est grave, profond, presque incurable. Il est tel, qu'il nous paraît difficile que les lois puissent jamais l'atteindre; car, à l'exception d'un petit nombre de faits qui constituent, réellement un délit, elle ne peut punir les autres, qui ne sont justiciables que de la conscience. Et, qu'on n'espère pas arrêter par une censure quelconque un tel dévergondage; non, l'homme qui a violé ainsi tous les devoirs de sa profession , n'est plus accessible à des sentimens d'honneur; il se rira de la censure, lui qui brave depuis déjà long-temps le mépris de ses confrères, et qui

dirige sa conduite sur son intérêt. Est-ce la faute de la législation? non, sans doute, mais du grand nombre de réceptions qui ont lieu chaque ann,ée, et qui ne font, pour la plupart, que donner à un élève un titre qui l'embarrasse au milieu d'une société qui n'a rien fait pour aplanir les difficultés que présente toute carrière à son début. Ce jeune homme cherche donc à tout prix les moyens d'exister, et cette condition est celle qui attend à leur entrée dans le monde une foule de jeunes médecins , qui, n'ayant pas tous le même fonds d'honneur et de probité, veulent jouir promptement des fruits de leurs longues et pénibles études. Ce serait donc, sans aucun doute, à diminuer le nombre des médecins qu'il faudrait s'appliquer; pour cela, une sévérité excessive dans les examens serait nécessaire, car, nous sommes fâché de le dire, on est trop facilement reçu, soit par les facultés, soit par les jurys médicaux. Veut-on, d'un autre côté, avoir des hommes consciencieux et moraux? qu'on crée alors des cours de morale dans nos écoles, qu'on apprenne aux étudians les devoirs de leur profession , les rapports qui existent entre eux et la société, les obligations que leur imposera leur titre, et comment enfin ils devront comprendre l'exercice de l'état qu'ils embrassent. Si la profession de médecin est celle qui demande les connaissances les plus étendues et les plus variées, en même temp s qu'elle exige de la part de celui qui s'y livre l'éducation la mieux cultivée par de bonnes études, plus que toute autre peut-être, elle veut une moralité et une délicatesse à toute épreuve. Encouragez ensuite les liens de confraternité que les médecins peuvent former entre eux ; faites qu'ils ne restent pas isolés les uns des autres, qu'ils s'unissent par des rapports intimes. Sous ce point de vue, le projet d'association des médecins de Paris nous paraissait une bonne et excellente chose, et nous voyons avec

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peine qu'on y a à-peu-près renoncé. En résumé , la législation de la médecine n'est peut - être pas aussi vicieuse qu'on le croit généralement ; avec quelques modifications, cette loi, si elle était rigoureusement exécutée, suffirait, nous le pensons, pour détruire les seuls abus qu'il soit possible d'atteindre. Nous voudrions d'abord qu'on supprimât le titre d'officier de santé, ou dix moins qu'on donnât plus d'instruction à cette classe de médecins, en leur conservant, si l'on veut , leur titre, qui les mettra du moins à l'abri d'une trop grande ambition ; qu'on punît sévèrement l'exercice illégal de la médecine; car pour nous, ce fait ne devrait pas constituer un délit de police correctionnelle, mais un crime de Cour d'assises. En quoi, en effet, un homme qui vole ou qui assassine, est-il plus coupable que celui qui, se servant d'un titre qu'il n'a pas, vole d'abord l'argent de celui qui s'adresse à lui, et, de plus, l'estropie ou îe fait périr par suite de son ignorance ? Nous voudrions que des peines également sévères fussent appliquées aux officiers de santé qui prennent le titre de docteur; qu'on retirât le diplôme d'un médecin qui aurait formé une association quelconque avec un pharmacien , qui aurait fait enfin de ce diplôme un usage indigne ; qu'un médecin étranger ne fût admis à exercer en France qu'après avoir subi des examens et fait preuve de capacité. De semblables dispositions suivies d'une surveillance sévère nous sembleraient pour le moment, le meilleur remède que l'on pût apporter au mal que l'on veut détruire.

Il nous était impossible de ne point flétrir en passant les moyens honteux mis en usage par quelques médecins indignes de ce nom; mais hâtons-nous de le dire, les faits que nous avons rapportés forment exception et sont encore assez rares eu égard à la grande quantité de méde-^

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cins ; en général , quoi qu'on en dise , quoiqu'on ait pris l'habitude d'exagérer les abus , la médecine est généralement fort honorablement exercée; le discrédit dans lequel quelques esprits veulent qu'elle soit tombée, n'est pas aussi complet, aussi réel qu'on voudrait le faire croire. Il en est d'elle comme de toutes les professions ; elle renferme ses bons et ses mauvais adeptes , et, encore une fois, si quelques charlatans s'écartent des devoirs de leur état , l'opinion publique ne s'en prend pas au corps médical , elle se contente de les couvrir du mépris que doivent inspirer leurs spéculations coupables.

En parlant des abus attachés à l'exercice de la médecine, nous avons essayé de reproduire les écarts auxquels se livrent les médecins eux-mêmes. Nous avons pensé que tout ce qui concernait l'exercice de cette profession , par des individus dépourvus du titre exigé par la loi , n'exigeait aucune explication quand ils faisaient purement et simplement de la médecine. La loi est trop formelle à cet égard pour qu'il y ait lieu à interprétation. D'un autre côté, nous aurions craint de nous jeter dans de trop longs développemens en abordant la question des magnétiseurs , dés somnambules, des inspirés, etc., etc. Ce qui tient au magnétisme, aux traitemens par inspirations religieuses est trop abstrait, trop discuté, même par les esprits les plus élevés, pour que nous ayons dû émettre sur ce point une opinion quelconque. Il n'est pas facile d'ailleurs de distinguer quels sont les cas où il y a, de la part des individus qui se livrent à ces pratiques, exercice réel de la médecine, et les tribunaux hésitent souvent à les condamner. Ainsi, il y a quelques années la ville de Nantes était tout en émoi des cures merveilleuses d'une dame de Saint- Amour, sur laquelle feu le docteur A. Bertand, médecin distingué, à qui on doit un livre remarquable sur le

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magnétisme et l'extase (i), a donné quelques détails fort cifrieux. « Une dame, dit-il , jeune encore, d'un extérieur agréable, femme d'un officier supérieur, et nouvellement convertie à la doctrine de Swedenborg, est frappée des paroles de l'Evangile, qui promettent aux disciples fidèles le don de guérir les malades. Une circonstance particulière devait fixer l'attention de notre dévote sur cette promesse de Jésus-Christ. Initiée depuis long-temps aux croyances des magnétiseurs, elle a consacré une partie de sa vie à des actes de charité; elle a employé des pratiques magnétiques dans la seule vue d'être utile j elle a même été somnambule, c'est-à-dire investie déjà plus qu'à moitié du don des miracles. Cependant, loin de s'enivrer elle-même de son propre pouvoir, elle avait fini par reconnaître, avec une bonne foi bien rare, l'illusion de la plupart de ses cures prétendues, et la vanité de ses oracles.

« Espérant donc trouver dans un autre ordre d'idées un moyen plus efficace de satisfaire ses inclinatious charitables, madame de Saint- Amour demanda avec ardeur Je don promis à la foi des vrais croyans. Une femme d'un tempérament extatique, animée de l'ardeur qu'inspire une croyance nouvelle, ne fait pas long-temps de pareilles prières sans se croire exaucée. Au besoin , les révélations ne manqueraient pas pour l'en persuader.

Quelques mois écoulés, madame de Saint-Amour se croit en effet exaucée. Dès-lors , ses vues s'élèvent. Nantes est la ville natale de celui auquel elle doit le bienfait de sa conversion ( M. Bernard, qu'elle avait eu la

f (i) Du magnétisme animal en France et des jugemens qu'en ont portés les sociétés savantes , suivi de considérations sur l'apparition de l'extase dans les trailernens magnétiques. Paris, 1826, ir.-8°.

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douleur de voir mourir dans ses bras) : c'est Nantes qu'elle regarde comme la ville destine'e à devenir le barceau de là nouvelle église, de l'église régénérée par les doctrines swédenborgistes; c'est aussi Nantes qu'elle choisit pour devenir le théâtre de ses guérisons. Elle arriva dans cette ville le 2 septembre 1828.

Désireux de se procurer des renseignemeus authentiques sur un sujet, qui se rattachait immmédiatement à l'objet de ses études habituelles, le docteur Bertrand sollicita d'un de ses amis, qui exerçait la médecine à Nantes, les documens qu'il avait pu recueillir sur madame de Saint- Amour et sur ses cures. Le docteur n'ayant rien vu par lui-même, s'adressa à un ami qui, n'étant pas médecin , et n'ayant pas les mêmes raisons pour craindre de se compromettre, avait suivi plusieurs traitemens de cette dame. Ce nouveau témoin, dont l'opinion méritait d'autant plus de confiance qu'il paraissait avoir abordé les faits avec un esprit entièrement dégagé de préjugés, confirma avec détails tout ce qu'avaient annoncé MM. Richer et de Tollenare , hommes de mérite qui avaient déjà recueilli et publié des faits fort importans, et consigna le résultat de ses observations dans une lettre qui fut communiquée à M. Bertrand, et que les journaux s'empressèrent de publier; en voici quelques passages :

« Ce qui m'a frappé, c'est que, lorsque madame de Saint-Amour touchait les plaies de certains malades, ceux-ci, que le moindre contact faisait d'ordinaire horriblement souffrir, ne paraissaient ressentir aucune douleur. J'en ai entendu plusieurs l'affirmer en pleurant, tant ce changement subit les pénétrait déjà de reconnaissance pour leur bienfaitrice. J'ai craint d'abord, je vous l'avoue, qu'il n'y eût là un peu de compérage ; mais je n'ai pas tardé à me convaincre du contraire, en voyant

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les scènes attendrissantes que renouvelaient sans cesse les pleurs et les cris de joie des malades rendus à la santé.

« Je suis loin de prétendre que les guérisons fussent universelles; la majeure partie même de celles qui se sont opérées, n'étaient que commencées; et ces dernières n'ont pas eu de peine à échouer contre les sarcasmes et les quolibets auxquels les malades ont été et sont encore en but de la part de nos esprits forts et de nos beaux-esprits.

« J'ai vu madame de Saint-Amour ouvrir la main de la femme citée par M. Richer. J'étais auprès d'elle, épiant ses moindres mouvemens; j'ai suivi cette femme qui fondait en larmes, et courait montrer à tout le monde sa main parfaitement ouverte, et dont les doigts avaient la flexibilité de l'autre main. J'ai pris son nom et sa demeure, afin de m'assurer si, comme on me l'avait dit, sa main était fermée depuis trente-huit ans. Je dois expliquer le mol fennée, sur lequel on pourrait se méprendre ici : son poing était disposé comme celui d'un boxeur, passez-moi l'expression , mais elle pouvait l'ouvrir en attirant fortement à elle tous les doigts ensemble; et lorsqu'elle y avait placé le bout du cordage qu'elle voulait mettre en étoupe (c'était sa seule occupation), sa main se refermait avec contraction, et restait sans mouvement. Depuis je suis allé voir cette femme ; sa main était dans le même état qu'avant la cure de madame de Saint-Amour. Je lui en ai manifesté quelque surprise , elle m'a répondu quelle s'en était servie comme de son autre main pendant trois jours , mais qu'elle s'attendait bien à une rechute , d'après ce qu'on lui avait appris de la dame aux miracles. J'ai interrogé plusieurs de ses voisins , qui tous m'ont attesté ce qu'elle m'avait dit.

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« Ce fait ne laissa pas que de me surprendre. En voici d'autres dont j'ai également été témoin. Une jeune fille de campagne, âgée de dix-huit à vingt ans, est amenée à madame de Saint-Amour. — Quelle est votre maladie lui demanda celle-ci? — Epileptique. — Au nom du Seigneur, prenez votre crise! Et la jeune fille de tomber à la renverse, et d'éprouver les mêmes convulsion s que dans ses plus fortes attaques. Levez-vous, lui dit madame de Saint-Amour, vous êtes guérie. Et la malade se jette dans les bras de sa mère, qui l'embrasse en sanglotant.

« J'ai vu une demoiselle marcher droit à la voix de madame de Saint-Amour; on me dit qu'elle boitait d'ordinaire : mais, n'ayant pas vérifié la chose par moimême, j'en doutai. Le mieux n'a pas duré : huit jours après, cette demoiselle a recommencé à boiter comme auparavant, de sorte que c'est précisément sa rechute qui a dissipé mes soupçons, et qui me rend plus inexplicable encore l'action de madame de Saint- Amour.

« Un enfant de dix à douze ans, qui ne pouvait rien prendre dans ses mains, qui n'avait aucun mouvement assuré, qui trébuchait à chaque pas, tant était grande la faiblesse de tous ses membres, cet enfant, dis-je, a été guéri devant moi; du moins, je l'ai vu saisir divers objets, aller et venir dans la chambre sans chanceler, au grand étonnement de ses parens, qui ne savaient comment témoigner leur reconnaissance à madame de Saint- Amour. J'ignore si cet enfant est toujours dans le même état, presque toutes les guérisons n'ayant été que momentanées, je serais tenté de croire le contraire. Cependant, je sais qu'il y a environ quinze jours, deux ou trois personnes ont écrit à M. *** pour le prier de constater leur guérison dans son journal j ce que celui-ci a refusé de faire.

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« J'arrive à ce qui m'est personnel. Eprouvant, depuis assez long-temps, des douleurs à l'épigastre, je priai madame de Saint-iVmour de me les enlever. Elle a essaye, mais vainement; une autre fois, je l'ai vue étendre ses mains vers ceux qui l'entouraient, et leur demander s'ils en éprouvaient quelque fraîcheur. Chacun répondit, oui ; mais le fait est que, pour moi, je n'ai rien ressenti : je ne nie pas pour cela les effets obtenus. Je ne veux que vous mettre à même de communiquer à votre ami le pour et le contre avec la même franchise. J'oubliais une circonstance : dans le commencement, madame deSaint- Amour faisait boire à ses malades de l'eau sans aulre préparation que la consécration qu'elle en faisait ; je crois que, plus tard , elle a négligé cette pratique.

« Peut-être pourrait-on reprocher à madame de Saint- Amour une confiance trop aveugle dans l'efficacité de ses prières, confiance qui lui faisait dire à ses malades : « Arrachez vos emplâtres, enlevez vos bandages, jetez là vos béquilles, vous êtes guéris! » Il en est résulté, dit-on, de graves accidens. Il faut avouer que bien souvent aussi il y avait de la faute des malades, qui, par une fausse politesse, prétendaient se trouver beaucoup mieux. J'en ai vu des exemples. »

« De tous ces faits, ne nous serait-il pas permis, dit la Gazette de Santé, qui les rapporte, de conclure avec le docteur Bertrand, qu'il est résulté des prières de madame de Saint- Amour, des effets curatifs, peu durables, il est vrai , pour la plupart, et ne ressemblant en rien à ce qui pourrait mériter le nom de miracles, mais supérieurs à ce qu'on aurait pu se promettre, dans les mêmes circonstances, de l'emploi méthodique des moyens thérapeutiques les plus efficaces. »

Dans le cas de poursuites dirigées contre cette dame pour exercice illégal de la médecine , les tribunaux eus-

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sent été fort embarrassés pour se prononcer, et peut-être eût-on vu des scènes aussi bizarres et aussi plaisantes que celles que fit naître, il y a un an, le procès du sieur Moltenot poursuivi, pour des faits analogues, devant le tribunal de police corectionnelle d'Orléans, et qui ne fut condamné qu'à 3o fr. d'amende.

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