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CHAPITRE VII

LES ŒUVRES SOCIALES ONT TOUJOURS EXISTÉ DANS L'ÉGLISE [Suite et fin)

2" Les anciennes corporsdions [fin)

Ne soyons pas injustes envers le passé; à la lumière du passé, réfléchissons sur le présent : tel est le double but que nous poursuivons en étudiant les corporations de l'ancien régime. Elles furent des œuvres sociales enfantées par TEglise au prix des plus grands sacrifices. Jetons encore un regard sur cette imposante organisation du monde ouvrier, qui mérite vraiment notre attention respectueuse et qui peut nous donner de salutaires leçons.

I. Admirons la puissance des corporations. Elles s'administraient elles-mêmes. Elles ne sont pas des instruments serviles aux mains de l'Etat. Elles sont d'honnêtes républiques chrétiennes dont la pacifique liberté n'est un danger pour personne. Soumises d'ailleurs à toutes les lois civiles et roli-

gieuses, elle ont une vie personnelle et noblement indépendante. Elles ont des statuts librement rédigés, librementdiscutés. Gesrèglementsn'émanent point de l'autorité royale, mais bien de la coutume chrétienne et deFinitiative des travailleurs; c'est leur chose. Les ouvriers y tiennent et sont prêts à tous les sacrifices pour les conserver. Quand saint Louis, au xiii" siècle, fit écrire par Etienne Boileau le Livre des métiers, il ne créa pas luimême cette réglementation, il ne fit qu'enregistrer de vieux usages qu'une longue expérience avait déjà justifiés et dont la liberté chrétienne avait jeté les fondements. Les corporations ont tracé elles-mêmes les droits et les devoirs de l'apprenti, du compagnon, du maître etdu juré. Elles s'appartiennent. Elles administrent leurs affaires et leurs finances.

Elles ont un patrimoine. Tout homme ici-bas éprouve le besoin légitime d'être propriétaire, et l'ouvrier, la plupart du temps, ne peut pas l'être. Coramentrésoudre ce terrible problème? Nos pères ont été là plus intelligents et plus équitables que nous. A côté delà propriété individuelle, qui n'est le partage que d'un certain nombre, ils ont placé la propriété collective qui était accessible à tous. L'ouvrier qui n'avait rien personnellement possédaitcollectivement le patrimoine de sa corporation.

Quand il voulait se reposer et prier, il entrait dans une chapelle qui était à lui, parce qu'elle était à la corporation. Quand il était pauvre, ou vieux, ou malade, il entrait dans un hôpital qui était à lui, parce qu'il était à la corporation. Là, il était chez lui, et non chez les autres, et il se voyait secouru sans se sentir avili. L'ouvrier était pauvre par lui-même, il était riche par la corporation, laquelle avait un patrimoine : chapelle, hospice, biens meubles et, immeubles, cotisations mensuelles des maîtres et des ouvriers, droits de réception pour les maîtres et les apprentis, et enfin produit des amendes. Les corporations s'administrent elles-mêmes. Elles ont un patrimoine.

Elles sont puissantes. Elles échappent à cette centralisation administrative qui enserre aujourd'hui les libertés individuelles et qui paralyse souvent les meilleures initiatives; et enfin, du moment qu'elles sont puissantes, les corporations sont respectées. Elles ont des députés pour représenter leurs intérêts au sein des États généraux et des Etats provinciaux.

Est-ce à dire que tout a été parfait dans les corporations? Non, Gomme toutes les institutions humaines, les corporations avaient de bons et de mauvais côtés; mais, en somme, le bien l'emportait sur le mal.

74 LES ŒDVRES SOCIALES

11. Les avantages des corporations étaient considérables pour les ouvriers, pour les consommateurs, pour la nation tout entière. A l'ouvrier elles procuraient une noble indépendance. Il ne restait pas isolé dans sa faiblesse. La corporation était une puissance, une personne morale qui avait force et autorité devant les pouvoirs publics et qui soutenait chaque artisan de la force de tous. L'individu était protégé, garanti, couvert par l'associa tion à laquelle il appartenait. Et en même temps qu'il trouvait là force, dignité et indépendance, il trouvait la santé et le bien-être. Aujourd'hui, pour suffire à la concurrence excessive qui veut qu'on produise à bon marché, on divise le travail et on agglomère de grandes masses ouvrières en d'immenses manufactures oii souventtous les âges et tous les sexes sont confondus. Rien de cela jadis. Oh! les beaux métiers de nos pères, rudes sans doute et qui faisaient couler la sueur, mais nobles, joyeux et chantants! On travaillait dans une petite échoppe, mais le soleil y pénétrait, et les enfants avec le soleil. Le même homme transformé en machine n'était pas chargé toute sa vie de tourner la même roue et de pousser le même ressort. Non. Le plus mince ouvrier, le menuisier faisait d'abord une porte, puis une fenêtre, puis un riche bahut. 11 composait tout comme un poète.

Et puis il avait son beau dimanche; il sortait radieux avec femme et enfants et allait respirer à pleins poumons sa provision de bon air pour toute la semaine. Il n'était pas riche et nespérait guère le devenir. Cependant était-il plus pauvre que l'ouvrier d'aujourd'hui? Jugeons-en. Au xiii'' siècle et au xiv'' siècle, l'ouvrier incorporé était assuré d'avoir du travail; il était bien payé, bien logé, bien meuble. Il ne devait pas être trop mal vêtu, car, pour trouver à s'embaucher, il devait prouver qu'il avait cinq ou six costumes. De plus, il trouvait dans la corporation l'instruction primaire et professionnelle, l'éducation de l'esprit, du cœur et du métier pour lui et pour ses enfants, l'assistance pour le chômage et les maladies, pour ses vieillards infirmes et pour ses filles à marier, pour ses revers imprévus et pour ses frais de funérailles.

La corporation protégeait l'ouvrier, et elle protégeait aussi les consommateurs. Le nombre des apprentis, limité à un ou deux, permettait au maître de les mieux former. On ne pouvait être compagnon qu'après un long apprentissage. Pour être maître, il fallait subir un examen préalable et présenter un chef-d'œuvre devant un jury compétent. Au moins quatre fois l'an, les jurés faisaient une inspection sévère des ateliers, des

objets fabriqués et des marchandises à vendre. Que de garanties pour les acheteurs !

La nation enfin trouvait dans les corporations un puissant élément de concorde. Les ouvriers étaient unis entre eux et à leurs maîtres. Les artisans d'une même industrie habitaient d'ordinaire le même quartier, se rendaient de mutuels services, rivalisaient d'adresse et non de jalousie et se faisaient en quelque sorte une fraternelle concurrence. Unis les uns aux autres, ils formaient avec leurs maîtres une véritable famille. L'ouvrier n'était pas l'employé, mais le compagnon du maître. Il n'y avait pas dans la société division permanente entre le capital et le travail ; comme le mot l'indique, la corporation faisait du monde ouvrier un vaste corps, dont le maître était la tête et les ouvriers les membres. Les avantages des corporations sont évidents. Cependant il faut tout dire et constater le mal à côté du bien.

111. Les inconvénients des corporations ne sont pas niables. Je me contente de les signaler. Remarquons seulement que la plupart de ces inconvénients vinrent non point des corporations ellesmêmes, mais de la diminution de l'esprit chrétien et de l'exagération de la puissance royale.

L'apprentissage généralement durait trop long-

temps, et c'était un moyen pour les maîtres d'avoir des ouvriers gratuitement et de n'admetti-e au profit des métiers que leurs enfants, parents, amis ou citoyens.

Les droits de maîtrise étaient excessifs; les compagnons découragés et aigris se constituèrent en sociétés secrètes et se liguèrent contre les maîtres, parce qu'ils ne pouvaient pas arriver à la maîtrise.

On se montrait scandaleusement facile, en certains cas, dans la réception du chef-d'œuvre. Les jurés se laissèrent plus d'une fois corrompre dans leurs jugements par des présents et des banquets.

La corporation, possédant le monopole, exerçait une véritable persécution à l'égard des découvertes et des produits nouveaux, au grand détrimentde l'industrie, etperpéluaitainsileshabitudes paresseuses et faciles de l'ornière et de la routine. Le monopole tuait la concurrence et l'esprit d'initiative.

Sur le grand arbre des corporations la mauvaise herbe ne manquait pas. Il fallait l'arracher et l'arracher vigoureusement. Au lieu d'émonder l'arbre, on l'abattit. Avec un tel procédé il faudrait renverser à peu près tous les arbres qui ornent nos jardins et nos promenades publiques, La méthode ne semble pas très raisonnable.

IV. Somme toute, les inconvénients des corporations étaient moindres que les avantages. N'en donnons ici qu'une preuve qui est sans réplique. En 1789, malgré la déviation du système corporatif originaire du moyen âge, déviation qui dérivait surtout du trafic des maîtrises parles souverains, les corporations tenaient passionnément à leur organisation.. Le décret abolissant les maîtrises fut considéré par tous comme attentatoire aux intérêts de la classe ouvrière. Les ouvriers protestèrent presque unanimement contre la suppression des jurandes d'abord en 1791, puis de nouveau en 1805. En 1812, une décision du Conseil d'Etat demanda le rétablissement des associations professionnelles; cette décision, remarquons-le bien, émanait d'hommes qui avaient assisté aux abus des corporations dégénérées et qui constataient les conséquences douloureuses de leur disparition, d'hommes par conséquent qui étaient en état de comparer et de juger... Est-ce à dire qu'il faudrait rétablir les corporations ouvrières de l'ancien régime? Nullement. Ne regrettons ni les privilèges, ni les monopoles, ni les abus de l'ancien régime. Mais parce que nous confessons les défauts de nos pères, ne contestons pas leurs vertus.

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