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III. Les corporations suivent leurs bannières. Ces

chères bannières étaienl comme le drapeau de la corporation. Elles abritaient le travail, la prière et la lutte. Comme celle de Jeanne d'Arc, elles étaient à la gloire après avoir été à la peine. Dans les processions de la Fête-Dieu, elles servaient d'escorte populaire au divin charpentier de Nazareth, et dans nos grandes luttes politico-religieuses elles flottaient sur la tète du peuple catholique. Durant la Ligue, elles ont conduit le peuple de France contre l'hérésie, et par elles l'héritage de saint Louis a été préservé et Henri IV a été obligé de se faire catholique pour mériterThonneur d'être roi. A cette époque fameuse de la Ligue, c'est le peuple qui a sauvé la foi, le peuple embrigadé dans ses corporations et abrité sous les nobles bannières des métiers. Les corporations sont de véritables milices chrétiennes; elles ontun chef invisible,. un ' saint patron ; elles ont un drapeau ; elles vivent de pratiques religieuses.

IV. Les corporations ont des chapelles, des fêtes des dévotions. A Orléans, au xvin^ siècle, une dizaine de corporations se réunissaient dans les chapelles particulières. On aimait sa chapelle, on la parait, on la faisait belle. Les orfèvres n'entendaient pas que les tapissiers eussent une plus riche chapelle que celle de Saint-Eloi. Heureuses

et pacifiques rivalite's auxquelles nous devous quelques chefs-d'œuvre, et qui n'ont jamais fait couler ni le sang clirétien ni le sang français! Ce sont les corporations qui ont donné à nos cathédrales leurs incomparables verrières; chaque corporation donnait un vitrail. Tous les ans, le l"'mai, la confrérie des orfèvres offrait à la cathédrale de Paris un grand tableau exécuté parl'un des grands peintres du temps. Lebrun, Lesueur. Jouvenet, Coypel, les plus illustres artistes, ont travaillé pour les corporations. La France est redevable aux corporations d'une riche portion de sa gloire artistique.

Les corporations ont des chapelles ; elles ont des fêtes et des dévotions multiples. Elles ont la fête patronale que l'on célébrait tous les ans avec une pompe extraordinaire, et, le lendemain de cette fête, avait toujours lieu une messe de Requiem pour les membres défunts. Plusieurs communautés comme celle des orfèvres faisaient chanter une messe du Saint-Esprit l'un des jours qui précédaient l'élection des nouveaux administrateurs. Certains corps de métiers étaient plus dévots. Les tonneliers faisaient dire une messe basse tous les premiers dimanches du mois. Au xiv"^ siècle, les notaires assistaient à une messe qu'ils avaient établie pour le roi, la reine et les confrères. Ils

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entendaient les vêpres de la Sainte Vierge le vendredi soir, et la messe de Notre-Dame le samedi matin. C'était aussi l'usage d'assister aux enterrements des membres de la corporation, ou tout au moins d"y envoyer une députation nombreuse. Au moyen âge, cette coutume s'étendait aux baptêmes et aux noces. Ne condamnons pas la multiplication des fêtes. Le peuple qui travaille a besoin de joies saines et réconfortantes, il a besoin des fêtes religieuses qui reposent et qui relèvent; ils ne sont pas chrétiens ceux qui ne savent pas le christianisme joyeux.

Il était bien entendu, d'ailleurs, que toutes ces fêtes religieuses particulières aux corporations ne devaient pas entamer l'unité paroissiale et créer une petite paroisse dans la grande. Les évêques veillaient. En 1390, l'évêque d'Orléans, Jean de l'Aubespine, statue qu'aux messes de confréries il ne sera point t'ait d'eau bénite, que le dimanche ces messes ne seront que des messes basses et que les confrères qui y auront assisté ne laisseront pas d'aller à la messe paroissiale. Un siècle plus tard, un autre évêque d'Orléans, Nicolas de Netz, renouvelle ces mêmes dispositions et déclare interdit tout ce qui, dans les confréries, détourne de la messe et des oftices de la paroisse. Gomme nos pères étaient sages et intelligents jusque dans

leurs plus grandes ardeurs religieuses! Ils voulaient que la paroisse restât le centre et le foyer de la grande religion collective, et que toutes les autres manifestations de la foi vinssent se subordonner et se coordonner à la vie paroissiale. C'était le bon sens même. Ayons ces pensées et ces habitudes de nos pères, et nous serons dans le vrai. Les corporations vivent de pratiques religieuses multiples, mais bienentendues, et au-dessus de toutes leurs dévotions particulières elles mettent le dimanche.

V. Les corporations sanctifient scrupuleusement le dimanche. Le repos dominical est de rigueur chez elles. En ce temps-là, ce n'était pas les nations hérétiques qui passaient pour observer le mieux le grand précepte du septième jour. En ce temps-là, les villes catholiques présentaient le dimanche un beau spectacle: les boutiques étaient fermées; les églises étaient pleines. Le corps et l'âme se reposaient et la joie brillait dans tous les yeux. En ce temps-là l'ouvrier ne travaillait pas le dimanche pour s'abrutir le lundi. Il avait la messe dominicale, la prière à l'église, la prédication, léchant, le repos et la bénédiction. Ah! qui nous rendra ces beaux dimanches d'autrefois? On parle beaucoup de fraternité aujourd'hui. La meil-

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leure leçon de fraternité on vient la chercher à ré2:lise dans la fusion de toutes les classes et de toutes les âmes sou s le regard du même Dieu. El, en elfet, nos anciennes corporations, en même temps et par cela même qu'elles sont toutes imprégnées d'esprit chrétien, sont admirablement fraternelles.

VI. Les corporations aiment d'un même amour Dieu et le prochain. Tout à l'heure, je vous les ai montrées ornant les sanctuaires du Dieu vivant, couvrant d'étoiïes et de pierreries la nudité des temples, jetant sur nos églises le riche manteau des verrières, des fresques, des sculptures, des tableaux. L'Eglise est l'épouse de Jésus-Christ et l'immortelle amie de nos âmes. Il ne faut pas se lasser de la parer et de l'embellir. Maintenant, voyez ces mêmes corporations embrassant le prochain dans leur vaste amouret jetant leur manteau sur la nudité des pauvres, ces autres sanctuaires de la Divinité. Elles ont le sens et la pratique de la charité. Il y avait beaucoup de pauvres en ce temps-là, beaucoup de malades. Il y avait des veuves et des orphelins. D'aucuns même ont prétendu qu'il y avait plus de misères corporelles qu'aujourd'hui. En tout cas, on les secourait vaillamment. Certains métiers avaient un hôpital qui leur appartenait. Et puis la charité n'était pas ad-

ministrative, c'est-à-dire froide et quelquefois avilissante. Elle avait ses délicatesses et sa poésie. Tous les ans les orfèvres donnaient un repas aux pauvres de l'Hôtel-Dieu. Dans la même corporation on donnait aux pauvres et aux veuves du bois pour l'hiver, des aumônes extraordinaires en cas de maladie, des chambres pour se loger, quand besoin en était... et chaque corporation avait des habitudes analogues.

VII. Le philosophe et historien Taine a écrit : « Si un homme en levant le doigt pouvait mettre tous les Français et toutes les Françaises en état de lire couramment Virgile et de bien démontrer le binôme de Newton, cet homme serait dangereux, et on devrait lui lier les mains. Car si, par mégarde, il levait le doigt, le travail manuel répugnerait à tous ceux qui le font aujourd'hui, et, au bout d'un an ou deux, deviendrait presque impossible en France. » Le travail manuel tient une place nécessaire dans la vie de l'humanité. L'Eglise ne pouvait pas s'en désintéresser. Elle a donc d'abord aboli l'esclavage, réhabilité l'ouvrier, créé le travail libre. Puis elle a organisé le monde ouvrier en créant les corporations.

Pour connaître les corporations, nous avonsjeté un regard sur leur histoire etsur leur mécanisme.

Mais c'est leur âme surtout qu'il importe de discerner et de constater. La religion était l'âme des corporations. Malgré les malheurs des temps, malgré lessubtilitésdes politiques, malgréles complications administratives, malgré les hommes, malgrél'enfer, les corporations ont été chrétiennes etfoncièrement chrétiennes. Et c'est à cause décela qu'elles ont été puissantes et bienfaisantes. Elles ont eu des défauts, nous le verrons. Eh bien! laissons dans la tombe creusée par le décret de 1791 les abus, les erreurs et les fautes; laissons tout ce qui n'est pas grand, tout ce qui n'est pas noble, tout ce qui ne tend pas à la vraie liberté. Mais, de grâce, ressuscitons ce qui est ressuscitable, je veux dire l'esprit chrétien des anciennes corporations, leur législation chrétienne, leurs habitudes chrétiennes. Puissent les générations ouvrières redevenir chrétiennes et le reste leur sera donné par surcroît !

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