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CHAPITRE VIII

1° Le peuple et la religion les réclament

Il y a toujours eu et il y aura toujours devant nous deux mondes : le monde de la misère et le monde du travail. Le monde de la misère ne disparaîtra jamais de la terre et les œuvres de charité resteront éternellement nécessaires. Mais en même temps que nous essayons de guérir la misère parla charité, ilfaut essayer de la prévenir par les œuvres sociales qui agissent sur le monde du travail. C'est ce que l'Eglise ne cesse de faire depuis vingt siècles. Les œuvres sociales ont toujours existé dans l'Eglise, et nous ajoutons qu'elles sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. Le peuple et la religion en ont également besoin.

I. Les pauvres aujourd'hui sont encore plus malheureux qu'ils ne sont misérables, parce qu'ils souffrent encore plus de leur infériorité sociale

que des privations qu'elle leur impose, parce qu'ils nont plus la foi et que, voulant être hpureux et ne pouvant l'être tout de suite, ils n'ont pas même Tespérance de Têtre plus tard dans un monde meilleur. Le peuple est doublement malheureux, malheureux de corps et d'âme. S'il n'a jamais eu tant de bien-être, il n'en a jamais si peu joui. Il souffre, et celasuffit pour que les hommes de cœur et de foi s'intéressent à lui. Les œuvres sociales sont nécessaires.

Et puis, voyons bien les choses comme elles sont : le suffrage universel, la diffusion de la lecture, le fait du service militaire qui mêle tous les hommes dans la caserne et les arrache de plus en plus aux influences traditionnelles et locales, ont constitué un état mental de l'humanité populaire très différent de celui des âges précédents, l'état démocratique. Tout homme aujourd'hui, paysan et ouvrier, a ce qu'un publiciste appelle « le sentiment de la détermination par soi-même ». Le peuple est fort, de tous les groupes sociaux le plus fort... et il le sait. 11 a son bulletin de vote, il a la supériorité numérique, il a le pouvoir. Voilà un fait nouveau. De tout temps la lutte du malaise contre le bien-être a existé dans le monde. De tout temps il y a eu un petit nombre de riches et un grand nombre de pauvres. De tout temps

les pauvres ont soufl'ert de leur pauvreté, ils ont envié les riches et cherché à les exproprier. Mais le caractère particulier de la question sociale à notre époque, c'est que le suffrage universel leur en a donné le moyen. Les œuvres sociales sont donc aujourd'hui doublement intéressantes et urgentes; elles sont à la fois réclamées par le sentiment et par la prudence.

« Nous sommes persuadé, a écrit Léon XIII, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures. » Et dans la Réforme sociale àw 1"' juillet 1895 (p. 33), iVl. Anatole Leroy-Beaulieu a écrit : « Si nous ne savons pas nous organiser, si nous ne savons pas nous unir pour l'action, si notre société ne sait pas tenter un effort de rénovation, de régénération morale et matérielle à la fois, la victoire du socialisme est certaine, et j'ajouterai la victoire du socialisme est prochaine. Suffrage universel, institutions politiques, presse populaire, syndicats ouvriers, préjugés publics, le socialisme a tout pour lui. Il ne faut point nous endormir dans l'illusion. Nous n'avons qu'une chance de lui barrer la route, une seule : c'est de nous montrer plus énergiques, de nous montrer plus vaillants, de nous montrer plus dévoués que nos adver-

saires. » En somme, le peuple est actuellement incapable de se sauver tout seul; il faut l'aider; il faut l'arracher à ses souffrances, à son impuissance, et aux influences mauvaises qui aggraveraient son sort, au lieu de l'améliorer; il faut aller à lui par les œuvres sociales. « La situation le réclame et le réclame à grands cris », nous assure Léon XIII, res clamât, vehementer clamât, et il ajoute : seqiie de civitate ac de religione agitur res, il s'agit à la fois de l'intérêt de la société et de la religion.

IL Le peuple a besoin des œuvres sociales. La religion en a également besoin. La religion a perdu son empire dans les classes populaires. Les œuvres sociales sont le plus sûr, peut-être le seul moyen de lui foire reprendre contact, un contact durable, définitif avec la masse populaire. A mesure que la religion ramènera dans le monde un peu plus de bien-être, le peuple reviendra à elle parce qu'il préférera des avantages réels aux brillantes utopies que le socialisme se contente de faire miroiter à ses yeux. Au christianisme si bienfaisant pour le corps, le paysan et l'ouvrier ne tarderont pas à demander le bien-être de l'âme, et ainsi les œuvres sociales seront un instrument d'évangélisation et le point de départ d'une ré-

siirrection religieuse. Entendons l'importanle revue la Civilta cattolica, qui, dans sa livraison de mars-avril 1905, nous dit sa pensée sur la situation faite aux catholiques en Europe. Elle les presse d'accepter le fait moderne, c'est-à-dire l'accession des classes laborieuses au pouvoir et la nécessité de se présenter à elles avec un programme social. « La société moderne se transforme avec une rapidité croissante dans le sens démocratique; seuls les partis populaires y ont de l'importance et de la vitalité : les partis qui trouvent échos dans les multitudes urbaines et agricoles, qui se montrent capables d'en comprendre les besoins, d'en protéger les intérêts, d'organiser corporativement les masseslaborieuses, et — par un mouvement autonome de classes — de les aider à améliorer d'une façon stable les conditions du travail. Cette tendance est juste, elle est légitime, elle est conforme au droit chrétien, elle peut parfaitement être conduite avec ordre, sans causer aucun préjudice aux autres classes ; elle peut parfaitement être maintenue dans les limites du devoir et de la justice et atteindre ainsi son but pour le profit de tous; mais il n'est pas de puissance humaine qui soit capable de la réprimer ou de l'étouffer. Or, en face de celte tendance, deux partis seulement se présentent qui,

en principe et de fait, se montrent capables de la conduire, et auxquels le peuple libre recourt avec confiance : le socialisme et le catholicisme social. » Et en parcourant les principaux pays d'Europe, la Civilta observe que la force ou la faiblesse des catholiques s'explique par leur attitude en face des questions sociales. Que s'il nous fallait une déclaration encore plus précise et plus grave, lisons et méditons attentivement ces paroles du cardinal Langénieiix^ qu'on a appelé le cardinal des ouvriers : « Le peuple souifre, ditil, et il se plaint; ses malheurs sont intimement liés à la condition de l'Eglise. Prenons en main sa' cause, comme les papes et les évêques l'ont toujours fait. Nous pourrons alors lui rappeler plus efficacement ses devoirs et travailler, avec lui et pour lui, à la réorganisation de la société sur une base plus conforme à la justice et à la charité. »

III. Les œuvres sociales sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais, parce que de la cause catholique elles font la cause populaire et réciproquement, parce qu'elles servent en même temps les intérêts du peuple et les intérêts de la religion. Aussi, dans une récente brochure qui a fait sensation et qu'il a intitulée : la Conquête du

Peuple, le comte Albert de Mun résume toutes ses idées sur l'avenir de l'Eglise de France dans une idée unique : la nécessité de l'action. « Si j'osais, dit-il, formuler cette idée comme un mot d'ordre, je crierais à tous, comme Danton commandant l'audace : « Des œuvres, encore des œuvres et toujours des œuvres! » Et si on nous demande quelles sont particulièrement les œuvres qui conviennent aujourd'hui pour opérer la conquête du peuple et pour rendre à la religion son prestige, nous avons une réponse très claire à présenter ; nous la trouvons insérée dans le numéro du 10 août 1906 du journal la Croix; elle émane de M. de Lamarzelle , sénateur du Morbihan ; elle vaut la peine d'être citée tout entière. « En tout ce qui a trait à la charité proprement dite, écrit M. de Lamarzelle, l'œuvre des catholiques français dans ces vingt-cinq dernières années comme dans tout le courant duxix^ siècle a été immense. Mais là s'est borné presque entièrement leur effort au point de vue purement social. Cet etfort, ils devaient le faire surtout et avant tout; sans cela ils eussent été indignes du nom de chrétien. Mais il ne faut pas s'étonner que l'accomplissement de ce devoir primordial n'ait acquis aux catholiques français aucune influence sociale. Le bien que l'on fait aux mendiants, aux malades, aux infirmes,

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aux vieillards abandonnés s'adresse à des épaves humaines absolument dépourvues d'action dans la société. Au contraire, les œuvres populaires que nous avons eu le tort de trop négliger sont destinées, elles, à ceux qui ne sont pas les vaincus de la vie, qui sont en pleine bataille et que la lutte n'a pas encore brisés, mais qui — leur travail étant leur unique ressource pour nourrir eux et leur famille — vivent au jour le jour et sentent à chaque instant peser sur eux la cruelle incertitude du lendemain. Amener ceux-ci à nous, n'estce pas conquérir la vraie force de nos sociétés modernes? C'est ce que les catholiques belges et les catholiques allemands ont compris. Leur victoire est due au succès de leurs, œuvres populaires : syndicats, secrétariats du peuple, caisses de retraite, assurances contre les accidents, la maladie, le chômage, caisses de crédit mutuel, etc. Toutes ces œuvres, Léon XllI nous les a indiquées et expliquées ; nous n'avons qu'à relire les admirables Encycliques sociales de ce grand Pape pour connaître à ce pointde vue notre devoir... Mais, me dira-t-on, maintenir leurs œuvres charitables, créer toutes ces œuvres sociales, et, en plus, soutenir leur culte, n'est-ce pas en demander trop aux catholiques français? Pourquoi? Puisque les catholiques de Belgique, d'Allemagne, d'Angle-

terre, des Etats-Unis en font autant. Seulement, pour en faire autant, il est nécessaire, je le reconnais, que les catholiques français se résignent à de très grands sacrifices, beaucoup plus grands que ceux qu'ils se sont imposés jusqu'ici. Il faut aussi qu'ils soient bien convaincus que c'est seulement longtemps après les avoir accomplis qu'ils en verront, eux ou leurs enfants, les résultats. Il faut, une bonne fois pour toutes, nous débarrasser de Tillusion de croire qu'à la suite d'un travail vigoureux de quelques mois nous pourrons à un scrutin remporter un éclatant triomphe nous permettant de nous endormir tranquillement ensuite sur nos lauriers. Non : ce n'est qu'à la suite de longs et persévérants efforts que les catholiques français pourront conquérir le peuple par les services de tous les jours qu'ils lui rendront. Pour cela il leur faut changer de vie comme changèrent de vie les premiers chrétiens. Ce ne fut qu'à cela qu'ils durent leur victoire ; ils la gagnèrent parce qu'ils surent la mériter. C'est difficile assurément. Mais j'en ai la conviction profonde, ou les catholiques français agiront ainsi, ou le catholicisme disparaîtra de ce pays qui d'ailleurs mourra de sa disparition. » Voilà notre programme. Il est écrasant, mais impérieux.

On se demande à qui appartiendra l'avenir. Il

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appartiendra à l'Eglise bienfaitrice du peuple. Quand le peuple comprendra que l'Eglise n'est pas -eulement la reine du monde surnaturel et la reine de la morale, mais qu'elle possède aussi, avec le dévouement et le sacrifice, la clef de toutes les questions économiques et des améliorations sociales que réclame le monde du travail, le peuple reviendra à l'Eglise et lui rendra une popularité plus belle et plus éclatante que celle des jours antiques. Voilà l'avenir. Mais cet avenir ne se fera pas tout seul. C'est à nous qu'il appartient de l'ébaucher et de le préparer, et c'est à Dieu qu'il appartient de le faire éclore sous la double rosée de notre prière et de nos sueurs. Donc, mettonsnous à genoux et prions ; levons-nous et agissons!

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